‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 19 sur 113 · OUVRARD · texte numérisé non relu

OUVRARD

(D’après un portrait anonyme. Cabinet des Estampes).

Tonnerre, on n’a rien fait. Ici, comme ailleurs, on a commencé la campagne au mois d’août, les beaux mois d’été ont été perdus en mutiles paperasseries. Cette route^ la plus importante de France, n’est point du tout avancée... Elle ne sera jamais finie si l’on marche comme cela.

D’un bond J le voilà en Italie. Au prince Eugène, le 30 juin 1808 :

Je reçois votre rapport sur les affaires du royaume d’Italie. Comment est-il possible qu’on n’ait encore rien fait au rana1 de Pavie? Cela ne fait pas honneur à l’administration itahenne. Ici je ne me couche pas sans m’être fait rendre compte de l’état et de la progression des travaux et l’on en fait d’immenses. Quoique tout soit organisé en France, rien ne va seul : que voulez-vous que ce soit en Itahe? Comment n’a-t-on rien fait au canal de Pô ? Le projet du canal de Pahnanova à la mer n’est pas encore fait. La digue de Mantoue n’a pas eu heu. Il n’a encore été rien fait au chemin de Strà à Mestre. On m’apprend qu’ü n’y a rien de fait au port de Venise, au port d’Ancône. Que diable fait-on donc en Italie?

Même obsession, même trépidation, qu’il s’agisse des ports, des ponts, des aqueducs, des quais et des nécessités et besoins infinis qui, à la suite du gâchis révolutionnaire, accablent les provinces et les villes. Evoquons avec lui cette face nouvelle qu’il rêve, en 1807, pour l’Europe française :

Treize müle quatre cents lieues de route à la charge du trésor pubhc ont été, sur divers points, entretenues, réparées ; les vingt-sept routes principales qui partent de la capitale, se dirigeant à toutes les frontières de l’Empire, ont été le théâtre principal de ces opérations. Les deux plus grands ouvrages exécutés depuis plusieurs siècles, les routes du Mont-Cenis et du Simplon, monuments de l’art dignes de ces monuments de la nature que l’art a vaincus, sont accomphs après six années. Parmi les routes d’un autre ordre, celle d’Espagne en Itahe par le mont Genèvre se poursuit, et l’embranchement qui doit l’étendre au département de l’Isère offrira à une portion de la France im passage plus facile et plus rapide au travers des Alpes. L’Apennin, à son tour, devient le siège de travaux actifs qui heront le Piémont à la Méditerranée et compléteront l’union de la Ligurie avec la France...

On sait qu’en 1802, il eût voulu construire un tunnel sous la Manche. Les routes, les franchissements de montagnes, les remuements de terrain, tout cela a un caractère impérial^ sur lequel il est inutile d’insister ; mais comment en nier, d’autre part, le caractère stratégique. Rien qu’à contempler ce réseau articulé jeté de Paris jusqu’aux rivages lointains, comment ne pas reconnaître le grand but de victoire et de domination : « terre contre mer » ?

Cependant, toutes les entreprises conçues par cette étonnante imagination ne furent pas accomplies en fait. Il commandait, mais pour mille raisons, dont la principale est le manque d’argent, l’exécution ne suivait que lentement. On s’était habitué, autour de lui, à ce décalage entre le vouloir et le pouvoir.

Le gouvernement du premier Empire, écrit M. Jeoffroy, voulant reprendre les travaux de canalisation dont la Révolution avait empêché l’exécution, crut également trouver les ressources nécessaires par un procédé différent. Afin de donner ime plus grande impulsion à la construction des voies nouvehes, il résolut de vendre un certain nombre de canaux appartenant à l’État : canal d’Orléans, canal du Lorng, canal de Saint-Quentin (loi du 23 décembre 1809), canal du Midi, dans l’intention d’employer les pro-

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT ; FRANGE-EUROPE

doits de l’opération à terminer le canal Napoléon (canal du Rhône au Rhin). Mais, en fait, ces produits furent également détournés de leur destination et servirent à payer les dépenses occasionnées par les guerres ; de 1802 à 1814, 200 kilomètres seulement de canaux furent exécutés.

Tout compte fait, en douze ans, il fut dépensé près d’ww milliard en travaux publics, routes, canaux, ports et quais. Mais, partout l’impulsion était donnée, les plans étaient étudiés et acceptés, les travaux amorcés ou suffisamment poussés ; et, non seulement la France, mais toute l’Europe napoléonienne devait profiter à jamais de l’impulsion et, si l’on peut dire, du coup de fouet donné, à cette époque décisive, par la volonté sans pareille du grand initiateur.

Echelonnées sur ces voies larges et indéfiniment prolongées, se rangent, comme les satellites de la capitale, les « quarante-deux bonnes villes » de l’Empire. Ce sont les emporia continentaux chargés de ramasser et de répandre les produits de l’activité des peuples ; ce sont les centres d’intelligence pour la grande mise en œuvre impériale, les lieux d’étapes des légions, d’où se propagent les idées révolutionnaires, les citadelles veillant sur les marches de l’Empire.

La sécurité des villes, l’alignement des rues, l’établissement des trottoirs datent de cette époque. Une sorte de rectitude classique de proportions élégantes, quoique un peu lourdes, un goût robuste et grave où le plein-cintre domine, tout im art d’ingénieur où l’autorité l’emporte sur la grâce, ont marqué la France urbaine à l’empreinte de l’âge napoléonien. N’étant pas encore entourées de leurs ceintures de faubourgs ouvriers, les villes n’avaient pas attiré à elles cette surcharge de populations laborieuses et misérables qui les engorgera dans le cours du siècle ; bien proportionnées, claires, respirant l’air de ces boulevards substitués aux vieilles murailles féodales, elles étaient, pour la plupart, toutes baignées de lumière, et leur belle histoire ornait d’une gloire antique la gloire neuve de l’Empire d’Occident.

Les trois premières cités étaient Paris, Rome, Amsterdam. Dans un état daté du 21 décembre 1808, on voit figurer la population des principales d’entre elles : Marseille, Bordeaux, Lyon, Rouen, Gênes, Turin, Florence et Nantes ont entre 96 000 et 77 000 habitants ; Bruxelles, Anvers, Gand, Lille et Liège entre 66 000 et 50 000 ; Livourne, Parme, Plaisance, Alexandrie, Aix-la-Chapelle et Genève entre 45 000 et 22 000. Dans la plupart de ces villes. Napoléon avait établi un noyau administratif, parfois même politique, relié étroitement au centre, transmettant les ordres et recueillant les moindres traces d’émotion ou de sensibilité locale.

Pour administrer à la fois l’ancienne France et la France complétée, les préfets étaient choisis en raison de leur docilité, certes, mais aussi en raison de leur activité et de leur autorité : beaucoup étaient d’anciens jacobins.

Quant aux villes de la France nouvelle, de la France d’influence, elles étaient restées pour la plupart des capitales ; elles avaient leurs rois comme Naples, Madrid, La Haye, Cassel ; leur vice-roi comme Milan ; elles avaient leurs ducs comme Parme, Plaisance, Florence ; de hauts commissaires spéciaux comme Gênes ; de hauts dignitaires comme Neuchâtel, Bénévent, Ponte-Corvo, Otrante, etc. Des liens de toute nature et de toute efficacité, puisqu’ils émanaient de la volonté souveraine, rattachaient ainsi chacun des nœuds du grand système au nœud central où la majesté de l’Imperator, surveillant tout, ordonnant tout, vibrait à tout.

Les obstacles a l’empire Cet immense organisme est militaire dans son DE RECRUTEMENT principe et dans sa forme. Sans doute, l’Empereur

a de multiples pensées de stabilisation et d’organisation « civiles » : c’est son but final. Mais il reporte tout cela à l’avenir sans trop penser aux obstacles ni à la brièveté de l’existence.

La seule düférence entre moi et les autres souverains, disait-il à Caulaincourt, c’est que les difficultés les arrêtent et qa^yaime à les surmonter quand il m’est démontré que le but est grand, noble, digne de moi et de la nation que je gouverne... On dit, et vous le premier, Caulaincourt, que. y abuse de la puissance. J’admets ce reproche, mais c’est dans Vintérêt général du continent, tandis que l’Angleterre abuse bien réellement de sa force, et cela pour son seul intérêt... Je créerai des institutions qui donneront de la force à mon système. On ne peut prévoir les sacrifices que je ferai, même avec plaisir, à un ordre de choses européen qui assurerait une longue tranquillité à tous les peuples, et à la France ainsi qu’à l’Allemagne une prospérité intérieure égale à celle de l’Angleterre.

Et ce monde unifié, apaisé, élevé jusqu’à « l’idéal de la civilisation », il le transmettra à son fils. Mais il ne s’agit nullement d’un nouvel « Empire romain ». Le génie de Napoléon n’est pas de ceux qui copient, il crée. En octobre 1809, l’Institut ayant proposé de donner à l’Empereur, au sujet des inscriptions à placer sur l’Arc de Triomphe, les titres d’Auguste et de Germanicus, il écrit :

« On ne voit rien, dans les souvenirs des empereurs romains, que l’on puisse envier. Un des plus grands soins de l’Institut et des hommes de lettres doit être de s’attacher à mettre une grande différence entre eux et les faits de notre histoire... Le titre de l’Empereur est celui déEmpereur des Français. » Il ne veut donc aucunement ni le titre d’Auguste, ni celui de Germanicus, ni même celui de César.

Le nom de Charlemagne lui sourit davantage, mais avant tout, il est soi, sans modèle et sans précédent. Le monde s’étant transformé par une révolution générale, l’Empereur achèvera cette transformation. Il entrevoit im monde meilleur créé par lui, ordonné par lui, un monde plus rationnel, plus voisin de l’Idéal. Mais, grand chef de guerre, c’est comme tel qu’il entend remplir sa destinée.

Avant tout, donc, la victoire et les moyens de vaincre ; il écrit à Fouché, à la

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT ; FRANCE-EUROPE

veille d’Eylau : « Je vois avec plaisir le mouvement que vous vous donnez pour diriger les esprits dans le sens de la conscription. Tenez la main à cela et répétez aux préfets que c’est par là que je jugerai de la bonté de leur administration. » L’Empereur, convaincu que le recrutement limité à la France ne suffit plus, pour avoir des hommes, soumet à la toise, non seulement la France entière, mais cette Eu-

VOYAGE DE NAPOLÉON EN NORMANDIE (Composition de G. Hanotaux).

rope qui, pourtant, ne lui appartient pas encore. Il fait proposer au roi d’Espagne de fournir à la France 4 000 cavaliers et 10 000 fantassins avec vingt-cinq canons pour former un corps d’observation au Hanovre contre les Anglais. « Le roi d’Espagne 71^ aura que la solde à payer. » Qu’il s’agisse de l’Espagne ou de la Hollande, qu’il s’agisse des autres peuples entraînés dans le tourbillon, tous devront se soumettre à des exigences croissantes. Napoléon s’explique avec une concision frappante : « Vous ferez connaître à mon ministre à Naples que je n’ai accordé au roi

le royaume de Naples qu’à trois conditions : l’inviolabilité de la constitution, la garantie de la dette publique et V entretien de mon armée, et qu’il faut que ces trois conditions soient strictement remplies. »

Or, si Napoléon veut des hommes, les peuples épuisés n’en veulent pas donner. L’Empereur y a mis des formes, d’abord. Il s’est plu à chercher, pour satisfaire les peuples, des adoucissements constitutionnels. Il leur laissait, en somme, une certaine forme ou ombre d’indépendance. Mais, s’ils refusent ce qu’on attend d’eux, Vaide et Vost, comme on disait au moyen âge, c’est-à-dire la contribution et la conscription, que lui reste-t-il à faire, sinon les rattacher à l’Empire ? Son système, à partir du décret de blocus continental, le pousse infailliblement vers la politique des larges annexions. Il a essayé du système des apanages. Il a couvert l’Europe de la dynastie des Napoléonides, pour la tenir dans la main... Mais, si cela ne suffit pas, si les peuples inconscients, ignorants ou épuisés, se rebellent contre sa volonté, que peut-il, sinon les soumettre, fût-ce par la force, et fallût-il de protecteur devenir conquérant.

La FRANCE- C’est ici que se présente la troisième phase de l’histoire inté-

EUROPE rieure sous Napoléon : d’abord consulaire, ensuite impériale dans le cadre français, la voici qui devient impériale dans le cadre européen : la France- Europe, selon le mot de Mme de Staël.

Napoléon n’était pas inhumain, on l’a vu après Eylau. S’il persévérait implacablement dans ces vastes projets, fût-ce au prix d’un nouvel effort militaire, c’est qu’il était convaincu qu’en échange de ce qu’il lui demandait, il apportait au monde quelque chose qui paierait tous les sacrifices, à savoir l’anéantissement définitif d’im passé inique et l’avènement de cet « idéal de justice » qu’un siècle de raison avait annoncé. Napoléon a été l’agent d’une idée ; l’idée qui, par lui, est devenue action, puis création, enfin, lointaine et posthume survivance. C’est cela, ou cette étonnante aventure n’a pas de sens.

Les forces qui travaillent pour Napoléon, multipliées par son génie, étant l’expansion révolutionnaire et la volonté d’ordre, les forces contraires sont, d’abord, la charge des sacrifices matériels et moraux imposés aux peuples, la résistance qui s’oppose naturellement à toute nouveauté, à toute expansion d’im pays dans l’autre et, pourquoi ne pas le dire, la fâcheuse impression que produit, au dehors, cette France si vive, si spontanée, si confiante, tendant les bras à tous ces peuples lourds et compassés, toujours de plomb. Les Hollandais disaient de Napoléon : « Il devine tout, il sait tout. O est le diable! » Napoléon, à l’essor du génie, blesse, plus que personne, ce monde qu’il séduit, qu’il élève, qu’il exalte jusqu’au

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE

sublime. Voyez l’histoire de ses frères et parents, les Napoléonides. Ces hommes — les fils de sa fortune — ont à peine en main le sceptre, qu’ils se retournent vers les peuples qu’on leur a distribués, se saisissent de leurs causes et crient en leur nom : « Délivrez-nous, Seigneur ! » A quoi Napoléon répond par son grand cri déchirant, toujours le même : « Vous n’êtes donc pas des Français ! » Malgré tout, il semble qu’à une heure donnée.

Napoléon, conquérant par et pour la Révolution, ait été l’homme de l’Europe. C’est à l’heure où la Grande Armée, comptant plus d ’ Européens ( 1 8o ooo hommes) que de Français (155 000), marchait d’un seul pas et d’im seul bloc, au Niemen, décidée à refouler en Asie l’anticivilisation et l’antirévolution, la Russie.

Mais, d’autres éléments entraient en jeu :

d’abord le temps, et ensuite l’Intrigue. L’Empereur avait-il une pleine conscience du temps qu’il lui faudrait pour accomplir sa tâche ? Sa nature était de ne guère penser au lendemain. Il disait parfois : « Il faudra que mon fils soit comme moi, im capitaine : car deux ou trois règnes suffiront à peine pour achever ce que j’ai entrepris ». Par un retour sur soimême, il disait aussi : « Que je vive trente ans encore ! » La vérité est qu’il s’accordait, pour sa tâche, un délai indéfini. Et il savait que le cancer paternel rongeait son flanc ! Tout à son œuvre, le calculateur se refusait à ce calcul-là, pensant toujours et de bonne foi (sa foi en lui-même), que le nouvel effort qu’il demanderait serait le dernier. Telle paraît être la raison de son obstination constante à refuser de traiter,

BAPTÊME DU ROI DE ROME (D’après Isabey. Fragment).

HISTOIRE POLITIQUE, T. III

même à Francfort, même à Châtillon. Enfin, il y avait auprès de lui des hommes dont les combinaisons n’étaient, tout au contraire, qu’une perpétuelle supputation du temps. Ceux-là étaient assurés que l’usure des années aurait raison de lui et que le tout était de lui survivre. C’étaient les hommes de l’Intrigue. Ces révolutionnaires retournés, maintenant aux gages des princes, eurent l’art d’unir princes et peuples dans un même faisceau contraire à Napoléon, à la France, à « l’idéal de civilisation ». L’Empereur les avait devinés, mais, n’osant rompre avec leur dangereuse troupe, il rusait avec eux. A quoi travaille-t-il, en somme? A la stabihté. Que veut-il réaliser? Une organisation. Quel serait son triomphe? une nouvelle légitimité. Mais, tout cela, n’est-ce pas im retour vers la vieille Europe ? L’Intrigue saisit très bien cette suite nécessaire des positions prises et, logiquement, elle capte sa destinée pour en faire son propre instrument. C’est elle qui le poussera au mariage autrichien, — legs de Choiseul. C’est elle qui le jettera en Espagne, par quoi il devait périr. C’est elle qui mènera ses négociations de façon à l’acculer à la rupture, tout en flattant son rêve de victoire absolue.

En i8io, c’est-à-dire au plein de son développement, la France impériale comptera 130 départements. Achevée, elle comprendra l’ancienne France poussée jusqu’à ses limites naturelles et, en plus, comme accroissements immédiats ou prochains, Genève, le Valais, la Belgique, les Pays-Bas, une partie de la Westphalie, tout le httoral de la mer du Nord, y compris l’Oldenbourg, les villes hanséatiques jusqu’à la Hmite qui les sépare du duché de Mecklembourg ; vers l’Italie, le Piémont, Gênes, la Toscane, l’île d’Elbe et Ombrone, Parme, les Etats pontificaux ; et, au delà du royaume d’Italie, les provinces Ill5Tiennes et les îles Ioniennes. Le royaume d’Italie formait une sorte de co-État, uni à la couronne par la couronne de fer ; il englobait l’Italie du Nord depuis le Piémont jusqu’à Ancône.

Par une gradation d’autorité qui tenait compte, d’abord, des nécessités militaires et, en seconde ligne, de certaines convenances historiques, économiques et ethniques, venaient ensuite les Etats feudataires placés aux mains de membres de la famille impériale, les Napoléonides : grand-duché de Berg, royaume de Naples, royaume d’Espagne, royaume de Westphalie. Puis, à un degré d’union moindre encore et subordonnée par une sorte de « protectorat » à l’Empire : la Confédération du Rhin, comprenant le grand-duché de Bade, le royaume de Wurtemberg, le royaume de Bavière, le royaume de Saxe, le grand-duché de Mecklembourg ; puis, à peu près dans les mêmes conditions, le grand-duché de Varsovie et la Suisse. Une mention est nécessaire, enfin, pour les pays alliés comme le Danemark, qui avaient contracté des engagements précis, en particulier sur la livraison de

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE

certains contingents, sur l’application du blocus continental, etc., tout en gardant leur indépendance constitutionnelle.

La Russie avait été une alliée très chère de Napoléon. Maintenant, elle dessoudait graduellement l’alliance et substituait à celle-ci, en vue de la rupture prévue, l’alliance de l’Autriche et celle de la Prusse avec, en perspective, celle de l’Angleterre. L’attitude de la Suède était incertaine : un Français, Bemadotte, était prince royal. C’était à grouper en un seul faisceau ces forces hésitantes ainsi que celles des puissances orientales voisines de la Russie, la Turquie, la Perse, que travaillait la diplomatie impériale, à cette date de i8io qui marque l’apogée du système.

Quelques chiffres donneront ime idée approximative de la situation relative de l’Empire napoléonien en Europe, à la veille de l’expédition en Russie.

D’après l’almanach impérial, l’Europe comptait, à cette époque, une population de 167 millions d’habitants. La France venait au premier rang avec 44 millions d’âmes. Si on groupe les Etats subordonnés unis, ou alliés, on voit que Napoléon, lorsqu’il passait le Niémen, en juin 1812, entraînait avec lui, dans les contingents de la Grande Armée, les forces viriles de 112 millions d’habitants. La Russie et la Grande-Bretagne, qui restaient les seules grandes puissances européennes en guerre contre lui, ne représentaient qu’un bloc de 48 millions d’habitants : 36+12. La Suède en comptait 2 millions, le Portugal 2 millions. Groupés autour de la France, le royaume d’Italie comptait 6 millions et demi d’habitants, Naples 6 millions, la Suisse 2 millions, l’Espagne 10 millions, la Westphalie 2 millions, Berg et Clèves i mülion, la Saxe et le duché de Varsovie, 5 millions et demi, les vingt-sept autres Etats de la Confédération du Rhin 8 millions et demi, le Danemark 2 millions et demi, soit 88 millions environ placés sous la domination ou l’influence pohtique directe de l’Empereur. Si, négligeant la Turquie, on ajoute à ces chiffres

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