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CHAPITRE IX

Le retour de Louis XVIII. Le ministère Talleyrand-Fouché. — Le malentendu intérieur et la Sainte- Alliance. — La Chambre introuvable. Chute de Talleyrand et de Fouché. — La Terreur blanche. Le ministère Richelieu-Decazes. — U orientation à gauche. Chute de Richelieu et de Desselles. — Le ministère Decazes. Le duc de Berry assassiné.

ANS l’histoire de la France intérieure au dix-neuvième siècle, nous avons donné une place très importante à l’époque révolutionnaire et impériale, parce que là se trouvent le germe et l’explication du siècle tout entier. Il serait impossible de comprendre la raison des grandes luttes civiles qui vonté dater, les passions et les intérêts qui s’y heurtent, les causes de ce spasme de dix-huit années en dix-huit années qui, jusqu’à l’avènement de la République, renverse l’un après l’autre les gouvernements successifs, en un mot les conditions du drame social et politique contemporain, si on n’avait dégagé ses premières données dans la période initiale du siècle. Ces fameuses journées, juillet 1830, février 1848, 2 décembre 1851, 4 septembre 1870, sont fonction de Thermidor, de Brumaire et de Waterloo.

Maintenant que le cadre où évolueront les événements est tracé, l’histoire peut exposer les faits ultérieurs plus rapidement; ils ne sont que la suite logique des circonstances extraordinaires qui les ont précédés.

Le retour de LOUIS xvin. le mi- La seconde Restauration fut le résultat NiSTÈRE TALLEYRAND- FOUCHÉ tristes intrigues de Talle5Tand et de

Fouché. Tous deux avaient travaillé en commun, non sans une sourde rivalité, pour la régence de Marie-Louise : ils avaient esquissé, à ce sujet, une vague entente avec Metternich, sans que celui-ci s’y prêtât franchement, car il n’ignorait pas que l’Europe se soulèverait contre lui s’il tentait de faire, de la France, comme Louis XIV avait fait de l’Espagne, une annexe de l’Empire des Habsbourg ; il ne se serait livré tout à fait que si la France elle-même s’était nettement prononcée pour une régence.

Les Chambres des Cent-Jours paraissaient favorables à cette solution. Il semblait qu’une fois l’abdication obtenue, Fouché, Jouant La Fayette sous jambe, avait gagné sa partie. Déjà il avançait la main pour saisir l’enjeu. De son côté, Talleyrand, surpris par la rapidité de la victoire des Alliés, avait quitté Vienne pour se rendre à Gand : en attendant, il s’efforçait de retarder, par des conseils alambiqués, le retour de Louis XVIII . La tactique adoptée par les deux compères était de laisser aux événements le temps d’évoluer pour recueillir leur solution à l’état de fait accompli.

Les souverains alliés ne voyaient pas clair eux-mêmes dans leurs mtentions ; ils affectaient de ne pas imposer leur volonté au libre choix de la France : ce qui les pressait, c’était d’occuper le territoire; car l’idée d’un démembrement, ou du moins d’im rétrécissement de la France restait au fond de leur pensée. Les modalités du partage et les rivalités d’équilibre entre les princes eux-mêmes causaient seules le retard.

Napoléon, en faisant tramer sa décision et en réclamant l’avènement de Napoléon II comme la condition de son abdication, avait beaucoup gêné la manœuvre de ceux qui travaillaient au projet de régence. On le voyait derrière son fils et ce spectre était alarmant pour tout le monde.

Les Chambres avaient nommé une sorte de gouvernement provisoire, une commission exécutive de cinq membres, tous, en apparence du moins, contraires à une solution bourbonienne. Fouché s’était saisi de la présidence ; les autres membres de la commission étaient Carnot, Quinette, Caulaincourt et le général Grenier, — La Fayette étant écarté. L’avènement de Napoléon II et la régence de sa mère avaient

obtenu Tassentiment des Chambres comme une suite constitutionnelle de l’abdication et elles se préparaient, non sans quelque longueur, à le proclamer. Mais Fouché, embrouillé, d’abord, dans ses craintes et dans ses trahisons, commençait à se rendre compte qu’on perdait du temps et il entr’ouvrait la porte du côté des Bourbons, tout en amusant le tapis par des mesures dilatoires. Cependant, les armées alliées avançaient. Le 30 juin, elles étaient devant Paris. Un conseil de guerre avait pris le parti de ne pas défendre la capitale et le sort de la France allait se décider, une fois de plus, par le sort de Paris, avec les suites infinies d’une si malheureuse circonstance.

Louis XVIII avait mis à profit tous ces retards. En dépit des conseils de Talleyrand qu’il avait percés à jour, il avait prévenu les Alliés sur la route de Paris ; il était à Cambrai le 28 juin. De là, échappant à la pression de son entourage, il avait lancé une proclamation « d’oubli et de pardon », que Wellington lui avait conseillée. On pouvait croire que la leçon lui avait servi.

Sur la nouvelle, les bonapartistes des deux Chambres avaient enlevé, le 30 juin et le i®^ juillet, une résolution portant, qu’en vertu des Constitutions de l’Empire, Napoléon II, son père ayant abdiqué, était appelé à lui succéder. Le surlendemain, 3 juillet, Paris ouvrit ses portes par capitulation et les troupes étrangères occupèrent la ville. Aussitôt, le roi, qui n’attendait que cette sécurité, se présenta. Le 8 juillet au soir, entouré de quelques gardes nationaux, d’officiers et de nobles fidèles, il s’installait aux Tuileries. Pour ménager les transitions, Louis XVIII, qui s’était séparé de Blacas et des ultras, se rallia, cette fois encore sur les conseils de Wellington, à l’idée de constituer un premier ministère avec Talleyrand et Fouché. Talle5Tand paraissait l’homme indispensable pour négocier avec les Alliés et Fouché l’homme indispensable pour apaiser l’intérieur. En dépit de ces raisons, en apparence essentielles, cette décision n’en fut pas moins ime double faute et dont l’avenir de la dynastie devait grandement pâtir.

Le MALENTENDU INTÉRIEUR ET ' Ce n’est pas ici le lieu d’insister sur le LA SAINTE- ALLIANCE détail et les conditions de la négociation qui

devait aboutir au traité du 20 novembre et qui, pendant toute sa durée, tint en suspens sur la France la menace du démembrement. Le danger ne fut en partie écarté, comme on le sait, que grâce à la haute intervention d’Alexandre ; mais le tsar tint en suspens sa décision tant que Talleyrand resta au ministère et on ne voit pas trop à quoi servit, alors, cette capacité technique tant vantée. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’écarta pas de la France l’oppression, de si grave conséquence ulté-

rieure, que la politique des puissances fit peser sur le pays et sur la dynastie ellemême. Les puissances alliées, par les conditions du traité, par les clauses publiques et secrètes dont elles l’accompagnaient, par les précautions injurieuses qu’elles prenaient — nouvelles modifications de frontières, indemnité pécuniaire, confédération secrète — affirmaient leur volonté de rester unies contre la France, « foyer révolutionnaire », de s’établir en surveillants et en gardes-chiourme de son gouvernement, résolues à soutenir, au besoin par les armes, l’ensemble du système conservateur et antilibéral que consacrait le traité de la Sainte-Alliance signé le 26 septembre. Une sorte de Société des Nations impérialiste et mystique était fondée contre la France entre les grandes puissances européennes et on proclamait son hégémonie chrétienne et contre-révolutionnaire. La justice et la religion, telles que les avaient enseignées, à l’empereur Alexandre, La Harpe et Mme de Krudener, devenaient la loi des rapports internationaux. La paix entre les hommes était proclamée comme devant régner à jamais par le moyen de ce « Nouveau testament », dont Metternich, Hardenberg et Nesselrode étaient les rédacteurs :

« Conformément aux paroles des Saintes Écritures, qui ordonnent à tous les hommes de se regarder comme frères, les trois monarques contractants demeureront unis par les liens d’une fraternité véritable et indissoluble et se considéreront comme compatriotes ; ils se prêteront en toutes occasions et en tout lieu assistance, aide et protection. Toutes les puissances qui voudront solennellement avouer les principes sacrés qui ont dicté le présent acte et qui recormaîtront combien ü est important au bonheur des nations trop longtemps agitées que ces vérités exercent désormais sur les destinées humaines toute l’influence qui leur appartient, seront reçues avec autant d’empressement que d’affection dans cette Sainte- Alliance. »

Au fond, c’était, entre les souverains, une « société secrète » à la mode du jour, une haute « vente » de carhonari réactionnaires et couronnés. En dépit des effusions répandues dans la Déclaration, il restait, au fond de la situation générale européenne, des germes redoutables de discorde et d’hostilité. L’Angleterre n’avait pas signé le pacte de la Sainte-Alliance. Alexandre croyait devoir faire une part aux idées, sinon révolutionnaires, du moins libérales. Metternich seul était franchement « ancien régime » et rétrograde, mais avec des visées plus réalistes.

Il fallait, malgré tout, tenir compte du fait que les peuples, secoués par la tempête et soulevés vers des aspirations nouvelles, ne se rasseyaient pas. Les opérations chirurgicales accomplies sur eux par les traités de Vienne laissaient des blessures et des déchirements qu’irritait encore le souvenir des appels à l’indépendance qui les avaient enrôlés contre l’Empire napoléonien. Des ferments de rébellion secouaient par intervalles l’Europe mal satisfaite, mal affermie. Toutes les politiques intérieures allaient se trouver subordonnées, pendant longtemps, à ces aspi-

rations populaires. Une nouvelle génération se levait, qui vibrait aux appels de la Pologne, de la Grèce, de l’Italie, des républiques américaines. L’Europe était pleine de « La Fayette » qui s’ignoraient encore, mais qui partiraient au premier signal. Le siècle tournait sur son pivot : 1814 appartenait encore au passé; 1816 avait la face orientée vers l’avenir; 1820 devait ouvrir la porte toute grande aux idées nouvelles.

Nulle part ces premiers mouvements n’étaient plus sensibles qu’en France. La dynastie, restaurée pour la deuxième fois, était alourdie de la double victoire de l’Europe qui, ayant ramené le roi, maintenait la France en surveillance. De tout cela, il restait, de peuple à roi, un grave malentendu : on ne s’était pas expliqué.

Louis XVIII était trop avisé pour ne pas avoir compris la leçon des Cent- Jours ; il était assez libéré de toute doctrine et de tout préjugé pour ne pas se prêter au temps ; ce second exil lui avait appris qu’il y avait une nouvelle conduite à tenir. Mais, physiquement et moralement claudicant, il avait besoin d’un appui; or, c’était précisément cet appui qui lui manquait. Entre le roi et le peuple, l’intrigue s’était glissée et elle gâta tout ; la passion s’était ruée et elle irrita tout.

Le malheur de la France, en cette heure unique de son histoire où il s’agissait de savoir si elle accueillerait avec joie et confiance sa vieille dynastie, la plus vieille dynastie européenne, c’est de n’avoir pas rencontré un homme à la hauteur des circonstances. Le roi, capable de comprendre, était incapable d’agir ; et, toujours encombré de quelque favori, il n’avait ni la hberté ni le courage de chercher et de trouver un grand ministre. Molé dit très bien « qu’il y a, au fond de l’esprit de tous les petits-fils de Louis XIV, l’opinion que ce qui est juste avant tout, c’est de leur faire plaisir ». Louis XVIII cherchait son repos, ses commodités. Q)mme les faibles, il était méfiant et jaloux. Cela se voit, notamment, dans ses rapports avec Chateau- • briand qui, bien pris en main, eût pu devenir une force et qui, écarté, devint un terrible adversaire. Le roi, s’arrachant, non sans un affreux déchirement, au giron de Blacas, n’eut de repos que quand il eut rencontré Decazes. La nation ne comprenait rien à ces « intimités »; soupçonneuse de ce qui se tramait dans les lieux clos, il lui eût fallu le grand air et le grand jour.

Si le roi, une fois rentré aux Tuileries, eût convoqué une sorte d’Assemblée des Etats généraux ou d’Assemblée constituante, reprenant le travail au point où l’avait interrompu 1790, si la nation eût été appelée pour entendre le roi et pour lui parler, à Lui ; si l’on se fût dit courageusement l’un à l’autre ses vérités, si l’on se fût retrouvé entre Français et qu’on eût rejeté, de parti pris, toute influence, toute allégeance étrangère, peut-être les âmes se fussent-elles élevées à la hauteur des

circonstances et quelque chose de noble et de net se serait dégagé de cette belle confiance réciproque. Le résultat eût été, sans doute, au lieu d’un régime parlementaire bâtard emprunté à l’Angleterre, ime constitution monarchique s’inspirant des traditions de la race et remontant à Louis XII, à Henri IV, à Fénelon, à Montesquieu : on aurait trouvé le moyen d’atteler le pouvoir central aux vieilles libertés nationales. De cette tradition et de cette espérance, le Sénat impérial lui-même s’était réclamé au moment où Bonaparte devenait Empereur. Une Constituante de 1815, convoquée par la royauté, eût pu réunir une quantité d’hommes d’expérience et d’autorité, capables de ventiler, dans l’œuvre révolutionnaire, le bon et le mauvais, le durable et l’accidentel. Sans restaurer les Ordres, on eût fondé l’ordre sur des bases solides présentant l’avantage inestimable de faire consacrer la plus vieille dynastie du monde par le droit moderne.

On ne fit rien de tel. Sous la voûte sacrilège des « baïonnettes alfiées «, le roi gagna son trône en boitant ; sa rentrée fut, comme avait été sa fuite, sans lumières. Quant à cette brave nation, qui venait de se battre une fois de plus, seule contre tous, elle devait mettre quarante ans à s’habituer à la disparition du chef qui restait à ses yeux ce qu’il y a de plus grand dans l’histoire, un héros. A défaut de constitution royale, on reprit timidement la Charte octroyée avec, comme seul principe du gouvernement, l’antique loi saliquei cela sous l’impulsion de Fouché, dont l’intervention fut décisive ; on se raccrocha, comme à un pis-aller, au régime parlementaire. Sans le concours de l’aristocratie et sans l’adhésion du peuple, on ramassa timidement, dans l’héritage impérial, cet électorat censitaire qui n’était, en somme, qu’une forme de la ploutocratie ; on maintint le dépècement en départements qui détruisait toute vie régionale et locale; surtout, on garda, comme instrument de domination, cette puissante centralisation administrative et préfectorale faite pour la poigne du maître et qui, sans elle, écraserait de son poids une nation sans cadres et la laisserait à l’état de poussière.

Le pays se trouva scindé par ce bizarre amalgame en deux parties superposées : au-dessus, flottant dans l’air comme l’île de Laputa, quelques milliers de censitaires étroitement serrés sur une plate-forme électorale où ils se disputaient entre eux ; au-dessous, un peuple immense sans droits politiques, sans responsabilités, sans communication et sans recours, abandonné à toutes les suggestions de ses propres sentiments et à toutes les excitations des partis révolutionnaires.

Des partis : il n’en manquait pas, et ils se divisaient ce troupeau censitaire déjà si réduit en nombre : il y avait un parti royaliste, divisé lui-même en absolutistes et en constitutionnels (disons déjà en partisans de la branche cadette) ; il y avait un parti

aristocratique y divisé en nobles d’origine ou « émigrés », grands propriétaires ou « dignitaires impériaux » ruinés, déçus, mécontents ; il y avait, enfin, un parti patriote, divisé lui-même en bonapartistes et en républicains, ceux-ci peu nombreux encore, mais résolus, convaincus que la République avait été spoliée de son droit légal en Brumaire, qu’elle représentait la souveraineté populaire, que son principe était le contraire même de cette vétuste loi salique, et qu’elle serait ramenée, un jour, par ce flot national dont les autres n’avaient pas su deviner la force, — le suffrage.

La réapparition du parti républicain était la suite la plus importante des Cent- Jours. En appelant Carnot, l’homme de Brumaire s’était incliné devant la Révolution et il avait partagé avec elle le privilège du patriotisme. Le temps apportait au mouvement populaire une autre force; on entrait dans l’âge industriel. A bref délai, on verrait se produire une nouvelle forme du travail qui attirait dans les villes les masses prolétaires; on verrait apparaître, derrière la bourgeoisie patriote, libérale, derrière les partis bonapartiste et républicain, le peuple des barricades. Et rien de tout cela n’était prévu, surveillé, ni même coimu. On vivait dans l’illusion de ce peuple du moyen âge, ordonné à l’antique. Or, gonflé de vie et de force, il se connaissait lui-même et entendait prouver, à bref délai, qu’il fallait compter avec lui.

C’est au milieu de ces incompréhensions mutuelles que se débattent le pouvoir et le parlement. Le règne de Louis XVIII n’est rien qu’une lutte engagée entre l’Ancien régime et la Révolution, quand tout l’art eût consisté à les unir. Et le plus singulier, c’est que cette lutte acharnée se livre dans l’étroite enceinte parlementaire en se soumettant à toutes les conventions d’un régime d’importation, sans expérience et sans autorité. Le « pays légal », « l’électorat censitaire », s’épuise à traiter des objets qui le dépassent; la-royauté s’use à des compromissions qui la rapetissent et la mettent au penchant de sa ruine. Il arrive souvent que Royauté et Parlement sont, l’un à l’égard de l’autre, en porte-à-faux, ni l’un ni l’autre ne gardant sa place naturelle. Le roi est en guerre ouverte avec une majorité « plus roya-

liste que le roi »; et la majorité détruit la royauté sous prétexte de la sauver. La branche aînée des Bourbons s’est livrée à des entourages hybrides où un Decazes voisine avec une Du Cayla, à un clergé vaguement galhcan, lui-même en dissentiment avec Rome ; elle cherche de toutes parts, et jusque dans les rangs de ses ennemis, un personnel qui lui manque et qu’elle n’a pas su créer. Elle lie son sort à celui d’une fourmilière d’ambitions engagée dans des luttes mesquines et sans horizon. Elle eût pu planer, elle rampe. L’essai de « parlementarisme royal » tenté, sur les

conseils de Fouché, par la Restauration était destiné à échouer.

Ceci dit, il serait injuste de ne pas tenir compte des bienfaits incontestables que ce court passage de l’histoire de France a apportés au pays. Il lui a donné, après une crise si longue et si énervante, du calme, le goût du travail et le sens des hautes affaires traitées en public. Premières expériences qu’il fallait faire et que ces quelques années de tranquillité relative, sous la contrainte d’une Europe toujours menaçante, ont permis. Refoulées de l’action militaire, les puissances du génie national se réfugient dans les activités de la paix. C’est l’âge des grandes découvertes scientifiques, c’est l’âge des hautes luttes de doctrine, c’est l’âge des nobles efforts, c’est l’âge du romantisme. Bientôt viendra l’époque de la grande effervescence sociale, des doctrines téméraires, des discordes acharnées et de l’exigente démocratie. Le pays, tenu à l’écart des débats politiques, s’élance, plane dans le rêve, s’entraîne pour d’autres destinées.

La royauté, bloquée par ses entourages, se détourne de ce qui se fait sans elle : elle ne voit pas, elle ne comprend pas ou comprend mal. Louis XVIII cite Horace à l’heure où naît Victor Hugo. La cour ne connaît ni les champs, ni l’atelier, ni l’effervescence passionnante de cette paix désespérée et de cette génération refoulée. Peut-on ne pas deviner les suites du désaccord qui s’aggrave de jour en jour entre les deux Frances? On se bat pour ou contre la Charte quand il ne serait question que de travailler ensemble à quelque chose d’autrement beau et

grand, l’organisation moderne du pays. Faut-il que, pour respirer de la grandeur, ce peuple garde la figure tournée vers Sainte-Hélène ?

La chambre introuvable, chute Louis XVIII s’était débarrassé de Bla- DE TALLEYRAND ET DE FOUCHÉ ^^s avec l’aisance qu’il mettait à oublier ses attachements les plus passionnés. On donna au favori l’ambassade de France à Rome. Talleyrand et Fouché, tenant l’un l’extérieur, l’autre l’intérieur, se considéraient comme assis au pouvoir. Les quahtés et les défauts du roi, son scepticisme, son optimisme tranquille, sa dignité royale et oisive leur convenaient : de telles carrières ont besoin, chez ceux qui les emploient, d’une grande absence de préjugés.

Les Chambres des Cent- Jours furent dissoutes dès le 13 juillet. Par motu proprio, un nouveau système électoral, que l’on avait voulu plus souple et plus élargi, porta le nombre des électeurs à 72 000 et le nombre des députés de 262 à 402. On fixa l’âge du vote à vingt et un ans et ce fut, peut-être, une des mesures les plus graves, puisqu’elle confiait l’autorité initiale dans les affaires publiques à un élément jeune, sans expérience et sans responsabilité. On eût pu croire que la manifestation de la volonté d’un corps électoral moins restreint serait, à l’image de la volonté royale, libérale et conciliante : il n’en fut rien. Les passions étaient déchaînées; le zèle préfectoral, à qui on laissait toute licence, s’exerça sur le contingent peu nombreux des 50 000 votants effectifs, les autres boudant le régime et s’abstenant. Et ce fut, qualifiée ainsi par le roi lui-même, la Chambre Introuvable. L’ancien régime vainqueur rentrait, toutes voiles dehors, derrière les Alliés.

Cette vague imprévue balaya, d’abord, ceux qui s’y attendaient le moins, le parti des intrigants, Talleyrand et Fouché. Leur jeu trop appuyé s’était découvert de lui-même pendant les Cent- Jours. Des rapports interceptés, des courriers surpris, des lettres décachetées, des sous-trahisons, des corruptions de bas étage, des complicités peu sûres, tout ce qu’était leur « travail » avait travaillé contre eux. Leurs attaches extérieures avec l’Angleterre et l’Autriche, qui les avaient aidés si longtemps, maintenant les desservaient ; le joug des Alliés pesait si lourdement ! Louis XVIII, qui s’était encore servi de ces hommes, ne savait lui-même lequel il méprisait et détestait le plus.

Talleyrand, à peine au pouvoir, se laissait aller à son indolence naturelle; envahi par une passion de vieillard, il négligeait tout, sauf ses relations mondaines. Il avait engagé on ne peut plus légèrement avec les Alhés une négociation où il y allait du sort de la France. Comme les hommes qui comptent sur leur savoir-faire.

il laissait les choses aller au fil de Teau et tablait sur sa chance, sur le hasard, sur son art de tout voiler par des paroles à double sens ; il s’était brouillé avec l’empereur Alexandre qui eût dû être son seul appui. N’étant pas orateur, il n’avait aucime influence sur les Chambres. Pour être un bon ministre, il ne suffit pas d’être im homme d’esprit.

Fouché, profitant de cette négligence hautaine des affaires journalières, essaya de prendre en main le gouvernement effectif, en s’appuyant sur Wellington. Coupant ses amis de la veille, il les inscrivit sur des listes de proscription qui devenaient ainsi un instrument de règne. Il dépassait la mesure. On avait lu ses lettres, on suivait sa main dans toutes les intrigues, son pied dans tous les camps : on le connaissait, enfin ! Sur un signe de Talleyrand, on le chassa en lui donnant, comme os à ronger, la légation de Dresde. Ce ne fut plus qu’un jeu, alors, de se débarrasser de Talleyrand. On le prit au mot un jour que, sentant son impuissance à la Chambre, il sommait le roi de le soutenir. Louis XVIII le nomma grand chambellan et appela au ministère le duc de Richelieu. Molé écrit, exprimant l’opinion générale : « Louis XVIII a horreur de Talleyrand. C’est l’homme d’État le plus corrompu et le plus méprisé. » Mais, en le renvoyant après s’être appuyé sur lui, la dynastie légitime s’assurait une de ces inimitiés qui ne pardonnent pas et qui savent attendre.

La terreur BLANCHE. LE MINIS- La Constitution du ministère de Richelieu

TÈRE RicHELiEU-DECAZEs était uu acte important de la volonté royale. Louis XVIII, échappant à l’influence de « Monsieur », appelait au pouvoir un grand seigneur d’une, haute dignité morale, dégagé de toute compromission avec le passé, apprécié de l’empereur de Russie en raison des services importants qu’il avait rendus à Odessa, et destiné ainsi à contre-balancer, dans le cabinet et dans les conseils alliés, l’influence de l’Angleterre et de l’Autriche. Le roi nommait, d’autre part, au ministère de la Police, en remplacement de Fouché, son favori Decazes, girondin, fils d’acquéreur, par sa situation même en rupture avec la coterie de « Monsieur » et, pour toutes ces raisons, porté aux solutions de modération et de tolérance.

Ces deux hommes nouveaux furent flanqués dans le ministère de quelques personnages expérimentés, la plupart ayant appartenu à l’administration et aux Chambres napoléoniennes : Corvetto aux Finances, Barbé-Marbois à la Justice, Dubouchage à la Marine. Seul, le ministre de l’Intérieur, Vaublanc, était un « royaliste » acharné ; mais si sa nomination était un gage pour la droite, l’ensemble du ministère était de force à le contenir. La Chambre des pairs, composée par le précé-

dent ministère et ayant obtenu, dans la première joie du retour, le droit héréditaire, présentait, par sa composition modérée, un contrepoids sérieux à la majorité de la Chambre des députés. Il était temps qu’une certaine équanimité fût appelée dans les conseils du gouvernement : car le pays était livré aux excès des passions locales.

Sous l’inspiration de Talleyrand et de Fouché, qui avaient tenu à afficher leurs sentiments légitimistes renforcés, des mesures de rigueur émanant de la couronne

avaient malheureusement lâché la bride aux passions. Laissons parler un contemporain, le duc de Broglie :

Le roij par le conseil de son ministère Talle3T:and-Fouché, frappa une série de coups d’État : il convoqua par ordonnance tm nouveau corps électoral; il révisa et modifia provisoirement cinq articles de la Charte; ü raya de la Chambre des pairs tous ceux de ses membres qui avaient siégé dans la Chambre des pairs impériale et les remplaça par une large fournée de bons royahstes ; il exila, par une ordonnance du 24 jtiillet, trente-huit personnages, les uns fort connus, les autres fort ignorés ; il livra par la même ordonnance aux tribimaux militaires un nombre indéterminé de généraux engagés dans les événements du 20 mars...

La terreur plana sur le pays; et ce fut la « Terreur blanche ».

Le ministère Talleyrand-Fouché en porte les premières responsabihtés, mais elle se prolongea jusque sous le ministère du duc de Richelieu

DAV.B.

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