CHAPITRE V
L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE
U avertissement d'Eylau. — La terre contre la mer. Le recrutement. Tilsit. — Le nouveau personnel impérial. — Le Blocus continental et V économie nationale. — U organisation pour la guerre. Paris. Les routes et les villes. — Les obstacles à r empire de recrutement. — La France-Europe. — U organisation napoléonienne en Belgique et en Hollande. — U Allemagne et le système français. — U unité impériale en Italie. — U Espagne de Joseph et le Portugal.
807 est la date fatidique dans le règne de Napoléon. La période d’octobre 1806 à juillet 1807 renferme la trilogie léna-Eylau-Friedland, avec son dénouement inattendu, Tilsit; et c’est Tilsit qui est le grand tournant. Cette même époque marque un profond changement dans l’état physique de l’Empereur : le Consul maigre est devenu l’Empereur gras.
Tous les hommes de sens et de réflexion, écrit Pontécoulant, qui avaient approché Napoléon depuis son retour de Tilsit, avaient été frappés du prodigieux changement qui s’était fait, dans sa personne comme dans ses manières, pendant les neuf mois qu avait duré son absence de Paris. Sa figure avait pris plus d’embonpoint, ses yeux avaient toujours la même profondeur, mais ils avaient perdu de leur vivaaté ; des pensées graves semblaient siéger sur son front soucieux ; son corps n’était plus grêle et débile comme au temps du Consulat, un commencement d’obésité hâtive en appesantissait les mouvements; il régnait dans
toute sa démarche une espèce de contrainte, une sorte de raideur qui imposaient la crainte plus encore que le respect et qui tenaient à distance ses plus intimes familiers. Sa parole s'était alourdie comme sa personne; ceux qui avaient tant admiré ses vives improvisations au Conseil d’État, ses épanchements rapides, où l’éloquence la plus sublime s’alhait à la plus saine raison, ne reconnaissaient plus cette voix impérieuse qui laissait avec difficulté échapper les mots qu'elle prononçait, ne s’animait plus qu’aux boutades de la colère et semblait bien plus occupée d'imposer que de convaincre...
A Varsovie, Napoléon s’était plaint de maux d’estomac, de gastralgie. Le comte Lobau avait entendu l’Empereur s’écrier « qu’il portait en lui le principe d’une fin prématurée et qu’il périrait du même mal que son père ». A diverses reprises, dans les Bulletins de la Grande Armée, Napoléon insiste sur l’excellent état de sa santé, ce qui est nouveau et semble bien indiquer qu’on s’en préoccupait.
L’AVERTISSEMENT La crisc physique, qui commence à attirer l’attention, D’EYLAU vient, sans doute, de la crise morale que le héros traversait.
Quand, dans les grandes vies politiques, l’heure des décisions solennelles est arrivée, quand il faut se prononcer entre la guerre et la paix, entre la sagesse pondérée et la glorieuse ambition, entre l’orgueil et la modération, la conscience est remuée dans son fond. Napoléon avait éprouvé ces tourments intimes pendant les mois de l’hiver qu’il avait passé au château de Finkenstein, où, penché sur ses dossiers et ses cartes, il s’était efforcé de parer à la catastrophe qu’il avait, pour ainsi dire, frôlée à Eylau. Pendant ces mêmes mois, l’amour s’était glissé auprès de lui : une femme, la Polonaise patriote, était venue jusqu’à son ht, et c’était autre chose que tant de liaisons passagères. Tout s’était ainsi conjuré pour substituer au masque révolu du Consul celui de l’Empereur à la fois triomphant et surmené. Cette double rencontre, celle de la première inquiétude et celle d’une femme, avait fait de Napoléon un homme nouveau. C’est lui qui rentre à Paris, avec le bagage des réalisations inespérées, des rêves iUimités et des grandes fautes déjà commises.
Jusqu’à la date de février 1807, le succès avait toujours répondu à l’appel de son génie et de sa volonté. léna, cette victoire inouïe, fut, pourtant, la trappe où son destin glissa. La série des décisions fatales commence tout de suite après l’entrée à Berlin. A Berlin, le 21 novembre 1806, au comble de l’enivrement, l’Empereur avait signé le décret prescrivant le blocus continental. Ce jour-là, il s’était abandonné à ce grand rêve planétaire qui devait emporter le reste de sa vie et qu’il exposait à son seul confident, son aîné Joseph : « Vous avez vu, par mon message au Sénat et par mon décret, que je veux conquérir la mer par la puissance de la terre. »
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Colosse contre colosse ! Il suffirait de conquérir et d’unifier le continent pour, tout ensemble, en finir avec l’Angleterre et barrer la route à la Russie. Après EylaUj les Français étaient campés sur la frontière russe. Donc l’Empereur tenait l’Europe. Mais ce résultat lui avait coûté la moitié de son armée : 30 000 hommes sur la neige. Première image de la retraite de 1812. En parcourant le champ de bataille, un frisson le prit. Et tel fut l’avertissement !
Fallait-il rester et continuer la lutte ? Fallait-il s’en tenir là et rentrer à Paris ? Tout calculé, un retour par étapes jusqu’au Rhin était un risque encore plus grand que la guerre, avec, au bout, peut-être, la fin de la légende, l’évanouissement du prestige, le ricanement de ces « cafés » de Paris dont sont hantées les lettres de l’Empereur à Fouché. Napoléon s’était décidé à lutter sur place et il s’était installé au château de Finkenstein. Enfermé dans son poêle, il réfléchit, travailla, s’approfondit soi-même comme il n’avait jamais fait jusque-là. Bignon écrit :
L’époque du séjour de Napoléou aux quartiers généraux d’Osterod et de Finkenstein est peut-être celle de sa vie où il montra le plus d’emprise sur lui-même, le plus de ce courage si rare chez les hommes de son caractère, celui de la résignation et de la patience... Il ne lui était pas permis (ïêtre vaincu une seule fois. Seulement équivoque, la victoire était pour lui une défaite. L’indécision de la bataille d’Eylau avait jeté dans Paris une consternation incroyable/ l’envie se vengeait des fatigues de l’admiration; le parti ennemi de l’Empire déguisait, sous tme feinte douleur, la joie que lui causait un désastre public» Une baisse sensible s’était opérée dans les fonds. L’Empereur ne s’abusait pas sur sa situation, etc.
La terre contre la mer. La Grande Armée n’était déjà plus elle- LE RECRUTEMENT. TiLsiT même ; telle fut l’angoisse précise de ces jours
sombres. Fait d’une gravité insigne : elle manquait d’hommes. La France ne fournissait plus que des contingents réduits. La conscription commençait à désaffectionner le pays d’un régime qui tournait à la guerre à outrance. Napoléon venait d’appeler la classe 1808. La France, après quinze ans de lutte, était exsangue. En moins d’un an, trois conscriptions avaient été imposées et le décret du 12 novembre 1806, daté de Berlin, avait mis « à la disposition de l’autorité müitaire tous les Français d’une constitution saine et robuste, de l’âge de vingt à soixante ans. » Que pouvait-on faire de plus?... Or cela ne suffisait pas !... C’est alors qu’une idée simple, mais d’une conséquence extraordinaire, se fixe par la méditation dans le puissant cerveau de l’homme de guerre. En somme, la France n’a pas pour destinée de travailler seule et gratuitement au bien de l’univers : que les autres, maintenant, lui viennent en aide I La Suisse, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Hollande, l’Allemagne, la vaste Europe, fourniront les recrues nécessaires à la réalisation définitive de l’unité européeime en échange de ce bienfait inouï que la Révolution française
HISTOIRE POLITIQUE, T. III
leur apporte et que Napoléon appelle, lui-même, « le beau idéal de la civilisation ».
Dès le 26 novembre 1806, Napoléon avait écrit à Lacuée, agent général de la conscription : « Le projet que j’ai embrassé (au sujet du recrutement) est plus vaste qu’aucun que j’aie jamais eu et, dès lors, il faut que je me retrouve en position de répondre à tous les événements. » Le grand Empire militaire, avec un recrutement proportionné à sa population, telle est la solution du problème et le succès assuré de la nouvelle formule impériale : (( Conquérir la mer par la terre ». L’Empire
napoléonien se trouve ainsi conçu, dès lors, comme un empire de recrutement.
Remuant le tout en sa pensée. Napoléon finit par se dire que la solution générale dépendra, là encore, de cette victoire sur la Russie qu’il est venu chercher aux confins du monde européen.
Et, en effet, le résultat répond, une fois de plus, à l’attente impériale : Friedland est une victoire. Elle n’est pas définitive ; mais elle permet de prendre un temps pour l’organisation de la nouvelle Europe en une immense machine de guerre. L’empereur Alexandre et le roi de Prusse sont venus sur le radeau de Tilsit demander les conditions de la paix. Napoléon peut se croire le maître du destin. Il traite en bon jeune homme égaré ce tenace Alexandre dont la psychologie réelle lui échappe, et il lui impose cette paix franco-russe qui permettra de jouer à la fois sur les deux tableaux : ou runion de tout le continent contre l’Angleterre ou la lutte nouvelle contre la Russie avec toutes les ressources de l’Empire de recrutement.
Napoléon est rentré à Paris, triomphant et soucieux. Il a enfermé en soi-même les lourdes réflexions de Finkenstein. Ses projets à longue échéance s’ouvriront comme des fleurs secrètes à la chaleur concentrée de sa méditation et à l’ardeur d’une activité infatigable.
NAPOLÉON AU THEATRE DE SAINT-CLOUD (13 AOUT 1812) (D’après le crayon de Girodet).
L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE
Le nouveau per- L’Empereur s’est donc jeté dans cette entreprise polisoNNEL IMPÉRIAL tique d’unc amplitude extraordinaire mais, il faut bien le dire, qui ne cadre plus avec l’idée que l’on s’était faite, au début, de son utilité nationale. Maintenant qu’il travaille dans le colossal et qu’il dépasse la mesure toujours si chère aux Français, va-t-il trouver des dévouements aussi sûrs, des collaborations aussi efficaces? Les habiles commencent à sentir le déséquihbre et pressentent la chute, alors que la nation surmenée se demande où on la mène.
Dans les changements de personnel que le cours nouveau détermine, trois figures attirent d’abord l’attention : Joséphine, Fouché, Talleyrand.
Napoléon est renseigné par certaines de ses aventures extra-conjugales : il peut être père. Le problème du divorce, qui a longtemps troublé son esprit, son cœur, ses sens, est résolu pour lui. Après Friedland, l’Empereur décide qu’il lui faut de hautes attaches de famille et une situation reconnue allant de pair avec les dynasties européennes. Joséphine devient gênante : elle est sacrifiée. Fouché devina la pensée secrète de l’Empereur : peut-être surprit-il quelque lettre, eut-il quelque révélation d’alcôve. Joséphine, bavarde et confiante, continuait à parler tout haut devant lui. Quoi qu’il en soit, le ministre commença, par ses moyens à lui, — bruits de police et insinuations incontrôlables, — la campagne du divorce, mais d’une manière si déclarée qu’une telle ingérence mécontenta l’Empereur lui-même : selon le mot de Pascal, à propos de Mazarin, ces grands esprits « ne veulent pas être devinés ». Par ordre de l’Empereur, la propagande des « bruits à l’oreille » cessa ; mais elle était lancée et tout le monde était averti. Joséphine donne prise par son trouble même et par sa manière féminine de se défendre à coups de reproches et par des flots de larmes.
Au grand Empire en gestation, il faut un héritier direct et de sang impérial. Toutes les combinaisons de succession collatérale ou d’adoption sont à l’eau. Les Bonaparte si embarrassants, les Beauharnais non moins, sont éliminés de l’hoirie. On les indemnisera autrement. Un système de royautés subordonnées et d’apanages princiers ne peut-il pas invoquer la tradition capétienne, carlovingienne ? Tout cela s’agite dans les réflexions de l’Empereur. Autour de lui, on est aux écoutes. Ses colères deviennent farouches : on tremble.
Un homme ne tremble pas, c’est Fouché. Fouché savait, mieux que personne, l’état d’épuisement en hommes et en argent où se trouvait la France. Tâtant le pouls du pays, il portait ses regards sur un parti qui, avec quelques vagues origines soit royalistes soit révolutionnaires, tenait son autorité naissante de la puissance nouvelle de la bourgeoisie, le parti libéral. Au pleia cœur de l’organisme napo-
HlSTOmE POLiriQUE DE LA NATION FRANÇAISE
léenien et au plus près du trône impérial, ce parti, vibrion d’avenir, se mettait à tourner : au Tribunat, d’abord, bientôt au Sénat lui-même, et dans le public, cuelcues personnages non tout à feit usés, comme La Fayette, Benjamin Constant, les entours de Mme de Staël, d’autres, silencieux, les républicains, les anciens de Moreau, comme Fauriel, des hommes d’action comme les Malet, les Guillaume, se tâtaient les coudes en silence et se regardaient dans les yeux. Napoléon étant encore loin de Paris, Fouché les prend par la main, les conseille, tout naïvement, pour qu’üs rejoignent l’Empereur à Berlin et pour qu’ils lui adressent, au nom du Sénat, et au nom du peuple, en faveur de la paix, les premières remonrances qu’ait eues à entendre le nouveau Louis XIV. Démarche im peu hâtive. Mais Fouché n’hésite pas à se camper dans son rôle de pacifiste. Il écrivait, en marge de ses bulletins de police destinés à l’Empereur en septembre 1807 : « L’Empereur est plus ou moins béni de toutes les classes selon que son glaive est plus ou moins enfoncé f an<; le fourreau. • Napoléon sent la pointe ; cependant, Fouché se rend indispensable, non seulement dans la tractation des affaires policières et dans le maniement de l’opinion, mais jusque dans les grandes aSaires militaires, comme celle de Kessingue, où son sang-tioid pare à un péril imminent. Habüe joueur, il inflige cet échec à l’Angleterre, tout en conseillant de faire la paix avec elle. Il a un pied tous les camps, au dedans et au dehors. Aussi, ü brave celui qui se croit son maître et embarrasse d’un sourire tioid le grand homme qui surveüle ses dangereuses démarches, mais n’ose encore le renvoyer.
Cependant, il est tm homme avec qui les rapports sont devenus tout à fait impossmles, c’est Taheyrand. Plus anden que Napoléon dans la pohtique, TaUeyrand se considérait comme capable de lui rendre des points, du moins dans les afiaires internationales. Son esprit, prodigieusement perspicace, voyait le grand homme voué à une chute certaine et ü était bien déddé à ne pas se laisser écraser sous la ruine. Le dissentiment fondamental s’était produit, dès 1805, à propos de l’attitude à prendre à l’égard de l’Autriche. TaUeyrand avait adressé à l’Empereur ce que l’on pourrait appeler ; le mémoire de la modération . Il avait émis l’opinion qu’on usât de ménagement à l’égard de l’Autriche (comme Bismarck devait le faire un jour) et U s’était prononcé pour un système d’alliance France- Autriche, assurant à la première la ligne du Rhin et l’appui de l’Allemagne, le cas échéant, contre la Russie. Cétait la tradition de Choiseul : or, cette même pohtique du parti Choiseul, qui avait travaillé à la Révolution, se donnait pour tâche, maintenant, de la clore, soit avec le vainqueur d’Austerhtz, soit sans lui, en tout cas par un rapprochement avec l’Europe ; légitime ■- et notamment avec l’Autriche. Ce chef-d’œuvre de TaUejrrand aurait pu
L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE
devenir le bré\daire de la politique fiunçaise dan<; la première moitié du dis-neuvième siècle. La formule maîtresse était ce conseil adressé à l’Autriche : Étendezvous le long du Danube ! Si l’Autriche eût écouté ce conseil, elle eût dégagé l’Europe occidentale du poids de l’Allemagne et l’eût reporté tout entier sur la Russie.
Napoléon, en s’arrangeant avec Alexandre à Tilsit, s’était prononcé, au moins temporairement, pour une autre pohtique ; il ne fut plus question d’écarter la Russie des grandes affaires européennes : tout au contraire, on l’y attirait par la Finlande et, même, en lui destinant ces pays balkaniques que Talleyrand offrait à l’Autriche. L’Empire d’Occident se trouvait, donc, voué à une guerre perpétuelle avec l’Autriche et à un dissentiment constant avec l’Allemagne sans s’être assuré une sécurité durable du côté de la Russie ; et tout cela quand on était décidé à une guerre à mort contre l’Angleterre. Napoléon et Talle}Tand se trouvaient, ainsi, en état de divergence absolue sur la question la plus grave de la politique générale européenne. Or, Napoléon a\'ait besoin, chez ceux qui l’approchaient, de la confiance en son étoile : elle man¬
quait, désormais, à son principal ministre. L’Empereur, qui sait ce que vaut le redoutable confident de toute sa carrière, n’ose l’abattre d’un seul coup. Il nomme Talleyrand vice-grand électeur, — le seul mce qui lui manquât, disait Fouché, — mais Talleyrand, déH\Té de tout engagement à l’égard d’un système qui n’avait été qu'un temps dans sa carrière politique, peut se dire dès lors, avec une entière sincérité dans une insigne mauvaise foi, ce qu’ü écrivit plus tard : * Je quittai le ministère je le voulais. »
La même crise de 1S07 et les modifications qu’elle apporte dans le tempérament de l’Empereur et dans le régime impérial, amènent d'autres changements dans le haut personnel : c’est l’avènement de ceux que Chaptal qualifie d'un mot un peu rude, les séides. Napoléon veut des hommes bien à lui.
J.-BAPnSTI I>E CHÂMPAGST D'après £rr£v:rre ôe Xctneterrf- ;
Talleyrand est remplacé aux Affaires étrangères par Champagny, ministre de l’Intérieur, qui ne manque ni d’esprit, ni de savoir-faire, mais qui ne sait, de son métier nouveau, que ce qu’un homme versé dans les affaires peut en avoir appris par ouï-dire. Berthier a, pour successeur à la Guerre, Clarke qui, depuis longtemps, est près de Napoléon dans une position assez ambiguë, plus docile que sûr. A l’Intérieur, un bon commis, Crétet, remplace Champagny ; Portalis qui avait été, pour Napoléon, d’un secours si précieux aux Cultes, est remplacé par Bigot de Préameneu qui restera toute sa vie un simple conseiller d’Etat. Jaubert est à la Banque de France, et le général Hulin au gouvernement général de Paris. Tous braves gens, ». excellents serviteurs; mais, dans l’ensemble, de moindre envergure et, surtout, auprès du maître, de moindre autorité que les premiers rôles qui disparaissent.
C’est vers ce temps aussi que s’affirme, chez l’Empereur, ce parti pris d’accabler les hommes qui le servent d’honneurs, de titres, de profits, d’argent. La création d’une noblesse nouvelle, glissée timidement dans le sénatus-consulte du 14 août 1806, se développe jusqu’à encadrer tout ce qui fait partie de l’organisation de l’Empire. Tuer, chez un peuple politique, le désintéressement, c’est fausser son ressort moral, c’est altérer en lui le principe essentiel, l’honneur. Quelle autorité vaut, chez le serviteur de l’Etat, celle des mains nettes? Par les jalousies de classes renaissantes, les rapports sociaux sont de nouveau ébranlés.
Cet ensemble de mesures n’en met pas moins, au service de la volonté impériale, le mécanisme le plus robuste, le plus efficace qu’ait connu l’histoire de France, si souvent relâchée. Une leçon de discipline, d’entrain, d’enthousiasme se propage jusqu’aux limites nouvelles de la France agrandie. Pour la première fois depuis l’Empire romain, non seulement les nationaux, mais les confédérés, les alliés et même les étrangers, tous sont entraînés dans un mouvement unique pour l’accomplissement d’une tâche formidable, celle dont le but suprême est indiqué dans ce cri que Méneval entendit proférer par Napoléon avant les négociations de Tilsit :
« Constantinople, Constantinople ! C’est l’Empire du monde ! »
Le blocus CONTINENTAL La première application du programme ET L’ÉCONOMIE NATIONALE napoléoiiien après léna : « conquérir la mer par la puissance de la terre », fut le décret du 21 novembre qui, publié sur le rapport de Talleyrand, proclamait le blocus continental. Nul n’ignore le principe de cette machine à étouffer l’Angleterre ! Le décret reconnaissait ce qu’avait de contraire au droit des gens la mesure générale prise contre le peuple britannique et la contrainte imposée, de ce fait, à tous les autres peuples. Mais il en rejetait la
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faute sur TAngleterre elle-même. L’adresse du Sénat à l’Empereur, répondant à* son appel et lui accordant, dès le commencement de 1807, la conscription de cette année en avance de neuf mois sur le temps légal, faisait écho. Mais, dès lors, aussi, le même Sénat glissait ce conseil discret : « Sire, le Sénat, dévoué comme le peuple à votre personne sacrée, glorieux de vous transmettre les sentiments de la nation, fait taire cette voix secrète qui réclame la présence de Votre Majesté. » Déjà, le 5 mars 1806, à propos d’une demande de nouveaux impôts, Fontanes, président du Corps législatif, avait dit : « Quelle que soit, au dehors, la renommée de nos armes, le Corps législatif craindrait presque de s’en féliciter, si la prospérité intérieure n’en était la suite : notre premier vœu est pour le peuple, et nous devons lui souhaiter le bonheur avant la gloire. » Il y a là une nuance qui distingue, pour la première fois, entre la France et « l’Empire ». Car, le premier et le plus puissant effet du blocus continental a été précisément de fonder un nouvel Empire, un Empire non prévu, et l’on dirait presque inconstitutionnel, si une constitution quelconque eût existé alors, — l’Empire d’Occident, l’Empire continental^ né du blocus.
D’autres résultats du blocus seront ceux qu’il suffit de rappeler : une sorte de coercition exercée sur toutes les puissances européennes, à commencer par la France, et une nécessité presque fatale de leur imposer à toutes un régime douanier militarisé se développant fatalement et automatiquement par l’annexion de l’Europe à l’Empire. Pas de milieu : il faut être dans le blocus ou hors du blocus, c’est-à-dire dans ou contre l’Empire. Une espèce de boulimie croissante de territoires nouveaux s’ensuivra et dominera jusqu’à la volonté du maître, tandis que sa clairvoyance l’avertit parfois : « mesures du moment », « gages », « moyens pour gêner l’Angleterre », disait-il à Caulaincourt. Mais, comment et où s’arrêter? La lutte est engagée; il faut vaincre. Napoléon écrira à Talleyrand, en avril 1808, alors que celui-ci se fait l’écho des plaintes du public au sujet des affaires d’Espagne, de Rome, etc. : « Il faut que mon système s’achève. Mon habitude n’est pas de rester en chemin ». Et il écrivait, à la même époque, à Louis, roi de Hollande :
Ce n’est point au jour la journée que doivent travailler les princes : mon frère, c’est sur l’avenir qu’il faut jeter les yeux. Quel est, aujourd’hui, l’état de l’Europe? L’Angleterre d’un côté : elle possède, par elle-même, xme domination à laquelle jusqu’à présent le monde entier a dû se soiunettre. De l’autre, r Empire français et les pxûssances continentales qui, avec toutes les forces de leur union, ne peuvent s’accommoder du genre de suprématie qu’exerce l’Angleterre. Ces puissances avaient aussi des colonies, im commerce maritime ; elles possèdent en étendue de côtes bien plus que l’Angleterre... Je n’ai contre l’Angleterre ni prévention passionnée ni haine invincible. Les Anglais ont suivi contre moi un système de répulsion ; j’ai adopté le système continental beaucoup moins, comme le supposent mes adversaires, par jalousie
d’ambition que pour amener le cabinet anglais à en finir à notre égard. Que l’Angleterre soit riche et prospère, peu m’importe, pourvu que la France et ses alliés le soient comme elle... Encore quelques années de patience et l’Angleterre voudra la paix autant que nous la voulons nous-mêmes.
Dans un autre passage de la même lettre^ Napoléon insiste sur l’avantage que le système protectionniste assure aux industries continentales. Et c’est là, assurément, le fort de cette machine énorme qui a pour point d’appui le continent tout entier. La création de l’industrie française, tel fut un des résultats les plus considérables
du système napoléonien. L’Europe apprit à se suffire à soi-même.
Chaptal qui, par sa technicité et la confiance qu’il inspirait à l’Empereur, a contribué, plus que personne, à cet heureux emploi des forces nationales, écrit :
On ne peut pas disconvenir que Napoléon n’ait rendu de grands services à l’industrie. C’est sous son règne qu’elle a atteint ce degré de prospérité où elle est aujourd’hui. C’est sous son règne qu’on s’est affranchi du tribut que nous avions payé jusque-là à l’étranger. C’est sous son règne qu’on a vu, pour la première fois, tous nos produits industriels rivahser sur tous les marchés de l’Europe, pour le prix et la quahté, avec ceux des nations les plus éclairées en ce genre... Alors les fabriques ont pu s’étabhr sans craindre la concurrence; elles ont été assurées du débit de leurs produits, quoique de qualité inférieure dans le principe. Peu à peu elles se sont perfectionnées et, enfin, elles sont arrivées, en très peu de temps, à faire aussi bien que les étrangers. Si Bonaparte eût écouté les plaintes du consommateur ou des préjugés publics, nos fabriques seraient encore dans l’état d’imperfection où il les a trouvées.
Sans avoir prévu les conséquences sociales de ce développement, ni surtout l’extension prochaine que l’emploi de la vapeur allait donner à l’industrie mécanique, Napoléon, par le blocus continental, resserra incontestablement le lien économique national. Il donna, par un protectionnisme non seulement intensif mais à caractère militaire, le caractère de service public au travail national, et ce sont là d’incontestables bienfaits ; mais il fallait pousser le système à bout et tenir jusqu’à la victoire. Et c’était là que quelque chose échappait peut-être au génie du conquérant.
Le système protectionniste, qui est celui de l’Empereur, le porte à donner un appui constant à l’agriculture. En cela, il est de la tradition de Sully et de Colbert. Mais, surtout, il se rencontre avec les physiocrates dans le soin qu’il apporte à