ENTREE DE LOUIS XVIII A PARIS
Le roi vit ensuite, à Compiègne, les maréchaux venus pour lui rendre hommage. Berthier parla assez platement : soldats, les maréchaux n’avaient aucun mandat politique. En célébrant la gloire des armées françaises, le Roi leur dit obhgeamment : « C’est sur vous, messieurs les maréchaux, que je veux toujours m’appuyer. » Cela n’engageait à rien.
Une délégation du Corps législatif fut saluée par le roi, comme « représentants de la Nation », expression que Napoléon n’avait jamais consenti à employer et qui parut rassurante. Mais le nœud n’était pas là. Le Sénat ne parut pas : même quand le roi fut aux portes de la capitale, il l’attendit en vain. Cette absence volontaire
tenait tout en suspens. Alexandre pense que c’est son heure. Il avait dit à Talleyrand « qu’il en faisait son affaire ». Il refusait de signer le traité de paix si un arrangement n’intervenait pas et fixait la date de son départ. A cette insistance, Louis XVIII opposait une déclaration obstinée : « Les membres du Sénat ne peuvent disposer de la couronne de France. Je reviens à la voix de la nation, mais je reviens roi de France. » Et il disait encore à Talleyrand : « Si je jurais la Constitution, c’est vous qui seriez assis et moi debout. » Le tsar mit les points sur les i : « Si la déclaration n’est pas publiée ce soir, on n’entrera pas demain à Paris. » La difficulté fut réglée, provisoirement, par une équivoque, comme lors de l’entrée du comte d’Artois. Louis XVIII signa, le 2 mai, en la datant de Saint-Ouen, une déclaration reconnaissant que les bases du plan de constitution projeté par le Sénat étaient bonnes, mais « qu’un grand nombre d’articles portant l’empreinte de la précipitation et ne pouvant devenir lois fondamentales de l’État, l’acte définitif serait revu et mis au point par le Sénat et le Corps législatif convoqués à cet effet ».
Les principes d’un régime moderne étaient, d’ailleurs, reconnus par la déclaration : système représentatif, deux Chambres, impôt librement consenti, liberté de la presse, liberté des cultes, irrévocabilité des ventes de biens nationaux, inamovibilité des juges, maintien des institutions. Conseil d’État, Cour de cassation, Cour des comptes. Université, Légion d’honneur. Le Sénat se déclara enfin satisfait et se présenta. Louis XVIII entendit un discours et répondit sèchement.
Le lendemain, le Roi faisait son entrée à Paris. La curiosité remplissait les rues, mais l’enthousiasme était tombé. On cria : « Vive la Garde ! » au défilé des grognards de l’escorte. Après Te Deurri:, chanté à Notre-Dame, le roi se rendit aux Tuileries. A l’église et dans la voiture, la fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette, la duchesse d’Angoulême, était auprès du roi ; elle se trouva mal en passant devant la Conciergerie et en entrant dans le palais : la race de saint Louis avait repris possession de la France. « Il faut avouer, dit le roi à Metternich, que Napoléon était un bon locataire ; il m’a arrangé le tout à la perfection. »
CE QU’ÉTAIT LE Le premier Conseil avait été convoqué pour le 5 mai :
NOUVEAU ROI (( Cette séance où le roi prenait en main le pouvoir fut, écrit Vitrolles, d’une imposante solennité. » Louis XVIII était assis dans un fauteuil, la tête découverte ; autour de lui, la famille royale ; puis le prince de Bénévent, les membres du gouvernement provisoire, les maréchaux Moncey et Oudinot, le général Desselles et M. de Vitrolles, les commissaires chargés provisoirement des départements ministériels, MM. Henrion de Pansey, Laforest, le général Dupont, le comte
Beugnot, le baron Louis, le baron Malouet et M. Anglès ; l’ancienne étiquette était observée : les princes assis sur des fauteuils, les autres sur des pliants. Tous les yeux étaient fixés sur le roi : gros, lourd, la figure luisante de graisse, les bajoues débordantes, le front haut, la chevelure poudrée, les yeux vifs et vigilants, il était vêtu d’un habit à la française, au cou la cravate blanche à jabot, sur le torse tombant, d’énormes épaulettes destinées, sans doute, à « militariser » un aspect un peu placide et débonnaire ; les jambes revêtues de la culotte « à l’ancienne » ; de fortes guêtres à boutons, enserrant des mollets mal équarris, s’achevaient par des pieds lourds, des pieds que la goutte avait déformés, base fragile et chancelante d’un corps épais et impotent. Arrivé au bras de l’un des siens, le roi s’était assis péniblement. La comparaison s’imposait avec Napoléon, si alerte, si vif, toujours sur pied, toujours en mouvement, et entraînant tout le monde après soi. Le mobilier somptueux était celui de l’Empereur. Dans les salons, aux fenêtres, sur les tapis, on avait recouvert par des fleurs de lys faufilées les abeilles qui se voyaient encore.
Le roi parla ; sa voix sonore, chaude, pénétrante, modifia la première impression. Des phrases courtes, soigneusement étudiées et limées, bien prononcées, produisirent tm effet vraiment royal. L’histoire ne les a pas recueillies. Mais un témoin a raconté, qu’après quelques phrases consacrées à la paix, au rétablissement de l’ordre, aux services rendus, à l’oubli du passé, aux remerciements dus à son frère et aux princes, le roi avait abordé l’examen des affaires avec une si naturelle autorité qu’on avait senti immédiatement que la France avait un roi.
Après avoir écouté avec une attention soutenue la lecture des rapports soumis au Conseil par chacim des ministres, il avait ouvert et dirigé, lui-même, la discussion : chacun des princes interrogé à tour de rôle s’était mêlé au débat. Une aménité rappelant le ton de l’ancienne cour, une gravité indulgente évoquant les malheurs de l’exil, révélaient, chez le roi, la capacité de s’adapter aux circonstances complexes où l’on se trouvait. Certainement il ne serait ni un incapable, ni un roi fainéant.
Serait-il un grand roi ? Seulement un roi à la hauteur des circonstances ? A cette question on n’eût osé risquer une réponse immédiate. On attribuait à son parent le prince de Condé ce mot : « M. de Provence est un homme d’esprit, philosophe, mais faux comme un jeton. » Si, dès l’abord, l’on avait subi le prestige « royal », on avait senti aussi « qu’il manquait quelque chose ».
Les hommes avertis, ceux qui survivaient des temps antérieurs à la Révolution, repassaient en leur souvenir la vie de ce prince qui reprenait possession du palais et de la couronne de son frère, Louis XVI. Héritier imprévu du jeune dauphin
HISTOIRE POLITIQUE, T III
disparuj émigré, errant sur une terre étrangère, sans activité apparente et sans action personnelle, qu’avait-il appris? Avait-il oublié? Aux derniers temps de l’ancien régime, à la cour de Louis XVI, en ces années de désordre, d’intrigues, de luttes enragées, de passions violentes et mesquines à la fois, qui avaient ruiné le vieil édifice, le premier prince du sang s’était exercé à un rôle assez louche et
qui ne lui avait assuré ni considération ni respect. Certes, ce n’était pas un sot ; il n’avait ni la légèreté évaporée, ni le visage éberlué de son frère, le comte d’Artois, mais non plus sa belle manière, son allant et sa séduction. L’esprit cultivé, ayant des lettres, il abondait en citations classiques, de préférence latines ; il maniait l’épigramme, pratiquait l’insinuation, l’ironie, l’escrime sous cape et le coup fourré. On assurait que, de son palais du Luxembourg, étaient partis les mots piquants, les flèches barbelées visant le roi et la reine Marie-Antoinette. Le frère et beau-frère avait, du moins avant la naissance d’un dauphin, paru vouloir jouer les Gaston d’Orléans ; on répétait à son sujet : Anguis latet in herha. Ce que l’on remarquait, en outre, chez cet héritier des Bourbons dont les habitudes de corps différaient tellement du tempérament ancestral si actif, c’était la médiocrité de ses ressources physiques et sa docilité enfantine à l’égard de tel ou tel familier dont il lui était impossible de se passer. Il était l’homme des favoris. Veuf de Louise de Savoie, femme intelligente, mais fantasque et arbitraire, il s’était déclaré le serviteur, plus encore que l’amant, d’une femme à la fois belle, intrigante et vicieuse, qui avait trempé à fond dans l’intrigue de la cour, la comtesse de Balby.
Une fois les événements déchaînés, le comte de Provence, un peu surpris de leur violence, s’était recroquevillé dans sa prudence naturelle. Il se sentait pris entre son attachement au trône dont il était l’héritier et le parti révolutionnaire adopté par