PLANCHE
ISSUE NAPOLÉONIENNE DE LA RÉVOLUTION
tenant, maîtresse de ses destinées ; les « sujets » sont devenus des « citoyens » ; la Déclaration des droits de l’homme a fixé les rapports et les engagements réciproques des individus et de l’État. Plus de classes privilégiées, un seul peuple; plus de provinces, des départements ; plus de politique, ni de justice, ni de législation, ni d’administrations particulières : l’unité, une loi pour tout le pays ; plus de royauté, la forme du gouvernement est républicaine. Peut-on dire, cependant, que le nouveau régime soit démocratique ? La question n’est pas résolue, à peine posée pour les contemporains. L’union de la bourgeoisie et des paysans, si naturelle en ce pays de travail agricole, — surtout en im temps où l’industrie n’a pas encore aggloméré ses masses, — la terre et le travail libres, telles sont les assises de la nouvelle société.
Quels seront, maintenant, les éléments de sécurité et de stabilité, en un mot, quel va être l’établissement politique proprement dit? La Révolution s’est faite sur un cri unique : Constitution ; or, la Constitution de l’an III se démontrait aussi impuissante à vivre que celles qui l’avaient précédée. La Révolution s’était faite sous l’astreinte du déficit; or, les finances publiques, loin d’être restaurées, n’étaient qu’un abîme de désordre et de misère, livré à la rapacité de quelquesuns. S’inspirant de la philosophie du dix-huitième siècle, la Révolution avait rompu délibérément avec la religion, avec le culte traditionnel ; on avait cru pouvoir substituer la raison à la foi, l’homme au Christ. Or, l’image douloureuse et consolatrice restait au cœur des masses populaires et des élites, celles-ci épurées par le sacrifice. La sécurité intérieure, la vie de chaque jour pour chaque citoyen était devenue précaire à ce pcmt qu’on peut dire que la moitié du pays brigandait l’autre. Les acquéreurs des biens nationaux étaient chauffés, comme les nobles avaient été guillotinés ou fusillés. Les villes, Lyon, Bordeaux, Marseille, Toulon, Angers, Vannes, restaient sous le canon ou sous la flamme des incendies.
La sécurité nationale à l’égard de l’étranger avait été la raison suprême des violences révolutionnaires : qu’était-eUe devenue maintenant? Une guerre à mort, parfois assoupie, se trouvait engagée contre l’Europe, ayant à sa tête le seul grand pays libéral, l’Angleterre; la paix fuyait toujours, même au delà des frontières élargies ; à la moindre défaite, en Suisse, en Italie, sur les Pyrénées, en Alsace, on tremblait, non pas seulement pour la Révolution, mais pour la France.
C’est de là précisément que vint l’évolution nouvelle ; ce besoin de la sécurité, non moins urgent que celui des subsistances, finissait par assurer une prépondérance indiscutée aux sauveurs infatigables de la patrie, à l’armée et à ses chefs. Le paysan-soldat avait vu, maintenant, autre chose que son viUage; il revenait
HISTOIRE POLITIQUE. T. III
de ses campagnes un autre homme, un « citoyen ». Le bourgeois-officier avait appris que, les cadres sociaux étant abolis, tous peuvent s elever aux premiers rangs. Donc tout le monde veut arriver, mais a quoi? Tout le monde veut se stabiliser, mais sur quoi ? L’état de choses reste indécis, précaire, inconsistant. Soudain, Bonaparte se présente.
Bonaparte arrive avec un secret, celui qui lui appartient en propre, la décision.
Par lui, la décision sera transmise sans obstacle et obéie sans réplique jusqu’aux extrémités. Daunou, Cabanis, J. -B. Say, républicains non suspects, trouvent cela admirable, se ralhent et apportent leur concours. A plus forte raison les masses. Voilà ce qui caractérise Bonaparte :
il n’éprouve aucun embarras à ramasser ceux-ci et ceux-là : il n’a pas de parti, il n’est d’aucun parti. Ici, comme dans son quartier général, il accepte tout ce qui s’offre à l’obéissance.
Il commande. Et l’ordre se rétabht. Pas de « pouvoirs intermédiaires » ; l’autorité remonte du peuple et retombe sur lui en ordres non discutés. Classes, partis, parlement, tout est balayé, raboté. Pas de droit contre le droit de tous ; pas de modalités dans l’obéissance. Simplicité de tous les ressorts, détente immédiate et vraiment militaire : « Je n’épouse aucun parti que celui de la foule, dit, avec une magnifique famiharité, l’inventeur de cette forme de dictature... J’aime les honnêtes gens de toutes les couleurs. » C’est ainsi qu’il se trouve, par cette intuition extraordinaire qui lui est propre, à la tête de ces couches profondes : soldats, paysans, propriétaires, — petits propriétaires, — « non riches », y compris les 1 200 000 acquéreurs de biens