‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 24 sur 113 · CONVERSATION DE SÉNATEURS · texte numérisé non relu

CONVERSATION DE SÉNATEURS

et des sénatoreries leur appartient... Les sénateurs qui seront nommés à l’avenir ne peuvent avoir part à cette dotation. »

Le Sénat, — ce qu’il restait de Sénat — se faisait la part belle. Tout en tenant compte de ce qu’il y a de déplaisant dans une stipulation réservant à ces vieillards nantis de larges avantages privés, il faut reconnaître aussi que cette consolidation du Sénat impérial, réclamé par lui-même, était une garantie pour la France révolutionnaire. Le corps s’établissait gardien du pacte constitutionnel imposé à la royauté et se chargeait d’en surveiller l’exécution.

Mais une question se posait : ces conditions rédigées d’avance et dictées en quelque sorte à la royauté, celle-ci les accepterait-elle? D’Angleterre, le prétendant, qui devenait le roi, avait envoyé d’abord en avant-coureurs plusieurs princes de sa famille : à la suite des Alliés et à Paris, son frère. Monsieur ; dans les provinces, le duc d’Angoulême et le duc de Berry, ses neveux, et le duc d’Orléans. Monsieur devait prendre les premiers contacts avec la capitale qui dicte, en général, l’opinion de la France et crée le fait accompli. Ces choses avaient été arrangées assez adroitement entre Talle5Tand et le baron de Vitrolles qui avait quelque influence auprès de Monsieur. Monsieur était entré à Paris avec la cocarde blanche des Bourbons. Ce point gagné, le comte d’Artois, sans adhérer en quoi que ce soit aux articles rédigés par le Sénat, avait cependant visé, dans ses premières paroles, « l’acte constitutionnel qui appelait au trône le roi mon frère ». Il ne craignait pas d’être désavoué, avait-il ajouté, en indiquant, sans y insister, que « le roi en admettait les bases ».

Répondant à la délégation du Sénat, le prince, désigné comme lieutenant général du royaume, abondait en formules favorables au sujet des institutions et du personnel de la France nouvelle, et il s’était prononcé avec force sur le point le plus délicat, à savoir que « la vente des biens nationaux était irrévocable ». Une fois ce pont assez fragile jeté entre les deux époques et les deux régimes, le prince qui, selon son caractère, ne songeait qu’à plaire, avait hâté, de tous ses sourires, cette entrée dans Paris où, parmi les acclamations de ses partisans, parmi la floraison des cocardes blanches aux chapeaux et aux gourmettes des chevaux, il avait entendu le discours prononcé par Talleyrand, au nom du gouvernement provisoire, c’est-àdire au nom de la Révolution : « Monseigneur, le bonheur que nous éprouvons en ce jour de régénération est au-dessus de toute expression, si Monsieur reçoit, avec la bonté céleste qui caractérise son auguste maison, l’hommage de notre rehgieux attendrissement et de notre dévouement respectueux. » Une telle amende honorable était si adroitement teintée de gravité et d’effusion, dans son ironie supérieure, que les positions réciproques restaient intactes sous les formules protocolaires. Après cela, la Révolution ne comptait plus avoir à faire nulle concession; elle avait été, dans la forme, jusqu’au bout de ce que l’on pouvait exiger d’elle. Monsieur n’avait pu que manifester, à son tour, un bonheur sans mélange : « Je suis heureux, je suis trop heureux ! », s’écriait-il en poussant son cheval : onomatopées que Beugnot traduisait spirituellement, pour l’opinion, par le communiqué célèbre : « Il n’y a rien de changé en France, il n’y a qu’un Français de plus ! »

Les débuts et les premières difficultés s’étaient ainsi trouvés ouatés d’heureux

silences et voilés de propos jaculatoires, n’engageant rien. Le « lieutenant général du royaume », salué de ce titre par le Sénat, n’avait rien abandonné du principe héréditaire ; il avait gardé sa cocarde et Paris avait pavoisé en blanc. D’autre part, toute la cérémonie officielle était restée campée sur les doctrines révolutionnaires par le simple fait que Talleyrand seul avait parlé et qu’il avait reçu le prince à la tête d’un cortège composé des maréchaux, des généraux, des fonctionnaires de l’Empire. Et, pour renforcer cette barrière qui, tout en s’ouvrant, restait posée à l’entrée, au Te Deum célébré à Notre-Dame, le Sénat n’avait pas paru.

En deux mots, la royauté prenait sa place au sein de la nation par l’accueil fait à son premier émissaire. Monsieur; mais la Révolution ne perdait pas la sienne puisqu’elle gardait l’autorité effective et qu’elle se réservait d’exposer, à l’heure dite, les conditions de son assentiment. Les deux principes, les deux causes s’étaient rapprochées, et c’était beaucoup ; mais elles ne s’étaient pas fondues ; il restait à rédiger les termes de « l’acte », c’est-àdire cette fameuse Constitution dont, depuis trente ans, on leurrait le pays, toujours confiant et toujours déçu. Il fallait bien en venir à serrer les choses de près ; mais cela ne pouvait se faire qu’en présence du roi : les propos échangés avec les princes étaient de trop peu de poids. L’Intrigue travaillait déjà à tout brouiller. A Beugnot qui s’en plaignait, un confident des princes, M. de Crussol, répondait : « A qui le dites-vous ? Nous combattons ce mal depuis quarante-cinq ans. »

Il n’y avait, maintenant, qu’à attendre le roi. D’ailleurs, il arrivait. C’était Louis XVIII.

La Déclaration royale Le trait principal du caractère, chez ce représen-

DE sAiNT-ouEN ng^t de la race des Capets, c’était l’optiniisme dans

la temporisation. Depuis vingt ans, la fortune n’avait jamais réclamé de lui que le moindre effort. La goutte autorisait sa lenteur. Le roi restauré, qui, par la disparition mystérieuse du numéro XVII, avait pu se proclamer le successeur direct de Louis XVI, n’était pas un héros : c’était, dans tous les sens du terme, un patient.

Sa principale vertu avait consisté à attendre. Depuis la chute de l’Empereur, il n’avait donné signe de vie qu’une fois, et peut-être encore trop tôt : ayant quitté Hartwell le 20 avril, il s’était arrêté à Londres où retentissait la joie de la victoire commune et où on lui avait ménagé une entrée magnifique. Louis XVIII, plus fin d’habitude, était tombé dans le piège de la sympathie (nous reviendrons sur les engagements secrets) : « C’est aux conseils de Votre Altesse Royale, avait-il dit au prince régent, à ce glorieux pays et à la confiance de ses habitants que j’attribuerai toujours, après la divine Providence, le rétablissement de notre maison sur le trône de ses ancêtres. » Cette formule, assez lourdement exclusive des autres Alhés, marquait une orientation déclarée de la future politique française vers le système anglais. L’opinion en France avait été surprise de cet abandon complet entre les mains de la puissance victorieuse; elle l’eût été davantage si elle eût connu la lettre de l’empereur Alexandre à Louis XVIII qui s’offrait pour être le « témoin » d’une future Constitution consacrant les idées libérales et qui insistait sur la nécessité de « tenir compte de la volonté nationale ». Or, par la déclaration de Londres, le roi se dégageait nettement de ces conseils et il quittait l’Angleterre engagé par des liens plus forts encore que ceux de la reconnaissance. En ce qui concernait le futur régime intérieur, Talleyrand, considérant la Révolution et ce qui l’avait suivie comme en voie de liquidation (« ce qui est passé est passé », disait-il), avait envoyé auprès du roi le duc de Liancourt. Mais le roi avait écarté doucement le hbéral homme de confiance et la procédure du ministre. Sa volonté ne se laissa pas influencer. Parcourant à petites journées le nord de la France, s’arrêtant à Calais, Boulogne, Abbeville, Amiens, il s’était abandonné à la joie du retour et aux acclamations de « son peuple ». Il était arrivé le 29 à Compiègne. Là, il avait pris les premiers contacts, mais il se taisait toujours.

Talleyrand fut admis le premier à l’audience royale. Avec une bonhomie souriante, qui coupait court à toute explication, Louis XVIII lui dit : « Asseyez-vous et causons. » Or, le roi avait déjà eu un entretien au sujet de la poHtique royale, avec le tsar Alexandre, qu’un peu plus tard, à Vienne, on devait baptiser le « faiseur de Constitutions ». Louis XVIII avait écouté les conseils du tsar avec une froideur

contrastant singulièrement avec les paroles ardentes adressées quelques jours auparavant au prince régent d’Angleterre. La politique de la monarchie parlementaire, qui devait rester hostile à la Russie pendant un demi-siècle, s’était dessinée dès la première rencontre. Talleyrand, averti, n’avait pu, en dépit de ses attaches sonnantes avec Alexandre, que se tenir sur la réserve.

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