HIST NATION FRANÇAISE. — POLITIQUE III
LA TRANSFORMATION SOCIALE
de bons serviteurs de l’Etat, Ceux-ci ont compris qu’il fallait suivre le temps et marcher. Ils marchaient. Cette jeune bourgeoisie était entrée à pleines voiles dans le « nouvel ordre » : elle se donnera à lui tant qu’elle le sentira en harmonie avec la grandeur de la France. Car, voilà sa vertu, elle est « patriote ». Emportée par le courant, elle le dirige, prête à le servir s’il la mène où elle entend être menée. En somme, pour la bourgeoisie, l’Empire n’est qu’un passage : elle le sait éphémère. « Ah !s’ü était resté lieutenant d’artillerie !...»En fait, à partir de 1792, la bourgeoisie se tient sur la réserve. Et il en sera ainsi tant que le siècle ne se sera pas guéri de ce qui est le plus contraire au caractère bourgeois, l’immodération.
Les populations rurales profitèrent de la transformation générale, plus encore, peut-être, que la bourgeoisie. Le coup, d’ailleurs, pour elles, fut moins brusque. On dirait presque que la brutale Terreur les a à peine effleurées. Ces bonnes gens n’eurent guère qu’à accepter la consolidation des résultats acquis. Il est impossible de reconnaître au peuple des campagnes, vers le début du dix-neuvième siècle, une action poHtique sérieuse. Son bulletin de vote est à peu près inerme, même aux jours des plébiscites. « Que parlez-vous des paysans? » écrit Napoléon à Joseph. Nul ne pouvait prévoir encore l’autorité future du petit propriétaire rural, acquéreur de biens nationaux. Un seul mot se répète, à son sujet, avec une nuance de commisération et de dédain : « ignorance. » Il ne se connaît pas lui-même.
Pas davantage les ouvriers des villes : ils ne se rendent pas compte de ce que viennent de leur apporter l’égalité civile et l’accession politique. Ils restent égarés dans le désordre de l’individualisme et accablés sous la loi d’airain. La grande industrie à peine née, le patron est le maître et la providence : les ouvriers, arrachés aux cadres des corporations, ne savent comment s’y prendre pour défendre leurs intérêts, que dis-je, leur existence. Le « compagnonnage », quelques sociétés de secours mutuel dues, pour la plupart, à l’initiative patronale, et c’est tout. Ils n’ont ni les moyens, ni le temps, ni la volonté <Vêtre quelque chose. Napoléon recherchait peut-être, si l’on se reporte à ses entretiens avec Mollien, à défaut d’une organisation pohtique qui lui eût répugné plus que tout, une sorte de hiérarchie corporative qui eût mis tout ce monde, ardent et prompt à l’emballement, dans sa main. Mais ce qu’il vise, là encore, c’est « une source de pouvoir ». « Le grand ordre qui régit le monde tout entier, dit-il, doit gouverner chaque partie du monde. Le gouvernement est au centre des sociétés comme le soleil. »
HISTOIRE POLITIQUE, T. III
La refonte sociale œuvre de Ainsi, il n’y eut pas de moteur particu- LA SOCIÉTÉ TOUT ENTIÈRE ligr doimaut à cette transformation sociale une impulsion maîtresse. Comme elle se produit avec une amplitude extraordinaire et, en même temps, sur toute la face du pays, le mieux est de conclure qu’elle fut l’œuvre du corps social en son entier.
La Révolution s’était considérée comme accomplie à partir de cette nuit du 4 août, qui avait proclamé la fin du régime féodal. La fête de la Fédération avait été une cérémonie d’actions de grâces ; la noblesse, l’Église, la dynastie se réjouissaient d’avoir contribué, par des sacrifices indispensables et infiniment honorables, à la plus grande et à la plus pacifique révolution de l’histoire. La modération inhérente à l’esprit français, l’optimisme du siècle et sa foi dans la raison humaine étaient satisfaits. Mais, depuis, on en avait prononcé et entendu des serments ! Et, à chaque nouvelle manifestation solennelle, c’étaient des cris renforcés : la Constitution ou la Mort; la Fraternité ou la Mort! La mort seule avait été fidèle aux rendez-vous révolutionnaires, la fraternité et la constitution n’ayant jamais consenti à quitter le domaine du rêve.
Après ces terribles et rapides années, les révolutionnaires, — ce qu’il restait de révolutionnaires, — voulaient, une fois de plus, la fin de la Révolution; mais, maintenant, avec une ardeur indicible. Ceux qui avaient survécu n’étaient pas les plus braves : un Cambacérès et im Sieyès étaient bien d’avis qu’une vieillesse comblée de richesses et d’honneurs était une issue très appréciable de la Révolution. « Jacobins nantis », comment se seraient-ils plaints? Il faut compter avec eux ceux qui avaient tout bonnement échappé, députés modestes, fonctionnaires, grattepapiers, violents de la veille, terrés maintenant en quelque coin. A-t-on dénombré ces jacobins de rencontre, ces jacobins de panique qui, pendant la crise, s’étaient réfugiés sur les plus hauts degrés de la Montagne ou dans les plus bas marais du Centre pour échapper à la destinée girondine. La vie sauve, ils étaient las de leur bassesse. Tout, pourvu qu’on leur rouvrît l’accès à un air respirable.
Combien d’autres, au contraire, qui ont, de bonne heure, cherché leur justification et l’amnistie de leur violence d’un jour dans l’amour efficace de la Patrie, dans les grands labeurs et les grands devoirs militaires et civils, administrations, comités actifs et dévoués : les Carnot, les Tronchet, les Jean Bon Saint- André, les Jean de Bry se sont élevés à force de services notoires et ils se ceignent les reins pour en rendre encore. Que demandent-üs ? qu’un retour brusque du passé ne les jette pas dans la honte du désaveu ou sur les chemins de l’exil.
Ceux-ci ont leur récompense; reste la foule révolutionnaire anonyme. Elle a
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subi la misère du temps comme elle la subit dans tous les temps. Tels de ces hommes inaperçus, tranquilles, effacés s’étaient trouvés, par hasard, des révolutionnaires sans frein, siégeant aux justices impitoyables ; ils avaient donné leur voix à des verdicts affreux, et tout cela, oui, ingénument, et comme s’ils remplissaient une fonction de la vie normale ! Maintenant, c’est fini : il faut rentrer au bureau et à l’atelier, reprendre le courant. La mode, maintenant, même chez les révolutionnaires, est à la contre-révolution.
Ajoutons que cette masse urbaine a obtenu ce qu’elle apprécie le plus au monde, le pied d’égalité. Ne plus descendre du trottoir, ne plus s’effacer devant la chaise ou le carrosse du « gentilhomme », renfoncer le chapeau à la rencontre d’un « grand », refouler d’un regard cinglant la « morgue du riche », voilà, n’est-il pas vrai, une conquête, celle qui guérit tant de cuisantes blessures ! Prendre le pas sur un « cidevant », n’est-ce pas une joie quotidiennement renouvelée, pour un « ci-derrière » ?
Ceci obtenu, la manière de ce peuple n’est pas de s’irriter toujours. Si raisonnable, si gai, si mobile, il met bien vite sa colère en chansons. Ces seigneurs détestés, il les a vus souffrir plus que lui-même ; et une pitié lui en a étreint le cœur. Si on se tendait les mains ! La queue aux portes des boulangeries a été une grande école d’égahté et de miséricorde. Le « jacobin nanti » est en haut; mais, en bas, combien de jacobins repentis et lassés ! Je pense que c’est là qu’il faut chercher, dans les villes du moins, le grand ressort du redressement social sous l’Empire. Les pères et les enfants, vingt années étant écoulées, se mettent à suivre ensemble le fil de l’eau, les premiers parce qu’ils ont passé cinquante ans, et les seconds parce qu’ils n’en ont pas trente. On connaît le mot impayable du sous-préfet de l’Empire, ancien conventionnel, à un émigré : « Laissons tout cela ! Eh quoi ! ne pouvez-vous pas oublier? »
Cette lassitude, ce recul même n’est, d’abord, que passif : mais bientôt une force active sort des profondeurs de la Révolution. Elle anime ceux qui en ont été les a profiteurs ». Devenus « conservateurs », ce sont des conservateurs debout et qui entendent ne pas se laisser dépouiller. Ils luttent en sens contraire.
S’il y a une chose dont l’héritage révolutionnaire se soit fait le défenseur, c’est de la propriété. La nouvelle société la défendra avec passion, non seulement comme im fait, mais comme un dogme.
D’abord, les très riches, les hommes de proie, les grands mercantis, les banquiers, ceux que Saint-Simon appelle honorablement les industriels. Ces fils et profiteurs de la Révolution ne sont plus du tout révolutionnaires ; ces hommes de la nouvelle classe, ces industriels^ donc, conscients de l’avenir qui se lève et dont ils
‘histoire politique de la nation française
ont la responsabilité, tiennent, avant tout, à la stabilité. Jusque sous le Bourbon réintégré, ils restent conservateurs... étant entendu que l’on conserve, d’abord, les conquêtes de la Révolution.
Mais les millionnaires sont le petit nombre ; voici les masses : les masses nouvelles qui ont accès à la vie politique et qui se sont haussées d’un cran vers le plateau du pouvoir, ce sont, maintenant, les « propriétaires », paysans et bourgeois, « acquéreurs de biens nationaux ». L’Assemblée constituante avait décidé que, moyennant une légère prime de rachat, le tenancier deviendrait propriétaire libre
VENTE AUX ENCHÈRES DES BIENS NATIONAUX, par D. Bumand.
et absolu. Le « chartrier » seigneurial se trouvant ainsi détruit, tout droit féodal ou
Tf
ecclésiastique était annulé. L’Assemblée législative supprima même le rachat et décida que toute propriété foncière était, hic et nunc, « franche et libre de tous droits ». Mais libérer le sol ne suffisait pas, il fallait, maintenant, le diviser. Tous les biens nationaux avaient été transférés à l’Etat. Or, l’Etat était accablé de dettes ; ces ressources imprévues lui étaient indispensables pour apaiser les créanciers qui réclamaient leurs gages et pour faire face aux charges qui allaient croissant. D’autre part, la vente aux enchères des biens nationaux favorise les spéculateurs, les agioteurs qui, les mains pleines d’assignats, se groupent en coalition et achètent à bas prix les vastes fermes qu’ils allotissent et recèdent à gros bénéfices aux paysans. Ceux-ci, appâtés par le titre de propriétaires y se surchargent d’hypothèques. La crise agraire évolue ainsi vers une crise hypothécaire et, comme à Rome jadis, le plébéien
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tombe sous la coupe du capitaliste des villes. L’entreprise du partage des terres féodales ou ecclésiastiques, dans son ensemble, pèse sur le crédit public et sur l’essor agricole et industriel.
A tous, à l’Etat, aux communes, au propriétaire ancien qui veut savoir ce qui lui reste, au propriétaire nouveau qui veut connaître la valeur de son titre, il faut une liquidation, une transaction générale, une consolidation. Plus on a ébranlé le principe de la propriété, plus il est nécessaire de le raffermir, sous peine que tout s’écroule. La Convention à son apogée proclame donc que la propriété domaniale est le fondement de tout V ordre social. Enfin, le titre d’origine des nouveaux propriétaires ne repose plus dans les chartriers rongés des vers : il est renouvelé par une loi toute fraîche : ce sont ces « Codes civils » préparés par le réalisme jacobin, de même que, dans la Russie actuelle, la propriété rurale est affranchie du marxisme par le marxisme lui-même. Le Code civil, qui établit l’intangibüité de la propriété, est le même qui brise toute restauration de pérennité famihale en s’opposant aux substitutions, qui divise les fortunes à chaque génération par l’égal partage entre les enfants, qui, d’autre part, barre la route au communisme, empêche la reconstitution des corporations, syndicats, congrégations, etc., protège l’individu et l’État contre toute aristocratie, privilège, ou « pouvoir intermédiaire »; et ce Code est salué, par tous, comme le concordat tant attendu et qui restaure la base même de toute société, la confiance. C’est « le décalogue d’une ère nouvelle », « l’arche sainte pour laquelle, s’écrie Bigot de Préameneu au Corps législatif, nous donnerons aux peuples voisins l’exemple d’un respect religieux ».
Tjk T APOLÉON CONTRE L’ANAR- 1807, l’équüibre est fait. La société est d’aplomb
CHIE, PAR LA VICTOIRE ggg nouvcUes bases. Les idéologues sont
muets, les physiocrates sont satisfaits, les juristes sont sans chicanes, les spéculateurs encaissent, la ploutocratie naît, le paysan s’installe sur la terre, le bourgeois suppute ses rentes, les sociétés secrètes se gaudissent dans l’ombre, les dépouillés eux-mêmes ont reconquis quelque chose, une sorte de sécurité pour le peu que le hasard ou l’inertie des choses leur a laissé. Transaction, concordat religieux, concordat civil et économique acceptés, vénérés... Pourvu que cela dure ! La durée, la stabilité, voilà le cri universel.
Si nous entrons dans le secret des familles et de la vie intime, nous voyons, partout, l’apaisement qui se fait, entre les deux générations qui se succèdent et se remplacent déjà. Les plus éprouvés eux-mêmes se sont aperçu que l’on aime la France plus que tout et que l’on ne peut se passer d’elle.
Maxime de Damas a quitté le sol natal à six ans ; officier russe comblé d’égards, il n’a rien à regretter de son pays qu’il ne connaît pas. Or, voici ce qu’il écrit : « Lors même que je combattais les armées impériales avec toute la puissance de mon esprit et de mon cœur, les sentiments du patriotisme n^ont jamais cessé d’être dans mon âme; les succès des armées françaises excitaient en moi un noble orgueil... » Celui-ci ne rentra jamais. Mais sa mère était rentrée et les siens rentraient l’un après l’autre. Ces situations pénibles causaient des sentiments partagés qui finissaient par mettre une angoisse insupportable au cœur de l’élite de la nation. Il fallait en finir.
De même que les jacobins renonçaient à leurs « axiomes », les émigrés se mettent à dire : il faut céder au temps, il faut se conformer aux lois de salut et de paix. Rien de plus joli, de plus spirituel, de plus « vieille France » que les lettres de Mme de Neuilly, émigrée entêtée et non capitulante, vivant de son petit commerce à Hambourg et résolue à ne rentrer à aucun prix, de crainte d’avoir à solliciter « un gueux de jacobin pour rattraper un écu... » Mais voici, non moins fine, non moins sensée, seulement appartenant à une autre génération, sa fille qui est rentrée, elle, et qui la supplie de revenir (25 novembre 1804) « pour retrouver tout par ce moyen : famille, patrie, liberté ; peu de biens, à la vérité, mais n’est-on pas assez riche quand, avec le nécessaire, on est entouré de gens qu’on aime et dont on est sûr d’être aimé?... » Le fils, la veille officier de l’armée de Condé, est rentré aussi avec un vague espoir de sauver quelque chose du bien paternel. Ce qu’il sauve est à peu près rien ; mais que pense- t-il, qu’écrit-il ? — Que « pour rien au monde, maintenant, il ne reprendrait le chemin de l’exil ».
Ce drame est celui de toutes ces familles, braves gens, esprits droits, apaisés, rassérénés par tant de malheurs : ils raisonnent froidement leur cas et puis suivent le mouvement de leur cœur. Cette révolution, ce sang, ces pertes !... Affreux souvenirs !... Mais quoi Ml y a la France.
Ne faisons pas les hommes meilleurs qu’ils ne sont. Beaucoup ont fléchi de bonne heure, ont cherché leur intérêt immédiat, se sont enrôlés dans les armées révolutionnaires pour se battre, pour vivre, qui sait ? Ils ont marché sous les aigles napoléoniennes. Ils rencontrent leurs amis, leurs frères, dans les camps opposés, sur le champ de bataille. Ils ont accepté cela ; ils acceptent tout. Car ils sont pour la France. Nous les connaissons, nous connaissons leurs mobiles, leurs arguments : d’ailleurs ils ne se cachent pas, ils portent haut la tête. Il faut vivre, c’est entendu, mais il faut surtout que la France vive ! Pasquier a trente-huit ans : il jouit d’une large aisance ; la mort du duc d’Enghien l’a touché au cœur. Cependant il réfléchit, il raisonne. Et c’est lui, finalement, qui fait la première démarche auprès
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de Cambacérès et qui sollicite une place de maître des requêtes au Conseil d’Etat.
Je n’étais pas sans de grandes hésitations, écrit-il, je redoutais les mécontentements que j’aurais à braver dans la société où je vivais, mais ü y avait de si fortes raisons à opposer à leurs critiques ! La Révolution ne nous avait-elle pas enseigné que la raison commandait de sacrifier ses répugnances pour travailler à empêcher que les calamités ne vinssent à se reproduire. Comment résister au désir de ne pas consumer sa vie entière dans une entière inaction ?
Mathieu-Louis Molé appartient, comme Pasquier, à l’élite du monde parlementaire et libéral. Son père est mort sur l’échafaud. Ses deux oncles de Lamoignon sont tombés à Quiberon. Le jeune homme a publié un ouvrage : Essais de morale et de politique; mais il reconnaît, dit-il lui-même, « que ces études si pleines de charme sont plus faites pour orner la vie que pour la remplir », et il demande directement à l’Empereur, pour lui et pour son ami d’Houdetot, deux places d’auditeurs au Conseü d’Etat. Et ainsi commence une vie d’homme public qui sera vouée au service du pays parmi toutes les vicissitudes du siècle.
Je ne pense pas que l’on puisse trouver, sur cette même crise de conscience, un témoignage où le passage d’un temp>s à l’autre, d’un esprit à l’autre, soit mieux tracé, plus finement nuancé que dans ce morceau extrait des Mémoires du général comte de Ségur :
Jusque-là, dans ma société exclusivement aristocratique et contre-révolutionnaire, mes sentiments, mes paroles avaient été empreints d’horreur et de dégoût pour tout ce qui tenait à la Révolution ; je lui rendais proscription pour proscription; l’armée elle-même n’avait pas été exceptée de cette aversion aveugle... Comment condher cette passion de la gloire avec la haine du seul drapeau sous lequel on pouvait la conquérir? Dans cette armée toute répubhcaine, mon imagination féconde en projets conçut celui d’implanter mon royahsme... Cette idée eut un commencement d’exécution, car je lui gagnai plus tard des prosélytes... Mais ce qui paraîtra peut-être plaisant, c’est que, partis ainsi pour l’armée dans l’espoir de la royahser, ce fut elle tout au contraire qui nous gagna dans sa cause; et que, sortis de Paris fort chauds royalistes en 1800, en 1801 ce fut presque aussi chauds républicains que nous y rentrâmes. L’appréciation du véritable état des choses et la fraternité d’armes d’une part, de l’autre les rebuts de notre ancienne société produisirent cette nouvelle transformation. Un an suffit... Néanmoins, dans les salons, où j’étais encore si bien vu, me sentant à la veille d’être blâmé, j’éprouvais un grand malaise... L’un de mes plus proches parents, celui que j’aimais le plus, prononça le premier le mot de déshonneur. Cet excès de sévérité me révolta. Je rendis mépris pour mépris ; je criai plus haut que mes adversaires ; j’entraînai même plusieurs de mes amis dans ma cause. Ces jeunes nobles, moins réfléchis, ou suivant, tout simplement, le penchant tout naturel à V activité de leur âge, répondirent successivement au même appel... C’est ainsi que commença le premier mélange de V ancienne société avec la nouvelle.
Ceux-là sont des hommes d’action : mais, comme on le sait, la noblesse, la plus haute noblesse se presse à la cour impériale et fait métier de courtisans : « Je les aime parce qu’ils savent servir », dit Napoléon. Est-ce Bonaparte qu’ils servent? Non,
c’est l’Empereur ; ils servent la puissance qui a sauvé la France de l’anarchie et qui lui a assuré la victoire. Car c’étaient là les deux mots décisifs : s’évader de l’anarchie, se réfugier dans la victoire.
Le monstre odieux à tout le monde, c’était l’anarchie, l’anarchie déliquescente du Directoire. La France vouée aux Barras, en proie aux Laréveillière-Lépeaux, menacée par les complots inverses de Babeuf et de Cadoudal,... cette sensibilité française presque indéfinissable ne pouvait plus rien supporter de ceux qui se
disaient les maîtres. Ce sont ses applaudissements qui partirent tout seuls au retour d’Égypte. « Ah ! si jamais la flatterie fut excusable, a dit un écrivain connu par l’impartiahté de ses jugements, Thibaudeau, ce fut envers Bonaparte, vainqueur à MarengOy signataire du Concordat et fondateur du Code civil des Français. »
Le mot décisif fut : la victoire. Il retentit à chaque tournant de cette époque sonore. Tambour roulant, drapeaux claquant au vent, c’est la gloire des bataülons, l’honneur du sacrifice, le mépris de la mort, avec les frontières sauves, l’ennemi en fuite, le pays reconstitué qui est acclamé d’un cœur unanime : on respire dans la sécurité. Jamais la victoire n’avait eu une telle importance : elle sauvait à la fois le dedans et le dehors. La défaite, c’eût été, outre le désastre national, le retour de l’ancien régime, la contre-Révolution sans conditions et sans frein, une ère de discorde affreuse et de régression sanglante.
La France humiliée, terrifiée la veille, se détendait soudain dans le sentiment fier qu’elle avait eu raison, et raison contre tous, contre l’Europe ; et que la défaite simultanée de tous ses adversaires était la consécration providentielle de sa Révolution et de sa grandeur. Toute conclusion militaire d’une crise historique a une force invincible. Elle a, en plus, une tendance incoercible à se figer dans les traités, dans les lois, dans les œuvres civiles, dans la stabilité.
Et voilà, précisément, ce que Bonaparte consul, devenu Napoléon empereur, avait accompli. Qu’il vécût ! Et la sagesse de l’immense coup de folie était consacrée»
PHILIPPE-PAUL DE SÉGUR (D’après une estampe de Toestris).
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Même s’il ne durait pas, — car, malgré tout, les esprits gardaient comme une sorte de crainte et d’appréhension, un pressentiment de la précarité tenant à l’inouï, à l’extraordinaire, au « jamais vu » de l’aventure impériale, — même s’il ne durait pas, il resterait en tout cas ceci, qu’il avait enfoncé à coups de maillet le fait révolutionnaire, le fait français dans les têtes les plus dures de l’Europe, les têtes impériales et royales : il les avait attachés à son char, ces monarques ; il leur avait montré à eux-mêmes ce que valent leurs couronnes et leurs manteaux impériaux et royaux, bariolés d’écussons et de crachats, et qu’il faut compter, désormais, avec la jeunesse, avec l’avenir nu et pauvre, avec la volonté des peuples.
La victoire impériale et française, c’était la France s’imposant comme grande nation, comme instrument des décrets de la Providence. Cela encore, les ennemis de la Révolution l’avouaient : Joseph de Maistre l’a écrit au premier chapitre de ce livre terrible des Considérations ^ qui comprend tout et laisse tout prévoir :
Ce qu’il y a de frappant dans la Révolution française, c’est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles... La Révolution mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Personne n’a contrarié sa marche impunément... Plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la Révolution et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On ne saurait trop le répéter, ce ne sont pas les hommes qui mènent la Révolution, c’est la Révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien, quand on dit qu’elle va toute seule. Cette phrase signifie c^t jamais la divinité ne s’était montrée d’une manière si claire dans aucun événement humain. Si elle emploie les instruments les plus vils, c’est qu’elle punit pour régénérer.
Et, maintenant, cet homme est venu qui a répondu à l’appel secret des cœurs, qui s’est mis avec Dieu pour la régénération annoncée. Qui ne participerait, de plein cœur, à son effort, à l’effort de tous ces braves et bons Français qui l’entourent? Est-ce qu’il n’a pas sauvé le monde de l’anarchie? Est-ce que la victoire ne l’a pas couronné ?
La religion et les « idéologues » La volonté du grand ordre rentrée dans DANS LA NOUVELLE SOCIÉTÉ cœurs, c’est le germe de la société mo¬
derne qui lève. Ce qui frappe tout d’abord dans l’histoire de cette époque où, par méfiance de la « Raison », dont on a vu les actes, on suit les impulsions du sentiment et de l’imagination, c’est le retour vers la religion des ancêtres.
Ce revirement a toute la force d’un fait. Sensible dès 1795, il l’emporte défininitivement en 1804, bien avant un retour quelconque vers la légitimité. C’est l’avènement d’une nouvelle manière de penser.
La libre-pensée elle-même s’était mise à la recherche d’une organisation rituelle et cultuelle quelconque. Robespierre, les théophilanthropes, Saint-Simon, Auguste
Comte, la pensée de tous est la même : après la Révolution, qui a détruit l’édifice du passé, il faut, maintenant, rebâtir et reconstituer ; or, sans une croyance, sans une foi, sans un idéal, c’est impossible. Cherchant l’ordre, les esprits s’étaient tournés vers la religion. Rivarol, qui avait de l’esprit comme Voltaire, répliquait à Voltaire : « Il ne s’agit pas de savoir si la religion est vraie ou fausse, mais si elle est nécessaire. » Mme de Staël, qui a tout vu, tout deviné, inclut le Génie du Christianisme dans ces quelques lignes où se grave le sentiment universel de ses contemporains : « Perfectionner l’administration, encourager la population par une sage économie politique, tel était l’objet des travaux des philosophes... Mais, la dignité de l’espèce humaine importe plus que son bonheur et surtout que son accroissement : multiplier les naissances, sans ennoblir les destinées, c’est préparer seulement une fête plus somptueuse à la mort. » Comme toutes les époques de grandes douleurs et de grands arrachements, rassasiée de deuils, cette génération s’élançait vers Dieu.
En signant le concordat, Bonaparte s’assurait, bien entendu, une « source de pouvoir » : il était avant tout, un politique ; ceci dit, sa perspicacité avait dcchil&é son temps. Avant le Génie du Christianisme y il avait percé à jour le secret des âmes. Voici, je crois, celui de ses mots, souvent contradictoires, en cette matière, qui pèse le plus : « La France, instruite par ses malheurs, a enfin ouvert les yeux : elle a reconnu que la religion catholique était comme une ancre qui pourrait seule la fixer dans ses agitations. »
Cependant l’élan religieux ne peut pas devenir un acte social sans s’atteler à la mécanique de la société. Le clergé avait, à tous les points de vue, esprit et mœurs, une grande réforme à faire sur lui-même. Le Pape, entrant dans le système de la concorde, avait reconnu le pouvoir établi ; la singulière prétention des partisans de la royauté d’enchaîner l’Hglise à une forme de gouvernement fut écartée. Elle était, d’ailleurs, écartée dans les mœurs autant au moins que dans les négociations des diplomates. Les églises se rouvrirent tout simplement par le besoin qu’éprouvaient les peuples de s’y agenouiller et, sans attendre ce que pensait Mittau. L’esprit d’union, c’est-à-dire de religion, l’emporta sur l’esprit de querelles, voilà tout.
L’ordre ayant cherché la religion, la religion avait rencontré l’ordre. On avait promis à Bonaparte 40 000 prêtres et curés qui deviendraient ses auxiliaires et ses recruteurs pour la France nouvelle qu’il fondait : ils le furent en effet. L’Empereur écrit, en 1806 : « Un préfet ne doit pas ignorer à quel point le clergé a bien servi l’État dans toutes les circonstances importantes et surtout pour ce qui concerne la
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conscription. » En tenant compte de quelques résistances et controverses toutes locales, jamais, peut-être, il n’y eut une collaboration plus active de toutes les forces spirituelles pour faire d’une nation la Grande Nation. Pourquoi fallut-il que le bénéficiaire de cette quasi-unanimité ait pris lui-même, plus tard, à tâche de la détruire? Du jour où Napoléon engagea la lutte contre le Pape, il brisa l’union et l’Empire de ses propres mains, tant est délicat le problème de la croyance, fondement et écueil de la société moderne !
La philosophie ellemême allait-elle se rallier à cette large concorde?
Que devenait-elle? Que devenaient ces « idéologues » que Napoléon confondait, dans la même haine, avec tous les « raisonneurs » ? Du groupe, il reste les Cabanis, les Daunou, les Destutt de Tracy. Ils forment, de leur énergique concentration morale et intellectuelle, des disciples pleins de l’antiquité et nourris aux belles-lettres, Stendhal, Paul-Louis Courier, Armand Cartel . Ces hommes seront tous, en politique, des républicains. En fait, le groupe d’Auteuil, dit des « idéologues », n’a pas été, d’abord, opposé à la fortune de Bonaparte. Un peu de prudence et de tact, de part et d’autre, eût maintenu peut-être cet apaisement et cette patience mutuelle dans l’ordre nouveau. La dictature de Bonaparte elle-même n’était-elle pas incluse dans l’héritage de la Révolution ? La Révolution patriote savait que, contre l’étranger, il était besoin d’un commandement.
LE PAPE PIE Vllj par Jeanniot.
(D’après Vicay. Musée de Versailles).
Le maître de l’École, Cabanis, traçait un programme politique et social digne de considération quand il écrivait, à l’avènement du Consulat :
Voilà la bonne démocratie, la voilà avec tous ses avantages ; car l’égalité la plus parfaite règne entre tous les citoyens... Il n’y a plus ici de populace à remuer au forum ou dans les clubs ; la classe ignorante n’exerce plus aucime influence ni sur la législature, ni sur le gouvernement ; partant plus de démagogues. Tout se fait pour le peuple et en son nom, rien ne se fait par lui et sous sa dictée irréfléchie ; il vit tranquille sous la protection des lois... fl jouit des doux fruits d’tme liberté véritable...
On voit à quel point l’apaisement, sinon runion, fut sur le point de se faire dans les esprits. Une sorte de tolérance humaine et miséricordieuse, après des luttes si af&euses, paraissait vouloir s’installer, avec une vie tranquille des esprits, dans une politique réciproquement modérée.
Malheureusement, le ton doctoral des « philosophes » les éloigna de nouveau des masses. Ils s’isolent de plus en plus, quand tout à coup éclate une parole qui va devenir le cri de ralliement du siècle. Un homme, aussi extraordinaire par son génie que par son déséquilibre, Saint-Simon, l’a prononcée : « Amélioration matérielle, intellectuelle et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » C’est une formule d’une précision singulière pour la doctrine démocratique, jusque-là si hésitante et si confuse. Dès 1803, Saint-Simon destituait le Pape de ses fonctions et Rome de son titre de capitale de la religion. Il sommait la société de s’insurger contre les « autorités conventionnelles » et de s’en remettre, de ses iutérêts, à ses chefs naturels, les grands industriels. Il prédit l’avènement de la puissance économique. Cet héritier du phüosophisme l’enterre, en somme, puisque c’est, tout de même, une religion qu’il prêche, une foi qu’il annonce. Mais le Dieu nouveau, c’est l’Humanité ; Saint-Simon est son prophète. Une religion de la science et des affaires, une religion « positive » se plante donc en face de la croyance traditionnelle restaurée par le Concordat et s’arme pour la combattre.
Religion, socialisme, humanitarisme, toutes les idées nouvelles surgissent et se heurtent dans ces cerveaux fumeux. Ceci dit, la reconstruction, la détermination de l’ordre nouveau, destiné à remplacer l’ordre ancien, reste toujours l’objet que se proposent, avec un ensemble frappant, tous ces survivants et disciples de la Révolution. Même enthousiasme dans ces ardeurs contrastées, même optimisme, mêmes espérances, même témérité : métaphysique et positivisme. Dieu et Humanité, science et foi, monarchie et république, philosophie et religion, ces « idéaux », tout en s’opposant, coexistent. Tel sera le drame du siècle. Il commence au moment où la France transformée ouvre ses fenêtres toutes grandes sur le monde. Car cela, non plus, il ne faut pas l’oublier.
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Le contact avec Combien la France du dix-septième siècle était restée L’UNIVERS fermée, repliée sur elle-même et sur ses origines classiques ! Quels esprits plus claustrés, plus attardés aux piliers des Halles ou au parvis Notre- Dame qu’un Boileau, un La Bruyère et même un Molière et un La Fontaine, — sauve, bien entendu, l’envolée du génie ? Voltaire et Montesquieu mettent le cap sur l’étranger et découvrent l’Europe. L’élan est donné. Le président de Brosses voyage en Italie, Choiseul-Gouffier et Volney en Orient. La guerre de l’Indépendance américaine élargit, soudain, infiniment, le cadre des expériences politiques, philosophiques, littéraires. Le Huron débarque dans la littérature et, bientôt. Chateaubriand, qui vibre à toutes les idées nouvelles, découvrira les Natchez, tandis que Bernardin de Saint-Pierre écrira le premier roman des « Iles ».
Une vague infiniment plus puissante encore va déferler, à l’aller et au retour : l’émigration. L’élite française est plongée soudainement dans ce gouffre, inconnu la veille, qu’est l’Univers entier. Une expérience inouïe apprend, à une élite malheureuse, à la fois les divers reflets de la pensée et les péripéties de l’existence extérieure. Songez seulement à ces listes éloquentes : La Fayette, Volney, Talleyrand, Lucien Bonaparte, Dupont de Nemours, Chateaubriand, retour d’Amérique ; Delille, Amauld, Fontanes, Malouet, Mallet du Pan, retour d’Angleterre et d’Amérique; Joseph de Maistre, Mme de Krudener, le duc de Richelieu, le baron de Damas, retour de Russie ; Bonald, Benjamin Constant, Boufflers, Brillat-Savarin, Camille Jordan, Lally-Tollendal, Mounier, Portalis, Degérando, retour d’AUemagne ou de Suisse, d’où vient et revient Mme de Staël. Barthélemy a passé ses joins d’exil en Toscane, la Luzerne à Venise, Pastoret et l’abbé Maury en Allemagne et à Rome. Presque toute la noblesse méridionale a vécu en Espagne, d’autres ont été projetés jusqu’en Orient. Ces nomades involontaires ont découvert qu’il y a un monde en dehors de la France. Le champ de connaissances et d’expériences ainsi livré soudainement aux Français les transforme : ce sont d’autres hommes quand ils se retrouvent au foyer paternel ou dans ce Paris, devenu, soudain, la capitale de l’Empire et du monde.
Les émigrés ont apporté ce souffle du large, ces parfums du dehors, ce quelque chose d’imprévu qu’a produit, sur les Français du dedans, la lecture de V Allemagne par Mme de Staël. Au retour, les déracinés reprennent racine, mais avec greffes, fleurs et fruits d’un nouvel éclat et d’une autre saveur. Il n’y a plus, dans la France du début du dix-neuvième siècle, rien de sédentaire ni de renfermé. Les soldats ont parcouru toutes les routes de l’imivers. On sait ce que Stendhal doit à l’Itahe et ce qu’eUe lui doit. De même, Paul-Louis Courier, le général Foy, Marbot, Thié-
baultj et tant d’autres qui ont piétiné l’Europe et en connaissent tous les chemins. Les grands administrateurs, Beugnot, Marmont, Rœderer, Miollis, Radet, Sébastiani, Jean Bon-Saint- André ont dû sonder les reins des peuples qu’ils avaient à gouverner. Et puis, le vol des grands voyageurs revient, les yeux émerveillés des lointains horizons ; ils ont vu l’Égypte, l’Afrique méditerranéenne, l’Afrique noire. Que ne rapportent-ils pas, ces découvreurs d’antiquités à la fois et d’émotions neuves ? Ils ont, dans leur bagage, avec le bric-à-brac du passé, le pittoresque de
l’exotisme, joies du proche romantisme. Un monde d’idées et d’images imprévues circule, dès leur retour, du pont au Change au faubourg Saint-Honoré et au boulevard du Crime. La grande finance, la grande fête, toutes les puissances des temps modernes, attirées par la gloire impériale, accourent. Les Rothschild sont là, comme le Pape Pie VI et comme le sculpteur Canova : et combien d’Anglais dès que la porte s’entr’ouvre ! La Loire est une Riviera et, dans les romans, le jeune poitrinaire qui affole les femmes vient d’Albion. Si tant de Français ont vu le dehors, tous les étrangers veulent voir Paris. Cette foule se donne à elle-même im continuel spectacle et une continuelle leçon. La vieille société française a craqué : le siècle s’ouvre ; le monde est un nouveau monde.
Il est vrai, c’est la fuite ailée de cette chose, si délicieusement française, la frivolité. La France de Napoléon est devenue grave et appliquée. Désormais, on travaillera, certes, mais on s’ennuiera copieusement. Où sont-ils, ces gentilshommes « du bon ton », ces dames à panier, poudrées et peinturlurées, coiffées d’un bâtiment de guerre toutes voiles dehors et dont les jupes pendaient, comme d’autres voiles, hors des chaises à porteurs ? Que sont devenues les ailes de pigeon et les perruques à frimas ? Où en est-on des rangs, des classes, de la bonne compagnie, de la fierté d’appartenir à un quartier, à une province, à un groupe fermé? Les barrières sont tombées; tout est mélangé, confondu. Ginguené, qui n’est pourtant pas un sot, avait, assure-t-on, fait écrire sur sa porte cette phrase qui, à eUe seule, donne l’idée de l’étrange désordre du temps : a Ici on s* honore du titre de citoyen et on se tutoie; ferme ta porte^ s*il vous plaît, a
MARQUIS DE FONTANES (D’après E.-P. Roberts. Bibliothèque Nat.).
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Quels traits et quelles couleurs ajouterait-on au tableau qu’a saisi et reproduit la vision profonde du grand écrivain qui revenait d’Amérique et d’Angleterre, pour frapper « sans un sol » à la porte de Paris ?
Je nourrissais toujours, au fond du cœur, les regrets et les souvenirs de l’Angleterre; j’avais vécu si longtemps dans ce pays que j’en avais pris les habitudes : je ne pouvais me faire à la saleté de nos maisons, de nos escaliers, de nos tables, à notre malpropreté, à notre bruit, à notre familiarité, à l’indiscrétion de notre bavardage...
Et puis, voilà soudain que, dans son âme dédaigneuse, le contact de la patrie, la douceur des mœurs, la surprise et le charme de la société agissent, et l’émigré anglomane se transforme comme s’est transformée, par tant d’influences diverses, cette société eUe-même, toujours unique et délicieuse malgré tout.
Peu à peu je goûtai la sociabilité qui nous distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des inteUigences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé, cette inattention à la fortune et aux
noms, ce nivellement naturel de tous les rangs, cette égalité des esprits qui rend la société française incomparable et qui rachète nos défauts : après quelques mois d’étabUssement au müieu de nous, on sent qu’on ne peut plus vivre qu’à Paris.
Alors que, sortant de sa mansarde de Londres, il entre de plain-pied dans le monde où il trouve Mme de Beaumont, la comtesse de Custine, la duchesse de Duras, la comtesse de Vintimille, Mme de Staël et Mme Récamier, le vicomte de Chateaubriand, auteur acclamé du Géîûe du Christianisme^ s’il n’eût pas senti la joie du retour gonfler son cœur avec son amourpropre, c’est qu’il n’eût pas été Chateaubriand. Avec lui s’ouvre le siècle nouveau, le siècle du Romantisme, le dix-neuvième siècle.
Le nouveau peuple français : LA COUR, Je n’insisterai pas sur le spec- LA SOCIÉTÉ BOURGEOISE, LA MODE, PARIS. tacle de la cour impériale, cent
fois décrit, avec l’étalage de magnificence, ordonné par celui qui s’est mis en concurrence avec toutes les gloires : Alexandre, Charlemagne, Louis XIV. Bas et rond, courant plutôt qu’il ne marchait sur la rangée des courtisans inclinés devant lui, en avant sa belle main, sur son front le pli de la pensée et de la méfiance, sous
MADAME RÉCAMIER, par David.
(Musée du Louvre).
le sourcil, l’œil inquisiteur, il entraîne ceux qui le suivent vers un but qui ne sera jamais atteint, vers un repos qu’on ne goûtera jamais, vers une destinée dont lui-même ne cherche pas à percer le mystère. « Avez-vous parfois pensé au lendemain. Sire? — Jamais ! » Cette foule, en pastiche de grandeur, qu’il a réunie bon gré, mal gré, fait, pour l’accueillir, une double muraille de figures craintives subissant « ce plaisir à l’ordonnance », dont parlait Talleyrand.
Quand, dans une de ses parades, l’Empereur commençait le tour du cercle des dames, les hommes placés derrière elles voyaient les épaules nues s’empourprer toutes à la fois, et cette ligne de blancheurs subitement rougir .. Tel maréchal, qui s’était avancé avec calme sur les batteries ennemies, ne pouvait soutenir l’interrogation de ce regard... Le dimanche, dans la grande galerie où nous attendons, dès que l’on entend ce mot : V Empereur! nous pâlissons tous, et j’en sais de bien connus pour être de bons bougres, qui tremblent de tous leurs membres.
Non, on ne s’amusait pas à la cour. On ne s’amusait pas beaucoup à la ville, dans l’alternative épuisante des grands espoirs et des grandes craintes. Trembler n’est pas une joie, même si c’est une habitude. Que de changement, que de désillusions déjà ! Le peu qui avait surnagé de l’ancienne existence réglée et mesurée avait disparu. Il fallait vivre : les premières années du siècle voyaient s’ouvrir l’ère de l’acharnement.
Tandis que les grandes razzias et les magnifiques dotations entretiennent un luxe outré à la cour et dans les hôtels des hommes de guerre et des hommes de proie, — meubles lourds d’acajou massif, cuivres étincelants d’or de Riesener, pendules triomphales, candélabres d’on)^, — combien de familles, dans l’ombre de ces splendeurs, vivent d’épargne, accroupies en ces intérieurs modestes et sur ces économies sordides qui vont recommencer, par-dessous, la fortune de la France ! On entrait dans cette vie pauvre et resserrée qui s’appauvrira et se resserrera encore jusqu’à se satisfaire de ces af&eux meubles de noyer plaqué, dont se glorifièrent les bourgeois du temps de Charles X et de Louis-Philippe. La France avait vécu sur elle-même d’abord, puis sur l’Europe ; mais ce capital gaspillé s’était vite épuisé. Avec quelques nouveaux riches, les nouveaux pauvres se multipliaient. Les enfances de nos grands hommes, des Victor Hugo, des Alfred de Vigny, des Alfred de Musset, des Balzac, tous nés aux premières années du siècle, combien sont-elles gênées, anxieuses du lendemain ! Le souci quotidien est assis à Pâtre ; les appartements sont étroits, les existences mesquines. C’est cette classe qui souffre le plus, la petite noblesse, la bourgeoisie aux salaires bas, aux rentes anémiées, aux terres vendues ou sans loyer. Pour ces gens humbles, c’est vraiment un mythe, la conquête du monde ! L’ordre nouveau, magnifique au dehors, est contraint au dedans : tout
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compte faitj il sera obligé de se réhabituer aux mérites traditionnels de la modération. Mais, il y a les avantages de la modération. La famille se reconstitue. Les louangeurs attitrés du passé reconnaissent eux-mêmes cette transformation si heureuse pour l’avenir des mœurs et du pays :
« Les liens de famille, dit Mme de Genlis, étaient fort relâchés il y a trente ans, par les exagérations de l’amitié » (décence rétrospective ; ü s’agit bel et bien de l’amour et de la débauche...) « Aujourd’hui, ajoute-t-eUe, l’on vit davantage en famille : c’est un grand bien... » (I,es ménages étant meilleurs, il s’ensuit vme intimité plus grande avec les enfants, et c’est un autre bienfait) : « On ne peut plus se séparer d’eux ; on en est idolâtre, on en est esclave... Aujourd’hui, une mère tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres parce qu’on ne trouve point en province de bons maîtres de danse et de piano ».
Le costume se met au goût du jour : les beaux oiseaux ont perdu leur plumage. La France est en mue : « Il faut applaudir à la suppression du rouge, du blanc, des mouches, de la poudre, des hauts talons et des paniers. Les modes actuelles, quand elles ne blessent pas la décence, sont infiniment plus unies, plus commodes, plus raisonnables. » Dès le Consulat, Bonaparte veille, lui-même, à la « décence ». Fouché lui est agréable en parlant d’arrêter Mme Hamelin et de la mener à la Salpêtrière, et en traitant Mme TaUien et Mme Talleyrand de « filles publiques ». Le petit salon de Mme Récamier est fermé par ordre, , c’est un « boudoir », — et le mot est prononcé comme une insulte. Pour échapper à cette désagréable inquisition, à cette hostilité du maître contre un luxe où l’on trouve toujours un relent d’ancien régime, la beauté elle-même se cache, se dissimule. L’immense cabriolet du chapeau enfonce le front sous son ombre ; les plis de la robe tombent, droits et sans fantaisie, de la taille relevée. C’est à peine si on peut deviner les jambes soudainement claquemurées et discerner la grâce dans le mouvant paquet de fourrures, de plumes et de guimpes qu’alourdit encore la pesanteur du châle s’allon-
HISTOIRE POLITIQUE, T. III
LES MODES SOUS L’EMPIRE. LE JARDIN DES TUILERIES EN l8ll
(Composition).
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géant jusqu’aux pieds. Le pied, dans la sandale, glisse sur le sol, sans bruit. Bientôt, le brillant insecte ferme décidément son corselet d’or; la toque n’est plus qu’un « béguin » ; le spencer s’est enfoui sous le cachemire : c’est la mante religieuse. La ligne est tout à fait sobre : seule, la richesse des seins qui tombent sur le corsage carré, affiche l’orgueil de la maternité, selon le mot de Bonaparte : « ...Celle qui a le plus d’enfants ! » En 1803, voici que les épaules disparaissent à leur tour; elles se recouvrent d’un large collet surhaussé d’un tulle froncé qui ne laisse même plus deviner le cou. Le chapeau embusque le regard dans le cintre de son arc surbaissé ; les gants montent jusqu’au-dessus du coude ; les plis de la robe, verte ou rose, tombent rectüignes et chastes ; l’harmonie résulte d’une simplicité élégante, sans bijoux, et d’ime ligne parfaite.
En 1806, l’Empire est installé. Austerlitz ! Tout est à la gloire des armes, à la dignité de l’histoire. Les hommes d’action n’ont pas de temps à perdre aux puérihtés de la coquetterie. Nulles fanfreluches. La pruderie s’embastille dans le fermé, le bouclé du costume ; le chapeau s’est allongé en tunnel ; il cache les cheveux, les yeux, les joues. Les épaules s’engoncent sous la déformation grotesque du « gigot » ; le manteau recouvre le tout, en houppelande, sans taille et sans ornement. Un parti pris de froideur, de rigidité, se cache au fond de cette guérite, comme si la beauté féminine renonçait à la grâce pour se mettre au pas de la force.
1808, c’est, à la ville, le triomphe du décent. Seule, l’impératrice Joséphine ruine l’Empereur de ses fastueuses et fantasques frivolités ; la cour la suit encore, mais de loin. Gaspillage insensé que, seul, un charme incomparable excuse.
« On porte des étoffes lamées en or et en argent ; la mode du turban s’établit... Les dames de la cour mettent, sur des robes de mousseline richement brodées, de petites robes courtes ouvertes sur le devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine découverts. »
Mais dans la rue, la dame de bonne tenue n’affiche rien, n’étale rien. Elle commence à prendre cette allure unique, ce pas résolu qui sera la grande conquête de la Parisienne au dix-neuvième siècle : goût sobre dans une simplicité exquise. Le grand chapeau a été ramené à une simple coiffe de velours, à laquelle im plumet donne un petit cachet mihtaire. La guimpe à la Henri IV autour du cou, le collet rabattu, les épauhères tombantes, la ceinture serrée sur une souple redingote longue, les manches et les manchettes allongées jusqu’à la naissance des doigts, cachent, peut-être pour mieux laisser deviner ; la frimousse gentille glisse un regard en couhsse à l’ombre des cils baissés. Le diable n’y perd pas ses droits. Mais la note d’ensemble reste bien à la modestie un peu triste. Malgré le grand éclat extérieur, la
vie s’esT assombrie, assourdie, endeuillée i car la mort, depuis cette triste guerre d^îspasne, reflue sur la France, et la lutte est rude pour la vie.
Si vous n’en croyez pas ce kaléidoscope de la mode féminine, car la Parisienne enrobe tout de son sourire, regardez le costume des hommes. Que reste-t-il, a eeuA-ci. des brillants atours de l’ancien régime? En vain Napoléon a voulu, a
l’heure où il décrétait la nouvelle cour, remettre en honneur l’habit habülé, même au détriment de l’uniforme. Devant l’ordre on s’incline,
TTijiiÿ on sourit. Et c’est la borne où sa puissance se heurte. Sauf quelques vieillards attardés, personne n’obéÎL Le triomphe de l’égalité va imposer, presque simultanément, ces trois parties du vêtement qui décident de la figure du siècle : d’abord, l’habit à la française, svelte, dégagé, banal, un peu comique, avec sa coupe en potence qui étale l’impudeur des jambes. avec ses pans battant à l’arrière en élytres de scarabée : marron ou blec-barbeau, ne gardant d ’autre parure que la rangée des boutons de métal, destinée à disparaître bientôt comme trop voyante et trop bru3rante encore. Alors, l’habit deviendra tout à fait neutre ; et c’est à cela qu’ü tend. Au dehors, trop léger, il est remplacé par la lourde redingote, au col de velours bien relevé et au dos largement emmanché. La cravate, deux fois enroulée sous le menton sert, sur un plat de linge, la trogne de Joseph Prudhomme. Le front s’est découvert et dresse la coiflure à la Titus : plus de p>erruque, plus de cadenettes ; seulement, frisonne, le long de l’oreüle, le favori en queue de rat u. Le tout se surmonte, enfin, du chapeau haut de forme, désormais triomphant : rond comme une
MiD.WŒ DE GEKLIS, par Jeanniot. 'D’après ilrae Chéradame).
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œlonne, poilu comme un lapin, il affirme, de ses bords relevés, le triomphe définitif du civil. La culotte résiste; mais, si elle s’achève, à la cour et dans le monde, par le bas de soie et l’escarpin, elle ne sait plus se passer, à la ville, de la botte cirée aux grands revers de cuir naturel. C’est tout ce qui reste, dans le costume des hommes, de la vie d’autrefois : grâces envolées ! A partir de 1815, le pantalon révolutionnaire se sera, à son tour, définitivement imposé. Les modes égalitaires, c’est encore une « conquête de la Révolution ». Partout où les hommes se rencontrent, une distinction trop marquée entre eux devient odieuse ; tout ce qui la faisait sentir est aboli : l’épée et les plumes. La parade de l’ancienne « classe des privilégiés » a disparu avec la classe elle-même.
L’UNITÉ, L’uniformité bourgeoise marque une autre transformation
L’ÉGALITÉ de portée bien plus grande, une autre « conquête de la Révolution », du moins un autre achèvement : l’Unité. Plus de classes ni de provinces ; tous égaux, tous pareüs, tous Français. Cette réforme qui triomphe dans la « centralisation », c’est Paris qui l’a voulue et accomplie. Paris règne. Non seulement Paris a détrôné, avec Versailles, « le boulanger, la boulangère et le petit mitron », mais ü a déclassé, d’un seul coup, toutes les capitales provinciales ; ü a fait, du pays, une table rase.
L’Empereur, grand chef, s’est, d’abord, saisi de cette unité, pour son but à lui, éminemment stratégique ; il a couvert le sol d’un magnifique réseau de routes à la romaine qui relie la capitale à toutes les frontières, et fait passer le niveau sur tout ce qui serait obstacle à sa vigilance militaire. Le vol des légions gagne, d’un coup d’aile, les limites de l’Empire. Sur une France doublée, triplée, Paris, cerv’eau et cœur unique, domine ; ü envoie jusqu’aux extrémités sa loi, sa langue, ses modes, sa volonté, ses caprices; et, en retour, ü pompe les ambitions, les courages, les capacités.
Aussi, c’est dans la capitale que la confusion des rangs, objet de la politique moderne, s’affirme le plus nettement. A Paris, pas de châteaux. Payez et vous êtes considéré : nuis autres échelons que ceux de la fortune. Combien, parmi les nobles de la meilleure souche, sont perchés dans un galetas ! Le faubourg Saint-Germain, tant qu’on ne l’aura pas aumôné du milliard des émigrés, n’a plus guère pour le tenir droit que ses généalogies et sa morgue, tandis que le faubourg Saint-Honoré se düate et se gonfle en ses hôtels battant neuf et dans un luxe épanoui. Les grandes affaires, l’argent, la spéculation ont pris un essor tel qu’tm Napoléon est obligé de compter avec un Ouvrard et que la djuastie des Rothschild, fondée sans bruit, enterrera la sienne. On rit, mais on accepte ce déclassement universel : les
« girouettes » tournent et virent au vent. Dans le carrosse sobre de ligne, à la nouvelle mode, s’étalent ceux qui étaient debout derrière, non sans s’attirer le sarcasme de Talle5iTand : « Ce n’est pas même un « chasseur », c’est un braconnier. »
En province, la fusion des classes tarde un peu plus peut-être. Il reste une vie de château ; et même elle se prolonge faute d’argent. Mme de Chateaubriand écrit :
A la fin de mai 1809... nous allâmes à la campagne. Cette vie de château était fort agréable et fort à la mode sous Bonaparte. Une partie de la société, celle qui n’aUait pas à la nouvelle cour, passait neuf mois de l’année à la campagne.
Mais on n’était pas plus riche en province qu’à Paris et le manoir retrouvé ou même, tout simplement, les communs aménagés, gardaient leurs murs croulants et leurs tuiles disjointes tant qu’un heureux mariage n’avait pas fumé les terres. Tôt ou tard, il faudra y venir : la marquise de Lage de Volude, si sévère, si colletmonté, accepte comme gendre un M. d’Isle, du moins « bien pensant » .•
Je me suis portée à l’aimer, écrit-elle, non pas comme l’idéal que j’aurais désiré, mais comme un fort honnête homme. Il achète déjà très bien les futaüles et il vient de s’en procurer au tiers du prix courant, parce qu’il s’y est pris de bonne heure, parce qu’il paie d’avance et parce qu’il a du savoir-faire ; on s’est émerveillé de ce bon marché. Voüà, chère amie, où nous en sommes de notre amour-propre. Quand il aura vécu quarante ou cinquante ans, on pourra graver sur sa tombe : « Q-gît qui s’est donné un mal de chien pour faire son vin et acheter des futailles. » Il est vrai que ce trépassé sera peut-être plus sûrement au ciel, et cela mérite aussi considération. Mais, pour ce monde, un laboureur et lui, c’est tout un.
Un laboureur, voilà la destinée de ces nobles rentrés dans leur province et qui ont pu arracher, à la griffe des « acquéreurs », quelque débris des fortunes patrimoniales. Mme de Thiboult du Puisact a risqué sa vie, en restant dans ses terres de Normandie pendant toute la Révolution, pour sauver la fortune de son fils émigré. Elle a réussi : il rentre. Que fait-il ? Il administre. Certes sa fidélité au « Roy » n’a pas bronché : plus tard, il deviendra conseiller général, député ultra; mais il restera comptable et paperassier à toujours. La crise ne l’a pas précisément ruiné : elle l’a diminué. Il n’est plus qu’un propriétaire rural, gaigneur, geigneur, bon administrateur et pieux. Il en est de même, en général, de sa classe, du moins dans les provinces. Les statisticiens confondent ces nobles avec les « acquéreurs » sous le nom de « bourgeoisie rurale » ! Après une minute d’espoir et d’épanouissement en 1814- 1815, la noblesse des champs se résignera, sachant que son affaire est définitivement réglée.
Une autre classe s’est levée auprès d’elle et commence à l’enserrer jusqu’à l’étouffer. C’est l’aristocratie du travail : gros fermiers, industriels, hommes d’affaires, hommes de finances, hommes de loi. Bon gré, mal gré, il faut subir le contact
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de « ces gens-là » — les régisseurs d’hier ! Bientôt, on s’apercevra que les distances ne sont pas si grandes entre blancs et bleus : le Code civil s’en chargera en trois générations. Des luttes vives se sont engagées, d’abord, au sujet des propriétés, des fermages, des limites, de la préséance, du banc à l’église, de la chasse, de l’influence politique. Lentement, tout s’apaise. C’est encore un signe des temps que l’apparition de cette classe nouvelle, le grand propriétaire, le grand fermier, le capitaliste non noble qui, lui, met, de naissance, la main à la pâte, embrigade le travail, capitaine d’industrie qui sait manier les intérêts et s’assurer des bénéflces durables, en y mettant ce qu’il faut y mettre, se ruinant parfois pour accroître les rendements et la production. Napoléon, chef d’entreprise lui-même, a parfaitement compris cette classe; il lui prête la main, donnant l’essor à la sélection des « plus haut imposés ». Il a dit : « Je ne suis qu’un bourgeois. »
C’est cette classe, urbaine ou rurale, qui adaptera aux nécessités nouvelles la propriété plus morcelée et qui tendra la main au petit propriétaire pour soutenir avec lui la manœuvre difficile de la grande opération agraire. Elle travaille pour la victoire et l’ordre qui travaillent pour elle. Il n’y a pas une petite ville, pas une bourgade, pas un village où quelque père Grandet n’accumule la fortune secrète sur laquelle s’édifieront ces familles nouvelles, poussées en une nuit, et dont les fils se hisseront à la députation, au ministère, au gouvernement. Balzac sera le Saint- Simon de cette « pairie » nouvelle.
Le petit propriétaire, le paysan Et voici que, infiniment plus nom- DEs TEMPS NOUVEAUX breuse et plus ardente encore, surgit du
sol la fourmilière des petits propriétaires, du menu peuple rural.
Comment la terre des latifundia est-elle devenue la terre des parcelles? Sur ce phénomène économique qui a créé la France moderne, nous ne saurions à peu près rien, si la patience des érudits et des chartistes, émigrant du moyen âge vers les temps modernes, ne s’était mise à fouiller les archives locales et principalement les archives notariales. Car c’est ici le domaine longtemps clos et muré de la fortune privée.
Le premier fait à constater, en considérant surtout cette région type, le Nord, que M. Georges Lefèvre vient d’étudier avec une si grande patience et perspicacité, c’est la disparition presque totale de la propriété ecclésiastique. La diminution très importante de la propriété nobiliaire est aussi un fait général, quoique assez inégal. L’opération agraire s’est accomplie surtout au profit de deux classes, la bourgeoisie et la classe des petits propriétaires. En ce qui concerne la bour-
geoisie, la proportion de ce qu’elle a gagné, comme propriété rurale, oscille, selon les régions, entre 6 et 20 pour 100 ; pour la petite propriété, la progression dépasse généralement 50 pour 100 et atteint, sur la plaine crayeuse et aux environs de la forêt de Mormal, jusqu’à 80 et 90 pour 100.
L’ascension commune et simultanée de ces deux « bénéficiaires » de la Révolution devient la base solide de l’ordre public dans le siècle qui commence. De cette appropriation soudaine datera ce prodigieux aménagement du sol français qui, à son tour, permettra à la France de consolider le fond de sa richesse, les conditions silencieuses de sa prospérité, l’amélioration graduelle de sa nourriture, le développement de son industrie et de ses ressources infiniment variées et, par ce fait, moins exposées aux aléas des temps.
Mais ces résultats ne seront pas acquis, tant s’en faut, par le seul fait que la propriété a changé de main. La terre est pour le cultivateur qui la reçoit, à la fois un
bienfait et une charge, une charge accablante pour de longues années, pour près d’un siècle. Il ne faudra pas moins que des efforts surhumains d’intelligence, de travail et d’épargne chez tant de familles sans nom, pour que l’opération révolutionnaire, si risquée, si imprudemment entreprise et poursuivie, n’aboutisse pas à un échec formidable.
Le mérite du succès revient au paysan français qui, mis à pied d’œuvre, ne recule plus d’une ligne sur son sillon. La grosse difficulté était, — et elle le sera toujours, — les avances d’argent et de temps nécessaires pour mettre en valeur ce sol nu qui lui était livré. La terre n’est rien si on ne lui offre les éléments de sa fécondation ; d’abord un travail acharné, puis l’apport annuel des semences, des engrais.