CHAPITRE VI
LA CHUTE DE NAPOLÉON
Après Tilsit. — Le mariage autrichien et Vîntrigue. — « La victoire définitive » à tout prix. — En Russie. — Le coup de main du général Malet. Le 29® bulletin. — Napoléon et la nation en 1813 ; la conscription à outrance. — Pour les limites naturelles. — 1814. Napoléon et la bourgeoisie libérale. — Les Bourbons et Talleyrand. — Le triomphe de Vîntrigue. La chute de V Empereur. — Conclusion sur Napoléon.
A chute de Napoléon est la conséquence logique de ce qu’il y avait d’absolu dans son système. Son génie militaire, habitué à dominer les événements par la force ou, du moins, à en courir la chance, refusait de se plier aux transformations que le temps et les résistances contraires opposent à tous les calculs, même les mieux combinés. Tout change et son système restait immuable. Huit années écoulées, il en était toujours à son programme : vaincre la mer par la terre. Il proclamait lui-même, en un violent raccourci, l’effet supposé du succès prochain de sa politique dans son discours au Corps législatif, le 16 juin 1811 : « Lorsque l’Angleterre sera épuisée, lorsqu’elle aura ressenti elle-même les maux qu’avec tant de cruauté elle verse depuis vingt ans sur le continent,... un coup de tonnerre mettra fin aux
affaires de la péninsule, au destin de ses armées, et vengera l’Europe et l’Asie en terminant cette seconde guerre punique. » Or, cet événement décisif, cet éclat de la foudre ne se produisait toujours pas et, de même que Napoléon avait dû abandonner le projet de descente en Angleterre, de même le grand projet par la terre se perdait, se diluait dans l’orage déchaîné.
Après tilsit. — le mariage Le blocus continental, n’ayant pu accabler AUTRICHIEN ET L’INTRIGUE d’uu coup l’Angleterre, se retournait sur les peuples du continent, contrebloqués par le blocus même. Il est permis de se demander si Napoléon voulait véritablement la guerre avec la Russie ou s’ü n’a pas été pris à son propre piège en poussant à outrance ses armements et en faisant
avancer ses forces, comme moyen de pression et d’intimidation, jusque sur la frontière russe. C’est du moins ce que dit son confident Bignon. Quoi qu’il en soit, devant la tournure prise par cette malheureuse affaire d’Espagne et après le terrible avertissement d’Essling, qui avait été comme un autre Eylau, la corde était tendue à rompre.
Puisque l’obstacle russe qui le sépare de Constantinople, de l’Égypte, des Indes, ne s’est ^ pas aplani de lui-même. Napoléon est décidé à le
^ renverser coûte que coûte. De même qu’en Hol¬
lande, en Espagne, en Portugal, en Italie, il ne s’est pas contenté de feudataires, même dévoués, mais qu’il lui a fallu des vassaux subaltemisés ou, mieux, de simples fonctionnaires, de même, à cet autre bout de l’Europe et sur le chemin des grandes possessions britanniques, il lui faut autre chose qu’un tzar ami ou complaisant : il exige un Alexandre soumis.
Au sujet de la Pologne, Napoléon ne voulait pas se prononcer. Il avait senti les difficultés sérieuses qui l’empêchaient d’étendre jusque sur le Niémen ces principes révolutionnaires qui lui avaient été, partout ailleurs, d’un si grand secours. La Pologne était moins préparée encore que les États allemands à une profonde transformation sociale. C’était déjà beaucoup d’avoir introduit, dans le grand-duché de Varsovie, le code Napoléon (1808), la liberté des paysans, la publicité de la
PASTORET (D’après Boilly).
(Bibliothèque Nationale.)
LA CHUTE DE NAPOLÉON
justice, le vote de l’impôt, la discussion des lois et d’y avoir élevé, selon la remarque de Bignon, « une tribune au milieu de l’atmosphère silencieuse des gouvernements voisins ». Napoléon n’ignorait pas que certains partis polonais jouaient sur les deux tableaux et que le prince Czartoriski représentait, à Saint-Pétersbourg, une politique de réintégration sous l’égide de la Russie. La Russie avait obtenu de Napo¬
léon une déclaration où, malgré la netteté du ton, tramait encore quelque ambiguïté sur le fond : « Je ne veux pas rétablir la Pologne. Je ne veux pas aller finir ma destinée sur les sables de ses déserts. Je me dois à la France et à ses intérêts... Mais^ je ne veux pas me déshonorer en déclarant que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli... »
Le « restaurateur de la Pologne » supprimait, de ses actes oflSciels, les noms de « Pologne » et de « Polonais », tout en gardant la main sur le « duché de Varsovie », où il entendait s’assurer un réservoir d’excellents soldats et, en cas de rup-
ture avec la Russie, une base d’opération. Il a dit : « La Pologne doit être un camp et non un forum. »
N’ayant pas résolu la question de Pologne, Napoléon n’avait pas résolu davantage la question allemande : il s’était attaché les souverains par des alliances, le plus souvent contraintes et forcées, il avait entraîné et fasciné les soldats ; mais il ne tenait pas les peuples. Les yeux fermés sur l’effort patriotique des Stein et des Schamhorst, il entendait à peine les avertissements de ses lieutenants, comme Davout, Rapp et même son propre frère Jérôme, dont la lettre du 5 décembre 1811 est véritablement prophétique. L’optimisme d’un Reinhardt cadrait mieux avec l’ensemble du tableau que l’Empereur voulait se faire de l’Allemagne. La propagande révolutionnaire, si elle avait répandu sur le sol de l’Allemagne des germes destinés à lever plus tard, ne lui avait guère rapporté à lui-même que des déboires. Non seulement les souverainetés et les aristocraties, quels que fussent leurs serments et leurs engagements, se sentaient, au fond, atteintes dans leurs intérêts, mais les peuples avaient oublié le bienfait reçu d’une main étrangère pour ne se souvenir que des blessures et des vexations quotidiennes. Ils ne consentaient pas à prendre le pas d’une révolution d’importation occidentale; ils se refusaient à perdre leur âme comme Pierre Schlemihl avait perdu son ombre.
Après 1807, Napoléon avait essayé d’éviter les voies où s’efforçait de l’entraîner l’Intrigue, c’est-à-dire ces hommes de l’ancien régime qui, après avoir tant contribué à déchaîner la Révolution, ne songeaient plus qu’à se regrouper avec le passé. Laissons parler Talleyrand :
Je jurai mtérieurement (dès 1807) de cesser, à quelque prix que ce fût, d’être son ministre dès que nous serions rentrés en France... Longtemps il s’était prêté aux vues que je me faisais vm devoir de lui présenter. Elles se réglaient par ces deux considérations : établir pour la France des institutions monarchiques qui garantiraient l’autorité du souverain en la maintenant dans de justes limites; ménager V Europe pour faire pardonner à la France son bonheur et sa gloire.
Justes limites, ménager l’Europe, faire pardonner, ces mots montrent Talleyrand à découvert. Au fur et à mesure que les embarras de l’Empereur se sont accrus, le groupe de l’Intrigue s’est recruté, son influence s’est amplifiée. Et, depuis la capitulation de Baylen, son action n’est plus seulement intérieure à la France, elle s’est, selon l’entraînement fatal de nos discordes civiles, associée à l’Europe contre la France. Talleyrand avait été le principal conseiller de l’exécution du duc d’Enghien et de l’affaire d’Espagne. Caulaincourt rapporte cette opinion de l’Empereur :
C’est un homme d'intrigues, d’une grande immoralité, mais de beaucoup d’esprit et, certes, le plus capable des ministres que j’aie eus... Il ne s’est prononcé contre cette guerre (d’Espagne) que parce
LA CHUTE DE NAPOLÉON
qu’il n’a pas été fait, comme il l’espérait, archichancelier d’État... J’ai vu sa conduite et le lui ai fait sentir, parce que sa malveillance a commencé après la défaite de Dupont. Il m’a jeté la pierre, comme
les lâches, quand il m’a cru battu.
Au lieu de se noyer dans sa faute, Talleyrand en profitera, comme on le sait, pour reprendre des contacts profonds et troubles avec la famille des Bourbons.
Dans l’affaire du mariage autrichien, c’est Talleyrand qui a encore mené le jeu. Il est appelé dans le conseil qui va décider de cette affaire, la plus grave de toutes. Cambacérès est contre le mariage autrichien, Lebrun pour le mariage saxon :
Mon tour vint, écrit Talleyrand dans ses Mémoires; j’étais là sur mon terrain; je m’en tirai passablement bien. Je pus soutenir, par d’excellentes raisons, qu’ime alliance autrichienne serait préférable pour la France. Mon motif secret était que la conservation de F Autriche dépendait du parti que V Empereur allait prendre (il s’agit donc avant tout de sauver l’Autriche) ; mais ce n’était pas ce qu’il fallait dire... Je m’adressai à l’Empereur et, comme Français, en lui demandant qu’xme princesse autrichienne apparût au milieu de nous pour absoudre la France aux yeux de l’Europe... Le mot de réconciliation européenne, que j’employais pour la première fois, plaisait à plusieurs membres du conseil, qm en avaient assez de la guerre. Malgré quelques objections que me fit l’Empereur, je vis bien que mon avis lui convenait.
Le soir même, un courrier partit pour Vienne. Tout cela, on le sait maintenant, avait été manigancé, dans la coulisse, par Mettemich... Lisons, pour finir, la parole de mépris de Talleyrand quand, ime fois, il a fait tomber le grand homme au piège qu’il lui avait tendu : « Une vanité puérile le poussa dans cette voie qui offrait tant de dangers. » Le grand Napoléon n’est-il donc qu’un jouet dans la main de ces atroces vieillards ?
Il fallait sauver V Autriche ^ il fallait ruiner l’Empereur, il fallait jeter la France
SAVARY (D’après une lithographie de Maurin). (Cabinet des Estampes.)
DE PRADT (D’après une estampe).
(Bibliothèque Nationale).
aux pieds de l’Europe et la faire absoudre. Telles étaient les voies nécessaires à la rédemption de l’évêque d’Autun. Il les prit. On connaît les étapes : Erfurth et les engagements pris avec Alexandre d’une part, avec Metternich de l’autre, les relations secrètes avec les ennemis de la France, en vue, selon l’observation de Vandal, de « travailler à sa paix particulière avec l’Europe )> et, pour cela, de poser les fondements d’une nouvelle coalition continentale contre la France; bientôt, l’argent touché effrontément, la conjuration permanente et professée pour ainsi dire publiquement, à tel point que Savary, ministre de la Police en février 1814, pénétrant à l’improviste chez Talleyrand et y trouvant réunis le baron Louis, l’archevêque de Malines de Pradt, Dalberg et plusieurs autres, s’écriera : « Ah ! je vous prends tous en flagrant délit de conspiration contre le gouvernement ! » mais ne pourra que se retirer, étonné lui-même de ce qu’il avait dit sans oser en tirer les justes conséquences.
A partir du mariage autrichien, le nœud est prêt; mais combien va-t-il falloir de temps et d’habile emploi des circonstances pour le serrer à l’heure opportune. La duchesse de Fleury, la spirituelle et cynique Aimée de Q)igny, nous dévoile la mine souterraine que la prudente Rémusat ne laisse que deviner. L’Empereur est entouré de partout : Dalberg, Caulaincourt, Daru, Fouché, Talleyrand, Murat, personne n’est sûr, tout le monde s’agite et cherche : « On avait su réveiller dans l’esprit des Français ces tribulations politiques indéfinies qui rendent le présent insupportable et font trouver tout changement désirable. »
A cette confidente, si singulièrement choisie, Talleyrand adresse de ces mots qui sentent le pistolet ou le couteau : « Il faut le détruire, me dit-il un jour, n’importe le moyen ! — Voici le moment de le renverser ! » Et il secouait, par ses émissaires féminins, la poltronnerie oisive des Sieyès, des Garat, de tous les débris des vieilles oppositions terrées dans leur trou : « L’Empereur étant en retraite de Moscou, il est bien loin! » se disaient les plus hardis.
Cette phrase nous donne l’heure ; elle nous indique aussi, sur les pâles visages, le frisson de terreur à l’idée de l’entrée subite des agents de Rovigo.
PASQUIER (D’après une lithographie).
(Cabinet des Estampes.)
LA CHUTE DE NAPOLÉON
La « VICTOIRE DÉFINI- Peut-êtrc, nous l’avons dit. Napoléon lui-même TiVE » A TOUT PRIX avait-il hésité avant de se lancer à fond dans le risque
suprême. Autour de lui, les figures étaient mornes ; on se demandait pourquoi cet effort démesuré. Dans un des entretiens qui précédèrent le départ de l’Empereur, un homme qui avait sa confiance, le préfet de police Pasquier, attirait son attention sur la misère qui accablait un pays épuisé par les dernières réquisitions, les impositions, la mauvaise récolte, la menace de la famine et les émeutes se propageant aux environs de Caen, etc. :
« Il est de mon devoir, disait le préfet de police, de ne pas dissimuler à Votre Majesté les dangers que j’entrevois »... Napoléon parut frappé de ces courtes réflexions, raconte son interlocuteur ; lorsque j’eus fini, il garda le silence, se promenant de la fenêtre à la cheminée, les bras croisés derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. Je le suivais, lorsque, se retournant brusquement de mon côté, il prononça les paroles que voici : « Oui, sans doute, il y a du vrai dans ce que vous dites ; c’est une difficulté de plus, ajoutée à toutes celles que je dois rencontrer dans l’entreprise la plus grande, la plus difficile que j’aie encore tentée ; mais il faut bien achever ce qui est commencé. Adieu, monsieur le préfet. »
Le souci est à peine dissimulé. Mais, en public, c’était autre chose : le maître reprenait le ton qui n’admet ni la réplique, ni l’objection. Les négociants de Paris, ayant à leur tête M. Temaux, sont venus exposer à l’Empereur leurs embarras et leurs inquiétudes. Sans leur laisser ouvrir la bouche, il les interpelle avec son éloquence saccadée :
« Ah ! Monsieur Temaux, je vous connais ! Comment vont les afiaires? Vous vous plaignez toujours, n’est-ce pas? On ne fait pas fortune comme on gagne ime bataüle : Louis XIV, Louis XV auraient dû faire la paix depuis longtemps. Je devrais la faire aussi si je ne gouvernais que l’ancienne France, mais je n’ai pas succédé aux anciens rois de France ; j’ai succédé à Charlemagne ; c’est ime suite de l’Empire français... J’ai fait grâce à l’empereur Alexandre ; je n’ai pas voulu aller à Riga, à Pétersbourg, mais je saurai Ixii faire tenir ses engagements secrets... Les Anglais dépensent annueUement dix-huit cents mühons, je leiu ai enlevé six cents millions de revenus. Leur force consiste dans le commerce ; or, comme ü devient nul par rimpossibüité d’entrer sur le continent, leur force doit tomber... La Banque de France est pleine d’argent, il n’y a pas un sou dans la Banque d’Angleterre. J’ai fait entrer en France, depuis 1806, plus d’un müliard de contributions. Notre pays est le seul riche, l’Autriche a fait banqueroute ; la Russie le fera ; l’Angleterre aussi, l’entendez-vous, messieurs ?
Et il tourne le dos à ces geigneurs, à ces donneurs de conseils. Il ne tiendra compte ni des événements d’Espagne qui s’aggravent, ni de la trahison de Murat auquel il confiera bientôt encore, dans la retraite, le commandement de son armée, ni de l’attitude de Bemadotte qui s’allie à la Russie et à l’Angleterre, ni de l’alliance douteuse de l’Autriche et de la Prusse, ni de la paix entre la Russie et la Turquie, ni du désespoir des catholiques quand il traîne le Pape de Savone à Fontainebleau. Couché sur ses cartes, ayant mobilisé « la terre contre la mer », il ne veut
plus voir que Moscou^ Moscou où il frappera, comme à Marengo, comme à Friedland, comme à Wagram, le coup décisif.
Il part de Paris, ayant tout l’été de 1812 devant lui. Il s’arrête à Dresde où l’impératrice vient le rejoindre; il donne un dernier coup d’œil à cette immense affaire des magasins dont il sait toute l’importance : car il faut les alimenter, les vêtir, les ravitailler, ces quatre cent mille Européens réquisitionnés qui vont passer la frontière russe. Et c’est bien « l’Empire de recrutement » qui a fourni cette armée magnifique : elle compte trois Européens pour deux Français. Tout est prêt, même le nombre, pour écraser l’adversaire et pour remporter cette c< victoire définitive sur le front principal », idée souveraine du grand chef militaire et à laquelle il a tout sacrifié. Alexandre vaincu, l’obstacle renversé, que sont les autres affaires? Le chef infaillible n’aura plus qu’à se retourner pour régler tout : Espagne, Rome, Naples, Angleterre même.
En RUSSIE. — LE COUP DE MAIN DE MALET Lcs Houvelles reçues à Paris
LE VINGT-NEUVIÈME BULLETIN avaient été, d’abord, conformes aux
espérances; peu à peu elles étaient devenues laconiques et obscures. Le vingtcinquième bulletin avait annoncé le commencement de la retraite ; bientôt des bruits fâcheux se répandaient; les cœurs se serraient; il y avait, dans l’atmosphère, de l’angoisse. Decrès happe Pasquier au passage devant le ministère de la Marine et lui dit :
Ce que tout le monde voit, l’Empereur ne le voit pas, ou il a la folie de repousser tout ce qui semble contrarier ses présomptueuses espérances... Tout cela, au reste, ne lui fait rien et ne lui fera rien ; il croira s’en tirer en demandant de nouveaux conscrits ; le Sénat vient de lui en livrer 140 000 ; cela fait 444 000 dans l’année et vous croyez qu’une corde ainsi tendue pÆut résister longtemps? Non, je vous dis que cet homme est perdu.
Le 23 octobre, à la pointe du jour, des patrouilles circulent dans Paris. Au ministère de la Police, au ministère de la Guerre, dans les deux préfectures, des généraux, des officiers supérieurs, commandant des piquets d’hommes de la garnison, pénètrent dans les chambres où ministres et préfets reposent, annoncent la mort de l’Empereur à Moscou, lisent des sénatus-consultes établissant un gouvernement provisoire et s’emparent des services. C’est une conjuration, un complot ourdi dans la maison de santé de la place du Trône par des condamnés militaires placés sous la surveillance un peu relâchée de la haute pohce, les uns républicains, ayant à leur tête un « cerveau brûlé », le général Malet, les autres royalistes comme ce rusé Vendéen, l’abbé Lafon qui, ayant tout allumé, saura
LA CHUTE DE NAPOLÉON
disparaître au bon moment. Le complot repose sur l’habile exploitation d’un vague sentiment de désaffection qui commence à se généraliser dans certains milieux.
On connaît les faits : les faux sénatus-consultes, la proclamation d’un gouvernement provisoire, les ordres donnés avec un extraordinaire sang-froid et reçus avec
EXÉCUTION DU GÉNÉRAL MALET (D’après une lithographie populaire).
une extraordinaire docilité, l’obéissance passive de chefs militaires surpris au saut du lit, le rôle joué plus ou moins consciemment par deux généraux élargis de la prison de la Force, les généraux Lahorie et Guidai, la mainmise sur les ministères de la Guerre et de la Police, sur les préfectures de la police et de la Seine, sur le gouvernement militaire de Paris, le coup de pistolet dans la mâchoire du général Hullin; par contre et aussitôt, l’énergique réaction du lieutenantcolonel Laborde qui, seul, ne se laisse pas tromper et, dans le désarroi général, organise la résistance; Malet et, après lui, les conjurés arrêtés instantanément et conduits à la Force et y remplaçant les hauts fonctionnaires rendus à la hberté, la
conjuration réduite en moins de quatre heures, et, en moins de quatre jours, les principaux complices exécutés sur la place de Grenelle.
L’événement n’est rien en lui-même : un pli sur l’onde. Mais ce qui passe l’imagination, ce qui plongea dans la stupeur ceux mêmes qui auraient dû les premiers ouvrir les yeux et agir, c’est l’étonnante simplicité de la machination et l’étrange créduUté et déférence qui l’accueille. Eh quoi ! cette puissante organisation de l’Empire, si soigneusement combinée et construite par le plus grand des hommes, l’autorité de l’impératrice, les droits du prince impérial, le pouvoir du prince archichancelier, Cambacérès, celui des ministres, tout ce que l’on a fait pour assurer la stabilité nationale, tout est emporté par le premier vent qui se lève ! L’autorité civile est désarmée, l’autorité militaire passive et sans clairvoyance. On s’incline devant un ordre sans se demander qui a donné l’ordre ; on admet d’emblée l’hypothèse d’un coup d’État ; la foule ne s’émeut pas : elle assiste silencieuse ; jusque dans les récits officiels, on entend comme un soupir de satisfaction collective à l’idée que c’est fini du système et que quelque chose de nouveau va se produire. Tout le plan de Malet consistait à exploiter ce sentiment qui s’ignorait lui-même, et c’est ce qui donne le ton de la réponse qu’il fait au président du tribunal militaire, lui demandant quels étaient ses complices : « La France entière ; vous-même, monsieur, si j’avais réussi. » C’est cette étrange atonie du monde officiel qui étonne, émeut l’Empereur, quand à Dorobouge, près de Smolensk, la nouvelle lui parvient :
« Quoi ! l’entendit-on s’écrier, à plusieurs reprises, ma femme, mon fils, les institutions de l’Empire, on n’a point songé à cela !... » Et quand, à son retour, il interroge ses confidents et que Molé ose lui dire : « Notre société réduite en poussière, c’est-à-dire à l’état d’individualités, ne résiste plus..., chacun est tellement habitué à recevoir de vous l’inspiration et le mouvement que personne, dans le péril, n’ose se sauver lui-même et prendre l’initiative en présence du danger », le maître ne peut que consentir : « Oui, c’est tm malheur ; Berthier m’écrivait dernièrement : « Je ne sais plus que faire ; je doute de moi-même « quand vous n’y êtes pas. Il y a quinze ans que je ne pense pas et que je me suis accoutumé à recevoir <( de vous toutes mes idées. »
Il en est ainsi du plus haut au plus bas degré de l’échelle : c’est une sorte de catalepsie sociale.
Paris et la France étaient à peine remis de l’étourdissement que le coup de massue est asséné : le 29® bulletin est publié le 17 décembre. Le lendemain, l’Empereur est à Paris. Les deux nouvelles tombent comme la foudre sur une opinion que rien n’a préparé. Un contemporain donne en traits précis la première impression produite sur la ville :
Le 29” bulletin, sinistre avant-coureur de l’arrivée de Napoléon, constatait les pertes épouvantables avec tme franchise forcée qui, pourtant, n’était pas un tableau complet de nos misères, car le désastre de
NAPOLÉON EN i8io D’après une miniature.
(Collection de M. le Colonel Nitot).
L’IMPÉRATRICE JOSÉPHINE D’après une miniature du Musée de Malmaison
LE DUC DE REICHSTADT D’après une miniature de Autissier (1817). (Collection de M. le Colonel Nitot).
L’IMPÉR.\TRICE MARIE-LOUISE D’après une miniature d’IsABEY (1811).
(IMusée de Sèvres).
POLITIQUE III