‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 12 sur 113 · UN PRÉFET EN GRAND UNIFORME · texte numérisé non relu

UN PRÉFET EN GRAND UNIFORME

(D’après une lithographie de Delpech.

i8io.)

d’élection, le personnel administratif n’avaient pas réussi ; le ressort était trop faible et l’action trop éparpillée, trop variable. La constitution de l’an VIII, selon la leçon de Sieyès, retourna au vieux principe : « L’autorité vient d’en haut. » Enfin, la loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) établit le régime nouveau : ou plutôt elle restaura l’institution des Intendants, en lui apportant, seulement, une consolidation et une amplification à la romame. C’est Lebrun, dit-on, qui trouva le nom de préfets. Chaptal, alors conseiller d’État, fut chargé par Lucien, ministre de l’Intérieur, de mettre sur pied l’ensemble du système. Il dit lui-même :

La loi fut rédigée par moi et portée et défendue au Osrps législatif par M. Rœderer et moi ; le Tribunat le combattit de toutes ses forces ; le tribun Daunou prononça, à ce sujet, un discours très fort. Je lui répondis et la loi passa. Cette loi administrative est celle même qui nous régit aujourd’hui. Elle a institué les préfets, les conseils de préfecture, les conseils généraux, les sous-préfets, les conseils d’arrondissement, les maires, les municipalités et les conseils municipaux, etc. ; elle a fixé les attributions de chacune des autorités, elle détermine tous leurs rapports entre elles ; elle a déhmité l’étendue des préfectures, des sous-préfectures, etc.

Le ministre de l’Intérieur, Lucien Bonaparte, confia à Beugnot le soin de rédiger les instructions générales aux préfets et d’établir une première liste de noms sur laquelle les hommes les plus au courant du personnel ancien et nouveau, Cambacérès, Lebrun, Carnot, Talleyrand, Maret, en un mot, toute l’équipe de Brumaire, furent consultés. Le personnel du Consulat resta à peu près le même sous l’Empire ; les instructions, dans leurs grandes lignes, ne furent pas modifiées. L’histoire de la France moderne se développe, dès lors, sur la vieille souche, comme les branches nouvelles d’un arbre abattu se nourrissent de la sève des racines subsistantes. Seulement, à ces méthodes administratives. Napoléon imprima, à partir de 1804, la marque impériale. Elles prennent plus de force, plus d’autorité, quand elles s’installent et se développent dans les départements nouveaux, dans les pays réunis où s’essaye la plus vaste entreprise d’assimilation qu’une puissance conquérante ait, depuis l’Empire romain, tentée sur des populations arrachées, par les armes et la Révolution, à leur statut antérieur.

Le plus souvent, l’Empereur choisit ses préfets lui-même ; il veut des hommes sûrs, expérimentés, éprouvés, et il les tient en mains par l’intermédiaire du ministre de l’Intérieur, qui n’est guère qu’un commis. Beugnot dit, en visant cette pépinière d’hommes publics qu’était le Conseil d’Etat, et où Napoléon puisait à pleines mains : « L’Empereur, qui tenait une partie du continent sous ses lois et qui dévorait le reste par la pensée, avait des agents nombreux à expédier sur tous les points. » Désigné lui-même pour l’Allemagne, alors qu’il pensait devoir partir pour l’Espagne, il ajoute : « Lorsqu’on recevait des ordres, on ne vivait pas tant qu’ils n’étaient

L’ADMINISTRATION IMPÉRIALE

pas exécutés ; je me décidais à partir le lendemain. » L’accent de l’obéissance n’estil pas ici tout militaire : déférence immédiate, zèle soumis et discret, nulle réaction personnelle, les talons joints, les bras tombants, c’est ainsi qu’est reçu l’ordre napoléonien. Ce caractère militaire et « romain » se trouve, naturellement, dans l’autorité que l’agent exerce.

C’était alors, écrit encore Beugnot, une position en Europe que d’être Français, et c’en était une grande que de représenter l’Empereur quelque part ; à cela près que je n’aurais pas impunément abusé, j’étais, en Allemagne, ce qu’avaient été autrefois les proconsuls de Rome. Même respect, m.ême obéissance des peuples, même désir de plaire et de capter ma faveur. Nous étions, à cette époque, sous le charme de la paix de Tilsit ; l’invincibilité de l’Empereur n’avait encore reçu aucune atteinte... Je croyais qu’il était né pour entraîner la fortune et je trouvais tout simple que les peuples fussent prosternés à ses pieds ; c’était désormais, à mes yeux, la nouvelle marche du monde.

Napoléon lui-même était en garde contre l’excès de ce genre d’administration toute en consigne. Sa raison aurait voulu, à certains moments modérer les exigences de son tempérament. Il écrit, en 1806, à propos du préfet de Dijon :

La subordination civile n’est point aveugle et absolue ; elle admet les raisonnements et les observations, quelle que puisse être la hiérarchie des autorités... Je n’exige d’obéissance aveugle que dans le mihtaire... Les préfets ne sont que trop enclins à un gouvernement tranchant, contraire à nos principes et à l’esprit de l’organisation administrative.

Mais, que pouvait-il attendre autre chose de ces préfets qu’il appelait lui-même des « empereurs au petit pied »? L’action vigilante de l’Empereur sur les administrations locales se fait particulièrement sentir, quand il s’agit des points suivants : d’abord et avant tout, la conscription ; la conscription étant l’essence du système, le chef militaire entend qu’elle rende toujours avec une régularité pleine et absolue, toutefois sans peser trop lourdement sur le peuple : c’est un art, un tour de main ; et le succès d’un préfet en cette matière est la pierre de touche de son mérite ; il en est de même pour toute autre besogne militaire : appel de réserves, organisation des vélites et des gardes nationales, gardes d’honneur, moyens divers et de plus en plus délicats et difficiles de procurer des hommes à un système qui en fait une terrible consommation. L’Empereur entend, en effet, que la nation soit toujours au

MARET, DUC DE BASSANO (D’après Delpech).

« complet de paix », prête à passer sur un signe sur « le pied de guerre ». Napoléon n’ignore pas que, de tous les genres d’abus, ceux qui s’attachent à la conscription méritent l’attention la plus constante. Tous les régimes politiques, quels qu’ils soient, y risquent leur autorité ou leiur popularité.

De même, le préfet doit veiller au bon rendement des impôts. Non qu’il ait, en cette matière, une compétence directe, puisque c'est l’affaire propre de ce que l’on appelait les « sept branches de l’administration financière » : mais l’Empereur entend

que les préfets collaborent activement au travail de collecte régulière des recettes, qu’ils se tieiment au courant de son fonctionnement; surtout qu’ils ne l’entravent pas et, comme c’est la tendance de certains administrateurs, amis de la popularité, qu’ils ne se fassent pas les échos de la plainte publique. En revanche, il soutient ses préfets contre les administrations particulières qui affichent une indépendance abusive

L’attention de l’Empereur est tout spécialement en éveil quand il s’agit de la paix publique, des attaques à main armée, de la sécurité des routes. Il défend énergiquement, même contre Fouché, les gendarmes du maréchal Moncey : « Si j’étais assez insensé pour laisser détruire l’esprit que j’ai doimé depuis quatre ans à la gendarmerie, ils deviendraient vauriens comme en l’an VIII. » Qu’il s’agisse des dernières convulsions de la chouannerie, qu’il s’agisse des agitations survivantes dans le Midi, qu’il s’agisse des « garrotteurs » et des « chauffeurs » en Belgique, qu’il s’agisse des « brigands de Compiègne » qui infestent encore, en mai 1805, les avenues de la capitale, sa vigilance est toujours en éveil et, même de loin, même au cours de ses voyages et des campagnes, il s’émeut au moindre bruit, il ne laisse rien passer. Toujours sa hantise évoque, comme un repoussoir, le temps de la Révolution : « Il est impossible, écrit-il à Crétet, d’être plus mécontent que je ne l’ai été des chemins de Lyon jusqu’à Roanne; j’ai cru me retrouver à l’époque de la désorganisation de la France. »

Son autorité, enfin, ne se laisse jamais surprendre quand il s’agit de dominer

PROHL DE NAPOLÉON (Collection Germain Bapst).

L’ADMINISTRATION IMPÉRIALE

et de mater l’étemelle querelle des partis. C’est sa grande affaire. Combien de fois a-t-il répété, de vive voix et par écrit, la même injonction : « Il faut éviter de réveiller les haines... Il n’y a plus qu’un parti ! » Donc, obvier aux moindres désaccords, éviter tout ce qui peut ramener les luttes religieuses : « Le peuple français estime et le Saint-Père ne veut que l’union des ecclésiastiques, sans en persécuter aucun. — Je ne veux aucune congrégation ecclésiastique ; cela est inutile ; de bons curés, de bons évêques, de bons prêtres, des séminaires bien tenus, c’est tout ce qui est utile ». Il ne manque pas de blâmer certains préfets qui affichent, avec trop peu de mesure, des principes antireligieux.

Sa vigilance est non moins active pour écarter tout abus qui peut paraître un retour à l’ancien régime. Il ménage même le préjugé populaire : « Je ne veux pas qu’on nous ramène au temps où l’on empêchait les villageois de danser. » A propos des jeux, il écrit à Fouché : « Je ne veux absolument aucune espèce de désordre. » Cette volonté persistante de l’ordre intérieur rayonnant sur le dehors, telle est la pensée constante de Napoléon, chef d’Etat. Au moment où il part pour la campagne que couronnera la victoire d’Austerlitz, il prononce au Sénat ces paroles qui caressent puissamment la fibre nationale et affirment, d’un ton hautain et magnifique, son rôle, tel qu’il l’a rempli après la Révolution : « Toutes les promesses que j’ai faites aux Français, je les ai tenues. Ils ont mérité le nom de Grand Peuple. »

La pacification Dans ce tableau de l’administration impériale, comment

DE L’OUEST ne pas considérer à part le cas de la Vendée? La Vendée fut, en effet, la pierre de touche : en bien et en mal, elle donne la mesure exacte de ce que fut le puissant « rétablissement ». L’Ouest entier, depuis Nantes jusqu’à Angers et Saumur, n’étaient qu’un champ de ruines. Les chouans avaient essaimé en Bretagne, en Normandie et jusqu’à Paris. La Révolution victorieuse ne savait, ici moins qu’ailleurs, comment s’y prendre pour finir. En octobre 1799, Nantes vient d’être encore enlevée par un coup de main vendéen. Dans le marais farouche, la révolte renaît derrière chaque colonne qui passe et qui brûle. La force obtiendra-t-elle jamais l’écrasement définitif?... Or, voici qu’une sorte de détente mystérieuse gagne de proche en proche. Quelque parole secrète circule ! Le chouan ne regarde plus ses chefs en face. Que se passe t-il?... Un beau jour, une voix s’élève dans le rang et profère ce singulier et double cri, bientôt répété de partout : « Vive le roi ! Vive Bonaparte ! » L’âme vendéenne a, trois jours d'avance, accompli, en ellemême, sa révolution du 18 Brumaire.

La grande vague de prestige et d’apaisement monte alors et, en quelques jours.

s’étale, irrésistible. Hédouville, général prudent et bienveillant, saisit cette circonstance : l’annistice est signé. Les plus ardents, d’Andigné, Hyde de Neuville demandent à voir Bonaparte. Ils désirent concourir à la réunion de tous les Français. Bonaparte répond : « Il n’a que trop coulé de sang français depuis dix ans... Vous avez très bien fait de vous défendre contre un gouvernement oppresseur; les circonstances sont changées. Dites bien à vos coreligionnaires que les lois révolutionnaires ne viendront plus dé\^ter le plus beau sol de France... » En ventôse an Vin, ü fait, à Bourmont, cette déclaration qui est le schéma de toute sa conduite ultérieure :

Je v'eux profiter de la paix continentale pour détruire le parti qui, dans une nouvelle guerre, pourrait me donner assez d’inquiétude pour m’obliger à conserver 15 ou 20 000 hommes dans l’Ouest, et je crois que la meületue manière de détruire un parti, c’est de perdre les chefs et de bien traiter les masses. Je ferai cela. Quant aux prêtres, je les traiterai bien ; je serai là-dessus d’accord avec le pape. Je veux mourir dans la religion où j’ai été élevé.

Et les mesures heureuses tombent : l’amnistie, les garanties de « l’indépendance », et, ce qui importe par-dessus tout, ce qui décide de tout : la liberté rehgieuse.

Bonaparte appelle auprès de lui les plus habiles, comme cet abbé Bemier qui devient un des omTiers de la paix religieuse totale. Ayant conçu le dessein de reconquérir la Vendée, non seulement le Premier Consul l’apaise, mais il la caresse, il la gâte. Et, donnant donnant, elle se livre à lui. Tant il y a de sagesse, d’adresse, de savoir-faire et de séduction dans cette prodigieuse nature qui n’a qu’à paraître pour vaincre !

Maintenant, c’est le retour de la prospérité matérielle avec la reprise de l’ordre et du travail dans ces départements si pau\Tes et si profondément ravagés : réfection et multiplication des routes, établissement d’une police vigüante, mais invisible, distribution abondante de secours pour rebâtir les maisons, les fermes, les églises, même les châteaux, pour replanter les vergers, restaurer les cheptels ; fondation d’un chef-lieu central et bien choisi au point de vue tactique, La Roche-sur-Yon, devenu bientôt Napoléonvüle, comme en plein centre de la Bretagne, Pontivy ; faveùrs aux prêtres dociles ou seulement raisonnables, indulgence aux fautes vénielles, remboursements d’impôts, attitude tolérante, même à l’égard des réfractaires. La règle étant l’obéissance de la loi, dans la pratique, on sait fermer les yeux. Cette tactique est si habile, si mesurée, si adroite (le savoir-faire de Fouché y est bien pour quelque chose), que le courant de pacification l’emporte sur les efforts désespérés de l’Angleterre et de Puisaye, l’agent des princes, pour maintenir l’Ouest en état d’agitation.

Le préfet de l’Ome, Lamagdelaine, dans son rapport à l’Empereur pour 1805,

L’ADMINISTRATION IMPÉRIALE

pouvait écrire : « Le préfet est glorieux de penser que le département est, aujourd’hui, le plus tranquille. » En Vendée, ce n’est pas seulement le calme absolu, c’est le dévouement à la personne de Napoléon et au régime. Aussi, lors de la courte apparition que Napoléon fait en Vendée en août 1808, l’enthousiasme est au

VOYAGE DE NAPOLÉON EN VENDÉE, par Jeanniot.

comble. C’est le chef aimé, adoré, le distributeur de la paix et de la joie de vivre, le pacificateur de la Vendée. Napoléon demande qu’on lui amène Mlle Regrénil, qui a fait le coup de fusil contre les armées révolutionnaires. Il l’embrasse devant la foule qui pousse des vivats frénétiques. Et il sait dire à tous le mot qui porte, qui enflamme : il fait grise mine à ces bourgeois, tant haïs, qui sont à l’origme de tout le mal : « — Et vous, monsieur, qui saluez si bas, qui êtes-vous ? dit l’Empereur. —

Sire, je suis le maire de Saint-Florence, et le frère de Mlle Regrénil. — Que faisiez-vous pendant que votre sœur se battait si bien ? — Sire, répond le maire, qui s’imagine être habile, moi, j’étais neutre. — Neutre, riposte Napoléon; neutre, alors, vous n’étiez qu’un lâche et im J. ..-F... » Quand donc s’est-il trouvé un chef qui sut parler ainsi d’homme à homme et peuple au peuple? Que pèsent, près des mots de ce porte-épée, les phrases sèches et sans âme de nos avocats ?

La Vendée, de sentiments si complexes, se pacifiait aussi vite que la France entière s’était ordonnée. Par quel art suprême et quelle profonde psychologie des foules le grand soldat avait-il trouvé le moyen de toucher à l’âme des révoltés qui étaient, tout de même, des soldats ?

L’ENSEIGNEMENT « SOURCE DE La Révolutiou n’a pas été seulement une POUVOIR ». L’UNIVERSITÉ cj-isg sociale, politique et économique, déterminant l’avènement du monde moderne ; elle a été surtout un acte de foi : acte de foi contre la foi, secouant le joug antique de l’Église et orientant l’humanité vers un progrès indéfini et automatique, avec une morale laïque se suffisant à elle-même.

Sur cette question du régime des âmes, la Révolution, arrivée à son déclin, ne savait, pas plus que sur les autres questions, comment s’achever. Les derniers survivants des philosophes, les « idéologues », luttaient encore pour imposer leur conception sensualiste du monde, tandis que les élites et les masses retrouvaient peu à peu, au fond d’elles-mêmes, les vieilles croyances. Entre les deux systèmes, quel choix allait faire le régime napoléonien ? On avait proclamé la liberté des cultes : le catholique français jouirait-il pleinement de cette liberté? Le père de famille serait-il libre d’éduquer ses enfants selon sa foi ?

Pour remettre tme nation en ordre, il ne suffit pas de lui envoyer des préfets : il faut aussi veiller à son idéal. Napoléon fit, de cette question, comme de toutes les autres, une question de commandement et, selon le mot de Rœderer, une « source de pouvoir ». La police des âmes appartient au chef. Rien n’est plus à l’honneur de cet homme surhumain que son souci d’une règle supérieure à l’homme. L’inquiétude du divin le tourmenta jusqu’à la mort. Seulement, ce prodigieux génie, ébloui de son propre éclat, ne trouva en lui-même ni la solution ni le repos. M. Goyau a dit, dans V Histoire religieuse, la lutte où sa volonté sans souplesse, son génie audacieux et irritable se laissèrent entraîner contre l’autorité pontificale. De cet exposé si lucide, je ne rappellerai qu’une phrase, mais de haute portée historique : « Napoléon échoua, quand, pour maîtriser le Pape, il voulut se servir de l’Église de France. » Le clergé appuya Napoléon tant qu’il s’agit de

L’ADMINISTRATION IMPÉRIALE

rétablir l’ordre social, mais il se tint sur la réserve dès que l’Empereur s’engagea contre Rome. Jour instructif jeté sur le point exact où tout catholique s’arrête et souffre, quand ses devoirs envers l’Église sont mis en opposition avec ses devoirs envers la Patrie.

Sur les graves questions de la formation des consciences et de l’éducation de l’enfance, Napoléon montra plus de prudence, une psychologie plus fine, un sens plus profond des besoins de l’homme. Son conseiller des premières heures, Portalis, âme délicate et tendre, sensible au moindre frémissement de la justice et de la souffrance humaine, luttait doucement contre l’influence de l’autre ministre, celui qu’on appelait le « ministre de l’irréligion », Fouché. Quoi qu’on en ait dit, il semble bien que Napoléon pensait que, pour fonder la morale sociale, la croyance en Dieu et l’autorité de la religion sont nécessaires. De cette question, « il était obsédé ». Nous avons déjà rappelé sa fameuse sortie à Fontanes : « Et vous croyez que l’homme peut être homme s’il n’a pas Dieu?.,. L’homme sans Dieu, je l’ai vu à l’œuvre depuis 1793... » 1793? c’est toujours la date fatidique, celle qu’il oppose à celle de son propre avènement ; son programme est toujours et partout le même : « dessouiller la Révolution. » Pour l’Empereur, la pédagogie devient une morale et une politique ; cela ressort, d’après ses propres paroles, des premières lignes du rapport de Fourcroy sur le projet de fondation de l’Université, au lendemain d’Austerlitz :

De toutes les questions politiques {ce sont les propres expressions de Votre Majesté'), ceUe-d est peut-être du premier ordre : il n’y aura pas d’État politique fixe, s’il n’y a pas de corps enseignant avec des principes fixes. Tant qu’on n’apprendra pas, dès l’enfance, s’il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, etc., l’État ne formera pas ime nation : ü reposera sur des bases incertaines et vagues ; il sera constamment exposé aux désordres et aux changements.

Dans la société moderne, le complexe débat relatif à l’éducation de l’enfance se ramène à quelques points essentiels : le père de famille a-t-il, oui ou non, une autorité absolue sur la direction à donner à l’âme et à l’esprit de l’enfant ? L’État exerce-t-il, en cette matière, l’autorité de « la plus grande famille » et ne se doit-il pas à lui-même de réclamer la formation du citoyen ? Cette autorité de l’État sur la direction à donner à l’éducation de l’enfance nationale est-elle absolue et exclusive de toute autre ? L’enseignement public, l’enseignement d’État doit-il être religieux, ou neutre, ou laïque ? Faut-il admettre une certaine hiérarchie de l’enseignement s’adaptant aux catégories sociales, sous la forme d’un enseignement primaire, secondaire, supérieur, ou bien la société démocratique doit-elle se satisfaire d’une école « unique »? Doit-elle, enfin, transmettre à l’enfance l’acquis immuable

HISTOIRE POLITIQUE, T. III

de la tradition en se spécialisant sur l’étude des langues et des littératures classiques ; ou bien l’enseignement doit-il prendre un caractère plus particulièrement moderne, scientifique et encyclopédiste ?

Ces divers problèmes avaient été abordés avec une grande simplicité de vues par la Révolution et, en général, son bel optimisme les avait résolus dans le sens de la liberté. La plus belle création de cette époque fut, assurément, celle des Ecoles centrales destinées à donner une sorte d’enseignement secondaire, rehaussé

de quelque enseignement supérieur. Ces écoles, qui attiraient les ardentes recrues de la province, formèrent, sinon des générations, du moins des hommes. La tendance est favorable à la culture scientifique et encyclopédique ; — on disait alors polytechnique. L’enseignement public se réserve sur la question religieuse : « Nous nous bornons à offrir (aux élèves) les vérités les plus évidentes et les plus incontestables, sans nous permettre jamais aucune assertion sur les idées qui peuvent servir de base aux opinions religieuses... » Mais, voici qui est frappant : le succès très réel des Ecoles centrales se trouve affaibli par cette sorte d’abstention muette. La bourgeoisie est contre l’école « neutre ».

Sous la Révolution, l’enseignement primaire n’était pas officiellement organisé. Quelques vestiges du passé, des efforts particuhers et dispersés, officiellement c’est à peu près tout. Devant le Conseil d’Etat, Bonaparte paraissait incliner vers l’idée de recourir, pour l’enseignement primaire, à l’Institut des Frères des Ecoles chrétiennes. Il était frappé des services qu’il rendait et de l’art avec lequel il savait attirer et retenir les enfants du peuple sur les bancs des écoles et semer dans leur esprit les germes d’une morale simple. On en resta, finalement, au système antérieur légèrement amélioré : Hberté de l’enseignement primaire, développement des écoles communales, bienveillance marquée pour les Frères des Ecoles chrétiennes.

L’Empire établi, c’est l’enseignement secondaire qui attire d’abord l’attention

(D’après une gravure au trait de la Bibliothèque Nat.).

L’ADMINISTRATION IMPÉRIALE

du gouvernement. Il cherche à « organiser » l’esprit de la bourgeoisie. Celle-ci, de son côté, sent sa force et a l’intuition de son avenir; elle résiste doucement. En 1806, dans un rapport de Fourcroy à l’Empereur, on lit, qu’en moins de deux ans, il a été créé 370 écoles secondaires communales dont 300 en pleine activité, et 377 écoles secondaires particulières. Il y a aussi 4 500 écoles tenues par des particuliers qui sont audessus des simples écoles primaires. Disons, tout de suite, que, sur les 75000 élèves qui reçoivent cet enseignement en 1806, plus de 50000 sont élevés dans les écoles privées. La bourgeoisie s’instruit, mais garde son autonomie intellectuelle et sa confiance dans un heureux équihbre des principes de la rehgion et de la raison.

Le problème hante toujours l’esprit de Napoléon. Toutes les données lui en sont présentes à la fois, mais l’idée qui le guide reste la même : faire de l’enseignement une « source de pouvoir ». Une circulaire de l’administration des Cultes indique la solution vers laquelle il est attiré : « L’éducation publique appartient à l’État, car les famiUes particulières doivent être dirigées d’après le plan de la grande famille qui les comprend toutes. » Voilà qui se précise. Mais le père de famille, de son côté, se laissera-t-il dépouiller de son autorité, même au profit de « l’État sauveur » qu’est l’État napoléonien? Rœderer, alors chargé de la direction de l’enseignement public, balance soigneusement ces phrases officielles : « L’instruction publique, la rehgion sont et doivent être deux institutions différentes qui concourent au même but par les moyens qui leur sont propres et qui sont loin de s’exclure mutuellement. » Ces finesses étaient de peu d’effet. Un grand nombre de familles continuent à tenir rigueur aux établissements qui n’inscrivent pas, sur leurs programmes, les leçons de la rehgion.

C’est alors que se présenta à l’esprit de Napoléon une des pièces maîtresses de son œuvre de réorganisation, la création d’une « congrégation laïque » à laqueUe serait attribué et réservé le monopole de l’enseignement. Et ce fut l’Université ! Oui, il s’agit bien d’une « congrégation » et d’une congrégation « laïque ». L’esprit autoritaire de l’Empereur comptait, à force de persévérance et de savoir-faire, arriver à corriger l’antinomie fondamentale qui existe entre les deux termes. Napoléon a répété, à diverses reprises, que si les Jésuites n’étaient pas aussi attachés à Rome, il eût confié à leur Compagnie la formation de l’élite de la nation. Fourcroy, qui n’est pas suspect de « cléricalisme », dit, dans son rapport de fondation, pour déterminer nettement le caractère de l’institution universitaire : « Une corporation telle que celle dont Votre Majesté a conçu la pensée et tracé le plan... »

Sans être lié par des vœux, dit-il encore, le corps enseignant pourrait n’en être pas moins religieux. Qu’il y ait, pour les exercices de religion, des règlements auxquels chacim soit astreint ; que les places

supérieures soient données de préférence à ceux qui joindront aux lumières et aux talents tme conduite irréprochable, ci la rcligicm ScTJ en honneur dans les éîablissentems d’instruction publique.

Le corps enseignant étant un^ l’esprit qui l’animera sera nécessairement un, et J sous ce rapport, la cangrégaîion laïque est tout à fait qualifiée. Car la religion ne doit pas s’opposer à l’Etat ; au contraire, elle doit le servir. « Je ne puis aimer le fanatisme du célibat, dit l’Empereur ; le fanatisme militaire est le seul qui me soit bon à quelque chose : ü en faut, pour se faire tuer ». Une sorte de conception militaire, qui n’est pas sans rappeler celle de Loyola, telle est la pensée suprême du dynaste et du conquérant. Il a toujours comme type, au fond de sa pensée, l’armée. Cependant, void le poiut de choc. « En général, dit Fouicroy, le tambour, l’exerdce, et la disdpline militaire empêchent les parents, dans le plus grand nombre des \-illes, de mettre les enfants au lycée. » Mais Napoléon pense qu’ü aura raison des résistances, prédsément par la force d’une institution disdplmée militairement. Dans une note de 1805 sur les lycées, ü expose son dessein final de l’organisation mi-congréganiste, mi-militaire des cadres de l’enseignement :

n y aurait un corps enseignant si tous les proviseurs, censeurs, professeurs de l’Empire avaient un ou plusieurs chefs comme les J e'siâtes avaient un général, des provinciaux, etc., et si l’on ne pouvait être proviseur ou censeur qu’après avoir été professeur, si on ne pouvait être professeur dans les hautes classes qu'après avoir professé dans les basses, s’il y asnit, enfin, dans la carrière de l’enseignement, un ordre progressif qui entretînt l’émulation...

La forme en pyramide, c’est-à-dire la forme militaire par excellence. L’enseignement des lycées sera surtout grammaire et rhétorique. Cependant, une nouveauté indique la tendance du siède : on établit, comme un couronnement des études, une année de mathématiques spédales, et dans les lycées des chefs-lieux d’académie, pour préparer aux grandes écoles techniques, on surajoute une « chaire de mathématiques transcendantes » et une « chaire de philosophie ».

L’instruction du peuple fut laissée, en fait, hors du cadre de la grande organisation universitaire impériale. Certains préfets parlent d’ « améhorations sensibles », d’autres constatent que l’immense majorité des communes rurales est privée d’écoles primaires . En fait, la moitié des hommes, à peu près, savent lire et écrire, et le tiers des femmes. On dit que Napoléon voulait que le peuple ne reçût qu’un minimum d’instruction ; et cela paraît conforme à ses dispositions particulières et aux dispositions générales du temps ; un peu de lecture, d’écriture et de calcul, c’était tout ce qu’ü fallait à un soldat, à un ou\Tier, à un cultivateur. Ici surtout, on tient à ne pas s’écarter des hautes directions de la rehgion. Au début, Fontanes, grand-maître de l’Université, confie aux évêques le soin de le renseigner sur la quahté des institu-

L’ADMINISTRATION IMPÉRIALE

leurs et de surveiller leur travail et leur conduite. C’est seulement à la fin du règne, qu’à la suite des dissentiments de Napoléon avec la Papauté, cette autorité de contrôle est confiée aux préfets. Les frères des Écoles chrétiennes sont toujours en faveur et l’âme du peuple pourrait rester entre leurs mains. Aucune formation publique du corps des instituteurs ; par conséquent, recrutement médiocre. Napoléon n’eut jamais, nous l’avons dit, une pré\fision nette de l’avènement social et politique de la démocratie et, s’il en eut quelque vague intuition, il la combattait d’avance et d’instinct, comme une puissance rivale.

L’enseignement supérieur doit beaucoup au régime napoléonien. L’Empereur avait, à ce sujet, des idées personnelles élevées et judicieuses. Il les a exposées dans deux notes fameuses écrites au château de Finkenstein, dans ce long hiver de travail et d’attente qui suit la bataille d’Eylau : « Les institutions qu’il s’agit de fonder ont été, écrit-il, l’objet de mes méditations parce qu’ayant beaucoup travaillé, j’en ai personnellement senti le besoin. » Il s’agit d’élargir l’enseignement du Collège de France. L’Empereur écarte, ou à p>eu près, l’idée d’un haut enseignement littéraire. Il fait cette obsen^ation très juste : « Le talent de créer est, dans la littérature, comme dans la musique, comme dans la peinture, un don individuel; il tient à des facultés particulières dont le développement pæut être favorisé par les circonstances, par les mœurs, par une époque. Dans ces créations de l’esprit et du génie, l’esprit et le génie arrivent tout de suite, et par eux-mêmes, à leur plus grand résultat. » Il insiste sur l’enseignement de l’histoire, de la géographie, et lance quelques idées auxquelles on a reporté la première pensée d’une École des Chartes : « Si, dans une grande capitale comme Paris, il y avait une école spéciale d’histoire et que l’on y fit d’abord un cours de bibliographie, etc. » Il déplore qu’il n’existe aucun enseignement de l’histoire contemporaine : a On dennera aisément que ma plus secrète pensée est de réunir des hommes qui continuent, non l’histoire philosophique, non l’histoire religieuse, mais l’histoire des faits, mais cette histoire portée jusqu’au moment où nous vivons... Il est, à cet égard, une objection sans cesse représentée : c’est que les contemporains ne sont pas bons historiens. Cette opinion n’est pas la mienne... »

L’importance que l’Empereur donne à la fondation de nombreuses chaires de géographie n’étonnera pas. Napoléon est, si j’ose dire, le fils de la carte. Il voit large et grand en cette matière qui paraît si spéciale. Ce n’est pas sa faute si c les Français ne savent pas la géographie ».

La géographie, soit namrelle, soit politique, a plusieurs des caractères qui constituent les sciences exactes ; les faits sont nombreux, les points de contestation multipliés, les changements fréquents ; son

domaine s’accroît à mesure que celui de l’esprit humain s’étend... Si, dans un point central, tel que Paris, ü existait plusieurs professeurs de géographie qui pussent rassembler les connaissances éparses, les comparer, les épurer, qu’on fût dans le cas de les consulter avec sécurité pour être mieux instruit des faits et des choses, ce serait ime bonne et utile institution.

Malheureusement, ces plans exposés dans des circonstances si graves et quand l’Empereur s’entraînait à l’organisation du « Grand Empire », sont restés, ou peu s’en

faut, comme tant d’autres, à l’état de projets.

La réalisation la plus importante du régime napoléonien en matière d’enseignement supérieur, c’est la création des Facultés. Certaines d’entre elles, comme les Facultés de théologie, les Facultés de droit, de médecine, restent dans le type consacré par les anciennes universités. Préparant à des carrières déterminées, elles sont un besoin immédiat de la société et de l’Etat ; et celui-ci les soutient, non sans les placer sous une étroite surveillance. Elles formeront des générations de praticiens, experts, bons sujets de l’Empire.

Napoléon était, nous l’avons vu, très hostile à ce qui touchait au Palais, à la basoche. Cependant, il ne pouvait avoir raison de l’élan avec lequel la jeune bourgeoisie se portait vers les carrières de robe. Une ressource restait à son instinct dominateur : c’était de s’emparer du droit de conférer les diplômes et les grades. Ainsi, toute la future classe des « harangueurs » passerait sous le niveau de l’État. La jeune bourgeoisie devrait se soumettre à la toise impériale au moment où, sortant des écoles, elle se préparerait à entrer dans la vie. Tel fut le véritable coup de ^ître dans l’ensemble de la manœuvre impériale à l’intérieur : occuper le passage de l’enseignement secondaire à l’enseignement supérieur en tendant, à ce point exact, la barrière de l’examen. La mécanique pédagogique destinée à former les générations du siècle qui commence est inventée : c’est le baccalauréat. Le mandarinat moderne se trouve ainsi créé, et il fonctionne aussitôt avec une accélération surprenante : 31 bacheliers ès lettres en 1809, 983 en 1811, 1658 en 1813! Boule de neige qui ira croissant jusqu’à l’heure où toute la bourgeoisie, en possession ou en expectative, se trouvera ainsi incorporée.

ABBÉ BERNIER (D’après Darjon).

L’ADMINISTRATION IMPÉRIALE

Encore, dans les carrières du droit et de la médecine, l’homme fait peut reprendre la liberté d’allure et l’aisance des mouvements qui tiennent à l’indépendance matérielle. Mais l’emprise de l’Htat reste décisive et définitive s’il s’agit des hommes qui se destinent à l’enseignement et aux carrières intellectuelles : car ceux-là sont fatalement sous la main de la « Congrégation laïque ». Les adolescents que la vocation appelle n’ont pas de choix : pour vivre, ils doivent passer par les degrés glissants du baccalauréat, de la licence, de l’agrégation, du doctorat, en im mot par le système échelonné de la « collation des grades ». Tel est le grand instrument de règne universitaire : au point d’intersection du collège et de la carrière intellectuelle, l’examinateur est posté.

Voilà bien le dernier mot du système napoléonien en matière d’enseignement,

— l’enseignement « source de pouvoir ». Il a fallu toute l’énergie de quelques nobles et grands universitaires pour que le haut enseignement, absorbé par sa fonction de gendarmerie intellectuelle, restât, malgré tout, fidèle au travail acharné de la découverte scientifique et de l’originalité littéraire. En général. Napoléon était en méfiance à l’égard de l’œuvre intellectuelle. Cerveau incomparable, il eût voulu penser pour tout le monde. Au début de sa carrière, il avait cherché un point d’appui dans l’Institut ; mais, à la fin, il prend ces gens eux-mêmes en méfiance,

— tous, plus ou moins, des « idéologues » ! Sous le Consulat, l’arrêté de 1803 divise l’Institut national en quatre classes, et la classe des sciences morales et politiques, considérée comme particulièrement suspecte, est supprimée. Bonaparte faisait partie de la classe des sciences physiques et mathématiques. Un incident célèbre, provoqué par une phrase du discours de réception de Chateaubriand, indique à quel point la pensée elle-même doit se considérer comme subordonnée.

La fondation de l’Université eut, sur l’avenir de la nation, et en particulier de la bourgeoisie, une influence considérable. Laïque, l’Université se nettoie vite de la demi-teinte mystique dont l’avaient badigeonnée les Portalis et les Fontanes. Par elle, le siècle nouveau, le siècle bourgeois se retrouva classique, humaniste, un peu scientiste; ordonné certes, mais n’ayant pas rompu définitivement avec ses origines voltairiennes.

La « Congrégation laïque », l’Université, reste, avec l’administration centralisée, la grande création intérieure napoléonienne ; car le Code civil ne lui appartient pas en propre. Le développement intérieur du pays restera bloqué, en quelque sorte, dans ce « massif » qui pèsera sur la nation. Napoléon, qui était l’Empereur des fonctionnaires, figure ainsi, jusqu’à un certain point, dans l’histoire, comme l’Empereur des professeurs.

Emboîtées dans les cadres de l’armée, de TUniversité et de l’administration, les générations bourgeoises qui vont suivre devront se conformer à cette vie réglée, mais sans souplesse, à cette forme quasi automatique de l’existence et de la pensée, en un mot au cadre rigide tracé par la volonté du grand restaurateur de l’ordre. La grâce et la bonhomie naturelles à ce bon peuple de France, sa tolérance prévenante ne refleuriront que plus tard, beaucoup plus tard.

Page 1