‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 102 sur 113 · PLANCHE XI · texte numérisé non relu

PLANCHE XI

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DES MODÉRÉS AUX RADICAUX. — LA CONCENTRATION

confidentielle, trouver les sommes nécessaires à la fabrication du canon de 75 qui, en cas de guerre, assurait à la France un si indiscutable avantage.

Les deux années de ce cabinet eussent été une sorte d’apogée pour la troisième République si la reprise de l’affaire Dreyfus, malheureusement engagée par un ministère précédent, n’eût été cause d’une agitation gagnant les couches profondes et blessant les nerfs de la nation. L’étude du dossier avait convaincu le nouveau chef du service des renseignements, le lieutenant-colonel Picquart, qu’un certain capitaine Esterhazy, de valeur morale plus que douteuse, pouvait être le scripteur du bordereau et, en tout cas, que, lors du jugement de Dreyfus, un dossier secret avait été communiqué au conseil de guerre par le bureau des renseignements. Le sénateur Scheurer-Kestner, soutenu par toute la presse radicale et socialiste, réclama la révision du procès. Deux opinions se trouvèrent en présence : les uns, se réclamant d’un haut sentiment de justice, plaidaient l’innocence et invoquaient l’application des justes lois. Emile Zola donnait à cette thèse l’appui de sa grande notoriété en écrivant sa fameuse lettre : « J’accuse ! » Les autres, troublés par le préjudice porté à l’armée et à la cause nationale, relevant dans la politique adverse comme un souffle d’internationalisme hostile à la France, invoquaient l’autorité de la chose jugée. Rien ne faisait soupçonner, alors, l’existence des faux commis par un officier du bureau de renseignements, le colonel Henry. Méline, dans un souci de bon ordre et de respect pour la chose jugée, s’écriait : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus ! » Malheureusement, il y avait une affaire Dreyfus... Les événements qui se déroulèrent bientôt allaient le prouver.

Le cabinet Méline procéda aux élections en mai 1898. Elles lui assurèrent encore une majorité, mais sensiblement diminuée. Le ministre de l’Intérieur, Louis Barthou, donna sa démission. Le président Méline, surpris de trouver contre lui, au premier vote de la Chambre, une coalition de l’extrême gauche et de la droite, Déroulède en tête, se retira.

Avènement du parti radical. Le président Félix Faure appela Brisson ÉLECTION DE LOUBET en ce siècle finissant, confia lé pouvoir au

parti radical. La période de quinze années qui va suivre, de la chute de Méline jusqu’à la guerre de 1914, se divise en deux parties très nettement distinctes : pendant sept ans, le parti radical est au pouvoir, et pendant sept autres années ce sont des ministères de concentration. Brisson, président de la Chambre des députés, chef reconnu du parti radical, soutenu très activement par les partis de gauche, prend Cavaignac à la Guerre pour donner toute sécurité à l’armée, Delcassé aux Affaires

histoire politique. T. III*

étrangères. Bourgeois à l’Instruction publique, Peytral aux Finances, Lockroy à la Marine (juin 1898). Les points principaux de son programme étaient : la défense de la société laïque, l’épuration du personnel et l’impôt général sur le revenu ; mais la nouvelle tournure prise par l’affaire Dreyfus le met bientôt dans une impasse. Cavaignac s’était déclaré hostile à la révision du procès lorsque la découverte du faux Hemy et le suicide de cet officier l’obligèrent à donner sa démission et amenèrent celle du chef d’état-major, le général de Boisdeffre. La position des officiers engagés dans la poursuite contre Drejdïis devenait impossible. Les membres de l’ancien cabinet Dupuy, qui avaient consenti aux poursuites sur la proposition du général Mercier, « libéraient leur conscience ». Dans le parti progressiste, des hommes considérables, Ribot, A5mard, Waldeck-Rousseau, se prononçaient pour la révision. Brisson déclara, d’abord, qu’il entendait, comme Méline, maintenir l’affaire sur le terrain judiciaire. Mais les ministres de la Guerre qu’il s’attachait, Cavaignac, Zurlinden, Chanoine, quittaient successivement son cabinet. Le ministère s’effondra (octobre 1898).

Il fut remplacé par un ministère présidé par Charles Dupuy, celui-ci « ayant changé son fusil d’épaule » ; Freycinet sortait de sa retraite et reprenait le portefeuille de la Guerre. Ce ministère n’avait guère d’autre programme que de subsister et de régler, si possible, le terrible imbroglio de « l’affaire ». De nouveaux éléments entraient en jeu : la Ligue des patriotes, reconstituée par Déroulède, la Ligue de la patrie française, créée par Jules Lemaître. Le pourvoi en révision était soumis à la Com- de cassation. L’enquête de la Cour, troublée par mille incidents parlementaires et par les remous de l’opinion, mit au point quelques précisions concernant le bordereau, le dossier secret communiqué aux premiers juges, la culpabihté d’Esterhazy, le rôle de Henry, de du Paty de Clam, etc., sans élucider toutefois certains côtés mystérieux des complicités connues ou inconnues qui

DÉGRADATION DU CAPITAINE dmyfus dans la cour de l’École militaire (D’après

un dessin de l'Illustration.)

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avaient pu contribuer à la livraison des documents concernant le frein hydropneumatique auxquels l’attaché militaire allemand Schwarskoppen attachait tant de prix. La Cour de cassation cassa le jugement de condamnation rendu contre Alfred Dreyfus par le premier conseil de guerre et renvoya le procès devant le conseil de guerre de Rennes (juin 1899). Le cabinet avait franchi cette dure étape. Il se consacrait à remettre l’ordre dans les esprits, absorbé par les affaires extérieures (guerre hispano-américaine, affaire de Fachoda, etc.), lorsque le président Félix Faure, atteint d’artério-sclérose, accablé, anxieux des graves complications intérieures et extérieures qui assombrissaient sa présidence, mourut subitement (16 février 1899).

Emile Loubet, président du Sénat, est élu, sans concurrent, président de la République (18 février 1899).

Emile Loubet, c’était, au pouvoir, la province — la province bourgeoise, honnête, un peu réservée, familière et pleine de bonhomie. Dans toutes les affaires où il s’était trouvé mêlé, le président du Sénat qui arrivait, hiérarchiquement, à la présidence de la Répubhque, s’était montré souple et concluant, non inégal ni supérieur à ses tâches.

La démocratie se mirait en lui : les partis de réaction concentrèrent sur son avènement l’hostiUté,

d’aüleurs impuissante, qu’ils avaient vouée à la RépubUque. Il y eut, dans les premiers jours de son arrivée au pouvoir, des scènes pénibles qui motivèrent la juste indignation des amis de l’ordre et de la liberté. Aux obsèques de FéUx Faure, Paul Déroulède, par une vaine manifestation, tente de détourner de leur devoir les deux régiments de service et le général Roget qui les commandait. Le ministère Charles Dupuy maintient l’ordre non sans peine; il dépérit d’insuffisance et d’anémie; plus d’autorité, ni d’administration, ni d’union. Le forum n’est qu’une querelle sans but, une violence sans objet.

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