‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 18 sur 113 · CAULAINCOURT · texte numérisé non relu

CAULAINCOURT

(D’après une estampe du Musée de l’Armée).

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANGE-EUROPE

mettre, dans toute province nouvelle, rattachée plus ou moins directement à l’Empire, la terre entre les mains des paysans. C’est par là que son action révolutionnaire en Europe assure à la conquête française les sympathies les plus nombreuses et les plus durables . Partout il introduit le Code civil et fait la guerre aux latifundia. Mais, là où il se sépare franchement de la doctrine physiocrate, c’est dans le système de surveillance et de réglementation stricte qu’il apporte au commerce des blés. En ce point, il est, avant tout, chef militaire, — romain et corse. Son idéal, il l’a dit un jour, serait que le soldat pût, comme le légionnaire, emporter sur ses épaules sa petite provision de blé qu’il moudrait lui-même au bivouac.

La solidarité nationale, en matière de production et de répartition des céréales, est encore ime de ses préoccupations dominantes. Chaptal dit qu’on eût essayé en vain de lui faire admettre que les prairies artificielles, indispensables à la production de la viande, pussent utilement remplacer, en certaines contrées, les emblavements en blé. Ce qu’il craignait avant tout, c’était tme crise provenant de la rareté du pain. En revanche, il croyait pouvoir en maintenir administrativement le prix au plus bas, sans admettre que cette exigence fût de nature à décourager le paysan. Ses vues sont souvent fécondes : ainsi quand il conseille l’établissement de moulins selon le système hollandais, quand il encourage la culture de la garance, surtout celle de la betterave, quand il accorde des encouragements de toute sorte et même des prix à l’enseignement agricole.

Et que ne rêvait-il pas de faire quand il en aurait fini avec l’Angleterre?

Il me tarde bien, Caulaincourt, que la paix soit générale, pour me reposer et pour pouvoir faire le bon homme. Nous voyagerons tous les ans pendant quatre mois dans rintérieur. J’irai à petites journées avec mes chevaux. Je verrai Vintérievr des chaumières de cette belle France. Je veux visiter les départements auxquels il manque des communications, faire des canaux, des routes, donner des secours au commerce, des encouragements à l’industrie. Il y a énormément à faire en France, des départements où tout est à créer... On a beau faire, c’est moi qui ai créé V industrie en France. Encore quelques années de persévérance et quelques bivouacs, et Marseille, Bordeaux rattraperont bientôt les miUions qu’ils ont manqué de gagner.

« Son système, écrit Chaptal, joint à celui des réquisitions et de la conscription, aurait dû faire abhorrer l’Empereur du paysan. Mais, on se trompe : ses plus chauds partisans étaient là, parce qu’il les rassurait sur le retour des dîmes, des droits féodaux, de la restitution des biens aux émigrés et de l’oppression des seigneurs. »

Napoléon reste, économiquement, l’homme de la Révolution. Et c’est par là qu’il espère souder la France à sa dynastie et l’Europe à l’Empire, prolongeant ainsi jusqu’aux limites continentales l’histoire intérieure française.

L’ORGANISATION POUR LA GUERRE. PARIS. Cette idée grandiose qu’il se fai-

LES ROUTES ET LES VILLES g^it d’un Empire continental dirigé

et révolutionné par la France, Napoléon la roulait perpétuellement en soi-même. De cette conception colossale, le blocus continental n’était qu’une ébauche douanière, La conquête militaire s’ensuivant nécessairement, on atteindrait ainsi à une sorte d’unité du monde, d’imité à la française, l’unité organisée, mère de la victoire.

La pyramide devait avoir au sommet, comme un couronnement, une capitale luisant au loin, telle une escarboucle, Paris. Napoléon est le véritable créateur du Paris moderne, du Paris capitale. Paris, ville préférée, « ville chérie », comme il dit lui-même dans le sénatus-consulte qui annexe Rome. Car Rome, quoi qu’on ait dit, n’est qu’au second plan. Napoléon sait parfaitement que, sans Paris et sans la France, son entreprise ne serait que fumée. Quel Versailles ou quel Fontainebleau, séjour sylvestre des rois, est comparable à ce chef-lieu du monde? Sur une feuille qu’il couvre de notes et de chiffres, en septembre 1807, c’est-àdire au retour de Tilsit, Napoléon écrit ;

Pour les ducs, il faut trente maisons à Paris, qui s’élèvent avec le trône ; il faut leur doiuier 500 000 francs pour la maison et au moins 100 000 francs de rentes ; pour les comtes, soixante maisons avec 200 000 francs et 50 000 francs de rentes au moins ; pour les barons, il en faut quatre cents au moins ayant 5 000 francs de rentes.

Dans ce tumulte de mots jetés à la hâte, n*entend-on pas bourdonner la ruche des abeilles de la conquête, cet état-major discipliné et gorgé d’où partiront l’ordre et l’exemple ? Paris, qui avait déjà 550000 habitants, serait devenu la ville de marbre, l’Athènes et la Rome modernes, la Bagdad des Mille et une NuitSy toutes à la fois réalisées :

« Je veux voir de mon balcon le Louvre et les Tuileries révmis. » — Il faut une nouvelle saUe de l’Opéra, « une salle sans colonnes, favorable à la vue et à l’oreille, à peu près comme celle de Milan. » — « Le 14 octobre prochain, jour anniversaire des batailles d’Ulm et d’Iéna, on célébrera par une fête municipale l’arrivée des eaux du canal de l’Ourcq à Paris... » — « Le nouveau projet de l’Arc de triomphe de l’Étoile avec une seule porte de quarante-deux pieds et ouvertures latérales d’une même dimension et dont la dépense est estimée à 4 500 000 francs est approuvé, à l’exception des ornements proposés. » — « Le projet par aperçu du palais des Arts sur l’emplacement des chantiers du quai Bonaparte sera présenté de nouveau lorsqu’il aura été plus mûrement examiné. » — « Il sera présenté incessamment des projets pour l’achèvement des hôpitaux de la Charité, de Saint-Louis et de Saint-Antoine, afin que l’on puisse démolir sans délai la portion de l’Hôtel-Dieu prise pour la prolongation des quais. » — « Il faut laisser à la place de la Con :orde le nom qu’elle a ; la Concorde, voilà ce qu’il faut à la France invincible » (i I janvier 1807, à Charnpagny). — «Il faut faire du faubourg Saint-Antoine ime promenade à l’instar des Champs-Élysées ; il faut terminer la place du Châtelet, bâtir un Odéon, quatre arcs de triomphe sous les vocables Marengo, Austerhtz, Paix, Religion. »

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANGE-EUROPE

A propos des chants de l’Opéra et des chœurs assez sots qu’on lui soumet en son honneur, il écrit à Champagny : « En général, la meilleure manière de me louer est de faire des choses qui inspirent des sentiments héroïques à la nation, à la jeunesse, à l’armée. » Et il disait aussi : « Je veux ce qui convient et ce qui est bien, parce que mes vues sont supérieures ».

Paris est la capitale d’un empire incomparable; mais l’Empire doit être luimême un chef-d’œuvre d’unité et de circulation (i). Napoléon talonne les ponts et chaussées, un jour à propos des routes, un jour à propos des canaux qui sont, peutêtre, son plus constant souci. Le voici dans son rêve des communications :

Ouvrir une caisse de travaux publics où les fonds spéciaux des routes, de la navigation, etc., seraient versés directement. Avec cette institution, nous changerons la face du territoire. J’ai fait consister à cela la gloire de mon règne.

Et, son imagination s’exaltant, il ajoute :

Il faut préparer tout de manière qu’au commencement de la belle saison, la France présente le spectacle d’un pays sans mendiants et où toute la population est en mouvement pour embellir et rendre productif notre immense territoire.

Les fonctionnaires les plus zélés sont sur les dents par ses exigences en matière de travaux publics :

Pourquoi, écrit-il à Crétet, le 23 juin 1808, garder I 200 prisonniers à Troyes, où il n’y a pas d’ouvrage, tandis qu’on pourrait les employer bien plus utilement aux travaux des canaux de l’Escaut, Napoléon et de Bourgogne ? Les travaux des ponts et chaussées sont menés bien lentement. Quand j’ai accordé des fonds extraordinaires si considérables, j’ai eu en vue, non seulement de faire des travaux, mais aussi d’occuper les bras oisifs de l’Empire... Je vois avec peine qu’aucune des mesures que j’ai prescrites n’aura été exécutée. Je voulais dépenser trois millions cette année à chacun des trois canaux et l’on n’y aura pas dépensé 600 000 francs. J’ai accordé un mühon pour la route des Landes et l’on n’y travaille pas...

Sa vigilance s’étend sur ces départements extérieurs, où son empreinte restera gravée à jamais. Le 24 septembre 1808, il écrit, de Kaiserslautern, à Crétet :

Je ne suis pas plus content ici que dans les autres départements des ponts et chaussées. J’ai trouvé que, dans la Sarre et la Moselle, on avait travaillé pour avancer la route ; dans le département du Mont-

(i) Sur les plans d’ensemble de Napoléon, voir la lettre citée dans le t. Il de la Géographie, par Jean Brunhes, p. 148.

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