‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 22 sur 113 · PLANCHE IV · texte numérisé non relu

PLANCHE IV

LA CHUTE DE NAPOLÉON

Vilna, le mal qui blesse l’honneur, n’était pas encore connu de l’Empereur... Au ministère de la Guerre où venaient se prendre les informations, on entendait, à chaque instant, répéter les mots lugubres : mort^ prisonnier ou sort inconnu ! Le sceau du silence imposé sur toutes les lèvres était rompu par cette vaste communauté de malheurs. Le fléau d’une invasion se présentait à tous les esprits ; on passait en soupirant devant des monuments magnifiques ; ne pourraient-ils pas être dévastés ou détruits ? A cette pensée, les âmes Aères s’exaltaient. On voyait bien que la race des héros n’est pas éteinte : ce n’était pas pourtant l’effervescence tumultueuse, effrénée de 1792. La überté proche avait contenu les transports et l’ordre fermement rétabU ne permettait plus les fureurs homicides.

On commençait à tourner les yeux vers de nouveaux horizons ou vers des souvenirs non effacés encore. Que sont dix années dans la vie d’une génération? Un grand passé était redevenu présent comme pour aller au-devant de l’avenir. Lacretelle écrit : « Plusieurs vétérans de nos assemblées politiques, surtout de l’Assemblée constituante, des députés du Corps législatif et même des sénateurs raisonnaient sur ces calamités. J’ai encore l’esprit frappé de ces entretiens. »

Des noms à demi oubliés remontaient sur les lèvres : ils avaient déjà figuré

sur les affiches de Malet : La Fayette, Sieyès, Garat, Carnot, Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le général Lecourbe. Ajoutez, au hasard des conversations et des

relations, Lanjuinais, Montlosier, les deux «

Lameth, l’abbé de Montesquiou, Dupont de Nemours, Lainé, Raynouard, le marquis de Jaucourt, héritage mêlé de la Constituante, du Comité de Salut public, de la Vendée, des complots de Moscou et de Cadoudal, tous les laissés-pour-compte des régimes antérieurs, tout ce qui n’avait pas subi la toise napoléonienne. On ne parlait publiquement, alors, d’aucun des chefs de l’Intrigue, ni d’auom des séides, pas même de Talleyrand et de Fouché. Une sorte de tacite consentement s’offrait d’avance aux décisions du Sénat, suprême ressource du patriotisme et de la liberté.

Cependant, une pensée dominait encore, c’est que le grand général n’était pas mort en Napoléon et qu’il restait Vimperator indispensable. Tous les yeux restaient tournés vers lui. Lui, rentré à Paris et

DE MONTESQUIOU JEUNE (D’après Guérin) (Bibliothèque Nationale).

HISTOIRE POLITIQUE, T III

ayant ressaisi les rênes, debout, en pleine activité, en plein travail, le pli au front. Tordre sur les lèvres, à peine s’était-il fait ouvrir, la nuit, les portes des Tuileries, s’emparant de la France et du Gouvernement comme du lit de Marie-Louise, ne dissimulait pas sa confiance, renouvelée du fait d’avoir, après une telle épreuve, - retrouvé son foyer, ses cadres militaires, TEmpire et le sol de la France sous ses pieds. « Je veux finir mon ouvrage, disait-il. Dans ce monde, il n’y a que deux alternatives : commander ou obéir. » « Je pèse plus sur mon trône aux Tuileries qu’à la tête de mon armée », disait-il encore. Hommage singulier rendu par le pouvoir militaire au pouvoir civil ! C’est, qu’en effet, la force, même dans la victoire, n’obtient jamais, par elle-même, le dernier mot. Tout effort organisé est fonction du dévouement patriotique des citoyens.

On a reproché à Napoléon l’abandon de son armée. Mais il était accouru à Paris, comme au i8 Brumaire quand il avait quitté l’armée d’Egypte, parce que l’autorité est à Paris. La France ne pouvait être sauvée que par la France :

En quittant mon armée, disait-il à Molé, je prévoyais tout ce qui est arrivé, mais j’ai senti qu’il n’y avait pas à balancer et qu’il fallait revenir à Paris au plus vite si je voulais, encore une fois, m’imposer à l’Eiorope et lui dire de choisir entre la guerre et la paix. Mes généraux eux-mêmes l’ont compris : quand je les réunis en conseil de guerre, ils me dirent tous : « AUez-vous-en ; vous n’avez plus rien à faire ici ; c’est en France que vous êtes nécessaire. »

Napoléon et la nation en isis : Les années 1813 et 1814 sont occupées

LA CONSCRIPTION A OUTRANCE p^r les grandes affaires militaires, diplomatiques, financières : l’histoire intérieure n’y trouve pas moins un comble d’intérêt et de grandeur : il s’agit de savoir quelle part doit être faite, dans les crises nationales, à la nation elle-même ; il s’agit de savoir si le pouvoir le plus autorisé, le plus absolu, ayant donné les preuves les plus éclatantes de sa valeur exceptionnelle, peut s’isoler, planer, se suffire à lui-même, ou s’il doit faire, à l’opinion, sa part ; et quelle part à la délibération publique, c’est-à-dire au contrôle? Cette question des relations entre les deux pouvoirs, l’exécutif et le délibératif, revient sur le tapis, pour cause de péril public, — comme à la veille de Brumaire.

Napoléon a laissé les débris de la Grande Armée aux mains de Murat. Murat l’abandonne aussitôt pour courir à Naples achever sa trahison. Le prince Eugène tient tête à l’ennemi; mais le prestige lui manque. Ce qui reste d’armée se débande et, d’instinct, rétrograde, par individus ou par petits paquets, à travers l’Allemagne, se hâtant vers le Rhin. De jour en jour parviennent à Paris des nouvelles, d’ailleurs pressenties, la défection du général York préludant à la déclaration d’hostilité de la Prusse, l’armistice de Jeyse (30 janvier 1813) préludant à la nouvelle

LA CHUTE DE NAPOLÉON

attitude de l’Autriche et à ce rôle de « médiatrice » qu’elle va jouer si perfidement jusqu’à la reconstitution de la grande coalition.

L’Allemagne impériale et française tombe en miettes. Le blocus continental a mis au comble de l’irritation et de la souffrance ce grand pays auquel les ports font défaut ; le système de 1’ « Empire du recrutement », avec ses conséquences, sème la terreur et la haine dans les familles. Le prestige est tombé. La lutte s’engage pour rejeter la France au delà du Rhin. Mais, alors, c’est pour la France, entière, la cause nationale au premier chef : l’union du gouvernement et du pays s’impose comme le devoir suprême. Les Alliés comprennent, de leur côté, qu’ils risquent de retrouver, en face d’eux, la France de 1792, commandée par le génie même de la guerre. Aussi, leur tactique va consister à gagner du temps, à affaiblir, en France, les liens intérieurs et à séparer, aux yeux du monde et aux yeux des Français, la cause de l’homme et celle du pays.

Malgré tout, le dévouement à l’Empereur est encore la note générale. La France sait ce qu’elle lui doit ; elle craint, s’il n’est plus là, soit de retomber dans l’anarchie d’où il l’avait tirée, soit d’avoir à subir la restauration odieuse de l’ancien régime. La République, personne n’y songeait ; la famille des Bourbons, combien oubliée ! on connaissait à peine le nom du prétendant. Quant aux autres solutions, Orléans, Bemadotte, Murat, les intéressés seuls pouvaient être assez fous pour caresser le rêve de succéder à l’Empereur. Napoléon avait gardé le rayonnement de son iUustre carrière, assombri seulement par un malheur qui ne paraissait pas irréparable ; et, au pire, sa dynastie offrait l’avantage de son principe accepté, de son origine révolutionnaire, d’une hérédité existante, avec une régence constituée.

Entre la nation et l’Empereur, l’accord devait donc se maintenir. Seulement, deux questions mettaient à l’épreuve la cause de l’union : c’était, d’abord, le choix à faire entre une politique de guerre et une politique de paix et, au cas où la guerre devrait être continuée, la question des ressources. Entre la guerre et la paix, le pays inclinait vers la paix, à condition, toutefois, de ne rien abandonner ni de ses droits naturels ni de la ligne de l’honneur. Il se méfiait des ambitions impériales et militaires du grand homme et il eût voulu l’amener à quelque modération ; — rien de plus. En ce qui concernait les ressources, le désir s’affirmait d’une certaine collaboration entre les deux pouvoirs et, par conséquent, d’un certain contrôle. Un grand mouvement national était possible, mais il ne se porterait jusqu’à l’enthousiasme que si l’on sentait, chez l’Empereur, la volonté sincère d’une loyale collaboration.

Il faut bien reconnaître qu’il y avait en Napoléon — et il ne le niait pas tout

à fait dans ses propos rapportés par Caulaincourt — quelque chose par quoi cet homme extraordinaire, unique, se trouvait fatalement isolé, relégué dans sa gloire : c’était son immodération. Molé s’en explique avec précision :

C’est alors, écrit-il, que les esprits clairvoyants s’aperçurent d’une grande infirmité se cachant sous tant de dons si bien faits pour éblouir : celle de ne pas croire aux limites, aux bornes infranchissables de notre nature et de nos œuvres. Chose singulière. Napoléon, dont le bon sens était égal au génie, ne savait jamais discerner le point où s’arrêtait le possible... «L’impossible, me dit-il un jour, est un mot dont la signification est toute relative : chaque homme a son impossible, selon qu’ü peut le plus ou le moins. L’impossible, ajouta-t-il en souriant, est le fantôme des timides et le refuge des poltrons. Dans la bouche du pouvoir, ce mot, croyez-le, est ime déclaration d’impuissance. »

Et Napoléon lui-même disait :

« Si le gouvernement du Bourbon ou de la Répubüque consentait à ce que l’on rendît à la France ses anciennes frontières, une telle paix serait moins honteuse et par conséquent plus acceptable pour lui que pour moi. Je me dois à ma gloire. Si je la sacrifie^ je ne suis plus rien... Le désastre que je viens de subir en Russie est terrible, et je ne me le dissimule pas. C’est même ime brèche à ma gloire, mais il aura servi à ma dynastie. Je le compare à une tempête, etc...

Et l’interlocuteur d’observer :

« Un seul moment, l’Empereur me parut ému jusqu’à la souffrance, c’est lorsqu’il prononça ces mots : C’est une brèche à ma gloire. »

Les politiques se croient volontiers infaillibles et toujours indispensables. Ils paUient leurs fautes ou leurs revers d’un mot qui couvre tout à leurs yeux : « mes principes, mon honneur » ; Napoléon disait comme Louis XIV : « ma gloire » ! Il ne voulait rien abandonner de lui-même. LFn moment, il eut l’idée de recourir à la dictature. Mais, à la réflexion, cette pensée fut écartée : ne disposait-il pas, par la procédure des sénatus-consultes, de l’autorité absolue, avec cet avantage qu’elle était encore acceptée par l’opinion. Rien ne fut donc changé aux habitudes impériales.

Dès le lendemain de son arrivée à Paris, Napoléon reçut en grand cérémonial le Sénat et le Conseil d’État. S’adressant au Conseil d’État, l’Empereur fonça droit sur ce qui lui paraissait, dans le silence universel, le grande difficulté de l’heure : le murmure des salons, des Conseils, de la Cour. Il prit à parti les discuteurs, les critiques, les questionneurs, en un mot les tenants du groupe qui se cherchait encore : le parti libéral. Là il reconnaissait ses vieux adversaires, les idéologues :

C’est à cette ténébreuse métaphysique, s’écriait-il, qui, en recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur cette base fonder la législation des peuples, au heu d’approprier les lois à la con-

LA CHUTE DE NAPOLÉON

naissance du cœur humain et aux leçons de l’histoire, qu’ü faut attribuer tous les malhettrs qu’a éprouvés notre belle France.

Son inébranlable confiance en soi-même comptait toujours sur radministration, sur l’armée, sur le peuple. Quant aux ressources de toute nature, il en fallait tant et si rapidement que le bon sens même admettait qu’on ne pouvait recourir aux formalités pesantes et dangereuses d’une discussion publique. Le ii janvier 1813, le ministre de la Guerre obtint du Sénat une première levée de 150000 hommes; les autres suivirent de près, de telle sorte, qu’en cette année 1813, après les sacrifices immenses déjà faits, 300000 hommes de nouvelles recrues allaient être obtenus de la France. Parmi les diverses mesures müitaires qui se succédèrent sans désemparer, 10 000 hommes durent être désignés par les préfets et enrégimentés pour tâcher de combler les vides effrayants de la cavalerie, et pour composer quatre régiments de gardes d’honneur à cheval. Cette mesure arbitraire, visant une certaine classe sociale, parut une sorte de mainmise sur des otages. La garde nationale fut organisée ; l’on comptait ainsi ^ départ du conscrit, par carie vemet

. , . , . . (Musée de Tannée).

pouvoir disposer de six contmgents,

s’ü y avait lieu, comme troupe de ligne. Toute la France vahde était mobilisée à coups de décrets.

Les hommes appelés, sinon recrutés, il fallait de l’argent. Les manifestations patriotiques, les déclarations des corps constitués, un immense concours de dévouement, du moins verbal, avaient rendu à l’Empereur une allégresse dont ü faisait montre et d’où rayonnait la confiance officielle. Il n’était bruit que des ressources de l’Empire, des combinaisons diplomatiques et militaires tenues dans le secret, du génie de l’Empereur, de ses forces renouvelées, d’une prochaine et décisive

victoire. « L’Empereur, dit Alolé, était redevenu aussi absolu, aussi inflexible qu’au temps de sa toute-puissance. »

Aussi, le Corps législatif étant réuni pour sa session de mars, ce même Molé, qui ne le cédait à personne en tant que distributeur d’encens, apporta la loi sur les finances et le budget de 1813. Dans la pénurie des ressources, avec le mauvais rendement des impôts et la situation financière déplorable accentuée par la crise des changes, on se tira d’affaire par une sorte d’emprunt forcé aux communes ayant pour gage trois cent soixante-dix millions de biens nationaux.

Des hommes et de l’argent, le fort de la crise était passé ! Napoléon avait repris bien en main l’arme sur laquelle il comptait : son génie militaire. Le 15 avril, il quittait Paris pour se mettre à la tête d’une nouvelle armée que sa puissante faculté d’organisation avait, pour ainsi dire, arrachée au néant. Elle comptait, en première ligne, environ 1 10 000 hommes; elle attendait des réserves pouvant monter à 100 000 hommes. Ces hommes, il est vrai, étaient jeunes, à peine exercés ; les vieilles troupes survivantes étaient restées éparpillées dans les garnisons d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne, parce qu’on entendait tout défendre pour tout garder en vue de la négociation. Le prince Eugène, exécutant les ordres de l’Empereur, s’était accroché à la Saale, d’où une campagne heureuse pouvait encore le ramener à Berlin,

"Ijouii LES LIMITES On suivra, dans l’histoire diplomatique, l’imbroglio de X NATURELLES négociations occultes qui, par le jeu obscur des Mettemich, des Talleyrand, des Bemadotte, des Dalberg, et de tant d’autres, retourna contre Napoléon la grande « réconciliation européenne » : traité de la Prusse avec la Russie, « pour rendre l’indépendance à l’Europe et rétablir la Prusse dans ses limites de 1806 », déclaration de guerre de la Prusse, soulèvement général de l’Allemagne du Nord, au cri de « Liberté ! » lancé par la coalition des monarques, travail assidu de Mettemich, se collant au flanc de Napoléon pour mieux le tirer vers l’abîme, adhésion secrète de l’Autriche à la convention russo-prussienne, entreprise générale de corruption travaillant à la défection de la Bavière, du Wurtemberg, de la Saxe, de la Westphalie, de tous les princes de la Confédération du Rhin, avec, pour but final, une bmsque volte-face de leurs contingents de manière à enfermer le héros sur le sol allemand.

Lutzen, Bautzen, belles victoires dues au génie de l’Empereur et à la vaillance de ses jeunes troupes, mais victoires incomplètes, faute de cavalerie. Napoléon, vainqueur, a besoin de respirer. Il signe l’armistice de Pleiswitz et s’installe à Dresde. Là, au carrefour des routes allemandes, il se sent redoutable encore. Cependant,

LA CHUTE DE NAPOLÉON

de l’Espagne, les nouvelles arrivent de plus en plus graves : discussions entre les généraux, défaite de Marmont, reprise de la campagne par Wellington, défaite de Joseph et retraite vers la France. Suchet reçoit l’ordre de se retirer en Catalogne, et Soult, avec le gros de l’armée, repasse les Pyrénées. Wellington est sur la Bidassoa.

Les Alliés ont gagné de la confiance et de la force en gagnant du temps. Toutes les négociations engagées avec Napoléon sont des leurres. Le congrès de Prague n’est qu’un immense faux-semblant. Les complicités européennes collaborent sous la direction de l’Angleterre depuis qu’elle a traité à Reichenbach. Bemadotte et l’empereur d’Autriche font mine de marchander leur adhésion définitive; mais, en fait, ils ont pris leur parti. Seul, l’optimisme volontairement aveugle de Napoléon peut s’y tromper encore. Le ii août, il donne, avec un retard de quelques heures, son adhésion aux conditions des Alliés qui le ramènent derrière le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, mais laissent encore à l’Empire les « limites naturelles ».

Les propositions des Alliés étaient-elles sincères? Non. Le secret des archives l’a révélé : l’Autriche jette le masque de médiatrice dont elle s’était affublée : elle entre dans la coalition, « décidée à en courir toutes les chances ».

Alors commence cette terrible campagne de l’automne 1813, où Napoléon s’accroche à l’Allemagne pour sauver le glacis du Rhin. Six cent mille hommes s’avancent sur lui, cherchant à se réunir èt à l’encercler. Bemadotte commande l’armée du Nord, Blucher l’armée de Silésie, Schwartzenberg l’armée de Bohême.

Napoléon compte, par sa position centrale et par ses habituelles manœuvres en coups de boutoir, les battre séparément.

Pas un instant, il ne jette les yeux sur le Rhin alors qu’il combat pour le sauver. Ses ennemis, au contraire, n’ont pas d’autre objectif. Il sauve Dresde une première fois ; im coup de canon abat Moreau, qui avait tracé le plan destiné à encercler son ancien rival de gloire. C’est encore

une victoire, mais encore sans lendemain : Napoléon n’a ni cavalerie, ni réserves, et il ménage sa Garde.

Vandamme battu, le cercle des Alliés se resserre de nouveau : les communications sont menacées par Bemadotte et par Blucher ; l’armée autrichienne étend la toile d’araignée de ses coureurs. Napoléon rêve toujours de foncer sur Berlin. Macdonald, sans illusion, lui conseille de regrouper ses forces et d’évacuer l’Elbe pour aller chercher une ligne de retraite sur la Saale. Napoléon, après l’avoir écouté, s’écrie : « Mais, alors, c’est sur le Rhin qu’il faut aller I » C’était tout le système de sa politique allemande qui s’écroulait. Il hésite. Le retard laisse aux troupes alliées le temps de se jeter sur Leipzig. Ils sont aux portes de la ville, le i6 octobre. La « bataille des Nations » s’engage. L’issue est contraire aux espoirs du grand soldat. Il se débat pour rompre les mailles du filet. La défection des Saxons et des Hessois, la rupture des ponts sur l’Elster transforment la retraite en un épouvantable sauve-qui-peut. La Bavière, qui devait tout à l’Empereur, le trahit, et l’armée de von Vreede se jette en avant pour lui couper la retraite sur le Rhin. Dès lors, c’est la course au salut, une marche infernale de ces jeunes régiments luttant contre les éléments, la maladie et la trahison conjurées. Le 2 novembre, l’armée, réduite à 60 000 hommes, avait passé le Rhin.

1814. — NAPOLÉON ET LA Napoléon, de nouveau battu, accourt à Paris. La BOURGEOISIE LIBÉRALE France est assiégée de toutes parts. La Hollande s’est soulevée et a rappelé le prince d’Orange. Molitor, Decaen, Maison se replient sur la Meuse. Les Anglais ont débarqué aux embouchures de l’Escaut. En Italie, le prince Eugène défend les passages du Pô. Murat consomme sa défection. Sur la frontière des Pyrénées, Suchet se défend héroïquement du côté de Barcelone, et Soult lutte péniblement pour défendre la ligne de l’Adour. Bientôt les Alliés auront violé, sans crier gare, la neutralité suisse ; ils marchent sur Lyon, sur Besançon et sur Belfort, s’étalant sur l’Alsace. Mayence est investi et le Rhin franchi. Au nord, Anvers est bloqué, la route de Paris ouverte jusqu’à Namur. Telles sont, pour Napoléon et pour la France, les étrennes de cette terrible année 1814.

La vie nationale est concentrée à Paris. Tout est, à la fois en suspens, la destinée du siècle, la Révolution, l’existence nationale, les frontières, la forme du gouvernement, l’indépendance, l’expansion, la fortune, l’ascendant, la gloire, l’honneur : il n’est pas une âme de Français qui, tombée du rêve étoilé, ne frémisse du lendemain qui s’approche.

Napoléon est rentré à Paris le 9 novembre. Son premier geste tend à s’appuyer sur

LA CHUTE DE NAPOLÉON

le pays. Il convoque le Corps législatif, le ii novembre, pour le 19 décembre. Mais il prétend encore tenir l’Assemblée en bride par le choix du président. Des décrets et un sénatus-consulte créent de nouveaux impôts, appellent 300 000 hommes sous les armes par voie de simple sénatus-consulte. Pourquoi pas? N’est-il pas toujours l’Empereur? La tactique est claire : avant tout, il faut s’assurer les res-

NAPOLÉON, AVANT DE QUITTER PARIS, CONFIE AUX OFFICIERS DE LA GARDE NATIONALE l’impératrice et le roi de ROME (D’après Madon).

sources nécessaires pour obtenir cette victoire définitive qui reste le seul recours, et qu’on remportera, s’il le faut, aux portes de Paris, pourvu qu’une secousse de l’honneur national soutienne ce suprême effort. Mais cet effort, l’Empereur seul peut l’accomplir. Une fois les contingents assurés, il cédera volontiers un certain droit de contrôle, sinon de discussion. Il va jusqu’à communiquer au Corps législatif et au Sénat les pièces de la négociation diplomatique. Ainsi, un front unique serait opposé à l’ennemi au moment où il pénètre sur le territoire national. Napoléon fait appel à ce peuple qu’il sent groupé encore autour de lui et.

par-dessus le front maussade des bourgeois, il cherche à susciter les grandes émotions révolutionnaires : « Le Béarn, l’Alsace, la Franche-Comté, le Brabant sont entamés, s’écrie-t-il. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l’âme... J’appelle les Français au secours des Français... »

Au Corps législatif, une commission de cinq membres est désignée pour prendre connaissance des documents communiqués. Et, au lieu du mouvement patriotique attendu, c’est une immense parlote qui s’installe. La commission des cinq représentait presque uniquement ces « idéologues » tenus en respect depuis si longtemps : des philosophes, des avocats, des philologues, Maine de Biran, Raynouard, Lainé, Gallois, Flauguergues, bombardés sauveurs du pays, honnêtes gens, certes, bons patriotes, hommes éloquents, mais sans reins, sans élan, et sans action. De ces hommes, sortis de terre, on ne savait rien, sauf qu’ils étaient de V opposition. Royalistes ou républicains, ils se fussent trouvés impérialistes si on les eût appelés au pouvoir : c’est le jeu parlementaire, le jeu des « hbéraux ». Hauterive, commissaire de l’Empereur auprès des cinq, pensait, comme tout bon ministériel, « qu’il serait facile de s’entendre avec eux ». L’ère des tractations, transactions et combinaisons de couloirs est ouverte.

Entre Napoléon et ces harangueurs, aucun accord possible. Comment se seraientils laissé entraîner dans l’illusion, toujours démentie par les faits, du « coup de tonnerre » et de la « victoire définitive »? Le peuple pouvait y croire : mais ceux-ci, survivants des Girondins, étaient, tout bonnement, pour ces mesures moyennes « qui ne sont moyens en aucune chose », selon le mot du cardinal de Richeheu. Le 28 décembre, Lainé, chargé du rapport, le lut à la Commission. Première machination de l’Intrigue, accompagnée, au revers de la page, d’un projet de Constitution. Régnault de Saint-Jean d’Angely, autre commissaire impérial, s’écriait : « Ce n’est pas assez pour ranimer le peuple ! » En effet.

Le janvier, l’Empereur reçut aux Tuileries, et la Commission se présenta. Ce fut, alors, le grand éclat, la rupture déclarée. Napoléon ne sut pas se contenir. Quinze ans de victoires gonflaient sa voix; son indignation explosait en cris déchirants : « M. Lainé est un méchant homme, vendu à l’Angleterre et en correspondance avec elle par l’intermédiaire de l’avocat Desèze... M. Raynouard est un calomniateur et un menteur !... Idéologues » ! Ils demandaient des garanties contre la France ; « la France n’en demandait que contre l’ennemi. »

A coups d’injures. Napoléon rompt avec la bourgeoisie. Ne lui reste-t-il pas l’armée, le p>euple, les forces vives de la nation? A ce même moment, en Alsace, en Franche-Comté, dans le Dauphiné, dans les PjTénées, le paysan prenait le fusil.

LA CHUTE DE NAPOLÉON

s’organisait en bandes franches, tenait tête à l’ennemi. Celui-ci se demandait s’il n’allait pas se heurter à une autre Espagne, à une immense Vendée napoléonienne : routes coupées, convois surpris, arrières en péril, tandis que Napoléon mènerait la manœuvre de front avec ses armées en se renforçant des vieilles troupes ramenées des frontières lointaines. Mais l’élan national avait quelque chose de court et de barré. Napoléon, surpris, disait à ses confidents : « Est-ce qu’on ne pourrait pas, enfin, jeter du phlogistique dans le sang de ce peuple devenu si endormi et si apathique ? » Il sentait donc que, privé de l’écho de l’opinion bourgeoise, sa grande voix elle-même ne portait plus.

Ce phlogistique, on s’efforça de le ranimer par les moyens connus : aux ouvriers de Paris sans travail, on demanda des enrôlements volontaires ; le tambour battait, le tocsin sonnait ; des commissaires extraordinaires étaient envoyés dans les départements. L’Empereur lui-même parcourt les faubourgs de Paris ; il est acclamé par le faubourg Saint-Antoine et reconduit en triomphe aux Tuileries. On souffle sur toutes les vieilles passions refroidies : haine de l’ancien régime, haine de l’émigration, alarme au sujet des biens nationaux.

Le 24 janvier, l’Empereur quitte Paris pour reprendre le commandement de ses troupes. C’est l’adieu à la capitale. Que lui reste-t-il? Son épée et la chance de cette « victoire décisive », « fut-ce sous les murs de Paris », qui lui échappe depuis Moscou. Au moment où les armées aUiées, incertaines et discordantes encore, se réunissent sur le territoire de la France, elles s’offrent à lui comme une proie rabattue pour tomber sous ses coups. Il peut les saisir, les culbuter, l’une après l’autre, — et c’est Rivoh ; ü peut les tourner, tomber sur leurs derrières, et c’est Marengo.

Mais un autre piège plus dangereux le guette ; cela aussi, il le sait. Le jour même où s’était produite en public la scène déchirante, il a réuni une sorte de Conseil de régence ; il passe en revue ce dernier carré de ses serviteurs :

Les premières paroles de l’Empereur, raconte MoUien, eurent la gravité des dispositions testamentaires ; mais, après qu’il eut quelque temps parlé de la faiblesse des moyens dont il pouvait disposer, son regard, porté, comme par hasard, sur l’un des dignitaires présents (TaUeyrand), s’allume et, comme par une inspiration subite, ü ajoute qu’il savait bien qu’il laissait à Paris d’autres ennemis que ceux qu’il allait combattre et que son absence allait leur laisser le champ hbre.

Pas un pli ne marqua le visage impassible. Les deux forces s’étaient mesurées

Les BOURBONS Avant de partir, l’Empereur s’est allégé, autant qu’il l’a

ET TALLEYRAND de tout ce qui n’est pas engagé dans la partie princi¬

pale ; sans traité et sans condition, il a laissé partir le pape qui regagne Rome parmi les génuflexions des catholiques prosternés ; il renvoie Ferdinand Vil et ne

lui dispute plus la couronne d’Espagne. Tout pour la victoire sur le front principal.

Disposant de cent mille hommes à peine, l’Empereur organise un demi-cercle élastique opposé à l’ennemi d’Anvers à Lyon, de façon à pouvoir réunir, à l’heure dite, un gros de troupes sur un point choisi où il donnera le coup de massue. Il part le 25 janvier, et se rend à Saint-Dizier d’où il guette les deux grandes armées ennemies, celle de Bohême commandée par Schwartzenberg et celle de Silésie commandée par Blucher. Alors commence cette campagne de France qu’il ne nous appartient pas d’exposer, mais qui peut se résumer en deux mots : de la part des Alliés, un « pas de deux » avec avancées et reculs ; de la part de Napoléon, l’offensive sur le point faible en vue de briser le front mal articulé qui s’offre à ses coups.

Les Alliés ajoutent au jeu des armées celui de la diplomatie ; espèce de « menuet » ^soigneusement réglé où des gestes lents et harmonieux sont destinés à attirer, à la fois, et à fasciner l’adversaire : on avance quand Napoléon hésite et on se dérobe quand il avance. Il se croit toujours à la veille de V événement militaire qui amènera l’événement diplomatique. Les Alliés se sont préparés à toute éventualité par cette déclaration de Francfort qui semble reconnaître encore à la France ses « limites naturelles », et qui met Napoléon dans son tort puisqu’il décline des propositions a raisonnables » et même « généreuses », formulées, il est vrai, en des termes assez vagues et ambigus pour que la duplicité puisse toujours épiloguer. Le fin du fin sera de séparer la France « nation valeureuse », « base fondamentale de l’édifice européen », de l’Empereur qui, seul, est un obstacle au grand œuvre nommé par Talleyrand « la réconciliation européenne ». Cette nuée d’intrigues énerve la France et l’Empereur et divise, d’avance, leur action. Napoléon accepte la réimion du Congrès de Châtülon (5 février). Et c’est le jeu de Prague qui recommence.

Tombant sur l’armée de Silésie qu’il refoule jusqu’à Châlons, une bouffée d’espoir gonfle son cœur. « Je suis plus près de Vienne, s’écrie-t-il, qu’ils ne sont près de Paris. » Or, à ce moment, les Cosaques galopent jusqu’à Meaux. Caulaincourt, qui a tant de dessous, reçoit des pleins pouvoirs dont il ne peut se servir. Le veut-ü même? Les allées et venues entre les états-majors et les diplomates recommencent. Les victoires de Napoléon tiennent en arrêt la marche des armées alliées. Châtülon deviendra-t-il le lieu d’honorables transactions? Après la bataüle de Craomie et au jour du sanglant assaut donné à la colline de Laon, Caulaincourt a remis, d’ordre de l’Empereur, une contre-proposition française qui abandonne toutes les conquêtes de la France et ne garde que la Savoie et le Piémont jusqu’à l’Adige (19 mars).

Mais, depuis le mars, les Alliés ont signé, entre eux, le traité de Chaumont

LA CHUTE DE NAPOLÉON

qui les engage à ne pas conclure une paix séparée et les lie pour vingt ans ; ils rejettent, sans même s’y arrêter un instant, les propositions de Caulaincourt. « Ils ne font pas la guerre à la France. » C’est pour son bien qu’on l’envahit.

A Londres, les fers sont mis au feu pour un projet de restauration des Bourbons, stipendiés du cabinet britannique. D’où vient cette initiative inopinée ? Elle vient de Paris, elle vient de l’Intrigue. L’Angleterre, elle, suit sa politique; elle cherche, dans la victoire qu’elle prévoit imminente, un avantage particulier, un protectorat d’argent et d’affaires à exercer sur le continent. Elle tient tout le monde, les Alliés, les princes, les confidents, tous ceux qui tendent la main pour arracher quelque morceau de la ruine immense qui se prépare.

Cette savante stratégie britannique, qui se découvre enfin, inquiète les autres Alliés. Alexandre craint de devenir la dupe du marché. Mieux vaudrait traiter avec Napoléon humilié, avec la régence, avec Bemadotte, plutôt qu’avec ces gens retour d’Angleterre après qu’il les a chassés de Mittau. Mais Alexandre, maintenant victorieux, est-il libre seulement ? Que se passe-t-il dans les dessous ?

Un jour, raconte Aimée de Coigny, M. de Talleyrand vint me voir et me dit : « Il serait nécessaire d’arranger tout cela d’une manière noble et sérieuse. Bonaparte vient encore de refuser la paix de Montereau. Son petit succès lui tourne la tête et il parle de retourner à Vienne. Si la paix qu’on est encore décidé à offrir à Napoléon se fait, tout est perdu. Il faut que, lorsque le Sénat se rassemblera, il nous tire d’affaire... Voilà ce que, par son droit naturel de conservateur des lois fondamentales, le Sénat peut faire. Qu’un de ses membres monte à la tribime pour dénoncer Napoléon, en disant, qu’ayant été élu Empereur aux conditions qu’il n’a pas tenues, le contrat est annulé et qu’il est déclaré perturbateur du repos public et mis hors la loi. Que le Sénat ensuite se constitue en Assemblée nationale... Qu’il appelle le frère de Louis XVI sur le trône ; qu’il fasse un appel aux armées et qu’il envoie une députation aux princes coalisés... Voyez Garat, l’ancien conventionnel (dont elle était la maîtresse) ; il y a là de quoi remuer une âme patriotique. Cette persuasion peut encore faire des héros. Qu’on voie Lambrecht, Lenoir, Laroche, je ne sais qui, des patriarches de la Révolution qui savaient si bien démohr les trônes avec les mots de patrie, tyrannie, liberté. S’ils les prononcent, nous sommes sauvés. »

Le chef de l’Intrigue avait habilement groupé, sur cette carte biseautée, tous les éléments d’une bonne restauration : abandon, défection, trahison, capitulation. Pour ouvrir la porte au roi du « pardon », il faisait balayer l’entrée par ces vieux révolutionnaires aux paroles sonores et aux âmes tremblantes. Désormais, il appartenait au dernier tenant du parti Choiseul de dicter ses conditions, même à cette dynastie qu’il avait chassée en exécution de la rancune de Chanteloup. L’histoire de France se reprenait au point où on l’avait interrompue. Après avoir travaillé à la Révolution, travaillé à Brumaire, travaillé à la mort du duc d’Enghien, il travaillait avec la légitimité, et elle acceptait de lui ces services dont elle ne se « dessouillerait » jamais. La descendance de Henri IV et de Louis XIV bouclée dans la Révo-

lution receMiitj de Tévêque de la Fédération, le baptême de la souveraineté nationale. Quant à lui, il faisait sans rien abandonner de son passé, sa paix. « Nous

sommes sauvés ! »

Tout ce qui a souffert de l’oppression impériale accourt à l’hallali. Benjamin Constant publie, à Hanovre, son livre de VEspriî de conquête et d'oppression et le distribue aux princes alliés, non sans encourir les reproches de Mme de Staël qui lui écrit d’Angleterre : « Quarante batailles sont aussi une noblesse... Vous n’êtes pas Français, Benjamin ! » Chateaubriand fait paraître sa brochure : Bonaparte et les Bourhcms, jette dans le public, avec sa puissance de persuasion, la fameuse thèse de la « légi- M. timité », dont son cordial ennemi TallejTand saura tirer tout le bénéfice; Mu-

(D’arrès -jn r-ûrtrait de Pi'adh'on, gravé par J.-B. Chapuy). rat, apieS Un obSCUT miC-

mac avec Fouché, monte

du fond de Tltalie et, par Rome et Florence, prétend gagner Lyon et Paris. Tous, les Dalberg, les Rœderer, les Pradt, même les Caulaincourt, les Daru, les Berthier nagent d’a\-ance dans les eaux troubles de la défection.

Les Alhés peuvent se persuader, maintenant, que la France se tourne d’ellemême vers d’autres destinées : ils n’ont affaire qu’à des \dsages souriants, des sentiments approbateurs. Aussi déclarent-ils solennellement que l’heure des négociations est close et que l’épée décidera.

Le triomphe de ltntrigtje. Nous sommes aux Ides de mars. Il ne LA CHUTE DE L'EMPEREUR restc plus à Napoléon qu’une arme, une ressource, son génie militaire. Une victoire sous les murs de Paris peut rétablir

LA CHUTE DE NAPOLÉON

l’édifice qui s’affaisse. Aura-t-il cette chance suprême? Pour luij — admirable obstination d’une indomptable énergie, — il espère encore. La ligne de l’Adour, la ligne du Pô tiennent. Augereau, c’est vrai, a évacué Lyon et se perd à la recherche de Suchet vers Valence et le Pont-Esprit ; depuis longtemps, il a brisé ses liens avec Napoléon et il quête, lui aussi, sa paix personnelle, la main tendue vers l’ennemi. Mais, au Nord, les affaires militaires semblent donner à Napoléon un instant de répit. Anvers, Lille, Maubeuge tiennent. Des milliers de volontaires, gardes nationaux, coiffés du chapeau civil ou de la casquette, le fusil de chasse ou la fourche au poing, sont accourus et se rallient au drapeau.

Ce qu’il reste de la grande armée est massé entre Marne et Seine et occupe solidement la route de Paris. La fortune tient tout en suspens, comme si elle voulait laisser son heure au génie. Napoléon, ramassé sur lui-même, prépare sa dernière manœuvre : tandis que les armées alliées roulent contre lui cahincaha, lentes et disloquées, arrêtées toujours, obligées de faire, à chaque pas, un nouvel effort et de nouveaux sacrifices, Napoléon soudain se dérobe ; il donne l’ordre à ses maréchaux, Macdonald, Marmont, Mortier, de tenir jusqu’au dernier homme entre Reims et Paris (dans ces plaines où se joua si souvent le sort de la France) et, passant la Marne près de Vitry, il se retrouve au point de départ de la campagne, à Saint-Dizier, mais cette fois, sur les derrières de l’ennemi.

Il va au-devant de ces braves levées volontaires des provinces de l’Est qui, enflammées par les atrocités de l’ennemi, répondent à son appel.

Voilà, enfin, la manœuvre imprévue, qui doit changer le cours des événements : Napoléon est « sur la route de Vienne ».

Précipiter la France dans le désarroi, la diviser, la séparer de Napoléon, il ne reste pas d’autre ressource aux Alliés, s’ils veulent en finir avant que la manœuvre napoléonienne les ait ramenés en arrière et n’ait regroupé, par cet étonnant renversement des choses, le sentiment national égaré. L’Intrigue se sent en danger. Talleyrand écrit aux princes alliés : (t Vous pouvez tout et vous n’osez rien : Osez ! encore une fois ! » Il tremblait au fond de son hôtel de la rue Saint-Florentin.

L’Angleterre a compris. Il faut jeter la carte qu’elle tient en réserve : les Bourbons. Troubler les affaires intérieures de ses adversaires, c’est sa grande ressource : la cavalerie de Saint-Georges galope plus vite que celle de Wellington. Le premier geste fait, tout se déclenche. Le duc de Berry débarque à Jersey pour soulever les pays de la chouannerie; le comte d’Artois est à Vesoul, à Nancy, où il suivait, assez piteusement jusque-là, les états-majors : il devient soudainement un personnage. A Bordeaux, les choses prennent une meilleure tournure encore. Wellington, vainqueur, a bien mesuré ses coups» Le Sud-Ouest, où les affaires souffrent depuis si longtemps, est agité de passions particulières; l’explosion, contenue quelque temps, n’en est que plus violente. A l’appel « spontané » du maire, Lynch, le duc d’Angoulême a fait son entrée dans la grande ville du Sud-Ouest, escorté de quinze mille Anglais. Accueilli avec enthousiasme, il arbore la cocarde blanche, proclame « Louis XVIII » roi de France, s’empare de l’administration de la province et crée cette diversion que les Alliés attendent.

Talleyrand avait, maintenant, la d5mastie à sa disposition et sa négociation dans la main. Pour conclure sa paix avec une entière sécurité, que fallait-il de plus? Opposer aux Bourbons mis en train une contre-partie plausible encore, — celle de la régence de Marie-Louise, jouer sur les deux tableaux et gagner en les opposant l’un à l’autre. Un royaliste obscur, Vitrolles, est venu le trouver, offrant de s’entremettre auprès du comte d’Artois. Muni d’un signe de reconnaissance, Vitrolles traverse les lignes et se présente aux états-majors alliés, puis à l’empereur de Russie. Mais Alexandre, qui a reçu les avis secrets de Talleyrand, se montre opposé au rétablissement des Bourbons : il préférerait Bemadotte, la régence de Marie-Louise, même une « république sage ». Vitrolles va trouver le comte d’Artois à Nancy et presse sur lui pour que la dynastie accepte enfin et même sollicite les bons offices de Talleyrand. On ne peut se passer de lui ; le mieux est de remettre entre ses mains la partie royale, de déférer en tout à ses avis, de manière, selon sa propre expression, à « introduire du nouveau dans l’ancien » ; cela veut dire verser la Révolution dans le bas de soie. Le comte d’Artois s’insurge d’abord. Mais va-t-on laisser échapper tme occasion qui ne se retrouvera pas? Vitrolles

LA CHUTE DE NAPOLÉON

emporte une lettre qui confie à Talleyrand les fonctions de « gouverneur de Paris ». La partie est gagnée. Tenir Paris, c’est tenir la France. Quant au futur Charles X, il vient d’ouvrir le cycle des événements qui le mènera à 1830.

Maintenant, que va-t-on faire de Napoléon ? Il restait, à Paris, la régence avec Marie-Louise, Joseph, Cambacérès, tous désemparés et tremblants comme des femmes ; devant Paris, l’armée des maréchaux qui recule en tournant autour de la capitale comme un sanglier blessé acculé sur sa bauge ; à Fère-Champenoise, une division de gardes nationaux en chapeau rond s’est fait écraser pour couvrir la retraite. Il reste, enfin. Napoléon, toujours à Saint-Dizier. Schwartzenberg, ayant osé enfin, et s’étant arraché à sa tremblante irrésolution marche, enfin, résolument, et la grande manœuvre de Napoléon se réduit à ce qu’elle est, en effet, une simple « manœuvre ». Quelques combats d’arrière-garde sans portée ne peuvent plus retarder la marche des Alliés sur Paris ; c’est à Paris que la fortune des armes se prononcera. Or, Napoléon n’est pas là. Le gouvernement de Paris, l’état-major, les maréchaux, tous réclament le retour immédiat du chef. Que faire, sans lui ? Il accourt, mais laisse son armée à Troyes. Il arrive seul à Fontainebleau.

Le 30 mars, les armées alliées, avec 140 000 hommes, avaient attaqué sur la ligne Aubervilliers-RomainviUe. Blucher fonce sur Saint-Denis. Marmont tient un instant, puis est rejeté sur les buttes Chaumont. Mortier se bat à la Villette ; Moncey à la barrière Clichy. Les boulets, les balles tombent en deçà des barrières.

Joseph et Marie-Louise, emportant le roi de Rome et précédés d’un convoi où l’on a empilé ce qu’on peut sauver du trésor et des richesses impériales, ont pris, par Rambouillet, la route de Blois, et ils ont autorisé les maréchaux à négocier et à signer la capitulation de Paris. La régence est à l’abri. Peut-être l’Empereur François-Joseph se souviendra-t-il que Marie-Louise est sa fille.

Que va faire Talleyrand, membre du Conseil de régence? Suivra-t-il l’Impératrice?... Par un de ces heureux hasards comme il s’en trouve, il est arrêté aux portes de cette ville dont il est le « gouverneur ». Le soir même, les maréchaux demandent et obtiennent une suspension d’armes : les armées alliées entreront dans Paris, sans coup férir, le 31 mars. Une proclamation, rédigée par Schwartzenberg sous la pression de Pozzo di Borgo, ennemi corse de Napoléon, conseille aux Parisiens de suivre l’exemple de Bordeaux. L’empereur Alexandre demande que, dès son entrée à Paris, Talleyrand soit auprès de lui et, par un nouveau hasard, l’Elysée n’étant pas prêt, le tsar descend chez Talleyrand lui-même à l’hôtel de la rue Saint-Florentin. Le voilà qualifié arbitre de la situation. D’ailleurs, il est partout ; il est au Conseil qui signe la capitulation ; il fomente l’opposition bour-

HISTOIRE POLITIQUE^ T. III

geoise et celle de l’Hôtel de Ville par l’intermédiaire du banquier LaflStte. Ses émissaires sont auprès du « roi » hésitant. Laissons Talleyrand raconter, à sa façon, ce qui se passa rue Saint-Florentin.

Le premier objet traité entre l’Empereur Alexandre et moi ne pouvait être naturellement que sur le choix du gouvernement à adopter pour la France ; je fis valoir les raisons et je n’hésitai pas à lui déclarer que la maison de Bourbon était rappelée par ceux qui rêvaient l’ancienne monarchie avec les principes et les vertus de Louis XII, comme par ceux qui voulaient une monarchie nouvelle avec une constitution hbre (on sent l’équivoque)... C’est la réponse que je fis à ime demande péremptoire que m’adressa l’Empereur de Russie : « Comment puis-je savoir, me dit-il, que la France désire la maison de Bourbon? — Par une délibération. Sire, que je me charge de faire prendre au Sénat... (Le Sénat impérial n’est-il pas qualifié poioT réclamer au nom du pays le rétablissement de la royauté ?) — Vous en êtes sûr ? — J’en réponds. Sire !

Talleyrand tirait l’empereur de Russie de ses hésitations. En même temps, il lui suggérait le moyen d’arracher aux institutions impériales et à une « ombre de Sénat » l’assentiment, du moins apparent, de la nation.

Cependant, avant que rien soit décidé, il se retourne vers la dynastie arrêtée au seuil du trône et lui dicte les conditions qui lui donnent toute garantie à lui, ainsi qu’à la Révolution qu’il représente :

En faisant déclarer aux souverains alliés qu’ils reconnaîtraient et garantiraient la Constitution que la nation française se donnait, et en invitant le Sénat à préparer cette Constitution, d’accord avec le gouvernement pro%isoire, M. de TaUejTand faisait prévaloir le principe de la souveraineté nationale sur le principe contraire et s’assurait le moyen de rester maître du gouvernement. D’un autre côté, la phrase qui engageait les Alliés à ne traiter ni avec Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille tranchait la question de la régence. Quand, une heure après, Caulaincourt envoyé par Napoléon et qui, depuis l’arrivée de l’empereur Alexandre, attendait audience, obtint enfin d’être introduit, il lui fut répondu que tout était terminé. (Duvergier de Hauranne).

Talleyrand exphque ce qui s’ensuit :

Je convoquai le Sénat, le 2 avril, et le soir à 7 heures, j’apportai à l’empereur Alexandre la mémorable délibération que j’a%’ais fait signer individuellement par tous ceux qui composaient l’Assemblée. C’est celle qui prononçait la déchéance de Napoléon et le rétablissement des Bourbons avec des garanties constitutiormelles.

L’histoire de France reprenait ainsi son cours et l’ancien évêque d’Autun, vicechanceher de l’Empire, ramenait « le fils de Henri IV » et l’asseyait sur les Lys.

Que faisait l’Empereur? Il était à Fontainebleau, sans armée, sans état-major. Ce qu’il restait de troupes devant Paris était sous les ordres des maréchaux, et formait comme un tampon entre la volonté impériale et la capitale. « L’armée est pour nous », disait Macdonald. Des généraux criaient : « Qu’on nous donne la paix ! » Gérard, parlant au nom de plusieurs, exprimait l’avis qu’il fallait éviter à

LA CHUTE DE NAPOLÉON

tout prix une lutte qui ne pouvait être qu’une bataille dans Paris et amener la destruction de la ville. Les maréchaux auraient pu, peut-être, au nom de la force qui leur obéissait, sauver le régime. Dans le camp des Alliés, il y avait assez d’hésitation au sujet du rétablissement des Bourbons pour que la volonté des chefs militaires I>esât d’une façon sans doute décisive dans la balance. Mais ils étaient inquiets, divisés. La grande ombre impériale et les résolutions désespérées qu’ils entrevoyaient dans le silence et l’accablement du chef les affolaient. Et puis, un Mortier ou un Marmont ne sont pas de taille à jouer tme partie politique contre un Talleyrand.

Marmont avait commencé le glissement qui devait entraîner tout. Ses troupes, sur un ordre donné dans des conditions assez louches, quittaient, à Essonnes, la région de Paris et se portaient sur Versailles. Chacim évitait de se compromettre gt, par des saluts d’avant-postes et des politesses d’uniformes, se laissait graduellement engager.

Une parole fut prononcée, alors, qui éclaire le tragique de la situation et illumine toute la carrière de Napoléon. C’était à Fontainebleau. L’Empereur avait eu une longue délibération avec ses maréchaux sur la conduite à tenir et, enfin, pressé par Macdonald qui lui avait démontré l’impossibilité d’une dernière résistance devant Paris ou en arrière de Paris, il avait signé, sans protestations ni réserve, l’acte d’abdication. Une commission, composée des maréchaux, avait été désignée par lui pour négocier en son nom les conditions préliminaires d’un arrangement général, stipulant le maintien de la Régence. Puis l’Empereur s’était jeté sur im canapé, absorbé dans ses réflexions. Tout à coup, se frappant la cuisse de la main, il se lève et s’écrie d’un air dégagé : « Bah ! messieurs : laissons cela ! Et marchons demain. Nous les battrons !... »

Cri suprême de cette énergie surhumaine que rien ne devait abattre. Un effort encore, et l’on obtiendra cette victoire décisive dont tout dépend et que l’on poursuit en vain depuis Moscou. Les maréchaux lui tournèrent le dos et allèrent traiter de la paix. Il n’y avait plus d’Empereur, il n’y avait plus d’armée. Il y avait la France.

Conclusion Cet homme extraordinaire parut en un temps et chez un

SUR NAPOLÉON peuple où les passions étant au comble de la violence, la nature humaine se trouvait arrachée à elle-même et hors des voies normales. Tant d’énergies sublimes qui surgirent alors seraient restées ignorées et enfouies dans le sol si ces événements ne s’étaient pas produits. Dumouriez, Kléber, Hoche, Marceau, Moreau, Joubert, Masséna, Davout (ne parlons que des soldats), que fussent-ils devenus si la Révolution ne les eût soulevés et portés jusqu’aux grands

senTces ? Même problème pour Bonaparte. Le grand militaire, le grand politique ont besoin des autres; il faut, à leur génie même, le secours des événements.

Au moment où Bonaparte arri\*ait, la crise avait surmené et dégoûté un peuple enthousiaste et mobile qui, jusque dans le désordre aime l’ordre, et dans l’anarchie cherche un gouvernement. Les écrivains qui nous ont laissé letu témoignage sur la France d’avant la Révolution \'antent tous la douceur de son caractère et sa docilité sociale. Le peuple français passait pour le plus facile à conduire et le plus dévoué à ses rois. Or, après la crise révolutionnaire qui ne dura, en fait, que cinq ou sis ans, ce naturel reprenait le dessus : on avait soif d’obéissance, on se mettait à détester la violence, l’impudeur, la grossièreté des mœtus révolutionnaires. Je voudrais bien qu’on fît le dénombrement des jacobins à pipes et à carmagnoles qui restaient pour soutenir le système, quand Barras et ses compères eurent coiffé le chaj>eau à panache du Directoire.

Après une si effroyable épreuve, ce que tout le monde voulait, c’était l’ordre — l’ordre avec la Révolution — ou mieux la Révolution en ordre dans une France indépendante et unifiée. Il y avait im point d’honneur à ne pas se désavouer, à ne pas se laisser imposer des lois par l’étranger. Ces aspirations finales, reliquat des grandes ambitions amorties, concluaient assez logiquement que, pour contenir le passé et assurer l’avenir, l’énergie était la première faculté nécessaire; de là à réclamer un gouvernement militaire, il n’y avait qu’im pas. Le général, tous le cherchaient. Bonaparte, plus vif et plus décidé que les autres, apparut dans sa silhouette mince. Sa jeune carrière était éblouissante; en plus, certaines circonstances l’aidaient beaucoup : noble, ü n’avait pas émigré; ses premières attaches étaient avec le parti Choiseul qui, après avoir jeté la France dans la Révolution, n’a\'ait plus d’autre idée que de la réintégrer dans l’ordre européen. Ce jeune homme de grande capacité militaire convenait donc tout ensemble à la nation et aux intrigants politiques qui cherchaient un moyen de faire leur paix sans exposer leurs têtes. Cet habitué de la victoire arrangerait tout par le succès.

Maître des afiaires, Bonaparte développa sa nature et son génie avec une ampleur incomparable. Ln général, un « podestat » à demi étranger, fibre de liens de caste, à psîine engagé dans les partis, n’ayant reçu de services que d’hommes qu’ü lui était loisible de mépriser, ayant, de naissance, l’autorité, le prestige, la souveraineté, d’ailleurs sans autre foi que son étoile, n’avait qu’à être lui-même pour être ce qu’on désirait qu’il fût. D était précisément l’homme attendu par un siècle de philosophie, tout court, le sauveur.

LA CHtJTE DE NAPOLÉON

Avec son don formidable d’expression, son art de convaincre, son bon sens naturel, son esprit réaliste, il eût pu fonder un excellent gouvernement civil. On crut un moment qu’il allait s’y prêter. Mais, après Marengo, il reprit l’uniforme, s’étant convaincu, du fait de l’attentat de nivôse, qu’il n’y avait de gouvernement des hommes que par la force. Il avait vu la bête de trop près.

Non qu’il fut inhumain. Mais il faisait trop peu de cas du troupeau des foules et de la vie particulière pour se modérer par pitié ou par raison. Il avait reconnu que, livrés à leurs passions politiques, en vue de l’exploitation du corps social pour leur profit particulier, les ambitieux sont sans frein. Militaire, victorieux et conquérant, il pensait qu’il en était des autres peuples comme de son pays même : la force seule assurerait l’obéissance et l’obéissance assurerait la paix. La fin de la Révolution serait donc, logiquement, la victoire, une victoire générale, planétaire. Par là seulement, l’ordre serait rétabU dans im monde transformé.

La France, d’ailleurs, était entraînée par cette force de propagande qui lui est si naturelle. Elle se croyait appelée à faire le bonheur de l’Univers, comme le général vainqueur se croyait appelé à établir sur l’Univers la paix de la victoire. Ce sont là de ces rencontres voulues par la Providence.

Napoléon fut le créateur de l’avenir qui devait résulter de la Révolution. Mais, si grand que fût l’ouvrier, la tâche était au-dessus de ses forces : ü fallait plusieurs générations pour la réaliser.

De l’œuvre napoléonienne, dynastie, gouvernement, institutions même, aristocratie, victoires, conquêtes, empire, il ne reste qu’un souvenir : mais de la conception napoléonienne, il reste (outre le spectacle donné au monde) un dessein, un plan de reconstruction et de réorganisation auquel le monde, depuis, s’est conformé. Par lui, la vieüle idée française d’égalité dans l’unité, d’ordre par la centralisation, de mutuels services par la discipline sociale et par les lois civiles unifiées et codifiées, l’idée qui était celle de la France depuis des siècles et qu’elle avait si longtemps cherchée en elle-même, à savoir d’employer tout le monde, même les humbles, à l’œuvre sociale et de leur en faire partager le bénéfice, cette idée avait gagné l’opinion universelle et allait se répandre, se faire accepter et couronner par l’Europe.

L’Europe, pendant un siècle au moins, devait vivre sur cet héritage. Pour qu’il fût rejeté par l’avenir, il faudrait que réussît la grande entreprise anarchique, tentée sur la frontière asiatique et qui, autant antijacobine et antirévolutionnaire qu’antinapoléonienne, établirait par la tyrannie d’en bas, le despotisme des aveugles. Cent ans d’histoire ont, en somme, confirmé le principe de l’œuvre à laquelle

se sont consacrés le grand peuple et le grand soldat. Nationale et organique, elle ne périrait que par la dénationalisation et la désorganisation.

Napoléon, armé des principes révolutionnaires, a créé l’Europe des nationalités : voilà le fait. Certes, il ne s’agit pas d’un monde idéal : mais ce siècle, dont il a ouvert les portes, a développé une prospérité matérielle inouïe, achevé l’occupation totale de la planète, et décidé l’avènement des classes nombreuses au bien-être et au pouvoir.

Le monde a gagné cela. Par contre, il a perdu la foi, l’esprit de sacrifice, d’abnégation et de paix, il a perdu ce qu’il y a de plus émouvant dans la dignité humaine, la résignation. Napoléon, grand militaire, était, comme tel, ambitieux, arriviste, fataliste dans la victoire et jusque dans la défaite. Il attendit toujours, comme chose due, tme suprême victoire : telle était sa mission et son contrat avec la destinée. Il l’attendit, fût-ce après Moscou, après Leipzig, à l’île d’Elbe, à Sainte- Hélène. Il entraîna ainsi le monde dans son furieux ambitus. Peut-être est-ce cet entraînement vers ime hiérarchie de succès sans limite qui est le mot de cette étonnante carrière. Pas une fois dans sa vie. Napoléon n’eut le sens profond de cette chose si française, la modération, la mesure.

Il ne fut vraiment lui que dans le colossal et le surhumain. Son « idéal de civilisation » absolu, rationnel et universel laissait à son siècle cette maladie, l’ambition, à la littérature cette autre maladie le romantisme et, à la philosophie de l’histoire, V impérialisme.

Grandeur et faiblesse : ainsi se joue cette pauvre société humaine. Le Créateur, dont le caprice l’a arrachée au néant, a donné à sa créature la liberté pour qu’elle en use au risque de s’en blesser. La sagesse, s’inspirant de la loi divine, travaille à la régler, non à la supprimer. Napoléon fut un de ces maîtres de l’heure que la Providence envoie en de rares circonstances aux générations égarées pour qu’elles retrouvent leurs voies. Aux temps de la Révolution, la France avait reçu une mission. Elle s’y était donnée dans im tumulte plein d’espérances et d’erreurs. Mais elle échouait, si elle ne savait pas s’apaiser, s’ordonner, se faire accepter au dehors. Après le grand trouble, il fallait l’ordre. Telle fut la mission propre de Napoléon : mettre l’ordre dans la Révolution. Son génie était égal à sa tâche. Il tint le monde à bout de bras et le moula selon la loi qui lui avait été dictée. Cependant, des milHons d’hommes souifrirent et moururent par lui. L’humanité, dont l’histoire n’aboutit jamais, ne saura pas, avant des siècles peut-être, si I’homme parut pour son mal ou pour son bien.

Page 1