ASSASSINAT DU MARÉCHAL BRUNE
(D’après une esquisse de Philippoteaux).
La France, aux mains de tant d’hommes passionnés, en proie aux divisions intestines et aux séditions militaires, soumise à l’occupation ennemie, écrasée par la botte cosaque et prussienne, demandait à respirer. La « Chambre introuvable » couronne la violence des partis par la violence parlementaire. Où est l’élu qui refusera jamais de se plier aux passions électorales? Loi de sûreté générale, loi sur les discours et les écrits séditieux, loi rétablissant les cours prévôtales, loi d’amnistie, quoique frappées de précarité et d’impuissance comme toutes les œuvres de passion, entretiennent des haines atroces, suscitent dans les débats des paroles dégoûttantes de fureur et de sang. « Il faut des fers, des bourreaux, des supplices ; la mort, la mort ! » s’écrie en pleine tribune ce La Bourdonnaye, énergumène qui n’est, au fond, qu’un ambitieux médiocre.
La droite s’excitait, poussant vers l’abîme pêle-mêle le roi et le royalisme. Le conflit s’envenimait à chaque débat nouveau, et il s’envenimait entre la Couronne et la Chambre. La majorité criait avec une insolente témérité : « Vive le roi quand même! » Louis XVIII était traité couramment de « jacobin ». Il ne s’agissait pas seulement d’une politique de restauration, de réparation ou même de revendication, comme la loi qui abolissait le divorce, celle qui rendait aux établissements religieux le droit de recevoir des biens par donation ou par testament, celle qui restituait au clergé les biens nationaux non aliénés, c’était ime sorte d’affolement sans but, une tempête déchaînée tourbillonnant sur eUe-même. Le rapporteur de la loi sur le rétablissement des cours prévôtales s’écriait : en proie à la fureur ambiante : a II est temps de mettre vm terme à la clémence. »
Le duc de Richelieu, Decazes s’assuraient des sentiments de modération du roi. Sans se séparer ouvertement de la majorité de droite, les ministres commençaient à chercher des appuis dans les partis modérés et jusque dans l’opposition. Le roi comprenait bien qu’il y allait non seulement de sa popularité, mais de son trône : il lisait les rapports que Decazes mettait sous ses yeux et qui traduisaient l’irritation profonde de l’opinion. Un travail secret dirigé par le favori et qui groupait des libéraux, d’ailleurs royalistes dévoués, comme Royer-Collard, Pasquier, Molé, Guizot, préparait la dissolution. Le budget voté, la session fut close, le 29 avril i8i6. Decazes mit les vacances à profit : Vaublanc et Barbé-Marbois furent remplacés par Lainé et Dambray. Les Alliés eux-mêmes, craignant une explosion populaire, conseillaient la dissolution. Decazes rédigea le rapport : il y expliquait qu’avec cette Chambre, il y avait impossibihté de rien faire d’utile et même d’établir un budget raisonnable; le parti pris d’opposition quand même contre le ministère retardait le paiement des dettes aux Alliés et par conséquent
l’évacuation du territoire. Le roi prit connaissance du rapport, en pesa tous les termes, comprit la nécessité d’en revenir aux principes de la Charte, et résolut de diminuer l’autorité de la Chambre en la ramenant au nombre de 262 députés.
L’ordonnance de dissolution fut signée le 5 septembre 1816 et contresignée par Lainé. La Chambre « royaliste » était renvoyée par le roi. Acclamé par l’opinion, Louis XVIII se trouvait, selon sa propre expression, « hors de page ». Le cabinet Richelieu se sentait populaire ; il cherchait un appui dans le pays, du moins dans le « pays légal ». La nouvelle Chambre devant se renouveler par cinquième, on espérait trouver dans l’accord de l’opinion et du roi cette stabilité qui avait manqué jusque-là.
Decazes devenait la cheville ouvrière de tout le système par l’influence extraordinaire qu’il avait prise sur Louis XVIII . Depuis le temps des Luynes et des Cinq-Mars, aucune affection royale pour im favori n’avait été de telle conséquence. Le roi ne pouvait se passer de son « cher fils », vivre, penser, agir sans l’inspiration de son « cher fils ». Ce ne sont pas seulement des lettres de confiance et de tendresse qu’il lui adresse, et plusieurs par jour, ce sont des billets d’amour. Et cette passion s’étendra bientôt à la femme que le roi donne, de sa main, à « son enfant », Mlle de Saint-Aulaire.
Devenue comtesse Decazes, elle est, à son tour, « la fille, la chère fille » : le vieux roi est en train de se constituer, à la grande surprise des siens, ime famille d’élection.
...Je suis, mon cher fils, écrit le roi à son ministre, plus content que je ne l’espérais de ton bulletin physique. Je vois que ta peine (à la suite d’ime absence de la comtesse Decazes) a je ne sais quoi de plus affectueux qu’à l’ordinaire, non que je sois assez malheureux pour croire qu’il puisse dans ta tendresse y avoir des hauts et des bas ; mais tu sens un besoin plus pressant de la mienne. Ton cœiu: qui souffre se serre contre le mien. Ah ! c’est bien là, en effet, qu’il est sûr de trouver bonheur pour bonheur, affection pour affection, joie pour joie, larmes pour larmes. Qui m’eût dit, il y a trois mois, que le départ de Mlle de Saint-Aulaire serait un malhevu: pour moi? Mais aussi, c’est que je ne suis pas moi, je suis toi.