‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 35 sur 113 · DUC DE BERRY · texte numérisé non relu

DUC DE BERRY

(D’après un portrait de Valmont).

Le duc de Richelieu, très grand seigneur et très estimé, couvrait, de son intelligente dignité, le coup d’audace et d’équilibre qui allait être tenté. Il était, en tout.

juste l’opposé de Talleyrand. Royaliste déclaré, sans l’ombre de scepticisme, plein d’illusion sur les hommes, nerveux, facile à démonter, mais tenace, n’ayant qu’une parole et lent à revenir, il avait, par son noble aspect, son élégance morale, tous les dons par lesquels la France du passé pouvait séduire la France moderne. Royaliste et aristocrate, il n’avait auctm préjugé de caste, nul faux orgueil, ni passion intéressée. Par ses deux sœurs, la marquise de Montcalm et la marquise de Jumilhac, il était en relations soutenues avec le faubourg Saint-Germain, sans se livrer à lui. Il ne lui répugnait nullement de travailler avec son voisin de la Dordogne, Decazes, ni avec les anciens ministres de l’Empire. Tremblant toujours pour la cause qui lui était confiée, mal assuré de sa propre capacité, il n’avait de faiblesse que par excès de scrupule : son haut mérite avait cette limite. Il craignait avant tout que, lui ministre, l’on dépouillât le roi de son prestige sacré. C’est par cet excès de scrupule que ce parfait honnête homme et excellent serviteur des rois, dont la simple parole donnée à l’Europe devait libérer le royaume du fardeau de l’occupation, laissa se commettre des fautes qui contribuèrent à la ruine finale de la dynastie.

Résistant avec courage à l’opposition bornée des « ultras » et des amis de Monsieur, le ministère se dégagea peu à peu des violences sanglantes. Il fit voter la loi militaire de i8i8, préparée par le ministre de la Guerre, Gouvion Saint-Cyr. Il élargit le collège électoral et rétablit le suffrage direct. Mais l’usage le plus beau que le duc de Richelieu sut faire de la stabilité relative de son ministère, de la confiance qu’il inspirait au roi et au pays, des bonnes dispositions du tsar Alexandre, fut d’aboutir à un règlement honorable et raisonnable de l’indemnité due aux Alliés et, par suite, à la libération du territoire.

Grâce à d’heureuses combinaisons que le ministre des Finances, Corvetto, sut négocier avec les banques anglaises, la France fut en état de souscrire et d’assurer le transfert de la somme totale de près de deux milliards, soldant à la fois l’indemnité de guerre, les frais d’occupation et la liquidation des « réclamations particulières ». Quand cette opération d’ensemble fut mise au point, Richeheu se rendit au Congrès d’Aix-la-Chapelle, où les souverains alliés et leurs représentants étaient réunis. Une négociation longue et délicate, au cours de laquelle les grandes puissances firent sentir plus d’une fois la pression qu’elles entendaient continuer à exercer sur la France, aboutit enfin. Le Congrès se rendit aux loyales instances du duc de Richelieu; le règlement qu’il offrait fut accepté et la hbération du territoire décidée ; on poussa la condescendance jusqu’à admettre le gouvernement de Louis XVIII dans le cadre de l’alhance, devenue ainsi « quintuple alliance ». Mais il semble bien que les quatre gouvernements alhés n’étaient pas sin-

cères en faisant le geste de l’oubli. Au même moment, en effet, ils signaient à Aixla-Chapelle une convention d’assurance mutuelle dont la France était exclue et qui, sans elle, était évidemment contre elle.

L’ORIENTATION A GAUCHE. — CHUTE Cette sorte de méfiance latente, qui DE RICHELIEU ET DE DEssoLLES persistait chez les gouvernements alliés,

s’autorisait du mouvement qui décalait insensiblement le système royal vers la gauche. Aux premières élections partielles, on vit arriver à la Chambre des hommes que l’on savait partisans, au fond, soit du régime populaire, soit de la substitution de la branche cadette à la branche aînée : Laffitte, Casimir-Perier, Benjamin Delessert. Dupont de l’Eure. En i8i8, aux élections qui avaient eu lieu en l’absence du duc, le ministère garda péniblement la majorité et les succès de la gauche présentèrent une nuance plus marquée encore : c’est La Fayette, c’est Manuel qui entrent à la Chambre. L’entourage de Monsieur fait rage; le faubourg Saint-Germain prend peur et donne le signal de cette émigration à l’intérieur qui se traduit par la fuite des capitaux et par la baisse de la rente. Les monarques, encore réunis à Aixla-Chapelle, et le tsar lui-même parlent d’une intervention et d’une réoccupation du territoire. La cour et les opposants de droite crient, moitié panique, moitié politique : « C’est la fin du régime ! » Molé écrit dans son fameux mémoire de i8i8 : « Il ne faut pas se le dissimuler, le trône n’est pas à l’abri d’un coup de main », et Lainé dit à l’oreille de Molé : « La dynastie est perdue. » Le 23 novembre 1818, on ne doutait pas, à Aix-la-Chapelle, qu’une révolution fût sur le point d’éclater à Paris. Tous les souverains, et surtout leurs ministres, s’en réjouissaient ; ils espéraient rentrer en France avec leurs armées. Dans le Conservateur^ Chateaubriand aigri, besogneux, affamé de pouvoir, redoublait ses coups.

Molé trahissait ses collègues du ministère et s’exerçait à ces perfidies patelines et soutenues qui font les belles carrières parlementaires : « On ne peut plus continuer dans cette voie », murmurait-il. Le duc de Richelieu était en proie à l’une de ses crises de conscience : pourrait-il rompre tout à fait avec cette droite royaliste à laquelle il appartenait? Comment se nier à soi-même ce mouvement du « pays légal », si soigneusement trié pourtant, vers la gauche, vers la Révolution?

Est-ce donc là le peuple que nous avons à gouverner? écrivait-il à Decazes. Et la base sur laquelle nous prétendons construire l’édifice social, où est-elle? Je vous asstire que cela fait frémir : cette France serait-elle donc destinée à tomber de l’anarchie dans le despotisme militaire et réciproquement jusqu’à ce que ses enfants s’entr’égorgent pour s’emparer successivement des propriétés les uns des autres? Je suis noir comme le temps.

A peine arrivé à Paris, Richelieu trouve Molé qui se jette dans ses bras et s’écrie :

« Il faut partir, » Le roi écrit à Decazes : « Ce serpent aura encore imaginé quelque trahison dont nous ressentirons les effets. » L’effet ne tarda pas à se produire, et ce fut la chute du ministère Richelieu (21 décembre 1818). Louis XVIII tomba en pâmoison à l’idée de perdre Decazes. Son impuissance de roi se manifestait par l’abandon complet entre les mains du favori. Celui-ci crut sage de donner im paravent à son ambition en appelant au pouvoir un vieux général, le marquis Dessolles, et en plaçant cette figure très digne aux Affaires étrangères. Lui -même, tenant l’Intérieur, gouvernerait en fait. Un grand orateur, de Serre, était à la Justice;

Gouvion Saint-Cyr restait à la Guerre; le baron Louis était rappelé aux Finances.

Le nouveau ministère s’appuyait à gauche, suivant le mouvement du pays censitaire.

Mais la Chambre des pairs qui, jadis, faisait le contrepoids de ce côté, fait le contrepoids en sens contraire. Decazes, par un procédé connu, la bombarde d’une « fournée de libéraux ».

Tenant à la fois le roi et les deux Chambres, le gouvernement a toutes les apparences d’un gouvernement fort. Nullement : c’est un gouvernement faible. Il touche à tout et n’ose rien. Le grand problème qui tourmente, l’un après l’autre, les cabinets de la Restauration, le problème de l’opinion, absorbe son attention. Problème insoluble, puisque l’opinion n’a aucune place dans l’organisme constitutionnel et que les polémiques de presse, plus âpres que jamais, n’ont d’autre effet que de jeter les uns contre les autres les partis et les individus. Une loi sur la presse, qui accorde une certaine liberté sous la garantie d’un cautionnement, est présentée aux Chambres par l’éloquent de Serre. La discussion de cette loi ne laisse guère d’autre souvenir, dans l’histoire, que les paroles du magnifique orateur réclamant, ‘ au nom du gouvernement royal, la liberté de penser et de croire. Il écarte, à coup de vérités, un amendement de la droite réclamant la répression en matière de polémique rehgieuse :

Il est bien vrai qu’aujourd’hui les cultes différents habitent paisiblement les uns à côté des autres.

Demandez, cherchez la raison de cette paix et vous la trouverez imiquement dans la liberté parfaite dont ils jouissent tous. Leurs égards réciproques sont essentiellement volontaires ; üs tiennent à leur indépendance dans le domaine religieux, au droit qu’a chaque croyant d’exprimer entièrement sa croyance et de dire tout ce qu’il pense des croyances étrangères. Du moment que vous voudrez imposer des restrictions, montrer des châtiments à celui que Dieu même a chargé d’annoncer sa foi, il bravera les vms et franchira les autres.

Cet avertissement n’arrêta par certains catholiques, prêts à se jeter corps et biens dans les luttes politiques. Une partie du clergé français était, alors, en proie à une sorte d’exaltation, suite de longues souffrances, mais aussi de l’imprudence d’une jeunesse qu’inspiraient les écrits des Joseph de Maistre, des Bonald, des Lamennais. Il faudrait analyser la collection du Conservateur et celle du Drapeau blanc pour faire comprendre la violence de ces maîtres de la pensée quand il s’agissait des hommes du roi, un Decazes, un de Serre, un Louis, un Gouvion Saint Cyr. Que la polémique de tous les temps trouve ici sa leçon, s’il lui plaît d’en accepter aucime : Bonald, le grand Bonald s’exprime en ces termes au sujet du gouvernement du roi et en particulier de l’administration financière du fameux baron Louis :

Ainsi, nous avons pris des dettes, du crédit, de l’agiotage et des confiscations de biens publics pour un système d’administration ; de l’instruction, bonne ou mauvaise, pour un système d’éducation ; la conscription pour un système mihtaire ; la morale pour la reUgion et des arrêts pour la justice. Contents de vivre au jour le jour, nous sommes sans cesse aux expédients, nous qui avons de si grandes ressources, et nous faisons de la politique comme les jeunes gens font des affaires. Nous dévorons le capital de la France, autrefois si riche, maintenant si épuisée. Bientôt nous aurons tout consommé, rehgion, morale, éducation, vertus privées, vertus pohtiques, lois, mœurs, décence, bon sens, mesure et intelligence. On dirait que nous ne comptons plus avoir d’héritiers de notre sang et de notre nom ; ils ne méritent même pas le nom de Français les hommes qui, au milieu de nous, menacent de nous succéder.

La volonté du roi maintient son ministère contre vents et marées. L’opposition n’a plus de ressources : elle en appelle à l’étranger. Vitrolles, toujours aux écoutes de ce qui se passe dans les entourages de Monsieur, ramasse la fureur des ultras dans un projet aussi absurde qu’odieux : pour sauver la France, il propose, dans im long mémoire « secret », qu’elle soit partagée par les Alliés en zones d’occupation j ainsi, grâce aux baïonnettes étrangères, on parviendrait peut-être à maîtriser le roi, à briser le favori, à chasser les ministres. Et ce mémoire, Vitrolles ose l’adresser aux puissances. Quelle arme entre les mains de la police de Decazes !

Il reste, à l’opposition de droite, une faute à commettre : les Chambres sont saisies d’un projet de loi approuvant un nouveau concordat, négocié à Rome par Blacas. Il s’agit de la paix de l’Eglise, paix dont les conditions ont obtenu l’assentiment du pape et du roi. Mais la voix de Lamennais s’élève :

Que fera le ministère si le concordat est voté ? Il réduira le plus possible le nombre des évêques, il opprimera sourdement le clergé par des mesures administratives ; il persécutera de mille manières

les écoles ecclésiastiques, prescrira renseignement dans les séminaires, réglera la discipline, entravera les missions. Ce n’est pas tout, et si le parti dont il s’est rendu l’instrument l’exige, il effacera de nos lois jusqu’au nom de religion ; et l’Europe saura, qu’en France, on est libre d’attaquer le culte étabU, la première institution de l’État, le christianisme et Dieu même !

La faute prédite par de Serre est commise : le clergé est jeté dans l’arène des partis. Pour une sage réorganisation de l’Église, pour l’établissement de quatrevingt-douze évêchés, le doute et la détestation sont semés dans les âmes catholiques. La sagesse pontificale est sans force, la modération royale sans vertu : le ministère, en s’accordant avec le Saint-Siège, a tout compromis. La droite royaliste et religieuse combat à la fois contre le roi et contre le pape !... Tels sont nos ultras! C’est de ce jour qu’une déviation funeste se produit dans le mouvement des esprits : la discorde tend, de politique, à devenir religieuse. Le plus grand mal qui puisse s’abattre sur un pays (mal renouvelé des temps de la Ligue) atteint la France pour près d’un siècle. Le fondement de la société, la paix des croyances, est exposée à la fureur des passions, à la concurrence des ambitions ; les poings se tendent ; la querelle des âmes est tombée sur l’agora.

C’est un grand signe de faiblesse quand un gouvernement ne sait pas diriger vers une activité paisible ces conflits de l’intelHgence, de la croyance et même les simples discords du raisonnement. Un Decazes, toujours inquiet sur la faveur royale, qu’il sait changeante, se glissant entre deux algarades, sans grandeur ni hauteur de vues, a beau être modéré, : il ne pourrait réussir que s’il avait l’autorité de sa modération : or, l’autorité lui manque. Sa figure d’habile bourgeois girondin n’a aucun rayonnement sur le pays. Pourvu que la quarantaine soit bien faite autour du vieillard douloureux, sa journée est remplie. On ne fera jamais avec un Cinq-Mars un cardinal de Richeheu. La politique générale est faible des faiblesses du roi. L’abbé de Montesquieu avait dit dès 1814 : « Sire, les Français ont toujours pardonné à leurs rois leurs maîtresses, jamais leurs favoris. »

Le ministère decazes. — le duc Les élections partielles de 1819, après DE BERRY ASSASSINÉ celles de i8i8, sont un coup terrible pour le

ministère. Elles envoient à la Chambre une majorité d’élus de gauche et, parmi eux, un conventionnel-régicide, l’évêque révolutionnaire Grégoire. « Mon frère, dit le comte d’Artois à Louis XVIII, vous voyez où l’on vous mène. — Oui, mon frère, répondit le roi : j’y pourvoirai. »

Decazes fut d’avis, tout le premier, qu’il fallait donner un coup de barre à droite. Le cabinet Desselles se défaisait de lui-même. Le favori conseilla au roi de recourir

de nouveau au duc de Richelieu. Celui-ci déclina l’offre, et de haut. On songeait à un nouveau remaniement de la loi électorale : abolition des renouvellements partiels, législatures de cinq ou de sept années, etc. : c’était retourner le malade sur son lit de douleur. De Serre, Royer-Collard, les doctrinaires s’attardaient à ces solutions futiles. Mais, quel chef donner au cabinet reconstitué? On pesait les titres, l’influence, les relations personnelles, comme il est d’usage en ces cuisines politiques, quand le roi prit l’initiative, et ce fut la seule qu’on pût attendre de lui : il offrit la direction du ministère à son favori, Decazes. On flanqua celui-ci d’un vieux routier de la politique, Pasquier et, avec de Serre, Roy et La Tour-Maubourg, on eut l’ombre d’un cabinet (novembre 1819). On espérait gagner la droite en se portant vers elle : elle n’y vit qu’une occasion d’en finir avec Decazes. Royer-Collard ayant refusé d’être le collègue de Pasquier, le ministère avait trois mois à vivre. En retapant son cabinet à droite, Decazes s’était-il assuré du moins du bon vouloir du pavillon de Marsan, où régnaient « Monsieur » et ses deux fils Berry et Angoulême? Il put le croire. Le duc de Berry avait dit : « Voilà donc M. Decazes qui rentre dans la bonne voie. Eh bien, qu’il sauve la monarchie ; je lui en saurai autant de gré qu’à tout autre. » Cette condescendance ricanante laissait toute liberté aux entourages.

Decazes luttera jusqu’au bout, le roi le soutenant de ses forces fléchissantes. Soudain, le cabinet se vide de la vie comme si on lui avait coupé les veines. L’homme dont l’éloquence et la loyauté le grandissaient, le généreux collègue qui eût pu être un rival, de Serre, est gravement malade. Or, on ne peut se passer de lui pour défendre le projet de loi sur les élections, qu’il a rédigé luimême : la discussion est remise. Decazes, lui aussi, est malade. Le roi accablé penche la tête. Le gouvernement est ime salle d’infirmerie. Seul Pasquier tient tête à la droite qui fulmine contre le « Séjan libournais », tandis que la presse royaliste annonce la grande conjuration du roi et du favori pour établir une sorte de dictature. « Catilina est à nos portes ! » clamait l’opposition.

3 février 1820; on était en plein carnaval et tout Paris dansait. La femme du premier ministre était au bal ; lui, prolongeait la soirée en repassant avec Pasquier le texte du projet de loi électorale qui devait être, le lendemain, déposé à la Chambre, lorsque l’officier de paix Joly force la porte, entre en coup de vent, le visage bouleversé : « Monseigneur vient d’être assassiné ! » Le duc de Berry avait été frappé d’un coup de poignard par Louvel, à la porte de l’Opéra. Louvel, bonapartiste, parla, dans son interrogatoire, de passion politique ; il fut question, dans les bruits du monde, de vengeance passionnelle. Decazes, en entendant le cri de l’officier de paix.

dit : « Nous sommes tous assassinés ! » Sur la nouvelle, au bal, la comtesse Decazes, abandonnant le bras de son danseur, s’écrie : « Mon Dieu, nous sommes tous perdus !»

Ainsi fut-il du ministère et de son président. La duchesse de Berry fait savoir qu’elle ne pourra plus jamais se rencontrer avec cet homme; la duchesse d’Angoulême est plus dure encore en son attitude rigide et pincée. Le ministre.

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