SCENE PAYSANNE (D’après Boilly
LA TRANSFORMATION SOCIALE
celui du cheptel et, plus que tout, l’acceptation résignée du risque climatérique. Voilà ce qui n’apparaît guère dans les archives : c’est la charge de dettes qui
accompagna, partout, l’acquisition de la propriété nouvelle. La campagne française fut mise en gages pendant de longues années; elle ne fut, longtemps, qu’un vaste champ hypothécaire. Les nuits de l’acquéreur, en proie à l’hallucination du terme, ne furent, trop souvent, que de longues insomnies. Il fallut la longanimité du paysan et la ténacité du bourgeois pour qu’après un siècle d’ahan, cette charge se soit trouvée lentement liquidée. Par suite de circonstances diverses et dont la principale fut le bas prix du blé maintenu artificiellement, cette liquidation fut retardée et elle ne s’acheva qu’après la guerre de 1914-1918.
La Révolution est à peine terminée, l’ordre est à peine rétabli que ces latifundia, dont Mirabeau, « l’ami des hommes », et les physiocrates déploraient la stérilité, se couvrent de moissons dorées et de gras herbages où s’enfonce le poids mobile des troupeaux; la huche se remplit, puis le bas de laine; la cabane devient chaumière, la chaumière maison et ferme; sur le toit, la paille rougit en tuiles; le cheptel élargit l’étable; les reins se redressent; la tête se relève et l’homme voit de plus haut, lentement. Le technicien de cette histoire émouvante, où tant de passion est opprimée sous tant de silence, fait, à ce sujet, une observation profonde :
Un élément nouveau, écrit M. Lefèvre, s’était attaché à la propriété et à l’effort individuels, moins enoere par la possession de leur parcelle que par V espoir de V agrandir. Maintenant que le titre pouvait changer de mains, une partie de la bourgeoisie rurale était inévitablement destinée à passer peu à peu à la bourgeoisie citadine ; mais les ouvriers agricoles, fixés à la terre par la Révolution, constituaient une réserve, riche d’espérance et de courage, où s’est recrutée, depuis un siècle, la classe des cultivateurs inde'pendants.
Cette classe, je l’ai connue; j’ai été élevé au milieu d’elle. Le fermier du Nord se lève avant l’aube, court à l’écurie, à la vacherie, réveille tout son monde, met bêtes et gens en alerte ; sa femme est déjà à la poulaillerie, à la basse-cour, trait ses vaches près de la fille de ferme, prépare le déjeuner des hommes : à la longue table de famille.
le maître est assis à un bout, « les hommes » à la suite, par ordre d’importance ; devant eux, un pichet de cidre ou un verre de bière plus ou moins grand selon l’âge ; la soupière fumante au milieu et, sous la main, le quignon de pain. Après le signe de la croix, on puise à la soupière, tour à tour, gravement et en silence ; la place de la fermière est restée libre entre le père et les enfants ; mais elle ne s’assoit pas : elle mangera la dernière, debout, veillant à ce que rien ne manque aux travailleurs.
Du matin jusqu’au soir, un va-et-vient régulier fait alterner le travail, de la maison aux champs et des champs à la maison. Fumages, couvraines, semences, binages, récoltes, battages, la suite saisonnière de ces rudes géorgiques n’est qu’un tourment perpétuel. L’œil sur le ciel, le laboureur tremble toujours. Son année est de trois ans, et le moindre accident met en péril le cycle entier. Que de catastrophes possibles : sécheresse, pluies, orages, grêle, incendie, fièvre aphteuse, esquinancie, tournis, souris, charançons, — conjuration, contre l’homme, de la nature qui ne lui pardonne jamais ! Et, quand le vieux ménage, ou le veuf, ou la veuve solitaire, ont dû passer « leur terre » et leurs soucis à l’exigence impatiente de leurs enfants, s’ils comptent le fruit de leurs peines et le sang de leurs veines, ils s’aperçoivent que la « terre » a tout pris. Un vieux corps décharné, un pauvre pécule écorné restent au
« vieux » quand il « se retire » à la ville voisine, ayant fini sa journée.
Et, parmi les propriétaires, le tout petit propriétaire a eu la vie plus rude encore. Il a tout accepté ; car sa terre est son « bien », et c’est avec joie, qu’à ce « bien », il donne tout de lui-même, alors qu’il lui est rendu si peu ! Carré de vignes, carré de jardins, carré de choux, verger, lande ou herbage, chaque motte demande et demandera, durant autant de jours qu’il y en a dans l’année, les mêmes soins acharnés. Il n’en verra jamais la fin ; il ne se relèvera jamais ; il ne « se retirera » pas, lui; il se courbera et descendra lentement vers ce sol, qui l’attire et qui l’attend. Qu’importe ! La terre est à lui et lui à elle ; elle lui offre sa docilité ; il lui apporte ses bras et son endurance. Ménage indissoluble avec, pour héritière, l’Épargne.
, . La « bataille » des paysans français se porte ainsi, dès
l’aube du siècle, à la conquête de l’avenir, ni moins nombreux, ni moins endurants que les grognards de l’Empereur à la conquête du monde. L’épargne paysanne étendra à sa manière, et plus durablement, l’expan-
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sion impériale. C’est elle qui, sacrifiant le gain à la sécurité et la sécurité ellemême aux joies de la création (car, comme au moyen âge, elle reste bâtisseuse}, alimentera de capitaux, par la suite des temps, les grands travaux qu’exigera la transformation moderne du monde, — non seulement ceux de la France aux belles routes, mais ceux de la terre entière. Pas un grand canal, pas un port à créer, pas une œuvre colossale qui n’ait arraché à sa prudence casanière les sommes énormes qu’il a fallu pour aménager l’univers comme ce carré de choux du sol français. Combien de peuples attardés auront recours à elle et lui devront le premier écu qui les tirera du néant. Ils ont oubhé ! Mais l’histoire n’oubhera pas. Une France nouvelle, tm monde nouveau naîtront ainsi de ce droit au labeur qui fut la vraie « conquête de la Révolution » et dont a fait largesse à l’univers cette race indomptable et inlassable des bons ruraux et bourgeois firançais.
Transformation de la Telle sera, durant un siècle et au delà, cette société SOCIÉTÉ FRAN ÇAisE française que Napoléon a reçue des mains de la Révolution et qui s’est maintenue, pareille à eUe-même, tout en cherchant sa formule politique et gouvernementale, sous les divers régimes qui se sont succédé. Telle fut et telle sera la figure imprévue des temps nouveaux. Le résultat est si bien acquis, au point de vue social, qu’en 1814 et en 1815, ü sera impossible à la Légitimité entourée de sa noblesse, de restaurer la société de l’ancien régime. Ni en France, ni dans les autres contrées qu’avait touchées le pied de la Révolution, la question, sauf en quelques cerveaux chimériques, ne se posa.
Au point de vue poHtique, la Révolution, qui a proclamé les droits de l’homme (en oubliant, hélas ! les devoirs du citoyen), a apporté certains principes nouveaux ; et, d’abord, l’égalité civile ; il est vrai que, comme solution gouvernementale, elle n’a rien trouvé. Ni l’an III, ni l’an VIII ne sont de grandes époques dans l’histoire constitutionnelle de l’humanité. La guillotine, « veuve », a été stérile. Elle a gaspillé indignement des forces magnifiques : elle a gaspillé la \ieille d\Tiastie française, une des plus belles épargnes de l’histoire ; elle a gaspillé la hberté et la fraternité, une des plus nobles aspirations de l’esprit humain ; elle a gaspillé la confiance mutuelle des citoyens et, — perte à jamais déplorable, — elle a gaspillé l’ofifiande de bonne volonté qu’avaient été la convocation des Etats généraux et la Nuit du 4 août. Les discordes politiques et les discussions indi\dduelles, avec l’exaspération des vanités déchaînées, ont perturbé, une fois de plus, dans cette France neiv’euse, la gestation et le travail de l’idéal.
Au point de vuq des limites territoriales, la Révolution, qui eût pu imposer,
dans l’enthousiasme général qu’elle avait suscité, une articulation infiniment plus souple et plus large de la France à l’Europe et au monde, a dû, après une période d’expansion, se replier sur un statu quo mesquin avec perte des provinces indispensables et abandon d’un domaine colonial qui avait fait, de son établissement planétaire, une réalisation achevée. Poussée jusqu’aux limites de l’ancienne Gaule et au delà, elle dut refluer sur la terre des rois et remettre au métier la toile de Pénélope de ses frontières naturelles.
L’immense accroissement de prestige dû aux longues guerres révolutionnaires et impériales fut, au prix d’une dépense inouïe de forces vives, le point de départ de l’épuisement de la race. Page sanglante et émouvante qui a laissé, dans la mémoire des hommes, la sombre splendeur et le spectre persistant de l’Impérialisme.
Semences au vent, tempêtes au ciel !
La France ne s’est pas assez méfiée d’elle-même, ni de ses ennemis, — ni de ses amis. Selon sa nature imaginative et généreuse, elle a subi l’entraînement et l’illusion de l’idéal rêvé et de la victoire obtenue.
Les véritables conquêtes et consolidations révolutionnaires sont d’ordre social. La Révolution a achevé la nation et élargi la société. Surtout, elle les a fortement unifiées. Il s’est fait une sorte de concentration spontanée de quarante milhons d’hommes en un conglomérat de vie, de pensée, de sentiment, de langage, unique alors et exemplaire. Plus tm esclave, pas un subordonné de naissance; l’ordre et la liberté; la loi imposant, automatiquement, le travail individuel constant et renouvelé de génération en génération par la dispersion des héritages, par l’accession de tous, par la centralisation nerveuse des forces nationales, par la subordination des appétits et des ambitions à des codes simplifiés et indiscutés, avec fortunes restreintes, testaments contrôlés, élites renouvelables, égalité citoyenne.
Les deux parties de la nation qui ont surtout gagné sont celles qui étaient, alors.