CHAPITRE VIII
LES CENT-JOURS
Les manœuvres de Talleyrand et de Fouché. — Pourquoi Napoléon quitta Vile d’Elbe.
— « De clocher en clocher ». — La France de 1815. — Napoléon et le parti libéral.
— L’Acte additionnel. Le Champ de Mai. — Waterloo. U abdication. Rôle de Fouché. — Napoléon à bord du « Bellérophon ».
E Nain jaune osait écrire, à propos des commémorations funèbres de janvier 1815 : « Comment parle-t-on de ces choses-là dans la chambre d’un mourant? » Le Nain jaune était inspiré par Maret, duc de Bassano, et par les bonapartistes cabalant et conspirant dans le salon de la reine Hortense. Pour ces hommes de main, idolâtres de la redingote grise, la royauté restaurée était d’ores et déjà perdue ; une seule question : avant d’en finir avec elle, par quoi la remplacerait-on ?
Il est difficile de se faire une idée du discrédit où étaient tombés la famille royale et le gouvernement. La presse, soumise à la censure, ne pouvait s’exprimer que par allusions. En gros, ce qui rend la crise inévitable, c’est la position humüiée de la France devant l’étranger et du peuple devant les anciens seigneurs. Cette France glorieuse et hier victorieuse s’affole de sa déchéance soudaine : insultée, dénigrée.
elle s’irrite, se débat ; elle n’admet pas qu’elle soit vaincue au point de tout subir à la fois.
Les manœuvres de talleyrand La parole de Napoléon visant l’Intrigue ET DE FOUCHÉ était en train de se réaliser : « Ils m’ont
trahi, ils les trahiront. » De même que Talle5nrand et Fouché s’étaient évadés de l’Empire dès que leur clairvoyance les avait avertis de l’inévitable naufrage, de même ces pilotes expérimentés évacuaient la barque royale sentant qu’elle faisait eau, inlassables à se chercher une nouvelle sécurité.
Nous avons dit la froide colère de Talleyrand quand le silence de Louis XVm l’avait laissé tomber de la présidence du gouvernement provisoire aux fonctions de ministre des Affaires étrangères. De Napoléon, ces coups pouvaient à la rigueur se supporter, mais de ce podagre ! Talleyrand aime les plats qui se mangent froid. A celui qui l’interrogeait sur ce qu’ü avait fait, de 1809 à la chute de Napoléon, n’avait-il pas répondu : « J’ai boité ! » Ulcéré et souriant, il était parti de Paris le 16 septembre 1814, pour aller prendre sa place aux assises de Vienne, où devait se régler le sort de l’Europe ; il savait, mieux que personne, que ce règlement se ferait contre la France ; mais ce n’était pas une raison pour qu’il se fît contre lui. Du roi et du gouvernement, il avait reçu des instructions officielles, dictées par lui-même. Leur caraaère technique, dogmatique et sentencieux était comme un voüe tissé par l’habile homme pour cacher les combinaisons réaHstes et les préoccupations personnelles qui dirigeaient sa conduite. Se conformant au ton de ses instructions, sa correspondance avec Louis XVin allait prendre, d’emblée, l’allure de la haute diplomatie classique avec une grâce, une élégance, un tour qui la rendront à jamais admirable comme un modèle de l’esprit du dix-huitième siècle. Le principe de la « légitimité », le refoulement indigné des solutions « de convenance », l’apothéose du « droit », telles étaient les thèses adoptées par ce néophyte du bien. Il flattait, il amusait et il trompait tout ensemble son royal correspondant, dont le sort était déjà réglé dans sa pensée. Il bourrait ses lettres d’anecdotes et de sentences, les truffait de sarcasmes à l’égard des souverains alliés, sauvant par l’insolence la servilité. Outre ses instructions officielles, le plénipotentiaire de la France au Congrès emportait, au fond de sa mémoire, de ces choses secrètes par quoi un lien spécial existait entre lui et Louis XVIII.
Après la signature du traité de Paris, l’empereur Alexandre, le roi de Prusse et, avec eux, le prince de Mettemich étaient venus à Londres. L’Angleterre, qui ne se repose jamais, même dans la victoire, n’entendait pas laisser un colosse prendre
LES CENT-JOURS
la place d’un autre. Exploitant, d’une part, l’intérêt immédiat de l’Autriche dans la question de la Pologne, dans la question germanique et dans la question des Balkans et, d’autre part, l’état de dépendance où l’on tenait le Bourbon, elle avait constitué le groupement à trois qui devait être consacré finalement sous la forme d’un traité le 3 janvier 1815 et qui barrait au tsar la route du continent et la route de Constantinople. Et l’on avait décidé ainsi de la politique générale européenne pour un demi-siècle, jusqu’à la guerre de Crimée au moins.
Ces engagements devaient empêcher la France de s’attacher à une politique « russe » qui, selon la tradition de François et de Richelieu, eût cherché, au delà de l’Allemagne, un contrepoids de nature à dégager le Rhin ou même qui, sans rompre avec l’Angleterre et avec l’Autriche, lui eût fourni l’occasion de jouer à la fois sur les deux tableaux pour se faire payer sur le Rhin le concours de la France, puisque l’Angleterre et l’Autriche ne pouvaient se passer d’elle en Orient.
Une position si avantageuse entre les grands groupements européens était ime chance inouïe pour un maître de l’art comme Talleyrand. Mais, Talleyrand connaissait les promesses que le roi avait faites à ses parents, les Bourbons de Naples, d’Italie et d’Espagne; il savait qu’on voulait maintenir la Saxe, fallût-il trouver ailleurs des compensations agréables à la Prusse ; il savait qu’on avait livré la haute Italie à l’Autriche et n’ignorait pas davantage qu’on avait décidé, à Londres, d’organiser tous les pays limitrophes contre la France et de payer les vainqueurs sur le Rhin. Tenu par ces engagements, n’ignorant pas leur gravité, il s’incline, il accepte;