‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 28 sur 113 · GARDE DU CORPS DU COMTE D’ARTOIS · texte numérisé non relu

GARDE DU CORPS DU COMTE D’ARTOIS

railles de Mlle Raucour, tout était sujet de polémique, de discorde, de hargne, tout était reproche réciproque, désordre des esprits, désarroi des cœurs. Des sagittaires, comme le Nain jaune, multipliaient les plaies ou envenimaient celles qui ne se fermaient pas. On se guettait les uns les autres ; la dénonciation, la police, le cabinet noir, ou l’idée qu’on se faisait de leur ingérence, rendaient la vie publique insupportable.

Parmi les mesures qui tombaient sur l’opinion, combien entretenaient, sans qu’on s’en doutât, la lutte entre les deux âges? Si on éloignait des classes de l’Institut, non seulement les frères de Bonaparte, Joseph et Lucien, mais des célébrités ou notoriétés scientifiques et littéraires comme Monge, Lakanal, Carnot, Garat, Rœderer, qui avaient été des hommes marquants et de grands services pendant la Révolution et l’Empire, comment ne pas alarmer tant de carrières qui avaient eu dans ces temps leur origine ? Si on réservait les situations d’officiers, dans certains corps, à la noblesse, comment ne pas irriter le vigoureux soldat de l’Empire, sorti du rang avec « le bâton de maréchal dans sa giberne » ? Un homme qui venait de couronner une gloire indiscutée par un service indiscutable, Carnot, dans une brochure retentissante, élevait la voix pour ces exclus : « Si vous voulez paraître aujourd’hui à la Cour avec distinction, gardez-vous bien de dire que vous êtes un de ces vingt-cinq millions de citoyens qui ont défendu leur patrie avec quelque courage contre Pinvasion des ennemis; car on vous répondra que ces vingt-cinq millions de citoyens sont vingt-cinq millions de révoltés... »

Les nécessités du gouvernement avaient imposé, à un pays ruiné, des sacrifices financiers considérables et immédiats. En dépit de la sage parcimonie du baron Louis, il avait fallu maintenir des droits réunis dont Monsieur avait promis, si légèrement, la suppression. Or, en même temps que ce budget si lourd était voté par les Chambres, on y avait joint une loi consacrant 30 millions au paiement des dettes contractées par la famille royale à l’étranger.

Cependant une première confiance paraissait s’établir. Le ministère, l’administration s’organisaient, fonctionnaient ; les Chambres, non sans quelque embarras et hésitation, s’essayaient à la mise en train du régime parlementaire ; les maréchaux, les hauts dignitaires, les préfets (de ceux-ci on avait laissé en place la moitié environ et cent soixante sous-préfets), les cours de justice avaient prêté le serment et remettaient en train peu à peu la machine napoléonienne ; la bourgeoisie libérale était, en somme, pleine de bonne volonté, prenant une place élargie dans les rangs de la société, avec un pompon militaire qui la rehaussait encore à ses propres yeux, celui de la garde nationale ; elle tempérait l’humeur critique, cette opposition

mouchetée qui est son escrime ordinaire contre le pouvoir, quel qu’il soit. Le roi, sans être précisément populaire, était accueilli avec un sourire; on plaisantait son obésité et ses épaulettes, mais on vantait sa bonne grâce et sa dignité ; on répétait ses mots heureux : au duc de Berry réclamant des sévices contre les opposants : « Mon neveu, n’allons pas plus vite que la justice »; aux entourages trop pressés : « Je n’ai qu’un peuple, on s’obstine à vouloir m’en faire deux. » On assurait qu’il avait collaboré aux Lettres de la Cousine, raillant, dans les Débats, les exigences des « revenus ». Avec son optimisme voulu, il se laissait aller à la quiétude entretenue autour de lui par les favoris et les courtisans. La cour était de belle humeur à plus de titres encore que la bourgeoisie. On n’entendait pas, on ne voulait pas entendre le sourd murmure qui se répandait dans les rangs du peuple et, surtout, dans les rangs de l’armée.

L’armée avait été la première atteinte : on peut s’imaginer le reflux de cos immenses bandes impériales, parlant toutes les langues, habillées de toutes les couleurs qui, accourues de tous les points de l’Europe, ayant pour lieu de dislocation unique Paris, regagnaient, qui leurs casernes, qui leurs foyers. Après la guerre de Cent ans, la France avait connu la plaie des routiers : or, ces hommes^sans solde, sans ressources, sans souliers, sans pain, allaient, les bras ballants, là où le hasard les portait, et les routes redevenaient leur suprême asile. Leurs visages farouches dévisageaient la vie civile qui commençait à renaître, et leurs yeux ardents y réclamaient une place. Le « jacobinisme militaire », refoulé par l’Europe, refluait sur ce royaume surpris et sur cette paix douloureuse. Puisqu’il n’y avait plus de guerre en perspective, les théoriciens, les « idéologues », toujours prompts à prendre leurs rêves peur des réalités, ne cherchaient qu’à se débarrasser, n’importe par quel moyen, de ces foules errantes, de ces canons, de ces casernes, de ces mines patibulaires. Le roi lui-même avait laissé tomber cette parole imprudente : « Nous avons plus d’hommes qu’il ne nous en faut, et pas d’argent pour les payer. » Le 12 mai, une ordonnance procéda, avant même le départ de l’ennemi, à une première liquidation. L’infanterie fut réduite de 206 régiments à 107 ; le reste proportionnellement. Passe pour les hommes enlevés par la conscription et qui n’avaient qu’à regagner leurs foyers : mais les cadres, officiers et sous-officiers, qui n’avaient d’autre vie et d’autre perspective que la vie militaire? Et cette première réduction des effectifs ne suffit pas pour mettre en ordre les budgets.

Dupont, l’homme de Baylen, donne encore un tour de vis et, par des mesures nouvelles, ramène l’armée aux trois quarts du complet de paix. C’était refouler dans le civil une autre armée, celle des demi-soldes. Le cri de ces braves est cité par

un rapport de police : « Voyez la belle f... récompense pour s’être bien battu pour le pays... Jamais, avec le Tondu, nous n’aurions été traités ainsi. Mais le J. F. d’à présent n’est bon qu’avec les calotins. » Cependant, on amplifiait jusqu’à l’excès la maison du roi ; on distribuait les grades hauts et bas à des gens qui n’avaient jamais vu l’ennemi ou à des vieillards branlants qui dataient leurs services de la guerre du Hanovre ; on gardait des régiments suisses, des régiments irlandais ; 2 000 officiers nouveaux dont 6i divisionnaires et 150 brigadiers étaient imposés à cette armée squelette. Et l’on parlait de nécessités budgétaires ! Non ! c’étaient la vieille gloire et les vieilles moustaches qui étaient visées, insultées. Partout, dans les casernes et sous l’orme du mail, l’inactivité, la misère, l’abaissement de ce qui était si haut, l’âme du soldat, causaient la colère qui, en s’excitant en de longues palabres et par les correspondances, s’enflammant dans les « ventes », les « loges », fomentant les conspirations, deviendra peu à peu haine, fureur, explosion. Le « Tondu », avec sa redingote grise, est là-bas, dans l’île. Ici, la cocarde blanche sur le shako cache les trois couleurs : qu’elle tombe, elles apparaîtront, glorieuses. « Pourquoi veux-tu quitter l’armée ? », dit de son ton bourru le duc de Berry à un grognard, a Parce que notre père n’est plus là. » Les trompettes sonnent : « Il reviendra ! » Cette désaffection de l’armée finit par préoccuper en haut lieu. Dupont devient excellent comme bouc émissaire. Le ministre de la Marine, le vieux Malouet, étant mort, on remanie le cabinet, on nomme à la Marine Beugnot, et à la Guerre, en remplacement de Dupont, le maréchal Soult. Soult, selon qu’il avait gagné ou perdu la bataille de Toulouse, était impopulaire ou populaire dans l’armée et à la cour réciproquement. Il avait des ennemis. Il commit quelques maladresses : les « demisoldes » éloignés de Paris, les poursuites contre Exelmans. Il abondait en déclamations royahstes. L’armée lui tourna le dos. La voilà abandonnée à elle-même, sans chef, sans autorité respectée; des conjurations se trament dans l’ombre. Drouet d’Erlon et Lefèvre-Desnouettes préparent, dans le Nord, l’enlèvement de la famille royale et le retour de Napoléon. Tout est prêt : on dirait qu’on n’attend qu’un signal.

La RÉSISTANCE ; LES DEMI-SOLDES, LES Cournot, l’impartial Coumot, élevé ACQUÉREURS DE BIENS NATIONAUX dans unc famille royaliste, et dont l’enfance vécut ces heures, écrit :

L’invasion étrangère, l’amoindrissement démesuré du territoire, les mortifications les plus sensibles à l’amour-propre national, une dynastie oubliée reparaissant avec des prétentions insolites aux acclamations des nobles et des prêtres, chez une nation qui croyait en avoir fini avec les airs de supériorité des nobles et du haut clergé, un roi vieux et infirme, d’une infirmité presque ridicule, venant après

l’infatigable conquérant, tout cela ne devait-il pas avoir pour résultat immédiat le recommencement du bonapartisme et, pour résultat un peu plus éloigné, le réveil progressif des sentiments révolutionnaires ?

On a dit que le retour de l’île d’Elbe avait été la suite d’une conjuration militaire. En fait, une insurrection de soldats n’a jamais réussi en France. Il y faut le concours de puissants ou nombreux éléments civils. L’incontestable participation au mouvement de nombreux départements et notamment des riches départements du Nord et de l’Est vient, comme l’expose Cournot, de causes multiples et profondes. L’ordre établi, l’ordre nouveau se sentait menacé, attaqué. Et ce n’était pas seulement le paysan, toujours passif dans les crises politiques, qui levait la tête : c’était une immense quantité de familles toutes intéressées au maintien du fait acquis et appartenant aux diverses classes sociales qui, par suite de fautes multipliées et de violations formelles du pacte de la restauration, s’étaient mises en position de résistance.

L’appropriation des domaines ecclésiastiques et des biens des émigrés, les profondes transformations qui avaient créé ce nouvel ordre social faisaient bloc : frapper ce bloc, c’était ébranler le pays entier. Etait-il sage, dès les premières heures du nouveau régime, alors que tout vacillait encore, de toucher à ce sujet difficile, à cette rupture à peine fermée ? En somme, c’était l’Etat, c’était le roi qui, pour faire face à ses besoins et pourvoir au fameux « déficit », s’était lancé dans cette opération de la vente des biens du clergé qui avait ouvert la voie à l’autre. C’était à lui que les domaines, grands et petits, avaient été achetés ; il était directement responsable, comme tout vendeur vis-à-vis de l’acquéreur. Comment, par quel artifice le nouveau roi pouvait-il prétendre se dégager de cette responsabilité ? La vente des biens nationaux s’était présentée comme licite et légale avec charges réciproques ; et si, par la suite, des raisons sociales, politiques, militaires, avaient décidé de la mise en vente des biens d’émigrés, elle avait été consacrée conformément à la légahté du temps, et les vendeurs étaient en mesure d’invoquer, de la part de tous les gouvernements qui s’étaient succédé, des garanties solennelles qui leur avaient été données. Toucher aux situations acquises, c’était ébranler non seulement la stabüité des foitimes privées, mais l’ordre social tout entier ; c’était lancer le pays, non encore remis de ses malheurs, dans une affaire inextricable, dans un désordre immense.

Or, voilà que malgré les engagements pris dans la Charte, le nouveau régime à peine installé ou plutôt l’ancien régime revenu remuait cette difficulté avec ime imprudence incroyable. Le 13 septembre 1814, l’enfant terrible de la légitimité, Ferrand, déposait un projet de loi proposant, comme première mesure, la restitution

aux anciens propriétaires des biens nationaux non vendus, et l’accompagnant de ces étranges considérants :

Il est maintenant reconnu qu’en s’éloignant de leur patrie, tant de bons et fidèles Français n’ont jamais eu l’intention de s’en séparer... que ceux-ci ont suivi la ligne droite sans jamais en dévier... La loi que nous vous apportons reconnaît un droit de propriété qui existait toujours ; elle en légalise la réintégration... Il est permis de croire qu’un jour viendra où l’état heureux des finances diminuera peu à peu les pénibles exceptions commandées par les circonstances actuelles... Et vous ferez en sorte que le nom de Désiré ramène l’espoir dans le cœur de tous ceux dont le bonheur doit encore être ajourné... »

De telles paroles, non seulement posaient devant l’opinion et devant les Chambres le problème le plus délicat, mais, par une première solution, plongeaient dans une affreuse incertitude, juridique et morale, des masses laborieuses et innocentes. Oui ou non les acquéreurs étaient-ils des « voleurs », comme on allait le répétant et comme le soulignait ce mot cruel de « la ligne droite »; ou bien la grande entreprise révolutionnaire était-elle, une bonne fois, entrée dans les nécessités de l’Histoire, consacrée par la loi, par la prescription, reconnue par la Charte ; et la propriété nouvelle était-elle acceptée comme légitime ou bien poursuivie comme odieuse par les émigrés qui, réadmis depuis le Consulat à rentrer dans le giron national, s’étaient inclinés devant cette conséquence ?

Tel était le débat politique soulevé par les imprudentes paroles de Ferrand. Il est permis, aujourd’hui, d’affirmer que les biens nationaux, dont la valeur approximative peut être évaluée à 6 milliards de francs (3 milliards de biens du clergé et 3 milliards de biens des émigrés achetés légalement à une valeur de moitié au moins), avaient été payés en valeurs réelles, non seulement par les partisans des idées nouvelles, mais par toutes les classes de la nation, croyant se livrer à une opération légale ; parmi ces nouveaux propriétaires, un grand nombre étaient attachés à l’ancien ordre des choses : de futurs émigrés, de futurs soldats de l’armée de Condé, de futures victimes de la Terreur figurent sur les listes interminables d’acquéreurs dans les campagnes et aussi dans les villes, car l’opération ne fut pas uniquement agraire. Les curés achetèrent, les nobles achetèrent, la haute bourgeoisie, les hommes de loi, les magistrats, les notaires aussi bien que les agriculteurs, les fermiers, les métayers, les régisseurs, les paysans. La reine Marie- Antoinette ne croyait pas qu’elle encourait le moindre blâme en faisant l’acquisition de quelques beaux domaines du clergé. Elle écrivait à Fersen : « Vous recevrez incessamment des détails relatifs aux biens du clergé dont j’ai fait l’acquisition pour votre compte... » Ayant poussé à fond l’enquête sur les deux départements de la Gironde et du Cher, M. Marion

conclut : « Tout bien pesé, les listes d’acquéreurs ne contiennent guère moins de victimes que de militants du jacobinisme. »

Rien n’avait modifié la légalité des achats individuels et le droit du particulier. Il n’y avait auctm moyen d’y revenir, comme on dit, sans une révolution en sens contraire avec des conséquences terribles pour le statut national et européen; et, quand le duc de Richelieu, l’un des plus largement « spoliés », disait, avec une mélancolie souriante et indulgente : « Je rencontre tous les jours à la Cour des hommes qui sont les « acquéreurs » de mes biens », il prononçait le mot de la situation ; peutêtre visait-il son collègue dans le ministère et son voisin de la Gironde, le favori Decazes, dont les parents avaient été grands « acquéreurs » de domaines ecclésiastiques et seigneuriaux. A défaut de la foi jurée, de l’autorité de la loi, la simple prudence politique n’avertissait-elle pas le pouvoir royal de l’atteinte qu’il portait à l’ordre public et à son propre droit ? Depuis des années écoulées, nombre de propriétés avaient changé de mains par ventes, héritages, partages, échanges. Par une cascade de responsabilités inouïes, un immense procès s’engageait donc sur tout le territoire, entre les particuliers, entre les classes et tous contre l’Etat.

Il fallait qu’un gouvernement, un parti, d’ailleurs peu nombreux, fût hors de sens pour semer dans les esprits une pareille inquiétude. Or, à la Cour et dans les entourages, il n’était question que d’une prochaine liquidation et ventilation des transmissions de propriétés qui s’étaient produites pendant la crise révolutionnaire. On savait que le chanceher Dambray considérait la propriété, même « acquise », comme discutable. Le clergé prenait position et faisait un cas de conscience de la possession des biens nationaux. Ferrand avait parlé. Dard publiait son pamphlet sur Villégalité de la vente des biens d'émigrés, sur le rétablissement des droits féodaux et des rentes foncières. Enfin le roi lui-même, interrogé par son ministre Beugnot sur le point de savoir s’il y avait une distinction à faire entre les biens du clergé et ceux des émigrés, n’avait-il pas répondu que, s’il y en avait une à faire, c’était que les premiers « auraient dû être encore bien plus sacrés que les autres ».

En vain le maréchal Macdonald, dans un esprit d’honnête et habile transaction, proposait-il aux Chambres de verser aux anciens propriétaires une indemnité annuelle et suggérait-il, en somme, cette mesure d’apaisement que fut, plus tard, le « milliard des émigrés » : « Tout ou rien », lui disait le duc de Fitz-James. » A quoi le maréchal répondait : « Je crains bien que ce ne soit rien. »

L’Ancien régime prétendait-il donc se réimposer aux âges nouveaux? Etait-ce une Révolution à rebours qui commençait, une révolution de vengeance, d’insulte et de dépossession ? De trop nombreux détails de la vie pubUque permettaient de

le supposer : insolence des courtisans, prétentions des nobles, véhémence du clergé, contestation sur les rangs, les bancs, la chasse, et maintenant, chose infiniment plus grave, les biens ! Partout verbe haut, canne levée. Pas un geste, pas un trait de ces visages inconnus, revenus, qui ne parût hargneux, méprisant et qui n’affichât ce prochain retournement des choses dont l’origine était dans la défaite, le démembrement, l’humiliation de la France. On s’en mordait le cœur.

Et comment aurait-il pu se faire qu’une conjuration sourde, latente d’abord, bientôt irritée et résolue, ne courût pas de soi-même des rangs du peuple aux rangs de l’armée, l’armée seule force populaire et seule capable, en somme, comme au i8 Brumaire, de conjurer cette anarchie rétrograde par laquelle allaient se reproduire, en sens inverse, tous les maux? L’armée et le peuple étaient prêts à s’unir et à se soulever. Il ne leur manquait qu’un chef. Au delà de l’étroit canal, les yeux cherchaient l’homme qui, avec l’armée, avait déjà sauvé une fois la France : « Il reviendra ! »

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