‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 31 sur 113 · BIBLIOTHÈQUE DE L’EMPEREUR A MALMAISON · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUE DE L’EMPEREUR A MALMAISON

Peut-être eût-il pu gagner la bataille comme il en avait gagné tant d’autres et, alors, s’ouvrait à lui l’espoir d’une négociation soit avec l’Autriche, soit avec l’Angleterre... La fortune l’abandonna. Ayant décidé de son sort, elle avait décidé, en même temps, du sort de la France. Pendant vingt ans, quarante ans même, la douleur de sa défaite immortelle devait peser sur le pays.

Napoléon quitta les débris de son armée à Laon, pour gagner Paris. Davout, ministre de la Guerre, avait été nommé, le ii juin, gouverneur de Paris. Le 21 juin, la ville est avertie que l’Empereur est à l’Elysée : il n’avait pas voulu rentrer aux Tuileries. Or, ce que ses familiers et ses entourages constatent, à l’heure de ce

HISTOIRE POLITIQUE, T. III

brusque retour, c’est l’état d’abattement (ils prononcent tous le mot) dans lequel il se trouve. Davout est appelé. L’Empereur, arrivé à huit heures du matin, était dans le bain; dès qu’il vit entrer le maréchal, il s’écria, en levant plusieurs fois les bras et les laissant retomber dans l’eau .qui jaillissait sur lui et sur le ministre : a Eh bien ! Davout ! eh bien ! tout est perdu ! J’ai été trahi... » Ce fut son premier et son dernier mot. Il ne sortit pas de là. Davout conseillait l’action, le ralliement de l’armée, la dissolution des Chambres. Les choses n’étaient pas, à son avis, arrivées à un point tel qu’on laissât tout aller au hasard. L’Empereur ne répondait pas, il restait dans une apathie extraordinaire.

Cependant l’Intrigue travaillait ; elle travaillait à deux choses qui lui paraissaient être, pour elle-même, les seules chances de salut : d’abord se débarrasser de Napoléon et, ensuite, le hvrer pieds et poings liés aux Anglais. La manigance était combinée par deux maîtres en la matière, Tallejrand et Fouché : mais, c’est Fouché qui mène ; Talleyrand s’est laissé distancer : il traîne sur les routes de Gand à la recherche de Louis XVIIL

Napoléon laissa passer plusieurs jours dans cet état d’irrésolution si contraire à son caractère. La manœuvre politique qui le jetait dehors, se poursuivait pour ainsi dire ouvertement. Quant au gouvernement qui devait lui succéder, trois solutions étaient envisagées et se partageaient les esprits et les sentiments : une régence de l’enfant impérial avec Marie-Louise, l’avènement du duc d’Orléans, le retour de la dynastie légitime.

La Fayette était, au fond, orléaniste. La Chambre réunie, il se leva et proposa une motion qui, sans trancher du sort de Napoléon, saisissait les Chambres et leur confiait une dictature parlementaire. Sur ce coup, on eût pu croire que Napoléon se réveillerait : « Mais, écrit Davout, cette fatale indécision qui s’était déjà révélée en 1812, pendant la campagne de Russie et notamment à la bataille de la Moskowa, fit échouer les meilleurs projets. » Que valaient ces projets, d’ailleurs? Peutêtre sentait-il, mieux que ses conseillers dévoués, son absolue impuissance.

Les Chambres étaient maîtresses de la situation. Le premier cri parlementaire fut la paix. On résolut de la demander aux chefs des armées alliées. Mais ils hésitaient encore à se mettre en mouvement sur Paris. De l’armée vaincue, il n’eût peut-être pas été impossible de rassembler plusieurs corps ayant repris une certaine cohésion ; avec le corps Grouchy resté intact, Davout espérait pouvoir réunir encore 60 ou 80 000 hommes capables de se battre et de couvrir la capitale. Pendant que les négociations se poursuivraient, cette armée donnerait, telle quelle, un point d’appui aux diplomates. Les Chambres furent avisées par un rapport peut-être

LES CENT-JOURS

un peu optimiste. Mais Ney, par un incroyable aveuglement, se laissa entraîner à une sortie qui démentait les afiirmations du ministre de la Guerre et dépeignait la situation militaire comme désespérée. Les Chambres délibèrent et le premier des deux points qu’on s’est proposé, la chute de Napoléon est, d’abord, réglé dans la forme suivante : le 22 juin, par rme pression habile exercée sur lui, on obtient son abdication en faveur de son fils. Il croyait sauver ainsi, du moins, sa d5mastie. Les Chambres nomment un gouvernement provisoire à la tête duquel est placé Fouché. Celui-ci a donc toutes les cartes en mains.

T^APouÉON A BORD DU On peut croire que, débarrassé de Napoléon, « BELLÉROPHON » Fouché va travailler à l’avènement « constitutionnel » de Napoléon II, solution qui paraît avoir eu jusque-là ses préférences, puisqu’elle doit lui assurer la réalité du pouvoir. Mais il mène, de front, d’ores et déjà, deux autres intrigues, l’ime orléaniste qui doit lui assurer les libéraux et La Fayette, l’autre légitimiste qu’il a ébauchée avec Vitrolles, favori de Monsieur, et qui entend rendre de nouveau aux Bourbons le service, mal récompensé d’ailleurs, qu’il leur a rendu une première fois en 1814. Sous la pression de Fouché, les Chambres proclament que « Napoléon II est devenu empereur par le fait de l’abdication de Napoléon et par la force de la Constitution de l’Empire ». Manifestation platonique dont on verra les suites.

A peine Napoléon a-t-il abdiqué qu’il est prévenu, sous main, qu’il est en danger s’il reste à Paris : le plus sage pour lui serait de se retirer à Malmaison. Il se résigne. « On le veut, dit-il encore ; cela ne me coûtera pas plus que le reste. » Croyait-il vraiment à l’avènement de son fils ? Il part pour la Malmaison et il y reste plusieurs jours dans une nouvelle période où la prostration alterne avec des sursauts de vigueur qui se répandent en paroles. La reine Hortense et l’amant Flahaut, qui ont en vue quelque négociation particulière avec les Alliés, deviennent ses confidents et ses conseillers à peu près uniques. C’est dans un de ces soubresauts d’énergie, qu’entouré de quelques jeunes officiers pleins de courage et d’ardeur, renseigné sur les forces que les ordres de Davout commencent à rassembler autour de Paris, menacé d’être pris par les avant-gardes prussiennes qui progressent vers Malmaison, il s’adresse au gouvernement provisoire :

« Je puis encore, écrit-il, réunir l’armée, je puis arrêter la marche de l’ennemi et donner au gouvernement le temps de stipuler les intérêts de la France et de négocier auprès des souverains aUiés les droits et la liberté qu’elle va perdre. Je promets, foi de général, de citoyen et de soldat, de partir le jour même où j’aurai pu réussir à délivrer la capitale. »

Fouché avait gagné les quelques jours dont il avait besoin : l’heure était venue de pousser sa manœuvre et de faire tomber Napoléon dans le piège britanmque. Une entente secrète s’était, au dire des témoins les mieux renseignés, établie entre Wellington et Fouché. Le général anglais était partisan déclaré du retour des Bourbons et il pesait, dans ce sens, de tout son poids de vainqueur. Fouché entra dans le jeu, moyennant la promesse formelle, qui lui fut apportée par Vitrolles et les confidents de Monsieur, non seulement d’une sécurité absolue, mais d’une part prépondérante dans le futur gouvernement. Talleyrand, qui avait fini par rejoindre Louis XVIII à Roye, conseillait lui-même de s’appuyer sur Fouché. Louis XYIII hésitait.

M. de Talleyrand n’aimait pas Fouché, écrit Chateaubriand; M. Fouché détestait et, ce qu’il y a de plus étrange, méprisait M. de Talleyrand. M. de Talleyrand qui, d’abord, eût été content de ne pas être accouplé à M. Fouché, sentant que celui-ci était inévitable, donne les mains au projet... Et c’est Monsieur, conseillé par Talleyrand, qui emporte l’adhésion du roi.

Une fois les deux compères d’accord, et leurs sécurités prises, il n’y avait plus qu’à se débarrasser, une fois pour toutes, de Napoléon. L’opération fut un simple tour de passe-passe bureaucratique et policier. L’Empereur fut victime de la ruse la plus grossière. On avait su entretenir en lui, comme une espérance suprême, le sentiment qu’il pourrait gagner les Etats-Unis et que deux frégates lui permettraient de s’embarquer, si toute autre solution venait à manquer. On lui avait promis les passeports nécessaires pour sortir du port. Le jeu consista à lui faire attendre ces passeports de journée en journée, jusqu’à ce qu’on fût assuré que l’escadre anglaise avertie était arrivée et surveillait la sortie des ports. Napoléon attendait toujours. Il retardait d’heure en heure son départ. Qu’espérait-il? Une réponse favorable à sa proposition. Hortense écrit elle-même : « A ma grande satisfaction, les chevaux de poste arrivèrent et, au moment où je pensais que l’Empereur allait enfin partir, il n’y songeait plus. » Flahaut, qui faisait la navette entre l’Empereur et le gouvernement provisoire, revint de Paris apportant une réponse définitivement négative. « Alors, d’un mouvement déterminé, l’Empereur se leva et dit : « Ils refusent, partons ! » Il quitta Malmaison le 29 juin.

Accompagné du général Becker, mis près de lui par le gouvernement provisoire, il traversa la France pour se rendre à Rochefort, comptant toujours sur les frégates qui devaient le conduire en Amérique. A Niort, où il fut accueilli avec enthousiasme par le peuple, il reçut un avis du préfet maritime de Rochefort lui faisant connaître la présence d’une escadre anglaise surveillant le port. En fait, il s’agissait du Bellérophon et de deux ou trois unités. Napoléon arrive à Rochefort

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le 3 jmllet, toujours sans les passeports promis. Nul moyen de s’échapper. Déjà il avait pensé à demander, en loyal adversaire, un asile à l’Angleterre; dans son entourage, on le lui conseillait. Il avait gagné l’île d’Aix et, de là, interrogeait sa fortune, en contemplant le mer. Fouché le tenait et le tenait bien... Rovigo et Las Cases reçurent, de l’Empereur, l’ordre d’aller trouver le commandant du Bellérophon^ Maitland, et de l’interroger sur ses intentions ou instructions. Sans se découvrir, il laissa entendre que l’Empereur serait bien reçu à son bord et en Angleterre. Sur cette déclaration, l’Empereur se décida et écrivit

NAPOLÉON EST TRANSFÉRÉ DU « BELLÉROPHON » A BORD DU « NORTHUMBERLAND » (8 AOUT 1815)

(D’après une peinture de Bougton, gravée par Bonnet).

au prince Régent la lettre qui, dans sa pensée, créait un contrat d’honneur entre lui et ses ennemis, contrat que le gouvernement anglais n’eut pas la fierté de ratifier :

« Altesse Royale, en butte atix factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

Le 15 juillet, au moment où il allait être livré, d’autre part, par ordre du gouvernement provisoire, il montait sur un canot qui le conduisait à bord du Bellérophon. Le commandant Maitland avait reçu, antérieurement, comme tous les navires anglais, l’ordre, s’ils rencontraient Napoléon en mer, de se saisir de lui et de le con-

duire au premier port anglais. Sur ces entrefaites, tant les choses étaient bien réglées, l’amiral Otham arrive à bord du Superhe. L’Empereur est accueilli sur ce navire avec les honneurs royaux. Et l’on fait voile vers Pl5miouth. Là les pouvoirs passaient à l’amiral Keith. Un officier du port monte à bord et notifie à Napoléon qu’il doit être conduit à Sainte-Hélène. Napoléon protesta solennellement : « Je ne suis point prisonnier de guerre, écrivit-il à l’amiral Keith; je suis l’hôte de l’Angleterre. » Sa lettre resta sans réponse.

Cependant, le Northumberîand se préparait à mettre à la voile. Un nouvel amiral survint, c’était cette fois l’amiral Cockbum et il fit savoir à Napoléon qu’il n’avait qu’à s’embarquer ce même jour, 8 août, sur le canot qui le mettrait à bord du Northumberland. L’Empereur eut à peine le temps d’embrasser ceux qui l’avaient accompagné jusqu’à l’île d’Aix et à Pl5nnouth, et ayant désigné ceux qu’il retenait auprès de lui, il se conforma à sa destinée.

Le 8 août, dans l’après-midi, le Northumberîand mit à la voile pour Sainte- Hélène, « petite île ».

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