NAPOLÉON ET L’ACQUÉREUR DE BIENS NATIONAUX
(D’après Bellangé).
LA TRANSFORMATION SOCIALE
les seules prêtes et les seules laborieuses, la bourgeoise et la rurale. La révolution agraire, avec consolidation de la propriété à type ancestral et méditerranéen, aura pour résultat l’ascension des campagnes dans un pays presque exclusivement agricole. La France post-révolutionnaire apparaît ainsi d’une seule pièce : elle présente un front unique contre qui attente à la loi d’existence qu’elle s’est faite : elle ne se laissera ni enlever par le conquérant qui l’emporte en pleine gloire, ni saisir par cette légitimité qui, malgré le savoir-faire du premier roi rentré, glissera sur son bloc impénétrable. « L’acquéreur » rural est le véritable « conquérant » et il impose à tous sa « légitimité ». La Révolution a fait, ainsi, de la France, ime personne une et vivante : certes elle n’est pas encore à sa taille en 1807 et elle ne s’achèvera de longtemps. Mais qu’y a-t-il donc d’achevé ici-bas?
Des formules politiques meilleures restent à trouver : balance des pouvoirs, institutions délibérantes, suffrages, régime de l’opinion et de la presse, rapports des administrations avec les administrés, rapports des familles entre elles et de la grande famille française avec les familles étrangères, rapports des groupements mutuels au dedans et au dehors, rapports de la nation avec Dieu, tout cela est à faire ou à refaire. Le dix-neuvième siècle va travailler à résoudre ces problèmes, et il n’y suffira pas. Disons, seulement, que le principe de la tolérance mutuelle est consacré, et que, malgré des retours fâcheux, il s’installera dans les mœurs.
La plus imprévue et la plus difficile de toutes les tâches incombant aux générations futures sera de l’ordre économique et social, comme l’avait été la grande opération agraire : la Révolution a créé un ordre rurale il appartient au régime nouveau de créer l’ordre industriel. Les mains et les cerveaux vont se trouver happés par la machine : et, par suite, se produira un décalage soudain dans la distribution du travail, dans les moyens d’existence, dans les lois de la production, du commerce et du gain. Il faudra une compréhension de plus en plus profonde des rapports de l’homme avec la nature pour corriger cette servitude de la nouvelle loi de fer et d’airain ; il y faudra une patience appliquée et de continuelles mises au point. On verra se produire, peu à peu, l’avènement des techniciens : la science gagnera rapidement une portée sociale qui ajoutera encore à son emprise sur les esprits. La découverte et l’application des découvertes entretiendront l’illusion d’une solution « terrestre » du problème de la Destinée. Du moins pourront-elles faire espérer cette « amélioration du sort de la classe la plus pauvre » que le cœur finira par imposer à la dureté des choses, des temps et de l’homme économique.
Tels sont les problèmes qui se poseront devant les âges nouveaux ; le problème
démocratique d’abord, puis le problème du prolétariat. Le premier paraîtra résolu à l’aube du vingtième siècle. Mais, l’autre, comment se résoudra-t-il? Un revirement oblique contre la Révolution ne nous menace-t-il pas de l’avènement d’une aristocratie à rebours s’imposant par la tyrannie des bras?...
Une société française, conforme aux traits traditionnels de la race, ayant horreur du sang, patiente, endurante, modérée, humaine, douce à autrui, douce à elle-même, dispensant équitablement et honnêtement, non seulement entre les travailleurs mais entre tous, le salaire et le profit communs, une société chrétienne, en méfiance à l’égard de la secte et de l’intrigue soit corporative, soit individuelle, une société raisonnable, sachant échelonner, pour tous les mérites, l’accession aux affaires publiques, confiant aux meilleurs la tâche sublime de la représenter dans les grandes amphictyonies où seront maintenues (autant qu’il est possible sur la terre) la justice et la paix, un tel avenir, rêvé par les prophètes de la Révolution, ne paraît pas au-dessus des forces humaines.
Cet idéal serait, en tout cas, dans la logique des efforts de cette grande époque qui ouvrit les portes du siècle, mit fin aux troubles sanglants, reprit en sous-œuvre l’ordre public, et fonda sur des mœurs nouvelles l’édifice social, tandis que le ciel était parcouru par le plus prodigieux des météores qui aient illuminé l’histoire.