‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 23 sur 113 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les Bourbons^ Talleyrand et le Sénat. — U acte constitutionnel du Sénat et le comte d’Artois. — La déclaration royale de Saint-Ouen. — Le nouveau roi, Louis XVIII. — Le gouvernement royal et la Charte. — L’Europe contre la France. — Les deux âges face à face. — La résistance : les demi-soldes, les acquéreurs de biens nationaux.

ouïs XVIII hésitait à s’avancer en France quand, poussé par l’Angleterre et aidé par Talleyrand, il se décida. L’Intrigue introduisait la légitimité et la présentait à la Révolution. Dans quelles conditions le rapprochement entre les deux forces, les deux principes contraires, allait-il se produire?

Dans la lassitude et l’appréhension universelles, la restauration de la dynastie royale était une issue. Ces princes offraient l’avantage d’une première solution répondant au cri universel : la paix. On ignorait à peu près tout d’eux, et c’était un avantage. On ne connaissait, autour d’eux, ni parti, ni personnel, ni coterie. Avaientils un système quelconque de gouvernement ? Rien de précis, la censure impériale ne laissant rien transpirer. En somme, l’opinion se prêtait aux circonstances, non

sans une certaine disposition favorable, disposition naturelle aux Français pour tout ce qui est changement, nouveauté, contraste.

Le plus grand écrivain du temps, le seul qui eut, alors, une prise sur les cent mille Français au courant de la politique. Chateaubriand avait publié sa fameuse brochure : Bonaparte et les Bourbons. Il avait instruit, touché, convaincu, en remuant les souvenirs qui dormaient au fond des cœurs. En accents pénétrants, il s’était prononcé contre « le tyran », a l’usurpateur » qui venait de faire périr des

millions d’hommes, et il avait porté aux nues «ces braves et vaillants gentilshommes, autant et plus Français que nous », ces « Seigneurs des Fleurs-de-Lys qui furent, dans tous les temps, célèbres par leur loyauté », et « qui tiennent si fort à la racine de nos mœurs qu’ils semblent faire partie même de la France et lui manquer aujourd’hui comme l’air et le soleil ». L’effet avait été prodigieux : le roi lui-même, en recevant le poète dont il détestait les ambitions d’homme d’Etat, lui dit : « Votre brochure m’a valu une armée. »

Autre disposition des âmes : à la suite des défaites de Napoléon, aussi extraordinaires que ses victoires, « l’enfant du siècle » venait de naître. La désespérance remplaçait la grande illusion de l’âge précédent. L’imagination des jeunes hommes était bouleversée par ces contrastes. Déjà la religion s’était saisie de l’émotion universelle. Le même Chateaubriand, en signalant le Génie du christianisme, avait orienté les âmes vers le passé, évoquant un rêve d’idéalisme et de grâce attendrie : on cherchait dans la foi un refuge contre les orages du présent. Déjà le romantisme couvrait les horizons nouveaux de sa nuée resplendissante et obscure. Le genre « troubadour », le décor « moyen-âgeux », la poésie des ruines, l’exotisme des lointains inconnus, tout un bric-à-brac émouvant surgissait des ténèbres d’Ossian et décorait le sentimentalisme un peu nu de Jean- Jacques. L’époque se délaçait du réalisme strict qui était d’ordonnance sous Napoléon. Le jeune Hugo cherchait le rythme des chansons de croisades dans les premières Odes et les Ballades. Les « Sei-

gneurs des Fleurs-de-Lys » rentraient à l’heure opportune avec l’attirail du passé, le casque de Bayard et le panache de Henri IV.

Si l’on descendait du ciel sur la terre, on se trouvait en présence d’un fait, l’invasion : les départements du Nord et de l’Est étaient occupés et rudement meurtris ; Paris était plus ménagé par les vainqueurs. Mais ceux-ci se taisaient sur les conditions de la paix : on devait s’attendre à tout ; car, ils entendaient bien avoir leur voix au chapitre dans l’organisation future d’un pays dont les idées et les actes venaient d’avoir, sur les affaires du monde, un tel retentissement. On mesurerait, à cette France, si longtemps victorieuse, non seulement l’autorité effective, mais la puissance de propagande qui avait, un instant, ébranlé les trônes. L’air retentissait encore de cette Marseillaise redoutable : « Guerre aux tyrans !... » On la musèlerait une bonne fois.

Les « souverains alliés » cherchaient un biais pour inaugurer, selon leur difficile accord, cette « politique d’intervention » qui devait être l’un des grands ressorts de la diplomatie du dix-neuvième siècle. N’engageant rien, laissant espérer tout, ils avaient, par leur proclamation du 24 mars, fait savoir qu’ils cherchaient de bonne foi, pour la France, ime autorité salutaire capable de « cimenter l’union de toutes les nations et de tous les gouvernements avec elle ». On patientait.

Les BOURBONS, TALLE Y- Aptès huit jours de réflexion et de discussion,

RAND ET LE SÉNAT les souvcrains et leurs ministres avaient abordé, le 31 mars, le problème intérieur avec ce Talleyrand, soudainement réapparu comme sauveur. Talleyrand avait exposé le système auquel il se ralliait : restauration de la branche aînée des Bourbons, sous condition que celle-ci, faisant fléchir la rigidité de son principe héréditaire, souscrivît au pacte constitutionnel fabriqué par le Sénat impérial, c’est-à-dire par lui, Talleyrand.

A la suite de l’entretien qu’ Alexandre avait eu avec le cynique personnage, les princes alliés avaient immédiatement lancé une seconde proclamation qui, rédigée en accord avec celui-ci, faisait connaître leur adhésion à la restauration royale, mais moyennant un terrible poiuboire prélevé sur la France. Ils déclarent « qu’ils ne traitent plus avec Napoléon ni avec aucun membre de sa famille (ce qui exclut la régence de Napoléon II et de Marie-Louise), qu’ils respectent l’intégrité de l’ancienne France telle qu’elle a existé sous ses rois légitimes ». Première machination de Talleyrand, abandonnant de lui-même, sans délégation et sans droit, non seulement la pohtique des limites naturelles, mais tous les avantages territoriaux obtenus par la Révolution et par l’Empire, et annihilant, d’un trait de plume, l’immense force mili-

taire qui subsistait invaincue sur toute Tétendue de l’Empire ; tare ineffaçable pour la royauté, achetant à ce prix, et précisément en qualité de « légitime », sa réintégration. Les princes déclarent encore « qu’ils reconnaîtront et garantiront la Constitution que la nation française se donnera (Constitution, mot sonore réveillant dans les cœurs tant de lointaines illusions) »; en suite de quoi, « les souverains alliés invitent le Sénat (le Sénat impérial, ne l’oublions pas) à désigner un gouvernement provisoire qui puisse pourvoir aux besoins de l’administration et préparer la Constitution qui conviendra au peuple français. »

Sacrifices extérieurs immenses en échange d’ime paix non débattue. A l’intérieur : apaisements vagues pour les bénéficiaires de la Révolution, le principal de ces apaisements étant ce gouvernement provisoire dont Talleyrand s’était établi le chef et qui, composé de figures connues, d’hommes adroits et expérimentés, pouvait paraître à la rigueur capable de défendre les intérêts de la nation, de la Révolution même, et d’obtenir des sécurités dont l’intérêt propre de ces hommes serait le plus sûr garant.

L’ACTE CONSTITUTIONNEL DU SÉNAT Le Sénat ne perd pas une minute.

ET LE COMTE D’ARTOIS Tenu en haleine par l’infatigable Talley¬

rand, il accepte, dans un échange de vues rapide, les suggestions que celui-ci a su préparer selon les désirs communs. Ayant déjà prononcé la déchéance impériale et désigné le gouvernement provisoire, la haute Assemblée, réduite elle-même à l’état de squelette, s’attribue l’autorité nécessaire pour devenir l’arbitre entre la dynastie et la Révolution.

Le lendemain du jour où le dialogue s’était engagé entre le chef du gouvernement provisoire et le tsar Alexandre, le Sénat, convoqué, avait désigné une « commission de constitution » qui adjoignait aux membres du gouvernement provisoire, Talleyrand, Dalberg, Jaucourt, Beumonville et Montesquieu, cinq autres membres : Barbé-Marbois, Destutt de Tracy, Eymery, Lambrecht, Lebrun duc de Plaisance ; le secrétaire d’Etat russe Nesselrode devait assister aux délibérations.

Après un débat aussi approfondi que le permettaient les circonstances, on était tombé d’accord sur une formule, bientôt signée par soixante-dix sénateurs, formule consacrant les principes constitutionnels et parlementaires et tranchant la question de la souveraineté par un article ainsi rédigé (article 2) : « Le peuple français appelle librement au trône Louis-Stanislas-Xavier de France, frère du dernier roi (nulle mention de Louis XVII), et, après lui, les autres membres de la maison de Bourbon, dans l’ordre ancien. » La garantie principale que le Sénat s’accordait à lui-même et

au parti qu’il représentait était inscrite dans l’article 6 : « Il y a cent cinquante sénateurs au moins et deux cents au plus ; leur dignité est inamovible et héréditaire de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Ils sont nommés par le roi. Les sénateurs actuels sont maintenus et font partie de ce nombre. La dotation actuelle du Sénat

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