CHAPITRE IV
LA TRANSFORMATION SOCIALE
La refonte sociale est-elle le fait du temps, du prince, de V armée? — La refonte sodalcy oeuvre de la société tout entière. — Napoléon contre V anarchie, par la victoire. — La religion et les « idéologues » dans la nouvelle société. — Le contact avec Vunivers. — Le nouveau peuple français : la cour, la société bourgeoise, la mode, Paris. — L'Unité, r Égalité. — Le petit propriétaire et le paysan des temps nouveaux. — La transformation de la société française.
A transformation des institutions politiques qui firent, de la France de l’Ancien Régime, la France moderne, fut l’un des résultats nettement acquis de la Révolution ; mais il y en eut im plus important encore, c’est la transformation sociale. Nous l’avons dit en débutant, « l’histoire est des mœurs » : c’est ce mouvement des mœurs qu’il faut essayer d’exposer.
Comment un monde nouveau s’est constitué sur les débris de l’ancien ; comment le courtisan à perruque poudrée, avec, au côté, l’épée « en quart de civadière », est-il devenu le parlementaire en chapeau haut de forme et en redingote noire; comment « l’ouvrier mécanique », l’artisan, inaperçu en tant qu’élément politique
et social, même par Mirabeau, de\'int-il peu à peu le membre redouté de cette puissante aristocratie des syndicats, de cette classe du prolétariat qui réclame pour lui seul la conduite des aSaires publiques? Gemment le paysan de La Bruyère et de Young, blotti comme un liè\Te dans son sillon, est-il, maintenant, le propriétaire d’une terre sans redevance et sans hypothèque, faisant la loi sur le marché des subsistances ? Comment, d’un désordre immense, ce nouvel ordre est-il né et quel ressort intime détermina, alors, l’évolution secrète et mystérieuse de la vie française ? C’est le véritable problème de rhistoire du siècle. D n’en est pas de plus captivant.
La refonte sociale est-elle le fait D’ordinaire, pour ces transforma- Dü TEMPS, DU PRINCE DE L’ARMÉE? tions profondes et difficiles, le temps est indispensable ; l’histoire ne fait rien sans lui. Or, le temps a manqué à la Révolution et à la reconstitution qui l’a suivie. Cinq ou six années, dix ans au plus, c’est une journée en histoire. Pour les contemporains, flagellés du fouet de la Terreur, les semaines d’angoisse ont passé avec une rapidité telle qu’üs n’ont pas même senti leur fuite. Le souffle de la mort était encore sur eux qu’üs se reprenaient à vivre.
Le courant emporte tout le monde, jusqu’aux enfants de notre société », écrit, dès 1-96, une émigrée enragée. Voüà bien l’accomplissement de la Révolution, en quelques années î Le décalage des fortunes, les nécessités brutales de l’existence, la vie chère, la crise fi.duciaire, la peur de la faim, le besoin de bien-être généralisé et de plaisirs immédiats, avec une soudaineté inouïe, voüà ce qui signale l’apparition brutale des temps nouveaux.
Or, tout cela s’est fait si \'ite que les contemporains ne s’en aperçurent pour ainsi dire pas. Passant de \Tngt-cmq à trente ans, üs sont de nouveaux Français !
A défaut du temps qui a manqué, est-ce F homme qui a accompli la réforme ? Est-ce Xapcléon qui, de cette évolution soudaine, a été le grand ouvrier? Cet homme extraordinaire a fait beaucoup. On ne saurait mesurer, tant eUe est énorme et diffiise, sa part dans l’œuvre accomplie. Mais qu’eût-ü fait lui-même, « l’adolescent acharné , sans son époque, hors de son époque, contre son époque ? Desmarets, directeur de sa poHce intime, consigne cette réflexion : « Sans aucune exception, les plus forts parmi les chefs ne dominèrent rien, ne commandèrent rien... Puissants s’üs suivent le courant, üs ne sont plus rien s’üs s’en écartent. C'est cela qui fut la véritable étoile de Napoléon. »
Certes, Napoléon est un grand meneur d’hommes. Génie incomparable, ü veut l’ordre, ü veut l’union, ü veut une ferme discipline sociale. « Je ne veux aucun désordre , dit-ü à Fouché, en se retournant sur la première marche du trône.
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« Qu’on fasse silence ! » C’est la consigne. Aime de Staël a fortement marqué ce moyen de gouvernement qui ne tend qu’à reconstituer la société, réduite en miettes, par la balance entre les partis. « Bonaparte, écrit-elle, ne frappait jamais les ro\"alistes, ou les jacobins, sans partager le même nombre de coups entre les uns et les autres : c’est le seul genre de justice distributive dont il ne se soit jamais écarté : il se faisait ainsi des amis de ceux dont il servait les haines, s Quoi qu’en dise l’éloquente haïsseuse, il savait aussi employer à ses fins l’amour. On connaît le nombre des mariages qu’il fabriqua entre ses hommes de guerre et les filles des grandes familles : plusieurs de ces unions furent heureuses, la plupart satisfaisantes. Les intérêts, les sentiments, l’habitude, les convenances abaissèrent des barrières qui, par la suite, ne se relevèrent plus. La fusion des classes, que la Révolution avait mise dans les lois. Napoléon, — tel un conquérant antique, — la porta dans les mœurs par la saisie des femmes.
Donc, Napoléon eut cette volonté, ce savoir-faire, cette autorité d’aider, par tous les
^ , r -1 MADAME DE STAËL {D'après Gérard).
moyens, a la refonte sociale
dont il était le premier bénéficiaire. Il réussit sur beaucoup de points, et quand il suivait le courant : mais il échoua sur d’autres et sur ce qui lui tenait le plus à cœur, la création d’une aristocratie nouvelle, soutien de la dynastie qu’il fondait. On ne trouve, dans l’ordre qui naît, l’empreinte \Taiment napoléonienne et la griffe du hon que dans deux ordres d’initiative : l’exemple du travail et le souci de la respectabilité.
Napoléon fut, avant tout, im monarque travailleur. En cela, moderne et véri-
tablement précurseur, et, comme dit Emerson, le « capitaine des parvenus », « le chef de Vâge industriel ». Que l’on repasse, dans la pensée, la vie futile et dissipée que menaient les rois et même les ministres des rois avant 1789, celle par exemple qu’un Govemor Morris nous a décrite pour la France, un Malouet pour les Bourbons d’Espagne, la famille de Portugal, etc. ; que l’on compare l’emploi du temps des prétendants, le futur Louis XVIII, le futur Charles X : la chasse, le jeu, les plaisirs, le favoritisme, le bavardage, le protocole, l’intrigue absorbant tous leurs instants. Napoléon, lui, travaille. Il disait : « Le travail est mon élément... Je n’ai jamais pu en connaître la limite ». « Sa Majesté dévore tout », écrit Lebrun. Et l’on travaille ferme autour de lui : tout le monde sur le pont jusqu’aux limites extrêmes de l’Empire. Pasquier dit : « Comment aurait-on pu se permettre la moindre négligence, lorsque l’exemple d’une infatigable activité était donné de si haut? » « Degérando, secrétaire général du ministère de l’Intérieur, n’a plus im jour de l’année, plus un moment de la journée à sa disposition, depuis sept heures du matin jusqu’à onze heures du soir, et parfois bien plus tard encore. Il ne peut plus écrire à ses amis, il ne peut aller les voir ». Si l’on considère les campagnes de Napoléon, l’on croirait qu’il a passé son temps à cheval; mais, si l’on pèse sa formidable correspondance, on dirait qu’il n’a pas quitté le bureau ! Ce qui lui appartient dans la grande refonte sociale, il l’accomplit, d’abord, par l’exemple et l’exigence du travail. Mais le travail, vertu éminemment napoléonienne, est aussi une vertu bourgeoise. Le grand chef, le grand patron, le grand industriel donne le branle à l’immense entreprise d’exploitation des forces de la nature que sera l’âge nouveau. Oui, sur ce point décisif. Napoléon est bien initiateur.
Un autre caractère des temps nouveaux porte également la marque du grand homme : c’est le souci de la respectabilité, vertu non moins bourgeoise. Personnellement, Napoléon n’a pas de manières. Ses amours diverses sentent la garnison; et ses sentiments, ses façons, son ton sont ceux de sa Cour, c’est-àdire un pêle-mêle improvisé. Ceci dit, le chef se tient et il entend qu^on se tienne. Pas de maîtresse reconnue, pas de scandale étalé. Le contraste est frappant, également, avec la conduite privée des rois et des courtisans qui papillonnaient autour d’eux. Le mot juste a été dit par la princesse Dolgorouka à une dame du faubourg qui l’interrogeait ironiquement sur « cette Cour » : « Ce n’est pas une Cour, c’est une puissance. » En un mot, le fond des mœurs ne s’est pas grandement amélioré ; mais on leur a mis, par ordre, un masque de décence, de convenance. Les femmes avaient régné jusqu’à l’avènement de l’Empereur : tout de suite, et par lui.
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le gouvernement redevient l’affaire des mâles. C’est un des traits qui marque le plus la différence des deux époques.
Cette tenue discrète, cet air de n’y toucher pas, ce voile de décence qui couvre, soudain, le regard effronté de Mme de Staël et les jambes de la Tallien, cette innocence pleurnicheuse et ossianesque d’où naîtra le grand mensonge romantique, c’est bien une création napoléonienne. Sur l’ordre social régnera désormais ce qu’on appelle, d’un mot, qui prend son vol alors, la considération. Qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou non, l’Empereur prépare, ici encore, le lit de son héritier présomptif, le bourgeois. Grand ordonnateur, mais surtout des apparences et des formes, dans les mœurs il a aligné et même créé. Mais c’est tout.
Si ce n’est pas le temps., si ce n’est pas Vhomme^ faut-il, comme on l’a souvent affirmé, chercher l’établissement de l’ordre nouveau dans une volonté et im acte de la force disciplinée par excellence, V armée} Ici encore, la réponse est négative. L’armée, sous Napoléon, fut un instrument de domination, mais uniquement au dehors. A l’intérieur, c’est à peine si l’on trouve trace de son action. Bonaparte, l’homme du Souper de Beaucaire^ de la journée de Vendémiaire et du 1 8 Brumaire, savait ce qu’on pouvait faire de l’armée à l’intérieur. Mais c’est justement pourquoi, une fois arrivé, il s’est toujours méfié d’elle. Il connaissait trop l’histoire romaine pour s’exposer au régime des prétoriens par qui se font, mais aussi se défont les empereurs. En vérité, ce qu’il craignait le plus, c’était un complot militaire. Fouché le tint longtemps, nous l’avons vu, par cette menace habilement maniée. Pasquier a observé que l’organisation de l’armée impériale ne fut pas l’œuvre de l’Empereur. Ce régime de la conscription militaire, auquel il dut ses victoires, fut établi par une loi votée, en septembre 1798, sur le rapport de Jourdan. Depuis, l’Empereur n’y toucha jamais, lui qui touchait à tout, n’en parla jamais, lui qui parlait de tout, comme s’il craignait de porter la main sur une institution dont il dépendait et qui, au moindre choc, pouvait s’écrouler sur lui.
Lors du sacre, l’armée seule protesta. Elle était opposée au Concordat ; elle était opposée, non moins, au rappel des émigrés ; elle restait républicaine, D’aiUeurs, les soldats n’entendaient rien à ce micmac politique où nageait l’insulaire. Quand, au temps du Directoire, les politiciens aux abois cherchaient un militaire qui les protégeât de son épée, les généraux dont ils caressaient la gloire ou la renommée, Joubert, Augereau, Masséna, Moreau, se découvrirent ou indociles ou impossibles; il ne se rencontra que ce Corse pour consentir à plonger dans les révolutions en déliquescence ce beau corps nu, sans souplesse et sans imagination, l’armée.
Loin de garder l’armée auprès de lui, l’Empereur l’entretint autant qu’il put.
loin de la capitale, sur la frontière et au delà. C’est le conseil qu’il eût, nous le savons, donné à Robespierre. Il n’aimait le soldat que dans les camps, attaché à sa besogne qui est de se faire tuer pour vaincre. Dans le civil, le chef n’en veut pas. De la
politique, il l’exclut. Il appréhende toujours d’elle quelque coup de force, un second Brumaire. On ne le trouve vraiment en confiance que quand il est sans gardes, au milieu des populations qui l’acclament, par exemple au cours de ces voyages en Normandie, sur le Rhin, en Piémont.
Que pesèrent, durant tout l’Empire, hors les champs de bataille, ces hommes de guerre incomparables, alors que, parmi eux, il y avait pourtant de grands citoyens, de grands ministres de l’avenir, comme Davout, Gouvion Saint-Cyr, Soult, Bemadotte? Rien n’est plus frappant, à ce point de vue, que la négligence volontaire de ces aptitudes civiles chez les militaires. Napoléon ne cache pas son opinion sur les « traîneurs de sabre » ; il mortifie à plaisir ses lieutenants, quand ils mettent la main sur la machine civüe et qu’ils « caporalisent ». Il écrit à Junot, le 8 mai 1806 : « Vous avez traité un préfet (de Parme et de Plaisance) comme un caporal de votre garnison. Je pensais que vous aviez assez de tact pour ne pas abuser de votre autorité. Cela me blesse et fait tort à mon discernement. » Et, y revenant, quelques jours après : « L’autorité militaire est mutile et déplacée dans l’ordre civil ; ü ne faut point agir comme un caporal. » La bourgeoisie, le peuple, soit des vüles, soit des campagnes, ont-üs donc été les maîtres de cette heure obscure? Ont-üs voulu et accompli, selon leur volonté réfléchie, ces grandes transformations? Ce sont ces deux classes, bourgeois et paysans, qui profiteront surtout du changement de régime : en furent-elles les initiatrices, les organisatrices ? Cela n’apparaît pas davantage. Au cours de cette époque müitaire et conquérante, la société prend, il est vrai, un esprit de plus en plus dvü ; eUe s’embourgeoise, elle change d’état et de figure ; mais, chose frappante, le changement se fait surtout de haut en bas; c’est l’ancienne noblesse, l’ancienne cour qui déposent les aües du papiUon, c’est le soldat lui-même qui rejette la gangue de l’uniforme, tandis que le tiers, « qui n’était rien et qui entend être quelque chose, » se boutonne dans sa redingote, monte et envahit tout.
DAVOCT, DUC d’aUERSTÆDT (D’après Aubry).
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Rien de plus amusant que ce mélange graduel des rangs et le bariolage qui en résulte. Les émigrés ont laissé, depuis longtemps, au cours de leurs pérégrinations, le luxe, la perruque et les idées du passé ! Ils rentrent en catimini et font la queue aux boulangeries et chez les spéculateurs. On se rencontre, on se bouscule, on se regarde curieusement, on se surveille les uns les autres, mais aussi on admet tout, on ne s’étonne plus. Augereau crie à sa femme, en plein bal de cour ; « Trime ! » Mme de La Rochefoucauld, Aime de ^Montmorency, avec leurs belles manières, changent les souliers de Joséphine. Voüà le vrai nivellement ! La trace des anciennes classifications sociales s’efface ; la bourgeoisie, enrichie et surélevée, devient le lieu où les distinctions anciennes se fondent et se perdent. Les mœurs et le ton s’ensuivent. Mme de Genüs écrit :
Le bon ton consistait jadis à s’exprimer toujours avec simplicité, réserve, décence, naturel et clarté, par conséquent à n’employer jamais de manière de parler basse, libre, proverbiale ou pédant esque. Après la Révolution, lorsqu’une société toute neiec-e parvint à se rassembler, le hon air dont on vient de parler était tout à fait oublié ou, pour mieux dire, la plus grande partie de ceux qui allaient ouvrir de grandes maisons n’avaient jamais pu le connaître ; üs savaient seulement qu’ü faut qu’im beau salon soit bien doré et bien éclairé. Ils refirent im bon airfranpais très simplifié. La seule richesse, à cette époque, fit le bon air; et le charme, invisible mais magique, des châles de cachemire, leur nombre, leur grandeur, leur couleur, décidèrent seuls le « bon ahr » parmi les femmes.
Voici notre bourgeoisie qui se carre dans le luxe refleuri. Ce sont les nouveaux riches, les parvenus (titre d’un autre Hvre de Mme de Genlis). La bourgeoisie gagne de toutes mains. Si la noblesse descend et la recrute par en haut, le peuple commence à monter et à la recruter par en bas. Tout cela sans effort propre, sans volonté particulière, sans initiative vigoureuse. La bourgeoisie se laisse faire dans son triomphe. Pendant la Révolution, active au début, elle est devenue passive aux grands moments, baissant la tête de peur de l’élever jusqu’à la guülotine. « EUe a vécu. »
S’ü y a un air nouveau qui tend à transformer cet idéal bourgeois, toujours si borné, ü vient du dehors : l’émigration l’apporte de l’exü et l’armée de ses courses lointaines ; mais, à quelles résistances ü se heurte ! Pendant un demi-siècle, la bourgeoisie fera barrage au lyrisme et au romantisme. Chateaubriand de\Ta faire sa cour à Béranger. Geoffroy, La Harpe, et même Armand Carrel, tiendront à mort pour le poncif et il faudra un demi-siècle pour en finir avec la ressucée de Voltaire.
En politique, le bourgeois est libéral. Répubhcain ou royaliste, il se laisse ballotter d’un camp à l’autre et d’une journée à l’autre, de vendémiaire en fiructidor et de fructidor en brumaire, pour\m qu’on lui promette la paix ; par-dessus les flaques de sang et les flots d’éloquence, ü avance à pas menus, sans bruit. Il a payé son tribut à la Terreur, il le paye au despotisme et, comme ses chefs attitrés, les Camba-
cérès, les Sieyès, il n’a de permanence que la peur, peur pour son pécule, peur pour sa subsistance plus encore que pour sa peau. C’est dans cette mesure et avec ces précautions que le bourgeois se donne aux temps nouveaux, aux modes de pensée qui forgent le monde à son image, mais non par lui. Il s’enthousiasme pour les fastes héroïques et lira Victoires et Conquêtes; mais il ne manque pas de payer à son fils un « remplaçant » et, quand les grandes rafles de la conscription, ayant épuisé la blouse, montent jusqu’à la redingote, celle-ci proteste avec de grands gestes tragiques. Il y eut des insoumis, non seulement en Vendée, mais partout en France, même à Paris.
Les professions de robe sont contre l’Empire. L’Empereur ne les aime pas, et eUes le lui rendent bien. Trois voix seulement, dans tout le barreau, ont voté oui au plébiscite. L’opposition qui abandonnera l’Empire la première, la première défection qui divisera la nation, couvait dans les rangs de la bourgeoisie. Fauriel, Ra5mouard, Lainé, Maine de Biran triompheront dans la défaite de « l’usurpateur », alors que Carnot prend, aux Cent- Jours, son rang de combat. Royer-Collard, dans un parallèle fameux, a condamné le ralliement à l’Empire au nom de la morale et du droit universel, grands mots qui, dans sa bouche, ont une résonance et tme emphase extraordinaires. Voilà bien cette doctrine que l’Empereur trouve toujours devant lui et qui entrave sa marche. Autre grand bourgeois représentatif, le protestant Guizot accourt de Nîmes se jeter dans l’opposition libérale et se mettre à la suite des Royer-Collard et des Lainé. Malgré les gâteries de Fontanes, il garde, pour l’Empire qui le comble, un front sévère : il refuse d’insérer l’éloge de l’Empereur dans son discours d’ouverture à la Faculté des Lettres où il enseigne. Son assurance méridionale et huguenote se plante à l’encontre du régime. Augustin Thierry, fils du sonneur de cloches de la cathédrale de Blois, est nourri aux écoles impériales et, pourtant, il aime mieux s’enrôler dans la phalange saintsimonienne que de suivre les aigles.
Non, ce ne sont pas les bourgeois qui ont présidé à la grande refonte dont ils ont été, finalement, les bénéficiaires. Ils boudaient. Durant ces années de lutte et de tourbillon, toujours indispensables et toujours amers, ils escomptaient leur heure, et trouvaient qu’on la leur faisait attendre ; ennemis de la guerre et fiers de la victoire, pacifistes et fournisseurs, rhéteurs et rentiers, critiques, ils n’étaient ni des créateurs ni des réformateurs.
Nous n’oublierons pas, cependant, la masse de ces bourgeois, que les fonctions publiques, les offices ministériels, l’armée, les services réorganisés, le patronat industriel, le grand et le petit commerce ont maintenus dans leur fonction traditionnelle