LE COMTE D’ARTOIS EN
(D’après un tableau de Saint, gravé par Audoin) (Cabinet des Estampes).
son cousin d’Orléans, bientôt Philippe-Égalité. Lié aux Choiseul, qui menaient l’opposition de la rancune, son jeu n’était pas d’ébranler la dynastie; cependant, il eût vu sans regret son frère aîné dépouillé d’un pouvoir dont il faisait un si médiocre usage.
En deux circonstances, la conduite du prince était resté énigmatique : c’est, en octobre 1789, dans l’alîaire Favras, cet homme de main qui cherchait, au nom du prince, deux milHons dans le but d’enlever la famille royale. Provence était, on ne sait trop comment, mêlé à l’affaire. Convoqué à l’Hôtel de Ville, il est proclamé, par son auditoire jacobin, le « premier citoyen du royaume »... Pourquoi cette tentative d’enlèvement du roi et ce succès devant le tribunal populaire, qui dépend alors de La Fayette? « Il s’est avili, il s’est traîné dans la boue ! » s’écrie son frère d’Artois, réfugié alors à Turin. En juin 1791, au moment où il décide de sortir du royaume en faisant coïncider sa fuite avec celle du roi et de la reine, le comte de Provence obtient, au dire de l’honnête comte de Sèze «, une certaine connivence de l’ennemi, » c’est-à-dire des Jacobins, et il reste d’une étrange impassibilité en présence du drame de Varennes. Autre mystère.
Une fois hors de France, le comte de Provence prend en main la direction de la cause royale, non sans ménager la situation de son frère, le comte d’Artois, chef reconnu de l’émigration. Celui-ci se met en avant. Provence, dans son indolence affectueuse, reste sur la réserve et s’arrange pour éloigner de soi les responsabilités et l’impopularité. A la mort de Louis XVI, l’aîné se sent devenir régent et, à la mort de Louis XVII, il est roi, tout cela par une série de circonstances qu’il a accueillies avec dignité, émotion convenable et soumission aux événements. La carrière de Bonaparte fut, pour le roi, une extraordinaire épreuve. Il la supporte non moins dignement. Nous avons rappelé ce duel épistolaire où le grand Consul n’avait pas eu le beau rôle. Chassé de Mittau, traqué sur le continent, le prétendant n’avait trouvé un port qu’en se réfugiant en Angleterre et en embarrassant, de sa présence, l’émigration attachée au comte d’Artois. Jamais, pourtant, il n’avait désespéré. Au lendemain de la prise de Moscou, avec une vue très nette des suites, il écrivait à Blacas : « Bonaparte est perdu ». La Providence était son principal ministre.
Dès que le vent eut tourné, le proscrit avait repris, par un mouvement insensible, le ton et les allures du roi de France. Malgré le dédain qu’affichaient im peu trop les souverains alhés, il avait renoué, de lui-même, le fil du passé français en confiant la direction des grandes affaires militaires au général de Bouillé, — le Bouillé de la fuite de Varennes. Celui-ci se met en quête, aussitôt, des hommes de la France nouvelle : il transmet à Moreau « le témoignage de l’estime royale », parole qu’allait
suivre, sans doute, l’offre d’un commandement, quand le « général » fut frappé d’un boulet français à Dresde. On s’adresse, en même temps, à Bemadotte, devenu prince royal de Suède et un peu candidat à la succession de Bonaparte : Bouillé lui propose, au nom du roi, les fonctions de généralissime en le saluant comme « le futur libérateur de la France ».
Bientôt les événements s’étaient précipités et, le 5 mai 1814, le roi était aux Tuileries. Comme Henri IV, son aïeul, il avait traversé les fortimes les plus diverses. Mais peut-être tenait-il de son autre aïeul, Louis XIII, le singulier penchant, dont rien n’avait pu le guérir, le goût des favoris. Mme de Balby ne s’était pas assez déprise des agréments de l’existence pour se contenter de l’affection toute nue d’un prince cacochyme. Elle avait introduit elle-même dans les intimités un jeune gentilhomme de bonne mine, d’Avaray ; et d’Avaray l’avait peu à peu supplantée ; il avait été le compagnon et le serviteur fidèle de la fuite et des années d’exil. Le comte de Lille s’était pris pour lui d’ime affection où il y avait de la gratitude, de l’abandon et de l’habitude. Après quelques années, d’Avaray était mort de consomption aux Açores. Le prince parut inconsolable; mais il ne pouvait rester seul, et d’Avaray avait été remplacé par Blacas. Blacas était favori à l’heure de la rentrée à Paris et il allait se trouver, pendant quelques mois, le maître du roi et le maître de la France. Après les Cent-Jours, une indifférence parfaite le laissera tomber et, bientôt, ce même goût passionné pour une intimité sans partage devait choisir Decazes, dont nous aurons à dire le rôle politique. A Decazes devaient succéder quelques autres favoris d’un jour jusqu’à l’heure où Mme du Cayla reprit, près du vieillard écroulé, l’héritage de la Balby. Ce roi podagre, impuissant et caressant, ne pouvait se passer d’un bras où s’appuyer, d’une jeunesse à qui ouvrir son cœur. Tout le démontre, il aimait. La correspondance adressée à ses favoris (n’employons pas le féminin) est un continuel épanchement où la personne entière se donne, avec une chaleur qui vient peut-être de l’impuissance. Mystérieuse effusion de la nature chez un homme, d’ailleurs maître de soi, égoïste et pince-sans-rire. Le problème de ces faveurs royales reste obscur, comme tant d’autres choses sont obscures dans cette vie du descendant d’une vieille et noble race, élevé parmi les étroites familiarités domestiques et qui ne relèveraient guère que de la curiosité si elles n’avaient eu leur effet dans l’histoire.
T E GOUVERNEMENT ROYAL Louis XVIII, en adoptant ce nom, afiirmait que ET LA CHARTE le pouvofr légitime u’avait subi aucune interruption.
Le cadavre du pauvre enfant du Temple servait de pont pour franchir l’âge révolu-
tionnaire. Le roi, rentré sans conditions stipulées, d’après le conseil de son favori Blacas, reprit la suite des choses au point où l’avait laissée, à la veille même de la Révolution, l’Assemblée des notables. Les notables se présentaient, à nouveau, à la royauté après sa longue absence : telle était l’explication toute simple des événements. On désigna un ministère chargé d’entendre les doléances du pays et une commission destinée à rédiger les concessions royales. Le plupart des noms inscrits sur ces listes appartenaient à l’ancienne cour. Talleyrand, qui attendait la présidence du Conseil, fut simplement chargé du département des Affaires étrangères ; il ressentit cruellement cette première blessure, et il n’a pu dissimuler, dans ses Mémoires^ l’humeur avec laquelle il reçut le coup de pied royal :
Bientôt, écrit-il, il fallut s’occuper de rédiger la Charte qui était annoncée et, alors, l’intrigue et l’incapacité obsédèrent le roi et s’emparèrent de cette importante rédaction. Je n’y eus aucune part, le roi ne me désigna même point pour être un des membres de la commission qui en avaient été chargés. Je suis obligé d’en laisser tout l’honneur à M. l’abbé de Montesquiou, à M. Dambray, à M. Ferrand et à M. de Semonville. Je ne nomme que les principaux rédacteurs. Quant à moi, je n’ai connu la Charte qu’à la lecture qui en fut faite par M. le chancelier Dambray dans un conseil des ministres, la veüle de l’ouverture des Chambres, et j’ignorai le nom des personnes qui devaient composer la Chambre des pairs jusqu’à la séance royale où le chanceher les proclama.
Le ministère avait, nominalement, à sa tête, un. très honnête homme, ancien avocat général du Parlement de Paris, orateur discret, homme pusillanime et faible, Dambray; à l’Intérieur, on avait mis l’abbé de Montesquiou, ancien membre de l’Assemblée Constituante, agent du roi dans l’exil, probe, dévoué, mais influençable, sans tact, sans vue et qui, par une étrange inclination de son âme confiante, avait pris, pour principal instrument à l’Intérieur, Guizot, le protestant austère, disciple de Necker, que lui recommandait, dans le brouhaha des événements, l’olympien Royer-Collard; aux Finances, une compétence indiscutée avait appelé un homme qui avait figuré dans les services impériaux, l’abbé ou baron Louis ; à la Marine, on avait casé un autre revenant de la période des Etats généraux, Malouet. La direction de la Police était confiée à un administrateur expérimenté qui avait, même sous l’Empire, conservé des attaches royalistes, Beugnot. On avait eu l’étrange idée de confier le portefeuille de la Guerre au signataire de la capitulation de Baylen, le général Dupont, nomination qui était un véritable soufflet à l’armée ; la direction des Postes était le lot d’un partisan acharné et un peu déséquilibré de l’ancien régime, Ferrand; enfin, la fonction ministérielle principale qui détenait, avec la confiance du souverain, la véritable présidence, était, — sous le titre de ministère de la maison du roi, — aux mains du favori en exercice, homme médiocre et passionné, véritable « retour d’exil », Blacas.
L’influence du comte d’Artois s’était fait sentir dans ce premier « mouvement ». Des combinaisons de chambre secrète adultéraient ainsi, dès le début, la première direction d’une politique qui eût demandé plus de réflexion et de prudence. Puis, on désigna les membres du Comité de constitution : sur la liste, établie de façon à laisser le dernier mot à la volonté royale, se trouvaient réunis, sous la présidence de Dambray, trois commissaires du roi, l’abbé de Montesquieu, Ferrand et Beugnot, neuf sénateurs parmi lesquels Barthélémy, Barbé-Marbois, Boissy d’Anglas, Fontanes, Semonville, neuf députés parmi lesquels une seule grande notoriété royaliste, Lainé. L’acte constitutionnel fut fabriqué en quatre jours, délai un peu court pour cette « loi des XII tables » qui fondait le régime parlementaire en France. On avait discuté et voté en hâte sous la pression de la lettre adressée par l’empereur Alexandre à Talleyrand et enjoignant d’en finir avant son départ.
L’avant-projet sur lequel on discuta avait été préparé par Ferrand, Montesquieu et Beugnot. La volonté du roi, transmise par le garde des Sceaux, était que « l’ancienne constitution du royaume », à savoir « l’hérédité en vertu de la loi salique », restât le principe essentiel de la souveraineté. Le principe contraire, la souveraineté du peuple, était donc écarté : le roi était roi par lui-même. Ceci dit, les droits de la nation qui se ramenaient, en somme, à une sorte de contrôle, étaient reconnus par l’établissement de deux Chambres, la Chambre des députés et la Chambre des pairs. Le système électoral, comme toute l’organisation administrative, se tenait, en général, dans les grandes lignes du système impérial et reposait sur le suffrage restreint et la représentation censitaire. La liberté individuelle était garantie. La liberté religieuse était admise, la religion catholique étant, toutefois, proclamée « religion de l’Etat ». La liberté de la presse, dont le principe était reconnu, restait soumise à une restriction assez ambiguë d’où devaient naître, à bref délai, des complications infinies.
Enfin, l’œuvre révolutionnaire était consacrée par les trois articles 9, 10 et ii, bases de la déclaration de Saint-Ouen : inviolabilité des biens nationaux (un engagement assez vif eut lieu, au sujet de cette clause, entre Lainé et le rédacteur de l’article, Beugnot, le premier faisant, au nom de l’ancien régime, le procès de la Révolution ; mais, pour le moment, on n’insista pas) ; principe de l’expropriation pour cause d’utilité publique ; interdiction de toute recherche des opinions et des votes émis antérieurement à la Restauration, c’est-à-dire amnistie couvrant même l’erreur des opinions et des consciences. La conscription était abolie, en paroles du moins ; car le système du recrutement de l’armée était réservé pour une loi ultérieure.
Quant au régime constitutionnel, ce qu’on appelait les « formes du gouvernement
du roi )), il était réglé comme il suit : inviolabilité royale, responsabilité ministérielle, etc. Cependant l’article 14, d’une portée qui échappa d’abord à la discussion, fut glissé pour servir, le cas échéant, d’entrée à la pleine autorité royale : « Le roi est le chef suprême de l’Etat ; il commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d’alliance et de commerce ; nomme à tous les emplois d’administration publique et fait les règlements et ordonnances nécessaires à V exécution des lois et à la sûreté de VEtat. » De cette dernière ligne, on pouvait tout tirer. C’était une sorte de correction sournoise au principe même du régime parlementaire, la substitution de l’ordonnance à la loi dans des éventualités d’ailleurs mal définies.
L’ensemble du système assurait au pouvoir exécutif une prépondérance considérable. Droit exclusif réservé à la couronne de proposer des lois (on ne reconnaissait aux Chambres que la faculté de supplier le roi de faire une proposition de loi) ; veto suspensif ; droit exclusif attribué à la couronne de nommer des pairs en nombre illimité, héréditaires ou à vie. Toutes les précautions prises par le Sénat impérial étaient ainsi réduites à néant : le roi rentré écartait, sans autre forme de procès, ceux qui avaient prétendu mettre des conditions à son retour.
Les dispositions relatives au système électoral de la Chambre des députés étaient renvoyées à des lois ultérieures ; cependant, l’âge de l’électorat était fixé à trente ans et le chiffre de la contribution directe nécessaire (y compris l’impôt des patentes) à trois cents francs : on n’était éligible qu’à quarante ans et sous la condition de payer au moins mille francs d’impôt direct. L’autorité politique devenait ainsi le lot de quelques détenteurs de la fortune immobilière. Que l’Empire fût une ploutocratie, passe; mais la légitimité, comment imposait-elle à la Révolution, qui s’était faite contre le privilège, le privilège de l’argent ?
La rédaction de ces articles, enlevée en quelques séances secrètes, passait outre aux promesses consenties et modifiait même, dans ses points principaux, la déclaration de Saint-Ouen. L’empereur Alexandre, dont les illusions « libérales » n’avaient d’égales que les contradictions si frappantes entre ses paroles et sa propre situation, quitta Paris en disant : « C’est une affaire manquée. » Quel nom donner à cet ensemble d’articles élaboré en quelques heures et sous le manteau? S’agissait-il d’une Constitution ? Ce nom eût résonné comme un amen à toute la Révolution : on exhuma donc, du sommier des antiques libertés municipales et du souvenir des procédures britanniques, une appellation désuète, le mot de « Charte » et ainsi fut désigné, sur la suggestion de Beugnot, l’acte consenti par le roi. Car il s’agissait bien, selon la parole prononcée par le chancelier Dambray, d’une « Ordonnance de réformation ».
Dès que les souverains alliés eurent quitté Paris^ une cérémonie fut décidée, à défaut du sacre à Reims, pour marquer la reprise de contact entre le roi et le pays : ce fut la séance d’ouverture des Chambres, le 4 juin. Assis sur son trône et couvert, le roi prononça, de sa voix chaude, une courte allocution qui exprimait le résultat mûri des longues réflexions de l’exil. Dès la première phrase du discours, les situations réciproques se trouvaient étabfles : le roi se proclamait « le dispensateur des bienfaits que la divine Providence daigne accorder à son peuple ». Suivait ime seule allusion au passé, et combien vague et générale : « La guerre était universelle; la réconciliation l’est pareillement. » La figure de Louis XVI, sa mort, son testament étaient évoqués. Pas un mot de Louis XVIL Enfin, cette unique phrase à caractère politique terminait le discours : « C’est les yeux fixés sur cet immortel ouvrage (le testament de Louis XVI), c’est guidé par l’expérience et secondé par les conseils de plusieurs d’entre vous que j’ai rédigé la Charte constitutionnelle dont vous allez entendre la lecture et qui assoit sur des bases solides la prospérité de l’Btat. » Le chancelier Dambray se leva pour lire la Charte. Le texte avait circulé, mais nul n’en connaissait le préambule ; or il était d’une saveur exceptionnelle : « Rappelé par la divine Providence dans nos Etats après une longue absence, cherchant à renouer la chaîne des temps que de funestes écarts avaient interrompue, nous avons accordé et accordons, faisons concession et octroi... » La chaîne des temps, c’està-dire le passé ; la charte octroyée : c’est-à-dire la Révolution ignorée. La période écoulée depuis 1789 était balayée d’un mot : funestes écarts. Après cette crise, il ne restait donc rien de bon que le passé. La monarchie paternelle, rétablie par la grâce de Dieu, sur un peuple incliné et soumis, telle était l’issue de la période glorieuse que l’on venait de traverser.
Aussitôt après la lecture de la Charte, le chancelier fit connaître la liste des membres de la Chambre des pairs telle que le roi la dressait proprio motu : 26 ducs et pairs anciens, 20 maréchaux et généraux, dont 6 de l’ancien régime. La liste achevée, on s’aperçut que tout ce qui ne se rattachait pas au royaume de 1792, les régicides et tout ce qui « pensait mal » était exclu. On était loin des conditions imposées par le Sénat impérial. Dans l’ordre nouveau, les garanties promises aux personnes étaient, en principe, supprimées. L’opinion ne s’émut pas d’abord. On rit sous cape de la déconvenue des vieux sénateurs et on s’inclina.
Où en était, d’ailleurs, l’opinion et quels étaient ses moyens d’action? La veille, les souverains alhés étaient encore à Paris ; leurs troupes occupaient toujours le territoire. La moindre protestation eût été réprimée durement. Une sorte d’inquiétude
et, si l’on peut dire, de réticence altérait le grand fait qui venait de s’accomplir : la France avait retrouvé, reçu, acclamé sa vieille familUe royale; une auréole poétique couronnait, mieux que sa couronne même, les cheveux blancs du « seigneur des Fleurs de Lys » ; le pays las, à bout de sang et de nerfs, épuisé de luttes et de déchirements, accablé d’efforts surhumains, aspirait au repos. Mais ces princes, ce roi, en somme bien accueillis, sauraient-ils s’élever au-dessus des partis ? Au-dessus des « deux Frances », sauraient-ils n’en restaurer qu’une seule? Euxmêmes et leurs entourages sauraient-ils jouir, dans une sagesse supérieure, de ce retour imprévu ? La réconcihation, visée d’un mot un peu vague dans le discours du roi, serait-elle assez générale pour servir de point de départ à cette prospérité nationale que promettait ce même discours?
La Charte... On l’acceptait, on s’en contenterait. Un principe relativement moderne s’y faisait jour : la collaboration du roi et de la nation dans le mécanisme parlementaire emprunté à l’Angleterre. La Hberté accordée en principe à la presse donnait, à la rigueur, une voix à l’opinion. La grande opération sociale de la vente des biens nationaux, qui impHquait la suppression du privilège et de la féodalité, était consacrée. La Charte sanctionnait l’indépendance de l’ordre judiciaire, la hberté individuelle et l’égalité civüe. Tout cela comptait.
On le comprenait même, la situation n’était pas telle qu’on pût exiger davantage : on n’avait pas oubhé les terribles débordements des démocraties ignorantes et les foHes anarchistes. Et pourtant, quelque chose altérait la joie qu’apportait cette modeste édification tentée sous le pied de l’ennemi : c’était, d’une part, la pression exercée sur la famille royale par l’entourage représentant un passé trop présent ; et c’était, d’autre part, le fait que la Charte n’était pas un pacte débattu et synallagmatique unissant la nation et la royauté, mais un acte unilatéral. Le roi
LE MAI D’AMOCR
Gra\iire populaire en l’honneur du retour de Louis XVIII.
l’ayant « octroyé » proprio motu^ pouvait, à son gré, révoquer ou modifier ce qu’il avait jugé bon de concéder. La forme, ici, emportait le fond et le doute subsistait ; avec le doute, l’agitation. Tant il est vrai que la politique, toujours fondée sur l’opinion, n’agit que par l’esprit. Dans la Charte, V esprit n’y était pas.
L’EUROPE CONTRE En politique, après la doctrine, la question du per- LA FRANCE sounel prime toutes les autres. Or, autour de la royauté
revenue et acceptée, deux générations se trouvaient en présence : les hommes d’avant la Révolution et les hommes de la Révolution. Cette extraordinaire simultanéité des pères et des fils, des aînés et des cadets, ne s’était jamais vue dans l’histoire. D’ordinaire, la vie échelonne les générations, et les met à des plans successifs. Mais, en 1815, les hommes de quarante ans ayant vécu leur vie plus vite que les hommes de soixante ans, les avaient regagnés, même dépassés. Les « revenants », qui avaient \ni la Révolution se précipiter comme un torrent, ne pouvaient admettre qu’une telle dévastation pût être considérée comme im bienfait; mais ceux qui s’y étaient plongés et s’étaient laissé emporter par elle ne pouvaient admettre qu’on refusât de la considérer comme une puissance magnifique, initiatrice du monde moderne. Ces deux sentiments opposés, hostiles, se débattaient dans le champ mesquin des quelques milhers d’électeurs, eux-mêmes engagés dans la lutte. Et, pour dominer ces heurts inévitables, que se trouvait-il comme arbitre ? Un vieülard infirme, petit-fils lointain d’Henri IV, successeur immédiat de Napoléon.
La France, si grande la veille, se retrouvait, soudain, toute petite. Songez à ces 130 départements de l’Empire et à ces immenses vues ouvertes sur le monde ! La voüà bouclée, sans espace et sans horizon, conformément à cette « légitimité » bornée, qui ramenait les Bourbons. Et cette double déchéance était imposée par des souverains alliés, — alliés contre qui? On les avait, d’abord, accueilfis comme des amis ; on les avait acclamés en même temps que cette famille royale chamarrée de leurs décorations et paradant en leurs uniformes. On avait, d’avance, pratiqué la grande « réconcÜiation » proclamée dans les professions de foi. Les maréchaux dînaient à la table des princes qu’ils avaient vaincus et faisaient, assez naïvement, étalage de leurs victoires. Talleyrand avait reçu Alexandre chez lui, presque en égal : ce despote s’était déclaré le plus fervent apôtre d’une Constitution libérale. On était, tous ensemble, « de bons Européens ». Les alliés avaient promis une France forte, « indispensable au bonheur universel ».
Et voilà ce que l’on avait appris, le 2 juin : un traité, élaboré dans l’ombre sur les bases de la déclaration acceptée par TallejTand, précisait et aggravait tout
ce qui n’était qu’indiqué et ébauché dans le premier acte. Maintenant, le plan se dévoilait et l’on s’apercevait, un peu tard, qu’il ne s’agissait plus seulement de diminuer la France, mais d’organiser l’Europe contre elle. C’était non pas à la France de la Révolution, mais à la France royale, à la France, en un mot, que l’Europe imposait sa loi.
D’une part, la France diminuée : elle rentrait dans les limites de la « légitimité », les frontières de 1791, sauf quelques rectifications de frontière, Philippeville, Mulhouse, Montbéliard, Annecy, Chambéry, Avignon. Elle perdait son autorité médiate ou immédiate dans tous les pays où elle avait exercé son influence.
D’autre part, l’Europe organisée contre la France : au nord, une forte Hollande, un peu dissimulée dans les actes, tant elle était scandaleuse, avait pour objet de reconstituer la fameuse « barrière » du traité d’Utrecht, et de brider Paris. A l’est, une Allemagne organisée dans une sorte de fédéralisme de combat, allait étendre l’occupation militaire de la Prusse jusque sur le Rhin et au delà, La Suisse ampHfiée, neutralisée, pénétrait comme un coin, par Genève, dans la trouée des Alpes, L’Italie du Nord allait servir de forteresse avancée à l’Autriche, et le reste de la péninsule, fractionné en petits États, ne pouvait que subir l’influence pontificale et autrichienne. Malte et Gibraltar, reconnus à l’Angleterre, devenaient des vigies dont les phares rayonnaient sur toutes les routes de la Méditerranée. Et partout étaient inscrites, dans la Bastille que devenait la nouvelle Europe, des pierres d’attente pour le règlement anglais de la question d’Orient. Le nouveau pacte international assurait à cette puissance, après l’empire des mers, l’empire mondial.
En somme, le grand duel du dix-huitième siècle, soutenu par la France avec tant de courage, pour la liberté et l’équilibre du monde, était réglé doublement contre elle. Les Georges et les Frédéric unis devenaient les vainqueurs et les « bénéficiaires » sur les deux faces de la politique universelle.
De tels sacrifices d’intérêt et d’honneur étaient d’autant plus pénibles pour les Français que l’homme qui les avait consentis ne passait pas pour intègre. Car, on ne pouvait l’oublier, au moment où Talleyrand s’était incliné si promptement devant l’exigence des AlUés et avait signé, sans consultation d’aucune sorte, les pactes d’abandon, la France disposait encore, par la position de Davout à Hambourg, par les garnisons françaises tenant héroïquement en Allemagne, en Belgique, par la situation d’Eugène en Italie, et jusqu’au ii avril, par la résistance de Suchet et de Souk sur la frontière d’Espagne, de forces redoutables ; il lui restait encore l’immense organisation militaire et navale que Napoléon avait tenue prête jusqu’au bout; le tout représentait, pour le moins, un puissant moyen de négociation.
Et voilà que d’un trait de plume, on réglait vingt années de victoires ; en outre, le bruit courait, sous le manteau que, par l’une des clauses secrètes du traité du 30 mai, la France s’obligeait à reconnaître d’avance la distribution que les Alliés pourraient faire entre eux des territoires qui avaient fait partie de l’Empire français. Toutes
les défaites et tous les dangers à la fois !
De ces actes, de ces abandons, Louis XVIII tout fraîchement débarqué de Londres et son complice bien imprévu, Talle5Tand, ne pouvaient pas ne pas être rendus responsables. Etait-ce la paix et la « réconciliation » promise, cela ? Le futur maréchal de Castellane, alors lieutenant, et qui s’était ralHé spontanément au gouvernement provisoire, écrit le 31 mai sur son carnet : « On tire le canon pour annoncer la signature de la paix. Elle nous réduit à nos anciennes frontières. On pense généralement que ces conditions nous assurent une guerre avant deux ans. » Était-ce la stabihté? Gentz, l’un des metteurs en scène du système et le bras droit de Metternich, écrit au prince de Valachie, dans une lettre datée du 7 juin et saisie par le cabinet noir : « Cette paix, avec ses conditions, ne contribuera pas à rendre le roi populaire en France et il aura bien de la peine à s’y maintenir une fois abandonné à ses propres forces. »
Ils savaient donc bien ce qu’ils faisaient. On ramenait en France un roi vaincu sans combattre et, d’avance, diminué. Il régnait. Il remplaçait Napoléon. Quelle succession et quel successeur !