‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 20 sur 113 · BERNADOTTE · texte numérisé non relu

BERNADOTTE

(D’après le portrait du Musée de Versailles).

la population des Etats alliés rangés à cette époque aux côtés de la France, l’Autriche 19 millions et la Prusse 5 millions, on arrive à cette masse de 112 millions d’habitants, soit plus des deux tiers de la population de l’Europe. C’était donc bien, selon le mot de Mme de Staël, la « France-Europe ».

L'ORGANISATION NAPOLÉONIENNE Napoléon n’était pas l’inventeur de la EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE politique d’expansion et de conquête. S’opposant au système de Dumouriez, qui avait voulu ménager l’indépendance des

peuples tout en les « révolutionnant », la Convention avait annexé définitivement la Belgique (i). Avec ses neuf départements. Lys, Escaut, Jemmapes. Forêts, Sambre-et-Meuse, Ourthe, Dyle, Deux-Nèthes, Meuse-Inférieure, la Belgique suivit, dès lors, le sort de la France. La plus grave de toutes les difficultés pour les préfets français en Belgique fut l’établissement rigide d’une politique prohibitionniste et anti-mercantile sur les provinces qui, jusque-là, dépendaient économiquement de l’Angleterre.

La conscription napoléonienne n’était pas populaire. Les prêtres ne se pliaient qu’avec regret et restriction mentale au serment imposé par le Concordat. Dans l’ensemble, l’assimilation ne progressait que lentement. Cependant, des mesures de la plus haute portée politique, par exemple le développement vraiment impérial du port d’Anvers, l’amélioration du réseau routier et des canaux, la consolidation de la sécurité publique, l’ordre enfin, même appliqué dans sa vigueur militaire, n’en donnaient pas moins aux Belges le sentiment glorieux d’appartenir à une grande nation. Les observateurs intelligents et attentifs que furent la plupart des préfets de Napoléon, les Doulcet de Pontécoulant, les Voyer d’Argenson, les Lopès, les d’Houdetot, ou encore les missi dominici, les Miot, les Réal, constatent le calme général jusqu’en 1810; mais ils signalent un remous d’indépendance et de mauvaise volonté après Baylen et Essling. La conscience

DOULCET DE PONTÉCOULANT (D’après un portrait du Cabinet des Estampes).

(i) Voir les premières pages de l’étude du général Mangin, au début du t. II de VHistoire militaire.

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT ; FRANGE-EUROPE

catholique, douloureusement affectée par les dissentiments de Napoléon avec la papauté, engage, derrière l’abbé Stevens, une lutte qui entraîne peu à peu l’épiscopat lui-même; les mesures violentes, l’exil et l’incarcération des prélats et des prêtres poussent Napoléon dans une impasse. Quand la débâcle de 1812 survient, le prestige tombe ; aussitôt l’opposition grandit, se déclare ; une sorte de conspiration de lassitude et d’effroi provoque le désarroi, puis la « panique des fonctionnaires ».

Tandis que la Convention avait écarté l’idée d’une république belge, elle avait accepté celle d’une république batave. Bien du passé mort et pourri alourdissait cette société un peu encroûtée dans sa vieille gloire. La république batave dut se plier, bon gré mal gré, aux nécessités des circonstances. L’Empereur prit le parti de faire, de la Hollande, un royaume pour son frère Louis, à qui il dit solennellement : « Que la Hollande vous doive des rois qui protègent ses libertés, ses lois, sa religion ; mais ne cessez jamais d’être Français. » La Hollande ne comprit pas comment son roi pouvait « rester français » et, à peine installé, Louis écrivait à l’Empereur : « Du moment où j’ai mis le pied sur le sol du royaume, je suis devenu Hollandais. » Napoléon ne voyait en lui qu’un lieutenant qui lui assurerait des ressources, des contributions, des soldats et des navires indispensables pour la guerre contre l’Angleterre. Or, la résistance des Hollandais était inébranlable et Louis avait dû s’associer à cette opposition. Dans l’affaire du blocus continental, tout un peuple marchand s’était obstiné à prendre le contre-pied du grand dessein napoléonien. Au fond, la HoUande n’avait qu’une politique : la neutralité. Napoléon bondissait rien qu’à deviner cette pensée... Louis abdique.

Que fait l’Empereur? Il réunit la Hollande à l’Empire; et, il prend immédiatement les mesures sur lesquelles portait le fond de la relie : il met la main sur les finances par le tiercement des rentes et il ordonne l’établissement de la conscription. Entre les mains de Lebrun, lieutenant-général de l’Empereur, qui, à partir de 1810, géra avec sagesse et prudence les ressources du pays, la

LOUIS BONAPARTE en costume de colonel de dragons (D’après Girodet).

Hollande s’apaisa, mais l’esprit de résistance restait dans les cœurs. Une commission des finances composée de trois hommes de premier plan, Gaudin, MoUien,

Montalivet, ne laisse, de l’avis de l’un d’entre eux, « rien de hollandais en Hollande ». Lors du fameux voyage de Napoléon en i8ii, l’Empereur surprit tout le monde par son acharnement au travail, sa clarté rayonnante et son esprit de décision. L’effet de sa présence fut, comme partout, prodigieux. Napoléon obtint, à la fin, de la HoUande un concours maritime qui dépassa ses propres espérances. La nation sert ; mais veut-elle servir? La réponse, toujours douteuse, devint négative quand sonna l’heure de la défaite et que la chaîne se relâcha.

COMTE DE MONTALIVET (Bibliothèque Nationale).

Les esprits éclairés, écrit le duc de la Force, appréciaient les avantages des codes de la législation française ; ils avaient compris la réduction de la rente, mesure radicale depuis longtemps prévue... En tout üs admiraient une administration incomparable, d’une activité prodigieuse. La formule nouvelle : « Dans les vingt-quatre heures », affolait les anciens titulaires des sinécures, maires indolents qui lisaient avec efl&roi : « L’exécution ponctuelle de cet ordre est sous votre responsabilité persormelle. » Les préfets connaissaient la redoutable phrase : « On n’a rien fait tant qu’il reste quelque chose à faire. »

Mais la masse goûtait peu les institutions françaises : elle préférait, écrit Naber, l’historien hollandais, « les abus hollandais à l’ordre et à la régularité actuels ». Tout compte fait, une transformation s’accomplissait là comme partout dans l’Empire. Une nouvelle Hollande, assurée d’un bien-être général par les grands travaux entrepris, guérie de bien des maux, allait renaître.

Les diplomates de 1815 firent, comme on sait, de la Hollande-Belgique, l’instrument, dans le Nord-Est, d’ime nouvelle politique des barrières, qui fut la source de dangereuses discordes européennes. Mais, plus tard, les souvenirs glorieux remontèrent. Ici, comme en Belgique, dans la mémoire d’un peuple équitable : « Si quelqu’un eut pu nous gagner à l’amour de la France, écrivit plus tard l’historien national Naber, c’était Lebrun. »

’l’ 'ALLEMAGNE ET LE SYS- Napoléon considéra toujours la question alle- TÈME FRANÇAIS mande au point de vue de la balance des forces. Son esprit réaliste, cette « lumière latine » qui rayonnait de lui, avait peine à percer

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT ; FRANCE-EUROPE

les puissances confuses et contradictoires qui enveloppent, comme des brumes, cette race médiane où toutes les dérivations européennes se rencontrent et se perdent comme des fleuves dans la mer. Ce n’est pas qu’il se perde lui-même dans cet océan d’hommes ou de forces. Tout au contraire, il le rassemble, le concentre, lui donne une sorte de solidité. Le premier, il l’amalgame et il en fait un bloc. Service que l’Allemagne n’oubliera jamais. Mais ce n’est plus la vieille Allemagne, l’Allemagne avec laquelle,* séculairement, a travaillé la France. En lui assurant des formes plus affermies, des arêtes plus vives, en la déterminant comme puissance moulée et disciplinée, il la pousse, par une première centralisation administrative et politique, vers cette unité qu’elle cherchera à copier de la France et à laquelle elle se résoudra au risque de faire claquer l’Europe.

Napoléon ne voyait en Allemagne que les princes, non les peuples. Peut-être agissait-il en cela par les conseils de Talleyrand qui, le premier, lui avait appris le dehors. Peu s’en fallut, pourtant, qu’en 1812, le grand fait européen ne s’accomplît et que la Révolution ne se trouvât installée par lui, en Allemagne, dans le sens où il l’entendait, c’est-à-dire dans le sens de l’ordre et conformément à 1’ « idéal de civilisation ». L’Empereur écrivait : « Vous connaissez mes principes par rapport à l’Allemagne. Je n’attache aucune importance à la Confédération comme confédération; mais j’en attache à chaque prince isolément et je veux que tous jouissent de leur indépendance. » Cette parole explique comment la politique des « princes » resta la politique de Napoléon. Peut-être son instinct appréhendait-il que l’unité germanique révolutionnaire ne s’insurgeât contre lui. Mais une politique qui ménageait trop les princes, grands et petits, ne pouvait aller au cœur des peuples. Ainsi s’établit, des princes aux peuples, un malentendu qui finit par se fondre dans un retournement commim contre Napoléon.

Cependant l’Empereur comprit, dès le début, que le peuple allemand avait, comme les autres, soif de la terre. Il écrit, en février 1805 : « Il convient de prendre toutes les mesures pour pousser les ventes des biens nationaux aussi rapidement qu’il sera possible. L’agriculture prospérera dans les quatre départements du Rhin dès qu’ils seront aux mains des véritables cultivateurs. » C’est à cette politique que l’Empire doit les premières sympathies et l’autorité facile que l’implacable Mme de Staël, elle-même, lui reconnaît. Le duché de Berg, qu’administra Beugnot, fut l’un des joyaux de la domination impériale. Tout ce qui tenait au servage et à la féodalité y fut aboli ; le code civil fut introduit ainsi qu’une organisation judiciaire analogue à celle qui existait en France. En matière de finances, les sept divisions principales françaises furent établies, douanes, enregistrement et timbre.

postes, eaux et forêts, mines, contributions directes et indirectes. Les ministères et le Conseil d’État furent également établis à la française. Le franc fut introduit comme expression monétaire dans la comptabilité publique, et le commerce se trouva facilité par une stabilisation générale ramenée au même type. Ces réformes furent acceptées sans plainte.

Le principe d’unité, si décisif dans l’évolution de l’histoire allemande, l’Empereur l’avait introduit en créant la Confédération du Rhin, dont l’acte de fondation avait été signé à Paris le 12 juillet 1806; il groupait l’influence française sous les rois de Bavière et de Wurtemberg (dont les filles épousèrent Eugène de Beauhamais et Jérôme Bonaparte), l’électeur archichancelier, l’électeur de Bade, le landgrave de Hesse-Darmstadt, le duc de Berg, les princes de Nassau et de Hohenzollem qui reconnaissaient Napoléon comme leur « protecteur ».

En 1807, la Saxe et le grand-duché de Varsovie occupent une situation analogue et, bientôt, le royaume de Westphalie va devenir le t5q)e particuhèrement choyé de l’expansion impériale en terre germanique. Il suffit d’insister sur ce point que Napoléon distingue avec soin entre les différentes souverametés de la Confédération. On sent qu’il préférerait laisser une sorte de rivalité et concurrence subsister entre les princes, mais avec le dessein de s’attacher les peuples par les mesures sociales et révolutionnaires visant la grande propriété et qui doivent aboutir, partout, par l’application des règles du Code civü. La Bavière, aUiée de l’Empire napoléonien, avait comme souverain un ancien colonel français dont le premier ministre, Montgelas, était Français d’origine et d’éducation. Le serv’^age fut tout de suite aboli. Mais la constitution, publiée en 1808, ne fut pas mise en vigueur, pas plus que n’eut le temps d’être réalisée la promesse d’introduire le code Napoléon. Le grand-duché de Bade introduisit le code Napoléon « comme le plus éminent produit de la science législative », mais avec des modifications ; en fait, on laissa à peu près intact l’édifice du passé.

Dans le duché de Hesse-Darmstadt, le prince étant tout dévoué à la France et aux idées françaises, on fit quelques pas de plus. Dans le grand-duché de Francfort, Dalberg se plia à toutes les volontés de l’Empereur. Son grand-duché fut organisé « à la française » : code civil, égahté de tous devant la loi, hbre exercice des cultes, abolition du servage, système français des poids et mesures et des contributions, etc.

Le roi de Wurtemberg fut révolutionnaire à sa manière, par la promulgation de lois propres au royaume et qui eurent pour effet voulu et réfléchi l’égahté du citoyen devant la loi, l’abolition des fiefs et des prérogatives nobiliaires, la suppression des privilèges en matière d’impôts et de service müitaire, la hberté

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE

RÉCEPTION DE NAPOLÉON 1“ PAR L’ÉLECTEUR DE BADE (D’après iin bas-relief de la colonne Vendôme).

personnelle, la propriété affranchie, l’abolition du servage. La Saxe^ jusqu’à Leipzig, fut une fidèle alliée de Napoléon. Cependant, le code civil n’y fut jamais introduit. Napoléon ordonna seulement qu’on mît la main sur les ressources du pays et, en particulier, sur les moyens de guerre. Quatre intendants français furent chargés de l’administration civile et financière. L’Empereur favorisa l’industrie saxonne, si éminemment continentale.

La Westphalie fut le champ d’expériences confié par Napoléon à son frère préféré, Jérôme, pour y démontrer, par l’autorité du fait, la supériorité de son « idéal de civilisation » :

Il faut, lui écrit Napoléon, en dévoilant son système, que vos peuples jouissent d’une liberté, d’une égalité, d’un bien-être inconnus aux peuples de la Germanie. Cette manière de gouverner sera une barrière puissante qui vous séparera de la Prusse plus que l’Elbe, plus que les places fortes, plus que la protection de la France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire prussien quand il aura goûté les bienfaits d’vme administration sage et libérale? Les peuples d’Allemagne, ceux de France, d’Italie et d’Espagne désirent l’égalité et veulent les idées libérales. Voüà bien des années que je mène les affaires d’Europe, j’ai eu lieu de me convaincre que le bourdonnement des privilèges était contraire à l’opinion générale. Soyez roi constitutionnel !

Le système est donc le suivant : monarchie héréditaire; abolition du servage, assemblée représentative, égalité devant la loi, libre exercice des cultes, abohtion de tous les privilèges et de la féodalité, la noblesse réduite aux honneurs, système

judiciaire français, préfets et sous-préfets; introduction du code civil, publicité des procédures; si la conscription est établie, la schlague est abolie. Napoléon avait dicté à Jérôme cette proclamation d’une splendeur pleine de futur : « O est pour les peuples que Napoléon a Westphaliens, tels furent les résultats des trois

journées de Marengo, Austerlitz, léna, telle est aujourd’hui la conséquence du mémorable traité de Tilsit. Ce jour-là, vous avez obtenu le premier des biens, une patrie. » Le sang n’eût dû faire qu’un tour dans cette jeime Westphalie, matrice régénérée de l’antique Germanie, berceau de la Réforme, quand elle entendait ce langage. Qui donc avait jamais parlé ainsi peuple au peuple?

Mais une force était restée latente en Allemagne, la force prussienne, faite de ténacité, de patience et d’esprit pratique, servie par une étonnante faculté d’adaptation. La Prusse lutta toujours contre Napoléon et la France et sut retourner contre eux leurs propres principes. Elle se fit « révolutionnaire » pour échapper à la Révolution.

« Une cause a contribué à porter la France à ce degré de puissance, écrivait Gneisenau en 1807 ; la Révolution a mis en œuvre la force nationale tout entière du peuple français... Il en doit être de même des autres Européens. S’ils s’approprient les résultats de la Révolution, ils auront le double avantage d’opposer leur force nationale dans toute sa puissance aux forces étrangères et d’éviter les périls d’une révolution intérieure qui les menace encore... »

« Napoléon est tombé, écrivait Caroline von Humbolt en janvier 1815, mais ses idées et ses principes ont encore de nombreux adeptes. Dieu merci, les peuples valent mieux que la plupart des gouvernements, et le soleil de l’Allemagne vient de se lever... L’Allemagne marchera avec le temps vers son unification... Tous les regards sont tournés vers la Prusse... »

Cette vue anticipée sur les suites prochaines de la Révolution en Allemagne découvre l’histoire cachée de cette époque, celle qui ne s’inscrit pas dans les annales officielles. A cet effondrement du passé, tous consentent, y compris ces Stein, ces Hardenberg, ces Schamhorst, tout gonflés de haine pour les hommes de la Révolution et pour la Révolution elle-même ; Altenstein écrit au roi : « Napoléon a conservé l’idée fondamentale de la Révolution française, la destruction de tout ce qui est vieux et de tout ce qui dort, pour éveiller et développer sans cesse de nouvelles forces qu’il applique sous une forme inédite à toute l’Europe, ou plutôt au monde entier. » La reine Louise elle-même s’écrie : « Il est l’outil du Tout-Puissant, pour mettre fin à l’ordre des choses du passé. » Aussi les réformes qui s’accomplissent en Prusse prennent-elles de plus en plus, malgré des résistances conservatrices, un caractère français et napoléonien : abofition du régime féodal, de la propriété de mainmorte, émancipation des serfs en 1807, droit de propriété reconnu aux paysans en 1810, égaUté devant la loi, centralisation, système de représentation, suffrage.

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE

Il n’y a de comparable en histoire que la soudaine acceptation des lois et des mœurs de la Rome victorieuse par la Gaule, l’Espagne et les autres peuples européens. Une vie nouvelle était infusée au corps social. Napoléon était battu par scs propres armes. Institutions politiques nouvelles, financières, administratives, agraires, toutes s’inspirent de l’esprit nouveau, de l’esprit français. Par la propagande napoléonienne, suite de la propagande révolutionnaire, le mot d’André Chénier se réalisait : « La France avait fait une expérience pour le reste de l’humanité. »

L’Allemagne, en 1812, était en apparence soumise. Or, en fait, elle n’était pas conquise. De toutes les raisons qui ont contribué au « grand refus », la plus décisive, c’est la plus profonde et la plus cachée : la poésie s’était retournée.

Religion, prière, amour du prince, de la patrie, de la vertu, écrivait Gneisenau à son roi en 1811, ne sont autre chose que de la poésie ; il n’y a pas d’élévation du cœur sans dispositions poétiques. La sûreté des trônes est fondée sur la poésie. Combien d’entre nous qui regardent avec douleur chanceler le trône pourraient trouver xme situation heureuse dans une retraite silencieuse, combien pourraient même attendre une situation brillante, si, au lieu de sentir, ils voulaient calculer ? Mais les liens de la naissance, de l’affection, de la reconnaissance, nous attachent à notre ancien monarque ; avec lui nous voulons vivre et mourir.

La fidéhté au « vieux roi », la fidélité aux aïeux, telle était l’émotion inverse qui, remuée par l’action du Tugendbund et la parole de Fitche, expulsait l’influence française de l’âme allemande. Cette âme. Napoléon ne l’avait jamais pleinement saisie, pleinement comprise. Esprit de lumière, fils du calcul et de la raison, il n’avait jamais pénétré certains coins abscurs. La doctrine du progrès indéfini, d’une humanité se déifiant elle-même avec l’affirmation exclusive d’une « morale terrestre » appuyée sur le « sérieux du Nord », voilà ce qui s’agitait dans les brumes du mysticisme, du maçonnisme et du philosophisme allemands. De cette tendance, l’Etat laïque était l’organe essentiel. L’action de la Révolution et de la conquête napoléonienne cristallisa ces vagues aspirations. Mais cet empire français, bâti par un Corse, n’était pas ce qui pouvait répondre à la conception de l’État issue du protestantisme et rafraîchie par la philosophie nouvelle. Un empire latin était, par essence, antigermain. Quand l’Empereur rencontra, à Weimar, les grands Allemands, Gœthe et Wieland, eut-il l’intuition de ces pensées secrètes qui reposaient au fond des cœurs? Et savait-il qu’à Berlin, le disciple immédiat du maître de la « Raison pratique », Fichte, prononçait, au même moment, ces fameux discours qui, inaugurant l’Université de Berlin, évoquaient le vieux génie allemand et accablaient de traits acérés la conception romaine et napoléonienne de l’Empire? C’était, pourtant, à cette Allemagne, et non à l’Allemagne des princes, que, dès lors. Napoléon avait affaire.

Cependantj l’occupation française, les charges imposées, le cauchemar de l’oppression, la gloire de la France, tout pèse, irrite, écrase. Une propagande fortement organisée, où se confondent les thèses et les subsides de l’Angleterre, de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse, se glisse partout, échappe à la surveillance impériale. Les villes hanséatiques sont une porte ouverte sur le Nord et sur la mer. En 1808, on saisit la correspondance de Stein : il y déclare nécessaire de « nourrir l’exaspération ». En 1809, l’appel de l’archiduc Charles « à tous les Allemands » produit une sensation profonde. A la fin de 1811, Rapp écrit à Davout que « l’exaspération est générale »; à quoi Napoléon répond qu’il n’y a rien à redouter « d’un peuple si sage, si raisonnable, si froid, si tolérant » et que, « s’il y avait un mouvement en Allemagne, il finirait par txitpour nous et contre ces petits princes ».

Les causes de cette désaffection lente ne sont pas seulement d’ordre sentimental et patriotique; elles sont aussi réelles, matérielles : conscription, réquisitions, contributions de guerre, impôts réguliers, charges exceptionnelles et arbitraires, entretien et passage des troupes, aménagement des camps et des forteresses, de tout l’Allemagne se plaint. Le peuple allemand, de même que les marchands hollandais, ne veut rien savoir de ces vastes projets, agités dans le puissant cerveau du grand homme, dussent-ils lui profiter un jour. On avait accepté les principes de la Révolution avec enthousiasme : mais, selon un mot venu d’Italie et colporté d’un bout à l’autre de l’Empire, « on ne savait pas que les principes de 89 eussent besoin de tant de chaussures et de capotes ». De là la nécessité où se trouvait Napoléon de vaincre toujours ; de là le blocus de plus en plus serré appliqué aux marchandises anglaises et les charges croissantes s’abattant sur les peuples ; de là, enfin, cette perpétuelle chute dans l’annexion qui entraînait l’Empereur, alors même que son propre jugement se fût porté souvent vers une certaine modération.

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANGE-EUROPE

Malgré tout. Napoléon était en droit de penser, jusqu’à la veille de la campagne de Russie, que son immense programme se réalisait. Il avait entraîné les contingents de toute l’Europe, et notamment ceux de l’Allemagne (150000 hommes), dans cette nouvelle Grande Armée qu’il portait sur le Niémen. Selon le plan de « l’Empire de recrutement », il avait soulagé la France en chargeant l’Europe. Le sang versé en commim, on le sait, ne devait pas sécher tout de suite. L’Allemagne n’a pas oubhé et ne peut pas oublier le grand homme qui l’a arrachée de l’ornière où elle s’enlisait. Si l’Empereur eût vaincu en Russie, peut-être l’Empire de Charlemagne, l’Empire d’Occident, l’empire « de la terre contre la mer » eût-il été définitivement constitué. De puissants intérêts économiques, agricoles, industriels, l’eussent soutenu. Une armée, dont les survivants eussent été couronnés par la victoire, se fût attachée aux aigles françaises comme les contingents germaniques avaient combattu, jadis, sous les aigles romaines. Le temps eût fait le reste. Le temps manqua au héros. Son œuvre reste l’étonnante improvisation d’un homme qui faillit, à lui seul, détourner le cours de l’histoire. Cependant les peuples, et les peuples allemands plus que les autres, peut-être, eurent, alors, la claire vision que c’était leur cause qui, par leur propre défection, succombait avec la cause du grand Latin. L’historien de cette émouvante histoire a déjà rapporté la parole de la vieille femme allemande qui, assistant au départ des troupes françaises en 1814, s’écriait : « Alors, ce sont les nobles qui ont vaincu ! »

L'UNITÉ iMPÉMALE II y cut, pouT la politique d’expansion française en

EN iTAUE Europe sous Napoléon, deux champs d’action différents et,

en quelque sorte, opposés et contrastés : le Nord et le Midi. Corse, Napoléon avait les affaires méditerranéennes dans la peau. Observant l’Italie de près, qu’y a-t-il trouvé ? Une terre, bourrée et labourée de grandeurs, devenue le lieu de toutes les paresses et de toutes les déchéances. Le coup de génie italien de Napoléon, c’est d’avoir deviné qu’il y avait, sur ce sol tourmenté, dans cette noblesse énervée, dans cette population indigente, des facultés, des ressources admirables et inemployées et, les yeux tournés vers la « Renaissance », dont il était le fils, d’avoir su prendre une telle confiance en l’avenir qu’il devient le père du Risorgimento.

La France, à cette époque, déborde sur l’Italie. Qu’on se remémore ce qu’ont fait im Eugène, un Championnet, même une Élisa, un Murat, à Milan, à Naples, à Florence, im Lebrun à Gênes, un Marmont en Ill3n:ie et en Dalmatie, un MioUis à Rome, un Gouvion Saint-Cyr partout ; ce qu’ont accompli les grands fonctionnaires, les Toumon, les Gérando, les Norvins, les Janet ; des diplomates comme

Alquierj Cacault, et même cet étrange Maghella. Faut-il négliger les lumières et le lustre qu’ont jetés sur l’Italie un Paul-Louis Courier, un Stendhal et tant d’autres humbles officiers qui, avec cordiahté, finesse et urbanité, mettent tant d’avenir intellectuel dans les relations entre les deux pays ? Une conversation chez la duchesse d’Albany, une lettre de Sismondi à la même duchesse, une Promenade dans Rome, l’esquisse d’un chapitre de la Chartreuse de Parme, tout cela est d’une portée

européenne immense et prépare le monde aux grandes résurrections. Quelle « publicité » pour la cause italienne que ces enthousiasmes ! Retour d’émigration, ou retour des camps, ces fervents se sont retrempés aux sources de l’art et de la civilisation. Aime de Staël, où couronne-t-elle Corinne? au Capitole. Chateaubriand, où promène-t-il les dernières heures de Aime de Beaumont? dans les ruines du Cohsée. Pauline, à qui confie-t-elle le modèle d’un corps fait pour le marbre ? à Canova. Aime Récamier, où se réfugie-t-elle? à Rome, Ai. de Fontanes lui servant de guide :

Les Français, en traversant Rome, écrit Chateaubriand, y ont laissé leurs principes : c’est ce qui arrive toujours quand la conquête est accomplie par un peuple plus avancé PAUL-LOUIS COURIER (D’après Lelièvre) en civilisation que le peuple qui subit cette conquête, témoin (Cabinet des Estampes). les Grecs en Asie sous Alexandre, témoin les Français en

Europe sous Napoléon. Bonaparte, en enlevant les fils à leurs mères, en forçant la noblesse italienne à quitter ses palais et à porter les armes, hâtait la transformation du génie national.

Dans Vltalie du Nord, l’Empereur commence la réalisation de son programme par la vente des biens nationaux qui assure au paysan l’usage de la propriété rurale, bienfait inappréciable pour ce peuple écrasé, depuis deux mille ans, par l’abus des mainmortes et des latifundia. Alais, on peut dire que le sceau du système napoléonien, c’est l’établissement du code civil, c’est-à-dire la transformation des mœurs. Introduit dès sa promulgation, en 1804, dans les départements de la rive gauche du Rhin, le code civil devient loi du royaume d’Itahe, des Etats de Parme, Plaisance et Guastalla en 1805. Le peuple italien acclame d’enthousiasme la présence du héros dans ces voyages à Turin, à Alilan, où il coiffe, en 1805, la « couronne de fer » et où il se mêle, « sans un soldat français », parmi ces foules famihères.

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANGE-EUROPE

Jamais mon gouvernement, disait-il plus tard à Sismondi, n’a dévié du système de la Révolution, non des principes, comme vous les entendiez, vous autres... Moi, je suis pour l’application. Égalité devant la loi, nivellement des impôts, abord de toutes les places, j’ai donné tout cela. Le paysan en jouit, voilà pourquoi je suis son homme. Oui, populaire, en dépit des idéalistes !...

Après avoir songé à confier la couronne à Joseph, l’Empereur retient, pour luimême, le gouvernement direct et nomme Eugène vice-roi. Quel choix pouvait être meilleur, plus intime ? Mais quels conseils plus adroits que ceux qu’il prodigue à son beau-fils et fils adoptif? Le maître se corrige lui-même pour se faire accepter sous la figure de l’aimable jeune homme :

N’imitez pas du tout ma conduite ; vous avez besoin de plus de retenue. Dans toute autre position que celle de vice-roi d’Italie, faites-vous une gloire d’être Français ; mais vous devez ici le faire oublier et vous n’aurez réussi qu’en persuadant que vous aimez les Italiens.

Les instructions de Napoléon à Eugène pour le Piémont, et à Lebrun pour Gênes, ensuite à Joseph et à Murat pour Naples, sont de véritables manuels de la politique souple et insinuante. On y trouve, plus que nulle part ailleurs, cette connaissance psychologique profonde de l’homme et de ses procédés gouvernementaux, avec cet art, qui n’est qu’à lui, de mêler aux exigences, aux rigueurs, à l’impétuosité du despotisme, les familiarités populaires, les largesses qui gagnent le cœur, une pénétrante compréhension et application des idées modernes à un régime abâtardi. L’Empereur fait fleurir et mûrir soudain tout ce qu’il touche. Partout où il passe, les antiques servitudes sont abolies : disparition du régime féodal à Brescia ; mêmes mesures à Bologne, Parme, etc. Et, partout, les grands travaux s’exécutent.

En Toscane^ la grande-duchesse Elisa mène les choses à 1’ « impériale ». « Ma prudence et ma fermeté ont levé tous les obstacles, écrit-elle, garde nationale est soumise, les curés restent dépositaires des actes de naissance ; je réduis le fanatisme au silence ; le peuple est content, les préjugés respectés, l’opposition détruite et vos ordres exécutés.., » Cependant, une résistance sourde des sujets se devine déjà sous ces paroles d’obéissance rectiligne. En bonne Napoléonide, elle se retourne vers l’Empereur : « Sire, sans votre générosité, ce petit État serait accablé de ses charges ; mon devoir est de vous le dire ; elles réduiraient le peuple à la misère et au désespoir. » Mais un autre Etat s’opposait aux projets napoléoniens, VEtat pontifical Rome. Napoléon le réservait pour en faire l’apanage de son second fils. Cela veut dire qu’il eût maintenu Rome à une place secondaire dans l’Empire. Bien entendu, que ce soit à Florence, à Rome, à Naples, on retrouve toujours, dans ses projets, cette considération toute militaire d’un front unique en vue de la

lutte de « la terre contre la mer ». Au moment où l’Empereur s’engage à fond dans la grande campagne européenne, il veut être assuré de la fidélité, je dirai stratégique, de l’Italie. Telle est la raison pour laquelle l’Empereur met une garnison à Ancône. Il s’en explique, en 1806, avec le Saint-Siège :

...Toute ritalie sera soumise sous ma loi. Je ne toucherai en rien à Tindépendance du Saint-Siège... Votre Sainteté est souveraine de Rome; mais j’en suis F Empereur (c’est-à-dire le chef de guerre et de la

sécurité). Tous mes ennemis doivent être les siens. Il n’est donc pas convenable qu’aucun agent du roi de Sardaigne, aucun Anglais, Russe, ni Suédois (il omet, et pour cause, les Autrichiens) réside à Rome, ni qu’aucun bâtiment appartenant à ces puissances entre dans vos ports.

a L’Empereur de Rome n’existe point, répond le Saint- Siège. Votre Majesté dit que nos rapports avec eUe sont les mêmes que ceux de nos prédécesseurs avec Charlemagne. Charlemagne agrandit les possessions du Saint-Père; il n’en exigea rà dépendance, ni soumission. »

L’annexion est la suite logique de ces positions inconciliables. Une fois décidée. Napoléon reste encore logique avec lui-même par la façon dont il en tempère l’application : il a pensé être agréable au peuple romain en lui offrant l’égalité, la liberté, la justice. En outre, les départements de Trasimène et du Tibre ne sont pas gouvernés comme les pays d’Empire ordinaires. Le « Sénat » maintenu, une « consulta » superposée à l’administration préfectorale, une élite de fonctionnaires jouissant de pouvoirs pour ainsi dire ministériels, un lieutenant-général représentant de l’Empereur, tout indique un je ne sais quoi de relevé, avec le respect affiché des hautes traditions. Cependant, il est deux points sur lesquels la volonté impériale ne transigera pas : c’est la contribution financière et le recrutement mihtaire, la leva. Habitué à la douceur et à la nonchalance du gouvernement pontifical, le « peuple romain » ne comprend rien à ces honneurs stériles, à ces rigueurs comptables, à cet héroïsme encasemé. Napoléon ferme les couvents et dispose des diocèses. Le souverain pontife proteste, encourage les résistances : finalement, il est enlevé par les soldats de Radet, — mesure que Napoléon regretta, mais trop tard : « C’est une grande fohe », écrivait-il à Fouché. Le Pape de\dent un mart}T. Napoléon lui-même, à la fin, s’épuisera à chercher uh

K.U>OLEOK, LE FRONT CEINT DE LA COLRONNE DE FER D’ITALŒ (D’après une miniature).

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE

accord. Le conflit était de ceux dont le cardinal de Retz dit « qu’ils ne s’arrangent que dans le silence ».

Chateaubriand, qui avait connu les deux Romes, résume, en ces termes, son impression : « Napoléon est grand pour avoir ressuscité, éclairé, et géré supérieurement l’Italie. » En i8i6, le régime pontifical, restauré par le retour de Pie VII, maintint, sauf de légères retouches, tout ce qu’avait apporté la France : le code civil, le régime judiciaire, le régime financier. On indemnisa les moines, mais sans rouvrir tous les couvents. Rome elle-même leva, dès lors, les yeux vers l’Unité italienne. Avec mille améliorations (i) poussées jusqu’au plus scrupuleux détail, police, prisons, chaussées, pavage, jardins, voilà ce que la main française avait accompli en trois ans. « Elle avait réalisé à Rome, et bien au delà, le plan que, disait-on, Raphaël avait, trois siècles auparavant, soumis à Léon X. » Et, quand, par suite de la grande chute, précipitée, en Italie, par la misérable trahison de Murat et de Caroline, les Français durent quitter Rome, MioUis n’en sortit qu’en vertu d’une capitulation honorable, à cheval, tambours battant, aigles levées, laissant aux foules, qui saluaient bas, un noble exemple de loyauté, de justice et d’honneur. Telle avait été l’administration française et napoléonienne dans la Rome régénérée. EUe devait y laisser im impérissable souvenir.

La partie la plus ardue du problème italien fut, pour l’Empereur et pour la France, le sort de la péninsule extrême, le royaume de Naples. Napoléon s’était décidé, d’abord, à mettre à l’essai les facultés assez distinguées et la nonchalance orgueilleuse de son frère, Joseph. Puis, quand celui-ci fut appelé en Espagne. Murat le remplaça. Non sans hésitation. Napoléon, sous l’influence de Caroline, s’embarrassa de ce beau soldat dont il disait : « Il n’a aucune idée de gouvernement. » Le fils de l’aubergiste de Cahors entendait, cependant, être roi pour de bon. Murat n’était pas seulement entre les mains de sa femme ; il était dans les mains de l’Intrigue. Fouché et Talleyrand l’avaient assigné comme le successeur éventuel de Napoléon en cas d’accident dû au hasard de la guerre ou à quelque

(l) Les autorités françaises s’étaient penchées avec un respect pieux sxn: les ruines tant négligées de la Rome antique ; elles avaient remis à jour la figure effacée du Forum, fait ressurgir les mausolées de la grandeur romaine enfoncés sous la potissière des âges. Sur la colline du Quirinal, le palais et les jardins avaient été aménagés pour recevoir l’Empereur, si jamais ü se fût décidé à ce voyage à Rome, toujours retardé. Les quais du Tibre se construisaient ; l’Empereur avait conçu le projet d’im canal qui devait rendre le Tibre navigable et faire, de la « seconde ville de l’Empire », — ce que l’antiquité elle-même n’avait pas connu, — un port maritime. L’assainissement des Marais Pontins était commencé et la campagne romaine, stérilisée par l’incurie de longs siècles d’abandon, devenait de nouveau le jardin et le grenier de la Cité.

HISTOIRE POLITIQUE, T. III

autre cause. Quant à Caroline^ elle avait été la maîtresse du plus dangereux ennemi de Napoléon, Mettemich ; évoluant comme le règne, sous la poussée de l’Intrigue, elle était devenue toute « autrichienne ». Murat et Caroline savaient, par l’exemple de Bemadotte, comment on s’y prend pour trahir en famille :

Aujourd’hui, écrivait Murat à sa femme, l’Empereur m’impose des conditions onéreuses ; il me fait signer un traité injuste et reconnaître une dette encore plus injuste ; il diminue nos revenus, écrase mon commerce, paralyse mes fabriques, me commande une expédition ruineuse (contre la Sicile), me demande

une marine, empêche les exportations, enfin il me met dans l’impossibihté de supporter l’énorme fardeau qu’il m’impose. Il prend des décrets en maître, prescrit des dispositions à Naples comme à Paris et, quand le moment sera arrivé et que sa poütique ou im caprice lui auront conseillé de me faire descendre du trône, le duc de Cadore ira faire un autre pompeux rapport sur le roi de Naples comme il l’a fait sur le roi de Hollande... Je conçois que l’Empereur soit le maître de vouloir qu’on marche selon son système et que nous devons le consulter pour des mesures politiques ou importantes que nous avons à prendre ; il doit être notre mentor et non pas notre maître. On n'est pas roi pour obéir. Enstiite, comment a-t-ü pu annoncer aux peuples qu’il a confiés aux princes de sa famüle que ces princes doivent s’occuper des intérêts français avant de s’occuper de ceux de ses peuples ? En vérité, on ne peut concevoir le motif ni le but d’une semblable maxime.

On sent bien qu’il y a quelque chose s’arrêtera celui qui les profère? En octobre 1813, date où la trahison se produit, Murat se voit roi de la Péninsule depuis la Sicile jusqu’au Pô.

Sire, le but de votre sublime pensée d’affranchir l’Italie, de la rendre nation après l’avoir couverte de gloire, est à jamais détruit. Mettez, dès à présent, à ma disposition les provinces au delà du Pô et je garantis que l’Autriche ne passera pas l’Adige. Faites la paix, faites la paix à tout prix ; gagnez du temps et vous aurez tout gagné ; votre génie et le temps feront le reste. Si vous vous refusez aux vœux de vos sujets, de vos amis, vous vous perdrez, vous nous perdrez tous. (La lettre est inspirée par Fouché qui en écrit une semblable de Rome, le 27 décembre.)

Caroline suivait obstinément sa politique à elle, la politique autrichienne, par la trahison pure et simple. Le reste de l’histoire se rattache à la formidable « restauration » de l’Intrigue aux traités de Vienne et à la manière dont Talle)Tand, en

MURAT, ROI DE NAPLES 'D’aorès un portrait de la Bibliothèque Nationale).

de fondé dans ces plaintes. Mais, où

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANGE-EUROPE

dépeçant l’Europe, déchiquette ses complices. Murat périra bravement au Pizzo sous les balles siciliennes, tandis que Caroline se réfugiera à Trieste et tombera des bras d’un fils de Macdonald dans les bras d’irn Clavel... Sort fatal de ces destinées désorbitées !

Cependant, la haute influence napoléonienne ne s’effacera pas en Italie. Un sentiment nouveau était né, le patriotisme italien. Le passé s’en était trouvé du coup aboli : les Bourbons rentreront, mais pour apparaître insupportables. Une singulière conséquence de la mainmise révolutionnaire française se développera, notamment dans les deux Siciles, conformément au génie local. Des maffia, des ventes, des loges de carbonari se créeront ou se développeront, et elles prendront désormais un mot d’ordre révolutionnaire : la Révolution pour l’Unité. Murat avait marché sur Rome et même sur Milan, à la tête d’une armée italienne : il avait échoué; mais le rêve s’était fixé dans les esprits. Un jour, Garibaldi viendra, avec les « Mille », cueiUir sur la terre parthénopéenne, qui paraissait l’obstacle, la fleur déjà toute ouverte de l’imité. Ici même, à Naples, terre classique du séparatisme et de l’abâtardissement pohtique, l’Empereur français avait laissé en héritage, à tous les peuples italiens, VItaîie.

CAROLINE MURAT (D’après Gérard).

L’Empereur considérait les possessions adriatiques comme une base d’opération contre l’Angleterre, surtout en Egypte et, par là, il les rattachait à son grand dessein : la terre contre la mer. Le chef militaire faisait cas de ces soldats croates et dalmates sans toutefois faire fond sur leur dévouement. Peut-être aussi craignaitil quelque entreprise sournoise de ces lieutenants peu sûrs, les Marmont, les Fouché, qu’il avait rélégués dans ces parties éloignées de l’Empire. Peut-être l’Empereur a-t-il envisagé avec complaisance, un instant, un plan grandiose qui consistait à se servir des Slaves des Balkans pour contenir l’expansion russe, protéger l’Italie et

veiller de près aux destinées de l’Empire ottoman. Dans un mémoire rédigé pour l’Empereur, l’envoyé de Czemi-Georges à Paris en i8io, Wuczenics, écrivait ces paroles pleines d’avenir :

Les provinces de Servie, Bosnie, grand-duché d’Herzégovine, Dalmatie, lUyrie, Raguse, Albanie, Épire, Bulgarie, formaient autrefois l’Empire des Servions, sous Étienne-le-Grand... C’est la France, c’est le grand Napoléon seul qui peut rendre les Servions heureux, lui qui regarde comme ses enfants tous les peuples, quelle que soit leur rehgion.

Napoléon garda auprès de lui l’envoyé de Czemi-Georges, Mais il ne se prononça pas. Il attendait la victoire sur le front principal pour se laisser aller, peut-être, à la puissante attraction qu’exerçait sur lui le problème méditerranéen et oriental.

Il traita ces régions en confins militaires et si ses agents, en particulier Marmont, y introduisirent les principes de l’administration française ; si, en y créant de beaux établissements publics, un magnifique réseau de routes, en y introduisant « l’ordre impérial », ils les marquèrent d’une empreinte ineffaçable, s’ils y relevèrent le prestige du nom franc répandu, depuis des siècles, dans tout l’Orient, la distance, la religion, le caractère et les mœurs des populations opposaient, pour le moment, une résistance invincible à « l’idéal de civilisation ».

L’ESPAGNE DE JOSEPH Le sort de la péninsule hispanique dans ses rela- ET LE PORTUGAL tions avec l’Europe a toujours été une des grandes préoccupations de la politique française. Pour Napoléon, au point de vue stratégique qui est toujours le sien, le Portugal était le point d’atterrissement de l’Angleterre sur le continent. Or, l’Emperem* entendait, avant tout, ne jamais être tourné. « Je ne souffrirai pas, s’écriait-il, qu’il y ait un seul représentant de l’Angleterre sur le continent... » C’est alors que se monta l’artifice qui devait décider du sort de la péninsule ; quand une manœuvre astucieuse, conduite par Talleyrand, eut jeté toute la famille des Bourbons aux pieds de l’Empereur, celui-ci dit :

Pour l’intérêt de l’Espagne, œmme pour celui de la France, il faut qu’ime main ferme vienne rétablir l’ordre dans son administration et prévenir la ruine vers laquelle elle marche à grands pas. Il faut qu’un prince, ami de la France par sentiment, par intérêt, consacre toutes les ressources de l’Espagne à sa prospérité intérieure, au rétablissement de sa marine, au succès de la cause qui he l’Espagne à la France et au continent. C’est l’ouvrage de Louis XIV qu’il faut recommencer.

Charles IV, écartant définitivement son propre fils, cède la couronne à Napoléon. Joseph est proclamé roi, le 6 juin 1808. Napoléon s’explique par une circulaire que Champagny adresse aux cabinets de l’Europe :

Les vues de l’Emperem tendaient à accroître la force du continent contre ses eimemis, à servir la

L’EMPIRE DE RECRUTEMENT : FRANCE-EUROPE

grande cause du continent... Bientôt l’Angleterre et l’Europe connaîtront de quel poids pèse, dans la balance des intérêts maritimes^ l’Espagne régénérée.

C’est le thème que l’empereur avait adopté pour expliquer l’occupation et l’annexion des États pontificaux. Il faut que la terre s’enrégimente contre la mer. Tout le continent révolutionné et uni.

En conséquence, il offre au peuple espagnol le « progrès » d’une constitution et les mesures qui doivent apporter au peuple « régénéré » les « bienfaits » de la Révolution. Dès le 19 mai. Napoléon a écrit à Murat de « sonder » le Conseil de Castille pour savoir « ce qu’on pense du Code Napoléon et si on pourrait l’introduire en Espagne sans inconvénient ». Les décrets du 4 décembre 1808 proclament l’abolition des droits féodaux, de l’Inquisition, des douanes intérieures, la suppression de deux tiers des couvents dont les biens passent au domaine royal « pour garantir la dette publique et rembourser aux villes les frais d’entretien des armées ». Ces mesures seront complétées par une série d’autres dispositions politiques et administratives qui s’échelonnent au cours du règne de Joseph et que l’avenir, d’ailleurs, retrouvera. Mais l’Espagne répond à son « régénérateur » qu’elle ne déposera les armes que lorsqu’elle l’aura forcé « à rendre à l’Espagne son roi et le reste de la famille royale, à respecter les droits les plus sacrés, la liberté, l’intégrité et l’indépendance de la nation espagnole ». La résistance de la junte, soutenue par l’Angleterre, produisit ce que Napoléon appréhendait par-dessus tout : V empire continental était tourné. L’Empereur, ici comme ailleurs, va immédiatement jusqu’au bout de son système : il ne cache pas que l’union de l’Angleterre, du Portugal et de l’Espagne le pousse fatalement à l’annexion. Il s’adresse, de nouveau, au peuple espagnol, le 7 décembre 1808 :

Je vous avais dit, dans ma proclamation du 2 juin, que je voulais être votre régénérateur... Les entraves qui pesaient stn le peuple, je les ai brisées ; ime constitution libérale vous donne, au lieu d’ime monarchie absolue, une monarchie tempérée et constitutionnelle. Il dépend de vous que cette constitution soit encore votre loi. Mais si tous mes efforts sont mutiles, et si vous ne répondez pas à ma confiance, il ne me restera qiCà vous traiter enprovitices conquises et à placer mon frère sur un autre trône. Je mettrai, alors, la couronne d'Espagne sur ma tête et je saurai la faire respecter des méchants ; car Dieu m’a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous les obstacles.

A chaque tournant de la lutte, réapparaît cette thèse de l’annexion, c’est-à-dire de l’exploitation directe, par l’Empereur, des ressources du continent européen. On le voit, ici, préparer, tantôt un décret de réunion des provinces au nord de l’Èbre, tantôt de la Catalogne ; tantôt il pense à la Biscaye, à l’Aragon, peut-être à l’Andalousie; tantôt il traite Joseph comme s’il voulait l’acculer, de même

que Louis en Hollande, à l’abdication. A4ais ces vues diverses qui traversent son puissant cerveau sont cependant suspendues, les décisions reportées et réservées : c’est à Moscou qu’il ira chercher finalement la solution « continentale », cherchant, comme toujours, la victoire sur le front principal.

Pendant les deux années qui précèdent l’immense ébranlement de « l’Europe » se précipitant contre « l’Asie », l’Espagne de Joseph II sollicite en vain des secours, des conseils, ime minute d’attention : l’Empereur se tait. Le frère aîné accourt à Paris ; il offre de se démettre comme l’a fait Louis : il est accueilli en frère chéri ; mais, des affaires, pas un mot. L’Empereur n’a plus qu’un objectif, Moscou. La Grande Armée se divisera et s’épuisera, en Espagne, dans ce rôle de gamisaires, si contraire à ses vertus et à son élan. La -péninsule occupée ne sera jamais conquise. Wellington, ramassé sur lui-même, attendra l’occasion de profiter des divisions entre les chefs français, tout en s’appuyant sur la résolution ardente des populations de prendre par derrière la manœuvre impériale qui, trop absorbée ailleurs, laisse le frère et roi dans la triple impuissance de régner, de se soumettre ou de se démettre.

L’empereur est lancé dans l’entreprise à laquelle il a tout sacrifié. L’homme du destin a tout comprimé, tout dompté, tout enrôlé. La terre assiège la Russie pour vaincre la mer par un suprême détour. Trois cent cinquante mille hommes, courbés sous les aigles, pénètrent avec l’Empereur sur ces terres glacées... Il échoue. La nature du Nord renverse l’homme du Midi par la conjuration de la distance et du climat.

Dans le calcul si admirablement combiné par le grand chef de guerre, et que lui avait inspiré la leçon d’Eylau,il y avait une fausse appréciation des forces matérielles, mais il y avait aussi une erreur morale. Le grand homme, emporté par son destin, n’avait pas vu, qu’en échange de la Révolution, les peuples européens, pour aider la France et pour obéir à son chef, n’étaient pas prêts à ahéner leur moi. L’Europe voulait bien recevoir le « bienfait français » ; elle donnait des mains à « l’idéal de civilisation » qui lui était offert ; elle voulait la « liberté » ; mais non au prix de la servitude.

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