LA REINE HORTENSE
(D’après le tableau du baron Régnault).
(Extrait des Mémoires de la reine Hortense, publiés par Jean Hanoteau. )
il ne cherche, tout au plus, qu’à sauver sa face de diplomate et son profit pécuniaire. Ses lettres seront si belles, son attitude si digne, ses mots si étincelants, sa politique de concessions et d’humiliation prendra aux yeux du roi, aux yeux de l’opinion, puis aux yeux de l’avenir, une telle allure que peu de gens en remarqueront les résultats déplorables.
Louis XVIII, ravi, ne se méfie pas. Il ne connaît pas assez la France. Mais Talleyrand prend ses précautions. Aidé par son ami Dalberg, trempant par lui dans toutes les intrigues allemandes et européennes, il ne perdra pas de vue un seul instant l’éventuaHté de la chute prochaine qu’il prévoit. Ce qu’il envisage, maintenant, avec Fouché, c’est la combinaison la plus avantageuse pour les deux compères, la régence de Marie-Louise avec le roi de Rome, sous ime condition préalable cependant, à laquelle il tient par-dessus tout, à savoir la rupture complète et définitive avec Napoléon. Que l’Empereur devienne le bénéficiaire de la chute du roi, c’est une idée qu’il ne peut supporter. Avant tout, se débarrasser de l’homme de l’île d’Elbe. Qu’on l’envoie aux Açores, à Sainte-Hélène (comme le demandent les Anglais) ou au diable ! Quel que soit le moyen, qu’il disparaisse ! A une restauration impériale, Talleyrand préférerait encore la dynastie légitime, quitte à jouer plus serré, cette fois, avec ces pécheurs repentis. Tel est l’objet de la manœuvre raffinée montée par le malin esprit qui n’a pas d’autre plan que de gagner la partie pour lui-même, fût-ce aux dépens de la France (i).
L’opinion ne savait rien de ces dessous qui sont restés cachés sous les triples sceaux des archives : mais elle devinait que les intérêts de la France étaient mal défendus et, d’avance, sacrifiés. Elle pressentait une nouvelle humiliation nationale mettant le comble à la première; elle flairait les grandes corruptions qui livreraient la France à son plus redoutable ennemi sur le continent, la Prusse.
Tout bien calculé, écrivait le Nain jaune le 15 janvier 1815, vingt-cinq ans d’une guerre dans laquelle la France a presque toujours triomphé n’auront d’autre résultat que d’augmenter la puissance de ses ennemis. Et le Congrès de Vienne ne statuerait rien en faveur de cette belle contrée, à laquelle la nature semble avoir donné des limites naturelles que la force des événements lui ravit !
Envisageant les diverses éventuahtés, Talleyrand, avant de quitter Paris, avait pris langue avec Fouché. L’accord paraît s’être fait sur deux points : i® qu’on écar-
(i) Au sujet du travail secret de Talleyrand avec Mettemich, récemment révélé, comment ne pas rappeler ce mot de Balzac, qui savait tant de choses, dans sa correspondance avec Mme Hanska en 1836 : « Dans trois jours, j’irai, je crois, à Rochecotte voir Mme la duchesse de Dino et le prince de Talleyrand que je n’ai jamais vu et vous savez combien je désire voir les spirituels dindons qui ont plumé l’aigle en le faisant tomber dans la fosse de la Maison (T Autriche. »
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terait Napoléon, et tP qu’on tâterait le terrain à Vienne pour une régence de Marie- Louise avec le roi de Rome. Fouché ne se pardonnait pas d’avoir manqué, en 1814, une occasion de trahir, et il espérait se rattraper bientôt, persuadé lui aussi que les Bourbons ne dureraient pas. Sans être aussi opposé que Talleyrand au retour, du moins provisoire, de Napoléon, il eût préféré ne pas avoir à compter avec cet embarrassant personnage. Pour se garder à tout hasard, il confia à Talleyrand, ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII, ime lettre que celui-ci fit passer à l’île d’Elbe et dans laquelle le duc d’Otrante conseillait à l’Empereur de se rendre de son plein gré en Amérique. D’autre part Fouché, entrant dans le jeu de Maret et de la reine Hortense, fomentait, de Paris et de son château de Ferrières, à la fois une conjuration militaire dans les places du Nord avec Drouet d’Erlon et Lefèvre-Desnouettes marchant sur Paris pour remplacer les Bourbons par les Orléans, et une intrigue avec Mettemich, toujours par le canal de Talleyrand, intrigue ayant pour objet de prépaparer, en cas de chute de la royauté, la régence de Marie-Louise avec le roi de Rome. Metternich aurait été jusqu’à adresser à Fouché un singulier questionnaire : « Qu’arriverait-il si l’Empereur revenait? Qu’arriverait-il si son fils paraissait à la frontière avec l’assentiment de l’Autriche? Qu’arriverait-il s’il se produisait im mouvement national et populaire? » Ce à quoi Fouché avait répondu : « Dans le premier cas, tout dépendrait de ce que ferait le premier régiment. Dans le second, le fils de Napoléon, fût-il monté sur im âne et conduit par un paysan, serait accepté par tout le monde. Dans le troisième, les meilleures chances seraient en faveur du duc d’Orléans. » Les trois réponses exprimaient l’état des choses surtout au point de vue de Fouché. Des réunions avaient lieu chez lui entre bonapartistes et républicains prenant l’étiquette commode de patriotes; le mouvement se préparait sous l’œil, complice ou non, de la police royale. Mais l’agitation était sans force, sans fruit tant qu’on n’aurait pas quelque lumière sur ce que pensait et ferait Napoléon.
•pouRQuoi NAPOLÉON Tandis que le complot se nouait en France, A QUITTA L’ÎLE D’ELBE Talleyrand, à Vienne, suivait son système : avant tout, se débarrasser du « grand coquin », l’arracher à l’île d’Elbe, fallût-il recourir à un coup de force pour l’enlever ou pour l’abattre. Des agents plus ou moins avoués, des aventuriers, un monde d’audacieux ou de sacripants tournait autour de l’île, y débarquait même quelquefois. Dès le 13 octobre, le Congrès avait été saisi d’un projet consistant à reléguer Napoléon sur une terre plus éloignée. De jour en jour, on reprenait la proposition, on la modifiait, on la mettait au point ; c’était le bruit public à Vienne. Le gouvernement français en était à refuser de payer à Napoléon
et aux siens, la rente qui leur était due en vertu du traité de Paris ; le souverain de Pile d’Elbe était donc aux abois à l’heure même où il se savait menacé. Et c’était l’heure également où l’appel de ses partisans montait jusqu’à lui.
Une chose plus précise et de plus haute portée encore paraît avoir frappé son esprit réaliste et son imagination ardente. Dans les dernières semaines de l’année 1814, les choses s’étaient gâtées, à Vienne, entre les puissances alliées. Il ne nous appartient pas de donner ici le tableau de ces difficultés, mais on sait qu’après de longues discussions sans résultat, elles finirent par amener entre l’Angleterre, l’Autriche et la France un traité d’alliance dont la pointe était dirigée contre la Russie et qui n’était, en somme, que la confirmation solennelle de l’accord à trois élaboré à Londres par Mettemich avant le départ pour la France du prétendant. Or, Talleyrand avait toujours gardé, comme une carte réservée pour ses desseins obscurs, la fameuse combinaison qui avait souri à Mettemich et qui eût consisté à unir la France et l’Autriche en ramenant Marie-Louise et le roi de Rome en France.
Mettemich, ne fût-ce que comme moyen de pression sur Louis XVIII, n’avait pas renoncé à des perspectives qui pouvaient lui être utiles contre la Russie. On peut même croire qu’il avait fait im pas de plus : des émissaires autrichiens, parmi lesquels le général Koller, qui avait accompagné et protégé Napoléon dans son voyage vers l’île d’Elbe, avaient été envoyés dans l’île pour laisser entendre à Napoléon que, le cas échéant, on lui laisserait courir sa chance. Si c’était un piège, on aurait toujours le temps soit de le détendre, soit de le faire fonctionner. Tout cela se combinait, d’autre part, avec les engagements pris par l’Autriche à l’égard de Murat. En cas de mpture avec la Russie et avec la Pmsse au sujet de la Saxe, la combinaison qui dégageait l’Itafie autrichienne d’une offensive de Murat et qui assurait à l’Autriche le concours des armées françaises, fallût-il en confier le commandement à Napoléon, une telle combinaison pouvait devenir un coup de maître et, en tout cas, c’était une menace d’un grand poids dans la partie jouée par les quatre puissances à qui intimiderait l’autre.
De tout cela. Napoléon fut averti... Montholon a même affirmé que Napoléon eut en main un pacte d’alhance proposé par l’Autriche, qui fut apporté à Porto- Ferrajo par le général Koller. La tentation était bien forte ! De toutes façons, il ne paraît pas douteux que Napoléon, informé dans les premières semaines de 1815 des divisions existant entre les puissances, de la mobilisation décidée en France, des précautions mifitaires prises partout, comme si la guerre était sur le point d’éclater entre les deux groupements européens, ayant peut-être entre les mains des décla-
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rations qu’il pouvait croire sincères, fut amené à penser que le beau-père François-Joseph n’écartait pas l’idée d’un rapprochement éventuel avec son gendre. Il se plut à caresser le rêve d’une nouvelle constellation des puissances dans laquelle une France impériale tiendrait sa place.
L’Empereur n’a cessé d’affirmer, dans ses proclamations à la France, après le débarquement du golfe Juan, qu’il était d’accord avec l’Autriche :
ce n’est guère admissible qu’il s’agisse d’une pure et simple allégation sans nul fondement, d’un mensonge gratuit de sa part. Sûrement, il n’eût pas tenté l’aventure s’il eût été persuadé que la coalition européeime se reformerait en bloc et sans délai contre lui.
Talleyrand et Metternich se servaient de lui; il ne lui restait plus d’autre chance que de les croire. En somme, il aurait joué la partie, certes avec un goût du risque qui était dans son génie, mais non sans des raisons politiques très fortes et de nature à le déterminer.
On sait que l’Autriche n’eut pas besoin de pousser à fond son système d’intimidation et encore moins de jouer son va-tout pour l’emporter sur la Russie. Le traité du 3 janvier 1815, dont on paraît n’avoir eu coimaissance dans le pubUc que dans le cours de février, amena la transaction générale par laquelle la France payait les frais de la réconcihation ; et elle les payait sur le Rhin, ce qui était assuré-
LE ROI DE ROME (D’après Lawxence)
(Extrait des Mémoires delà reine Horiense, publiés par J. Hanoteau.'
ment dans les desseins de l’Angleterre, Les dessous de cette intrigue, où Napoléon paraît avoir été joué, une fois de plus, par ses plus tenaces adversaires, ne seront peut-être jamais entièrement connus, car il y a des choses qui ne s’écrivent pas. Ce qui n’est pas niable, c’est qu’il y eut deux temps dans ce qui se passa à Vienne et que Napoléon s’embarqua pour la France, muni d’espérances et peut-être de promesses qui ne se réalisèrent pas, juste à l’intervalle entre ces deux temps (i).
C’est au moment où la crise était au maximum de tension à Vienne, c’est-à-dire au début de février 1815, que débarqua dans l’île un émissaire de Maret, Fleury de Chaboulon, ancien sous-préfet impérial, auditeur au Conseil d’État, muni de lettres l’accréditant. Il est chargé d’exposer à Napoléon le point où en sont les choses en France, l’impopularité immense des Bourbons, l’indignation soulevée par les mesures relatives aux biens nationaux, l’irritation de l’armée, les complots du Nord et le projet de régence auquel l’opinion générale paraissait se rallier. Sur ce mot : « régence », Napoléon s’écrie avec une sorte de violence irritée : « Une régence ! Et pourquoi faire? Suis-je mort? » Justifiant la perspicacité de Talleyrand, il révèle, par cette exclamation, sa secrète pensée : depuis quelque temps, en effet, il couvait en lui-même les chances de succès de quelque action extraordinaire ; mais, à cette minute même, dès qu’on lui parle d’une éventualité qui l’écarte, son parti est pris :
(i) Cette intrigue où Talleyrand et Mettemich jouent une partie commune destinée à faire capituler la Russie et la Prusse, tout en attirant Napoléon dans leur jeu, ne s’est révélée que peu à peu, par bribes et morceaux. Pourtant le texte de Montholon dans les Récits de captivité est formel (I, 19) : « Peut-être ne sait-on pas, et c’est ici le moment de le dire, que dès l’exil de l’île d’Elbe, l’Autriche était entrée en pourparlers sur l’éventualité d’vme révolution en France et qu’elle avait autorisé le général Koller qui, par deux fois, se rendit secrètement à Porto-Ferrajo, à signer un projet de traité avec le général Bertrand... » D’autre part, le maréchal Ney affirmait, à Lons-le-Saunier, l’existence de la mission du général Koller à Vile d’Elbe. — Ces données et quelques autres se recoupent, désormais, avec les renseignements recueillis par Weil dans ses Dessous du Congrès de Vienne et avec ceux réunis au sujet des intrigues de Fouché auprès de Talleyrand. V. les textes groupés par Émile Gallo, les Cent-Jours, p. 86, 87, les proclamations et les communications de l’Empereur au cours de sa marche sur Paris, et l’appendice II du livre de Gallo : Napoléon, le général Koller et V Autriche, p. 490.
On trouve im trait bien curieux de cette politique, qui fut, peut-être, un instant, celle de la cour impériale d’Autriche, dans ce propos tenu en janvier par le chambellan autrichien attaché à la personne du duc de Bade pendant le Congrès : « Il n’y a qu’un moyen de ramener la tranquillité en Europe, c’est de rappeler Napoléon ; Alexandre ne laissera jamais le monde en paix ». Weil, II, p. 57. — Et comment ne pas remarquer la même tendance dans cette boutade de Pozzo di Borgo contre Mettemich : « Ce ministre, qui soutient des Murat et voudrait, s’il le pouvait, rétablir les Napoléon sur le trône de France... » Id., ibid.,p. 144. — Et comment négliger, enfin, l’aveu de Mettemich lui-même, si étrange, à cette date du 5 février 1815 : « Avouez, lui dit la princesse Bagration, qu’il vous a moins coûté d’abattre Napoléon qu’ü ne vous en coûte à présent de vous partager ses dépouilles. » — « Et c’est pour cela que j’ai voulu le conserver, répond Mettemich. Voilà la clef de ma politique. Je prévoyais tout cela et j’ai voulu, pour cela, le diminuer, mais le garder... » Ibid., p. 14.
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il n’admet pas que quelque chose où son nom est engagé se fasse sans lui ; il fera ses affaires lui-même.
Ainsi fut décidée, par une incroyable cascade d’illusions et de tromperies, par une résolution soudaine, mais longuement méditée, par la lassitude d’ime longue attente et par le traquenard d’une grande intrigue, l’entreprise où le plus téméraire des hommes d’action va violenter, encore une fois, la destinée et se retrouve soi-même. Napoléon, avec son génie visionnaire, magique dans la divination, impétueux dans le risque, incomparable dans la préparation, supérieur dans l’exécution, immodéré dans le succès, sans abattement dans l’infortune, toujours debout, toujours prêt, vigilant, optimiste, indomptable, allait tomber sur la France comme le jeune général retour d’Egypte et, en dépit des forces conjurées et des sacrifices à prévoir, allait lutter jusqu’au jour où, la fortune ayant enfin épuisé sur lui ses faveurs et ses coups, il devait disparaître dans le lointain couchant.
Incapable de n’être qu’im homme, il se retrouvait un héros. Une fois encore, il prétendait obtenir cette « victoire décisive » qu’il était allé chercher à Moscou, qu’il avait prétendu arracher à Leipzig, qu’il avait tenté de ramasser à Saint- Dizier, toujours persuadé que le génie de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna ne la lui refuserait pas. Chargé de toutes ses chances, il partait pour apporter à la France, fidèle compagne de tant d’exploits, le triomphe final qui, seul, pouvait satisfaire l’aspiration commime de la grande époque et du grand homme.
De « CLOCHER EN Le dimanche 26 février à minuit. Napoléon, à bord du CLOCHER » brick Vlnconstant suivi par quelques mauvais bateaux, accompagné d’une escorte de i 100 soldats, a quitté l’île d’Elbe par une légère brise soufflant du sud. Le mars, à la pointe du jour, après une traversée où la flottille échappe, par un bonheur inouï, à toute surveillance, on était en vue de la terre de France. Napoléon, a-t-on dit, pensait atterrir à Fréjus « qui lui avait porté bonheur ». Mais il était au cap d’Antibes et, à une heure et demie de l’après-midi, dans cette belle lumière du Midi provençal, le convoi mouillait au golfe Juan.
La nouvelle ne devait arriver à Vienne que le 7 mars. Cependant, dès le 13 février, au fort de la crise diplomatique, on disait, dans l’entourage de Marie- Louise, « l’oiseau ne tardera pas à s’envoler ; les Anglais auront beau faire : Napoléon va leur brûler la politesse. » Or, par une co'incidence extraordinaire si elle n’était pas préparée, l’accord s’était fait à Vienne, dans le court laps de temps qui sépare la visite de Fleury de Chaboulon du départ de l’Empereur. Sous la pression de l’Autriche, de l’Angleterre et de la France, déjà unies par le traité du 3 janvier.
la Russie et la Prusse avaient fini par adhérer au système longtemps débattu et, le 3 mars à minuit^ avait été signé l’accord général qui mettait fin à la crise diplomatique et qui rétablissait le concert entre les puissances. L’entente refaite entre les Alliés, l’Europe nouvelle s’achevait selon le gré de l’Angleterre; princes et ministres se préparaient à quitter Vienne ; la date des départs successifs était fixée... Et voilà Napoléon arrivant sur le continent avec l’espoir de profiter de la discorde qu’il suppose exister entre les puissances !
La nouvelle de son débarquement éclate le 7 mars, à Vienne; Talleyrand se couvre de tous les voiles protocolaires dans sa première déclaration : « Voilà un coup de maître (il ne dit pas de qui) ; je m’y attendais et j’ai écrit à ce sujet au roi. Les efforts de Bonaparte seront vains ; mais ils vont apporter une confusion qui prolongera nécessairement notre séjour à Vienne. « La connaissance des faits et des dessous lui donnait cette étrange assurance : restant à Vienne, il verrait venir.
Napoléon, par contre, avait le sentiment des risques qu’il courait. En mettant le pied sur V Inconstant^ il aurait repris le mot de César : « Le sort en est jeté. »
A bord du bateau, diuant la traversée, tout ce qui savait écrire avait été employé à copier des exemplaires de la proclamation adressée à la France et à l’armée. C’était toujours ce style grandiloquent que les raffinés du Congrès de Vienne appelaient un style sauvage, mais qui remuait le cœur des foules.
« Français, j’ai entendu dans mon exil vos plaintes et vos vœux; vous réclamiez le gouvernement de votre choix, qui est seul légitime. J’ai traversé les mers. J’arrive reprendre mes droits, qui sont les vôtres... Soldats, arborez cette cocarde tricolore ; vous la portiez dans nos grandes journées ; la victoire marchera au pas de charge. L’aigle volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre- Dame. »
L’atterrissement avait eu lieu au golfe Juan, près de la tour de la Gabelle. Après qu’on eut débarqué les canons, les fusils, les munitions, les vivres, un peu de repos fut accordé à la troupe. L’Empereur, qui avait mis pied à terre le dernier vers cinq heures, s’était assis sur un fauteuil, au croisement de la route de Cannes. Les hommes s’endormirent, l’ordre du départ étant donné pour minuit. Antibes avait fermé ses portes. Napoléon était décidé à se jeter dans les sentiers de la montagne et à marcher droit sur Grenoble en évitant de tirer un coup de fusil. Il ne s’attarda ni à Cannes, ni à Grasse qu’il contourna. Malgré son obésité, il marchait à pied, un bâton à la main. A Castellane, le chirurgien Emery fut détaché de la troupe : « Va-t’en à Grenoble, lui dit l’Empereur, tu diras que j’arrive. » Partout les émissaires répandaient le bruit que Napoléon était assuré de l’appui de l’Autriche et qu’une armée escortant Marie-Louise et le roi de Rome franchis-
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sait les Alpes pour se joindre à lui. Dès qu’on fut dans la montagne, les sentiments du peuple, d’abord indécis, ne se continrent plus. A Digne, la troupe fut accueillie par des cris de : « Vive l’Empereur ! » Les paysans descendaient des villages et, se rangeant sur la route, applaudissaient ; les cris de : « Vive l’Empereur ! » se répercutaient dans les vallées. « Enfin, nous sommes en France ! » s’écria Bertrand, jusquelà préoccupé. Masséna, qui commandait à Marseille, fut averti le 3 mars au soir
NAPOLÉON, SUR LA ROUTE DE VIZILLE, EST RECONNU PAR LES SOLDATS DU 5’ DE LIGÎÆ
(D’après A. Adam).
et se tint coi, sauf quelques escouades envoyées à la découverte : « Il est dans la souricière, se contenta-t-il d’observer, ce sera sa fin. »
Par monts et par vaux, en dépit d’un temps affreux. Napoléon se hâtait vers Grenoble. La prédiction de Fouché : « tout dépendra du premier régiment » devait se réaliser là. Ce régiment fut le 5^ de ligne. Un bataillon, sous les ordres du capitaine Randon (le futur maréchal de France), avait été envoyé par le général Marchand, qui commandait à Grenoble, pour couvrir la ville. La rencontre se produisit à la Mure. L’avant-garde de la petite troupe, formée par les lanciers polonais, marcha au pas jusqu’au bataillon. Napoléon était un peu en arrière, à cheval, au milieu de ses grenadiers. Il mit pied à terre et s’avança seul vers les soldats du 5® de Hgne : « Le voilà ! Feu ! » commanda le capitaine Randon. Les soldats ser-
raient leurs fusils à les broyer ; des larmes coulaient sur leurs moustaches ; ils ne mirent pas en joue. Napoléon poursuit sa marche : « Soldats du s’écria-t-il, reconnaissez-moi ! » Puis, ouvrant la redingote grise : « S’il en est un qui veuille tuer son Empereur, qu’il tire ! Je viens m’offrir à vos coups. » Un cri de : « Vive l’Empereur ! » sortit de toutes les poitrines. Les deux troupes n’en firent qu’une. Randon ne put que s’enfuir au galop. Napoléon avait gagné sa partie.
Labédoyère, au courant de tout ce qui s’était préparé à Paris, commandait le 7^ de ligne, l’un des régiments tenant garnison à Grenoble. Il avait travaillé les officiers et les hommes. On le voyait parler bas à des groupes attentifs. Le bruit qu’il répandait et qu’Emery confirmait, c’est que Marie-Louise allait arriver avec son fils et que l’Autriche secondait l’entreprise de Napoléon. A 7 heures du soir, l’Empereur, précédé d’une nombreuse troupe de paysans et de soldats du 5® de ligne, arriva devant Grenoble. La porte fut enfoncée à la fois du dehors et du dedans ; et l’Empereur fit son entrée dans la première de ses bonnes villes. Il se rendit à l’hôtel des Trots Dauphins. C’est là que, le lendemain, il reçut officiellement les autorités. Tout ce qui tenait pour le roi s’était échappé. L’Empereur était venu pour arracher le peuple de France à la glèbe et « au servage féodal » ; son gouvernement, élu par le peuple, était le gouvernement légitime. Il rapportait avec lui la Révolution et la Liberté ; sans qu’il fît de déclaration formelle, il laissait répandre le bruit que l’Autriche et Murat avaient lié partie avec lui. Des courriers, avec des lettres adressées à son fils et à Marie-Louise, partaient ostensiblement pour Vienne. « Jusqu’à Grenoble, dit plus tard Napoléon à Sainte-Hélène, j’étais un aventurier; à Grenoble, j’étais prince. » Il resta trois jours dans cette ville pour prendre ses mesures et recevoir des nouvelles. Le 9 mars au matin, il passa, sur la place Grenette, la revue des cinq régiments qui s’étaient déclarés et, après la revue, prenant la tête de la petite armée dont il disposait maintenant, — environ 9 000 hommes commandés par Cambronne, — il s’engagea sur la route de Lyon.
C’était à Lyon que la partie devait se décider entre le héros et le Roi. Louis XVIII avait été informé du débarquement par une dépêche que le télégraphe Chappe avait transmise le 5 mars, vers une heure de l’après-midi. La surprise ne provoqua aux Tuileries nul désarroi. Très maître de lui, laissant les entourages se moquer de « l’aventurier », Louis XVIII convoque le maréchal Soult et prend avec lui des dispositions militaires ; des commandements sont attribués et, dans le sentiment que la présence des princes aura une heureuse influence sur les populations, on envoie le comte d’Artois à Lyon, non sans prendre le soin de lui adjoindre le duc d’Orléans (im peu gênant à Paris), le duc et la duchesse d’Angoulême à Bordeaux,
LES CENT-JOURS
le duc de Bourbon en Anjou et en Vendée, le duc de Berry dans l’Est. Le commandement des troupes qui doivent barrer la route de Paris à Napoléon est confié au maréchal Ney, dont le dévouement est assuré et qui, baisant la main du roi en la baignant de ses pleurs, jure de ramener l’homme dans une cage de fer. Macdonald accompagne Monsieur à Lyon. Les Chambres sont convoquées ; les gardes nationales ont ordre de fournir « des colonnes mobiles ». Le ii mars, Soult, qui avait suscité des mécontentements dans l’armée et dans le parti royaliste, dut of&ir sa démission ; il est remplacé par Chabrol au ministère de la Guerre. Une proclamation aux armées annonce le débarquement et la guerre déchaînée par une aventure sans issue.
A Lyon, la ville était mise sur pied de défense par le comte d’Artois, le maréchal Macdonald et le haut commissaire, le comte Roger de Damas. Toutes les précautions étaient prises pour le lo, date présumée de l’arrivée de Napoléon. Mais, que ferait la troupe? L’aspect des choses était peu satisfaisant. Déjà les cocardes blanches disparaissaient. Macdonald demanda au préfet une vingtaine de gardes nationaux pour ouvrir le feu sur les soldats de Napoléon, comptant que, le combat une fois engagé, la troupe se défendrait ; or, dans cette grande ville, pas un homme ne s’offrit. Macdonald monta à cheval ; il se dirigea vers le pont de la Guillotière. Au fur et à mesure qu’il avançait, il percevait une rumeur, transformée bientôt en un tonnerre de cris : c’étaient les « Vive l’Empereur ! », « Vive la Liberté ! » qui saluaient d’ores et déjà l’entrée de Napoléon. Les hussards formant son avant-garde marchaient, mais dès qu’ils eurent aperçu les autres leur sang ne fit qu’un tour et les deux troupes se réunirent. Macdonald tourna bride et disparut au galop. Les princes étaient partis dès le matin. Napoléon entra dans la ville illuminée, pavoisée, délirante ; à 9 heures du soir, il s’installa à l’archevêché.
C’est à Lyon, où il s’attarde jusqu’au 13 mars, que Napoléon redevient 1’ « Empereur ». Il règne, il commande. Il envoie de là par tout « l’Empire », ses premières mesures générales, les décrets qui confirment l’abolition de la féodalité, chassent les émigrés, consacrent solennellement la propriété des biens nationaux, dissolvent la Chambre des députés et la Chambre des pairs, décident la réunion d’une assemblée extraordinaire ou Champ de mai qui donnera une constitution libérale à la France. Un de ces décrets annonce le retour prochain à Paris « de notre chère et bien-aimée épouse et celui de notre cher et bien-aimé fils », ainsi que le couronnement de l’impératrice.
Or, c’est précisément le même jour, le 13 mars, qu’à Vienne, à l’instigation de Talleyrand, les plénipotentiaires des huit grandes puissances se prononcent.
d’un commun accord, contre la « tentative d’un délire criminel et impuissant », prennent l’engagement d’appuyer de toutes leurs forces, de toutes leurs ressources, la France et son souverain légitime, et déclarent « qu’en rompant la convention qui l’avait établi à l’île d’Elbe, Napoléon Bonaparte a détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée, qu’en reparaissant en France, il s’était placé hors des relations civiles et sociales et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, s’était livré à la vindicte publique. » Les souverains prenaient l’engagement unanime de lui courir sus et d’en finir avec lui. Partout, les contingents disponibles sont mis en mouvement. Les troupes se massent en Hollande, sur le Rhin, sur la frontière suisse, en Italie. Si Napoléon avait tablé sur la division entre les puissances, il ne pouvait plus se faire la moindre illusion. Marie-Louise, tombée sous la fascination du beau Neipperg, déclarait que, plutôt que de revenir en France et de rejoindre Napoléon, elle entrerait dans un couvent. « C’est une fille, dans tous les sens du mot », écrivait le policier viennois. Le Roi de Rome, maintenant qualifié prince de Parme, était enfermé dans le Burg pour échapper à toute tentative de départ ou d’enlèvement.
Napoléon quitta Lyon le 13 mars. Jusqu’à Paris, il n’y eut d’incidents importants que la défection du maréchal Ney. Qu’eût pu faire Ney ? Dès que Napoléon se montrait, la France coulait dans les doigts des défenseurs de la royauté. La bourgeoisie était encore pour le Roi, mais à la condition de ne pas s’exposer et qu’on ne lui demandât rien. La Chambre déclarait nationale la guerre contre Napoléon. Mais avec quoi soutenir cette guerre ? Louis XVIII comprenait mieux que personne que sa cause était perdue et il avait assez l’habitude de l’exil et de la patience pour ne pas en prendre son parti. Les conseillers, qui n’ont peur de rien pour leurs chefs, pas même du déshonneur, furent d’avis d’appeler Fouché. Celui-ci était au comble de sa destinée : une double trahison s’ofîfait à lui. Il se fit appeler par le comte d’Artois, le compromit par ime démarche humiliante, et puis lui refusa son concours. Ordre fut donné de l’arrêter. Il échappa aux sbires venus pour le saisir en se gfissant, assure-t-on, au moyen d’une plaque tournante ménagée dans une des cheminées de son hôtel.
Le roi avait convoqué les Chambres. Il fut décidé qu’une séance royale aurait heu le 16 mars après-midi. Là, Louis XVIII prononça quelques belles paroles qui arrachèrent des larmes. Et ce fut tout. Ce jour même. Napoléon arrivait à Auxerre pour recevoir Ney à la tête de ses régiments. Le surlendemain 18 mars, le Roi se résout à quitter Paris pour se rendre dans les places du Nord. Dans la nuit du 19 au 20, appuyé au bras du comte de Blacas et du duc de Duras, il descend
LES CENT-JOURS
péniblement les marches du Pavillon de Flore. Une berline l’attendait. Les gardes du corps et les Cent suisses précédaient la voiture. Il était minuit, une pluie fine tombait qui devint bientôt torrentielle. La voiture se dirigea vers Beauvais pour, de là, gagner Lille.
Le 20 mars, l’Empereur était à Fontainebleau et entrait dans le château par la cour du Cheval blanc. Et, le même jour, à 9 heures du soir, sa berhne couverte
LOUIS XVIII GAGNE LA BELGIQUE (l8 MARS 1815)
(Composition de Burnand).,
de poussière arrivait aux Tuileries. Le Palais était illuminé et regorgeait d’une foule étincelante et radieuse en grand uniforme. Elle se précipita au-devant du maître revenu, s’empara de lui et le porta jusqu’à son cabinet : « Mes amis, vous m’étouffez ! » s’écriait le gros homme. Cependant Paris, sans lumières, était plein de silence : l’entrée de l’Empereur était aussi sombre et secrète que l’avait été, la nuit précédente, le départ du Roi.
La FRANCE Si Napoléon tomba, accablé de fatigue sur son lit, et s’il se
DE 1815. réveilla en sursaut, comme il est d’ordinaire après ces grandes émotions, il dut voir, d’abord, dans une illumination de son grand esprit, la France. Cette France, parcourue d’un temps de galop, lui apparaissait bien différente de
ce qu’il l’avait laissée : « Ce diable d’homme, devait-il dire bientôt de Louis XVIII, ce diable d’homme m’a tout gâté. »
Dès Lyon, il avait dû, d’instinct, tenir compte de cette transformation; les décrets du 13 mars indiquaient, de sa part, un premier effort d’adaptation : au lieu de la machine parfaitement montée et huilée, au lieu de l’ordre, il trouvait le désordre, un peuple disloqué, un pays en miettes. Au 18 Brumaire, le parti révolutionnaire s’était effondré de lui-même et le Premier Consul n’avait eu qu’à regrouper des forces malléables et dociles : on ne voulait plus que la discipline à l’ordonnance. Or, voici que les agitateurs et les harangueurs ont repris de la voix. S’étant levés les premiers contre les Bourbons, ils suivent la piste avec une ardeur renouvelée. Prêts à soutenir le revenant, ils dressent contre lui leurs exigences et posent leurs conditions. Les « idéologues », les avocats, confinés l’année précédente dans leurs parlotes stériles, à l’ombre du palais ou derrière les rideaux tirés des salons bien clos, forment maintenant un parti politique, ce parti libéral devenu le maître de l’heure et portant, comme Moïse, les tables de la Loi. La presse, hier, était muselée : la voici déchaînée. Et puisqu’on proclame la Uberté, comment refréner celle-ci devant laquelle les Bourbons eux-mêmes se sont inclinés. Il fallait tout entendre, tout accepter. Le clergé, les ministres du culte, si dociles la veille, avaient senti renaître en eux les grandes ambitions : avec la royauté, l’Eglise était remise en sa place. La religion se retrouvait d'Etat. Que de Richelieu et de Mazarin capables des grands emplois ! Comment les évêques et les prêtres abandonneraient-ils, maintenant, les réalités et les espérances qui leur avaient été rendues ? Ils tenaient le monde repentant par la chaire et le confessionnal. On était obligé de les ménager puisqu’on ménageait « l’opinion ». L’armée avait porté l’homme de gloire sur ses épaules, du golfe Juan jusqu’à Paris ; elle était animée d’un esprit d’audace et d’énergie incomparable : mais si on la cherchait, dans le grand besoin où l’on était d’elle, on ne la trouvait plus. Comptait-on seulement, dans les casernes, 80 000 hommes instruits et équipés ? Qu’étaient devenus ces régiments si fortement recrutés et encadrés, ces ressources militaires inépuisables? ces beaux états-majors stylés à l’obéissance, à la promptitude, à la précision ? Dans le rang, le dernier des fifres raisonnait, choisissait son système et sa cocarde; la discipline avait coulé comme le reste ; matériel et moral, tout était à refaire.
Le peuple, ce peuple, fou de surprise, ébloui du choc, grisé de ses propres acclamations, criant à la fois : « Vive l’Empereur ! » et « Vive la liberté ! », mais si ardent, si téméraire, si inconscient, était-il prêt aux grands sacrifices? Comment va-t-il répondre à l’appel de la conscription? Quelles sommes versera-t-il au col-
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lecteur d’impôts ? Comment soutiendra-t-il la lutte nécessaire pour sauver l’indépendance et l’honneur ? Ne parlons pas de cette grande partie de la nation fidèle au fond à la royauté^, qui s’était tue pendant vingt ans, mais qui, maintenant, avait relevé la tête, résolument royaliste, et qui, si les autres hurlaient à la liberté, se tenait ferme sur ses sentiments dynastiques et religieux. Il y avait là maintenant une résistance déclarée, compromise et décidée à tenir dans chaque village, au château, à la sacristie, dans les couvents. Poids lourd, ces silencieux, dans une France qui avait besoin de toute son allégresse et de toute sa vie !
Si le réveil de Napoléon vit soudainement surgir ces images d’une réalité nouvelle, son énergie décida qu’il ne pouvait sortir de l’impasse où il s’était engagé que par une immédiate victoire. Seulement, cette victoire imposait l’union à une France désunie. Tel était le problème.
M. Le Gallo a donné, d’après les rapports des préfets et des commissaires impériaux, une excellente géographie politique de la France de 1815 : on y voit que le désaccord n’était pas seulement entre les classes et les individus, mais qu’il existait entre les provinces et les régions. Pour un demi-siècle, la France, quoique constituée en une indestructible unité, opposait, de régions à régions, des niasses pohtiques avec des intérêts et des sentiments divergents, suites de tant de révolutions accumulées. Deux cercles concentriques se dessinaient, partageant le pays en deux opinions contraires : de Paris jusqu’à la frontière de l’Est, les départements qui avaient souffert de l’invasion se déclaraient sans arrière-pensée patriotes, bonapartistes. Autour de ce bloc de la frontière, im immense demi-cercle enveloppait en quelque sorte l’autre bloc, celui de l’Ouest, comprenant une partie de la Normandie, la Bretagne, la Vendée, les pays de Loire, la région bordelaise, la région de Toulouse et le Midi jusqu’à Toulon. Certes, cette masse n’est pas homogène ; partout s’intercalent des noyaux dissidents qui travaillent à la désa-
NAPOLÉON ARRIVE AUX TUILERIES PORTÉ PAR SES OFUCIERS (D’après Raffet).
gréger. Mais il n’en reste pas moins que, sur la question la plus grave, celle du recrutement de l’armée, la désunion foncière apparaîtra. A l’appel de l’Empereur, les départements répondront par une sorte d’appréciation locale et individuelle du devoir national. Partira qui voudra ! L’insoumission est flagrante dans les départements du Nord : nombre d’appelés passent en Belgique. Même mauvais vouloir en Normandie : « Toute la Normandie est unie dans un sentiment commun, celui de ne pas sortir du territoire. » Les réfractaires, surtout au début, se comptent par milliers; les marins de la côte se dérobent; beaucoup passent en Angleterre. La mobilisation des gardes nationaux est plus difficile encore dans les mêmes régions. A Dunkerque, dix-huit seulement répondent à l’appel ; dans l’Ouest, l’Empereur préfère donner l’ordre de suspendre les levées, crainte d’une insurrection générale. Dans tout le Midi, dans le Forez et jusqu’aux approches de Lyon, des soulèvements locaux se produisent ; des bandes royalistes s’opposent à la conscription. A Bordeaux, la salle du conseil est envahie aux cris de : « Vive le Roi ! ». Marseüle « veut vivre en paix » et ignore la cocarde tricolore. Brune est obligé de mettre la ville en état de siège et de procéder au désarmement de la garde nationale. Dans l’Aude, le résultat de la conscription est presque nul. A Nîmes, à Uzès, à Saint-Gilles, des troubles éclatent, des bandes de réfractaires parcourent le pays au cri de : « Vive le Roi » ! Toulouse et les Pjrénées réclament « le gouvernement qui leur demandera le moins d’hommes et le moins d’argent ».
Comparez ces mouvements, ces tendances, parfois atténuées, parfois exagérées dans les rapports officiels, mais dont la réalité ne peut être niée, au mouvement en sens contraire qui (sauf des réserves analogues) se manifeste dans l’Est et dans la région alpestre : à Epemay, où « toute la jeunesse veut partir » ; à Châlons-sur- Mame, à Thionville, à Nancy où les réquisitions et la conscription donnent des chiffres qui dépassent les demandes et les appels ; dans les Vosges, en Alsace, où les recrues s’élancent aux cris de : « Vive l’Empereur ! » ; dans la Côte-d’Or, dans le Jura, où les amputés eux-mêmes s’enrôlent. L’élan se disciphne lui-même en fédérations : fédérations lorraine, alsacienne, comtoise, bourguignonne, lyonnaise, dauphinoise, fédération auvergnate, toulousaine même et, chose curieuse, fédération de l’Ouest. A la fin, le recrutement fédératif se généralise avec des succès divers dans toute la France. Mais voilà que, dans ces mouvements spontanés, l’œil vigilant de l’administration démêle un élément nouveau; c’est, comme adjuvant du patriotisme, la renaissance du parti républicain patriote, du parti révolutionnaire. Toute l’Europe s’en émeut : « La Révolution est sur nous I » s’écrie l’empe-
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reur Alexandre encore à Vienne ; et Joseph de Maistre : « Bonaparte n’est plus ce qu’il était ; il s’est jeté dans les bras des républicains, qui lui forceront la main. »
Joseph de Maistre se trompe. Napoléon ne se laissera pas entraîner; mais l’assaut qu’il subit l’étonne lui-même. Croyant, d’abord, le mouvement sans péril, il avait dit et répété à ses premières étapes : « Je suis issu de la Révolution... je suis venu pour déhvrer la France de l’esclavage où les prêtres et les nobles voulaient la plonger... Qu’ils prennent garde ! Je les lanternerai. » Mais il observe bientôt que ces paroles ne sont pas sans conséquences. Parmi les cris qui l’accueillent, combien de fois n’entend-il pas : « Vive la liberté ! A bas les châteaux ! Mort aux prêtres ! Mort aux royalistes ! » Un témoignage, cité par H. Houssaye, porte : « Il est certain qu’au retour de l’île d’Elbe, il y avait un mouvement national dans toute la France pour faire justice de tous les nobles et de tous les prêtres. » Salvandy écrivait : « Nous pouvons, en un instant, voir se renouveler tout 93 » ; et le prudent Molé lui-même face à face à l’Empereur : « J’ai peur de la Révolution menaçante, prête à vomir encore une fois sur la France la terreur et la proscription. » Sans rien exagérer, constatons qu’il y avait désormais dans toute la France, plus ou moins puissant selon les régions, un parti répubhcain, comme il y avait un parti royaliste. Et ce germe renaissant devait changer, un jour, les destinées du pays. S’enrôlant, pour le moment, sous les aigles au nom du patriotisme, ces « Jacobins » étaient prêts à suivre l’Empereur comme chef de guerre, non sans faire leurs réserves pour l’avenir.
Telle était la France du retour de l’île d’Elbe, cette France transformée qui donnait à l’Empereur de telles et si nouvelles préoccupations. Car, phénomène singulier, inattendu et irritant pour le soldat habitué au commandement sans réplique, ces opinions divergentes et tout aussi infléchissables qu’inconcihables, abusaient toutes, dans des sens divers, de ce vocable liberté et leurs prétentions se groupaient, plus ou moins dissimulées, derrière ce parti qui avait, maintenant, des sectateurs partout où il y avait des bourgeois, le parti libéral.
Il semble que Napoléon, au premier choc de ces sentiments contrastés, en ait été comme étourdi. N’ayant d’autre pensée qu’une première et prompte victoire pour ressaisir la fortune des armes, l’armée devait être son unique souci. Et voilà qu’il est arrêté soudain par ime surprenante compHcation civile se répercutant sur la constitution de l’armée. Avant qu’il ait le temps d’y parer, son retour se présente à lui comme une période politique extraordinairement agitée. Les partis sans discipline, sans abnégation, lui posent des conditions et le somment d’obéir, d’abord, à leurs intransigeantes revendications.
Napoléon et le Donc, avant tout, il faut ressaisir la France ; il faut un PARTI LIBÉRAL gouvemement obéi. Le premier mouvement du nouvel occupant des Tuileries est de mettre sa main puissante sur la mécanique impériale et sur le personnel entraîné au devoir qu’il a laissé en France, à son départ pour l’île d’Elbe. Quelle est sa surprise de retrouver tout cet appareil disloqué, hésitant ! Certes, il y a quelques fidélités inébranlables, quelques routines solidement retenues dans l’ornière administrative. Maret redevient secrétaire d’État ; Decrès se réinstalle à la Marine, Gaudin aux Finances; mais Mollien se fait tirer l’oreille, Cambacérès
refuse d’abord les Sceaux et ne se rend qu’à un appel quasi suppliant, Davout refuse le ministère de la Guerre et n’obéit qu’à un ordre, Caulaincourt se résigne; Savary se dérobe, Lavalette refuse la charge d’im portefeuille. Dans les ordres inférieurs, les cadres ne se rempHssent que péniblement. Plus de trente préfectures restent plusieurs semaines sans titulaires Peu à peu. Napoléon discerne le sens de cette espèce de grève politique et administrative contrastant avec les acclamations des premières heures. Du jour de son débarquement, deux émotions se sont partagé le pays : l’ime est une volonté de vengeance, l’autre un sentiment de peur.
Le parti populaire ayant senti passer le souffle de l’ancien régime, s’est levé aux cris : « A bas les nobles, à bas les curés ! » Les plus modérés exigent de Napoléon qu’il reprenne les voies de la Révolution et qu’il se ressaisisse de la dictature militaire et populaire. On refera sonner, au besoin, le tocsin révolutionnaire; on réveillera les Marseillaises et l’on portera sans délai la guerre au delà
des frontières. C’est le seul moyen de sauver la France et la liberté. Napoléon
ALEXANDRE I" DE RUSSIE (D’après une estampe de Debucourt).
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avait d’abord, donné certains gages à cette politique. Il y fait allusion lui-même. A Benjamin Constant : « Je n’ai qu’à faire im signe, ou plutôt à détourner les yeux, les nobles seront massacrés dans leurs provinces. » Plus tard à Montholon : « Il fallait faire la terreur comme en 1793. C’est la mort de Louis XVI qui a sauvé la Révolution, parce que ses juges étaient trop compromis pour ne pas dire : « Vaincre ou mourir !» Et à Jomini : « Il fallait recommencer une révolution pour me donner toutes les ressources qu’elle crée ; il fallait remuer toutes les haines pour profiter de leur aveuglement : sans cela, je ne pouvais plus sauver la France. »
Mais la grande masse des hommes qui avaient repris pied en 1814, étaient résolus à ne pas se laisser faire : les attaquer de front, c’était la guerre civile. Or, Napoléon voulait l’éviter à tout prix. Comme l’a reconnu le perspicace Hobhouse, les actes de Napoléon, dans cette période de sa vie, prouvent qu’il avait horreur de répandre le sang ; voilà ce qui est bien ancré dans son esprit : nulle vengeance, nulle poursuite, nulle proscription. Il se garde bien de renouveler, avec le duc et la duchesse d’Angoulême arrêtés, la faute qu’il a commise avec le duc d’Enghien. Il laisse des royalistes notoires se tapir ou se terrer sur le territoire national, en dépit de Davout qui, écho de l’armée, réclame, au nom du salut public, une énergique répression. Par le décret du 22 mars, dont la publication est retardée jusqu’au 6 avril, l’Empereur fait le geste de lever la main, mais il ne la laisse pas retomber. Son dessein est de regagner peu à peu les esprits en tablant sur la première victoire. Mais Davout comprenait que c’étaient les chances mêmes de la victoire qui étaient compromises si la nation ne retrouvait pas l’élan de 1793.
Et voici que la poussée libérale somme l’Empereur de se prononcer. Le parti bourgeois réclame une Constitution. Même des dévouements non suspects, des hommes sûrs se sont prononcés dans ce sens : à Lons-le-Saunier, Ney s’était réclamé du « droit des peuples » et de la « liberté ». Suchet, Labédoyère s’élevaient contre « le pouvoir absolu ». L’adresse des ministres (26 mars), l’adresse du Conseil d’Etat (25 mars), les adhésions des facultés de droit, des cours, le concert des légistes et des robes noires insistent avec tme unanimité impressionnante : « Constitution ! » Se dérober à cette exigence des classes moyennes, c’était s’ahéner leur concours, indispensable à tout grand effort national. Le long de sa route, l’Empereur avait dû semer déjà des engagements et promettre cette « constitution représentative ». Le décret du 13 mars, rendu à Lyon, édictait : « Les collèges électoraux des départements de l’Empire seront réunis en assemblée extraordinaire, au Champ de mai, afin de modifier nos constitutions selon l’intérêt et la volonté de la nation. » Le parti libéral tablait sur cet engagement. A Paris, dans quelques cercles, dont
le plus influent était celui qui, ayant gardé, à travers toute la Révolution, l’héritage de Necker, se groupait autour de Mme de Staël, des hommes considérables ou distingués, La Fayette, Sismondi, Maine de Biran se consacraient avec ardeur à cette cause. Parmi eux, le plus considérable par le talent, la meilleure plume était Benjamin Constant. Esprit brillant, âme vénale, éloquent, vibrant, persuasif, atteint, avant le siècle, du « mal du siècle », il avait conquis une grande influence sur l’opinion par sa brochure De V esprit de conquête et d'usurpation, publiée dans les premiers mois de 1814. A la nouvelle du débarquement du golfe Juan, pour de multiples raisons, il s’était élancé à la défense de la royauté légitime ; et c’est alors qu’il avait fait paraître dans le Journal des Débats du 19 mars son fameux article contre « l’ennemi de la France, l’ennemi de l’humanité... »
Napoléon se trouvait donc en présence de ces exigences diverses, venant de partis également intransigeants. Et il était obligé de se prononcer tout de suite : car, en attendant sa décision, tout était en suspens, même les préparatifs militaires. Il s’entretint avec Joseph, avec Lucien, accourus à Paris ; il lut les rares rapports venus des départements et, sans tarder, il se décida pour un amalgame des diverses tendances entre lesquelles on le sommait de se prononcer; faisant appel à tous les partis, donnant, dans une certaine mesure, satisfaction à tous et à chacun, il s’efforça d’unir, en cette crise extraordinaire, la France entière.
Ce n’était pas sans regret qu’il renonçait à l’absolutisme impérial. Mais, sa décision était prise, à ce sujet, depuis l’île d’Elbe : « Les événements survenus ont donné une telle secousse à l’esprit public, dit-il lui-même, que tout ce système ne paraît plus adapté à l’état de la France. » La dictature révolutionnaire, il l’écartait avec horreur. Rien au monde ne l’eût fait se désavouer lui-même, rompre avec sa mission, avec sa nature même, l’honneur de sa vie, la volonté de l’ordre : « Je ne veux pas être le roi d’une Jacquerie », allait-il répétant. L’idée qu’on peut l’accuser de « ressusciter l’anarchie » le met hors de lui. Fleury de Chaboulon juge, avec raison, que la résolution adoptée par l’Empereur, en cette circonstance, fut « honorable et non politique ». Les mêmes motifs « honorables » dictèrent la conduite dont on usa à l’égard de l’opposition royaliste. « Menacé par une effroyable tempête, écrit Thibaudeau, le gouvernement manœuvra comme dans un temps calme. » A force de patience et de longanimité, on évita une levée d’armes vendéenne, ou plutôt, cette levée s’étant produite, on eut l’art de la dissocier sans rien céder. Fouché, qui avait pour dessein arrêté de laisser toutes les portes ouvertes devant lui, manœuvra si habilement que tout rentra dans l’ordre après la mort de la Rochejaquelein.
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Fouchéj en effet, était aux affaires. Sa nomination et celle de Carnot avaient été décidées dès la première heure comme gages accordés aux partis révolutionnaires. Carnot, au ministère de l’Intérieur, c’était l’honnêteté et le patriotisme rattachés à la défense nationale ; c’était l’évocation de la lutte de 1793 contre l’Europe conjurée. En 1814, Carnot avait encore admirablement servi la France à Anvers. Appelé aux Tuileries, dès le 21 mars, il avait répondu à l’Empereur, lui offrant le ministère, que « dans ce moment, il n’était pas permis de lui rien refuser ». Napoléon l’avait titré « comte Carnot ». Sans s’attacher au titre, il avait assumé le devoir. Le choix de Fouché répondait à la même pensée : faire une place convenable aux partis révolutionnaires ; mais sur quelles données différentes et avec quel contraste de fidélité et d’honneur ! Carnot, c’était la grande tradition idéale ; l’autre, c’était le savoir-faire pratique, c’était la police, et c’était, en perspective, la trahison. L’Empereur craignait-il de laisser ce dangereux personnage dans l’opposition ou de le rejeter dans les bras de Talleyrand? De toutes façons, il préférait l’avoir sous la main. « Chargez- vous de la police, avait-il dit au duc d’Otrante ; vous connaissez la tactique, les ressources, les prétentions des partis ; la police est votre fait. » Fouché ne se fit pas prier. Pourvu qu’il fût en selle, peu lui importait le cheval. Le lendemain, il déclara à Thibaudeau qu’il n’y avait qu’une issue à cette aventure, celle qu’il avait préparée de longue main avec Talleyrand, une régence (i).
L’ACTE ADDITIONNEL Ces premières précautions prises, l’Empereur se
LE CHAMP DE MAI décida à s’approcher du parti libéral ; il dit à Joseph : « Amenez-moi Benjamin Constant ! » Cette résolution de l’Empereur révèle toute l’abnégation et toute la souplesse de son expérience amortie et de son calcul résigné. S’il n’avait été qu’un chef militaire, escomptant la victoire, il se serait lancé dans la guerre et aurait tout risqué sur la première rencontre. Mais, ayant l’univers déclaré contre lui, abandonné de sa femme, séparé de son fils, il projette son regard sur l’avenir de sa dynastie ; il pense à la France et se dit qu’il faut l’avoir toute, et à tout prix, pour lui, pom* elle-même. Ce regard profond jeté sur l’avenir le détermine. Lui qui avait fondé l’ordre administratif et social après la Révolution,
(i) Sur ce poiut, Fouché tint ferme tant qu’il le put ; mais Napoléon fut l’obstacle. Hortense raconte dans ses Mémoires que, le jour de la cérémorde du Champ de mai, alors que Napoléon partait pour la campagne de Waterloo, elle dit au ministre de la pohee ; « Ah ! cette guerre ! L’idée est af&euse ! » Et qu’il lui répondit : « Que voulez-vous? L’Empereur vient de manquer une belle occasion. Je lui avais conseillé d’abdiquer aujourd’hui. S’il l’avait fait, son fils régnerait et il n’y aurait point de guerre ! » C’était bien la pensée de derrière la tête, le complot.
s’impose à lui-même la tâche de créer l’ordre Hbéral. Il force sa nature héroïque et redevient « bourgeois ». Il appelle Benjamin Constant et lui confie sa plume.
La seule chose qu’il écartât résolument, c’était de se contredire lui-même et de démentir son propre règne par des formules constitutionnelles qui opposeraient les temps nouveaux aux temps écoulés : « Ne m’ôtez pas mon passé, disait-il ; la nouvelle constitution aura la sanction de la gloire. » Quand on voulut brider, par des précautions excessives, son action contre les adversaires de l’Empire, cette fois, cette seule fois, il éclata : « A chaque jour sa peine, s’écria-t-il, à chaque circonstance sa loi, à chacun sa nature. La mienne n’est pas d’être un ange. Messieurs ! Il faut qu’on retrouve, il faut qu’on revoie le vieux bras de l’Empereur. » Pour ces raisons diverses, le nouveau statut reçut le titre d’Acte additionnel aux Constitutions de r Empire.
En somme, c’était une charte, une charte octroyée. Mais le principe était autrement large que celui de la charte consentie par Louis XVIII. Si l’Empereur, par haine du désordre, ne consacrait pas le suffrage populaire et universel, mesure qui lui eût apporté une force inouïe, du moins l’éligibilité était conférée à tous les Français et l’électorat direct étendu de 15000 à 100000 citoyens. La censure préalable était supprimée, les délits de presse déférés au jury, les cours prévôtales abolies, la liberté des cultes assurée sans religion d’Etat ; les levées d’hommes même étaient soumises au vote du Parlement, l’état de siège ne pouvait être déclaré que par les Chambres ; le système représentatif se trouvait établi par la création de deux Chambres dont une de pairs héréditaires.
A peine le texte de VActe additionnel était-il arrêté que l’Empereur le fit publier, par ordre et sans autre formalité, au Moniteur. Benjamin Constant fut nommé conseiller d’Etat et reçut, assure-t-on, une forte gratification. U Acte devait être soumis à un plébiscite où tous les citoyens seraient appelés à voter par oui ou par non. Sans même attendre le vote, l’Empereur fit paraître, le i®^ mai, un décret de convocation des Chambres, et il fut décidé qu’une sorte de ratification populaire du nouveau régime se produirait dans une « Assemblée du Champ de mai » qui serait tenue à Paris.
Les heures étant comptées, les choses se déroulèrent avec la promptitude chère à l’Empereur. Le dépouillement du plébiscite donna i 532 527 oui contre 4 802 non. La moitié de la France s’était abstenue. Les élections à la Chambre des députés eurent lieu fin avril et assurèrent le succès de la haute bourgeoisie libérale.
La Chambre, à peine réunie, nommait comme président Lanjuinais, nom peu agréable à l’Empereur. La majorité apparaissait résolument antibourbonienne.
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mais elle se montrait méfiante à l’égard de tout absolutisme ; elle se fût portée, on le sentait, à la solution vers laquelle se dirigeaient Talleyrand et Fouché : une régence; ou, le cas échéant, vers celle que réclamait d’ores et déjà La Fayette : l’avènement de la branche d’Orléans.
DISTRIBUTION DES DRAPEAUX ET PRESTATION DU SERMENT (mAI 1815)
L’assemblée du Champ de mai, réunie pour recenser et proclamer les résultats du plébiscite, eut lieu le juin. Ce fut une pompe gigantesque, réglée par le comte de Ségur dans le style romantique et qui, au plein des circonstances tragiques où l’on était engagé, parut discordante, triste et inopérante. Quarante-cinq mille hommes y figurèrent et furent passés en revue par l’Empereur. Une puissante artillerie tira des salves prolongées. La famille impériale, les maréchaux, les
ministres, les évêques, les grands corps de l’État faisaient un cortège panaché, bariolé. L’Empereur parut, vêtu, non de la redingote grise, mais d’une tunique et d’un manteau d’apparat avec une toque noire à la Henri III. La messe célébrée, il parla. Paroles magnifiques : « Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple... Ma volonté est celle du peuple, mes droits sont les siens ; mon honneur, ma gloire, mon bonheur ne peuvent être autres que l’honneur, la gloire et le bonheur des Français. » Le peuple était accouru; jusqu’au dimanche suivant, il prit part à la fête à sa manière bruyante et confiante, avec des acclamations, des cris, des chansons, des mâts de cocagne et des danses. Les lampions éteints, les quarante mille soldats partirent pour la frontière.
Il restait à l’Empereur un devoir à accomphr : prendre contact avec le nouveau régime politique, fonder, de sa personne, le gouvernement représentatif. Les Chambres étaient convoquées pour le 6 juin. La séance impériale eut heu le 7. Quoique nommée par une minorité d’électeurs, la Chambre des députés se sentait fière du rôle que l’histoire lui assignait, puisqu’elle allait voir le plus grand des monarques abdiquer, devant elle, son autorité. Le caractère de la séance était exprimé avec une hauteur souveraine, dans cette phrase du discours impérial : « Aujourd’hui s’accomplit le désir le plus puissant de mon cœur : je viens commencer la monarchie constitutionnelle. Les hommes sont impuissants à fixer les destinées des nations ; les institutions seules peuvent les garantir. » Ces paroles étaient écoutées, applaudies et acceptées comme im triomphe et comme un gage par les vieux libéraux, par ce La Fayette, véritable chef de l’Assemblée, qui surveillait avec joie les traits contractés de l’Empereur, son visage livide, sa physionomie douloureuse : « Dans toute sa figure, écrit-il plus tard, on lisait sa souffrance intérieure et la contrainte violente que sa nouvelle situation lui faisait éprouver. »
J’ai sous les yeux deux portraits de l’Empereur, tous deux exécutés dans la période où il avait déjà pris de l’embonpoint, le premier remontant sans doute à 1812, le second étant daté de 1815. Combien ces visages diffèrent l’un de l’autre ! Dans les deux images, le corps est gros et replet. Mais, dans la première, les chairs sont fermes, le teint clair, les yeux ont conservé l’éclat consulaire ; les cheveux n’ont pas blanchi ; ils sont d’un beau ton noir, un peu clairsemés sur un front et des tempes d’une magnifique clarté. La tenue du corps est énergique, encore jeune, acceptant le poids de l’âge et les fatigues d’une inlassable activité. Tournée sur la gauche, la tête respire la volonté, la promptitude, la décision, une force intacte. Quant au portrait daté de 1815, il ne marque pas une obésité plus prononcée. Si le ventre est gros, les épaules restent proportionnées et vigou-
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reuses. Mais quelle tristesse, que de soucis, quelle lassitude, quelle amertume dans ce corps roidi, sur ce visage pâle, sur ce front soucieux ! L’aspect est celui d’une vieillesse prématurée. Les tempes et le front sont dénudés ; la chevelure est grise et rare, le teint olivâtre, l’œil amorti. La bouche crispée, la mâchoire alourdie, le regard surtout, le regard inquiet et fuyant, tout dénonce l’agonie intime du héros.
Au Champ de mai et à la séance de la Chambre, on avait remarqué que l’Empereur était pris, à certains moments, de spasmes et qu’il portait la main à la poitrine. L’émotion, les soucis moraux, les réveils en sursaut, la nuit, avec la vision, en cas de défaite, de la France réduite et démembrée, tout ce drame qu’il vivait, ce filet qui se tendait autour de lui, l’aventure où il s’était jeté, tout le tenait dans tm état de nervosité épuisant, avec des sommeils irrésistibles et prolongés. Sa vigueur intellectuelle était intacte ; il restait lucide, présent à tout ; rien n’indiquait dans son esprit, dans sa mémoire, dans son activité, le moindre fléchissement ; mais son corps, souffrant de maux internes, n’était plus le même. L’équilibre de la vie était rompu, le crépuscule tombait ; parfois im doute montait en lui comme un brouillard : il s’arrêtait au milieu d’une phrase, d’xme dictée ; il saisissait le portrait de son fils et le portait à ses lèvres. On avait vu couler ses larmes. Sur ce visage devenu tragique, apparaissait, en sombres éclairs, la prévision de la catastrophe que, seul, son grand esprit était capable de mesurer et, peut-être, de conjurer.
La séance impériale se termina par quelques phrases où les fers se croisaient entre la Chambre et l’homme qui lui faisait largesse de l’autorité parlementaire : « Si les succès répondent à la justice de notre cause, disait l’Adresse à l’Empereur, la nation n’a plus à craindre que l’entraînement de la prospérité et la séduction de la victoire... » A quoi. Napoléon, blessé au vif, répHquait : « Messieurs, aidez-moi à sauver la patrie !... N’imitons pas l’exemple du Bas-Empire qui, pressé de tous les côtés par les Barbares, se rendit la risée de la postérité en s’occupant de discussions subtiles au moment où le bélier brisait les portes de la ville. » Un murmure de protestation s’éleva. Mais, secouant toutes ces misères, la pensée du grand homme ne s’en reporte qu’avec plus de force vers cette « victoire définitive » à laquelle il travaille et qui remettra toutes choses en leur place. « Avant six semaines, disait-il à Cambacérès, vous me verrez mettre une trêve à ce vain bavardage. »
J’ai fait une faute en ne prenant point la dictature..., écrit-il lui-même dans le Récit de la captivité; Benjamin Constant était l’homme le plus insinuant des partisans du système constitutionnel ; je le chargeai de réformer la constitution de l’Empire. De ce jour, je partageai de fait la direction des affaires avec les hommes qui, comme lui, avaient fait, des idées hbérales, l’étude, le rêve de toute leur vie. Je cessai d’être moi ; üs me fatiguèrent la pensée avec leur constitutionaüsme ; rien ne pouvait leur faire comprendre qu’en présence des déclarations du Congrès de Vienne, et des armées qui menaçaient
notre nationalité, il fallait avant tout que je gagnasse tme bataille de Marengo qui rappelât aux rois de l’Europe que la France est une grande nation qui ne permet à personne de se mêler de ses affaires de famille.
WATERLOO. — L’ABDICATION Napoléoii quitta Paris le 12 juin pour aller
RÔLE DE FOUCHÉ prendre le commandement de son armée sur la
frontière belge. Son projet était de surprendre et de détruire séparément les deux armées anglo-hollandaise et prussienne, les seules qui lui fussent opposées, avant l’arrivée des autres forces de la coalition. Il n’avait de chance de s’imposer à l’Europe que par un coup de génie qui serait en même temps un coup de foudre... Huit jours après, le 20 juin. Napoléon laissait à Laon les débris de son armée anéantie et, le 21 au matin, rentrait vaincu à Paris.
Le 20 mars, l’Empereur avait repris la France, haletante encore des trois terribles campagnes de Russie, d’Allemagne et de France ; et, maintenant, dans une quatrième campagne contre l’Europe conjurée, sans que le pays accablé et divisé eût eu le temps de s’équiper, de mobiliser son armée, sans qu’il eût pris, lui-même, le soin de la couvrir, en cas d’échec, par des réserves ou des lignes organisées permettant de prolonger la lutte et de négocier la paix, il n’avait plus même une armée à opposer au monde en armes. Paris sans défense n’avait plus qu’une France inerme derrière lui. Napoléon, grand génie militaire, ne tenait compte que de la manœuvre et du champ de bataille. La partie perdue, elle était perdue sans appel et sans rémission. Gouvion Saint-Cyr avait dit à Lucien, au moment où l’Empereur allait prendre le commandement, « qu’à sa manière d’opérer, il en avait pour quinze jours ».
Le récit de la courte campagne de Waterloo n’a pas sa place ici. Si le génie de l’Empereur fut admirable, cette fois encore, dans la conception, sa santé, sa volonté et sa présence d’esprit marquèrent d’étranges fléchissements dans l’exécution. Que les hauts commandements aient été confiés, dans une sorte de négligence résignée, à des chefs ou fatigués ou indécis ou sans autorité, que la désignation de Soult en qualité de major-général ait causé une grande surprise dans l’armée qui ne croyait pas à sa fidélité, que l’attitude de Grouchy, de Gérard, de Drouet d’Erlon, de Vandamme, de Ney lui-même, ait causé du trouble, de la confusion et même un véritable désordre stratégique ou tactique, tout cela retombe en partie, il faut bien le reconnaître, sur l’Empereur. On doit ajouter que l’armée n’était pas amalgamée, les vieux soldats encadrant mal l’inexpérience des jeimes recrues ; que des soupçons réciproques altérèrent l’élan commun et la discipline ; que le champ de bataille où 350 000 hommes se rencontrèrent n’était qu’une cuve où il est impossible de
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MASQUE MORTUAIRE DE NAPOLÉON Pastel original de Simon Bussy.
LES CENT-JOURS
comprendre qu’on ait précipité une foule armée si énorme, sans possibilité de manœuvre et d’évolution. Ceci dit, il n’en faut pas moins reconnaître que Napoléon n’avait pas d’autre issue à l’aventure du retour de l’île d’Elbe que celle-ci, d’autre chance à courir que cette chance. Il avait joué, avec raison, sa fortune sur la carte de son génie.