MORT DU DUC DE BERRY
le favori est le bouc émissaire. A la tribune de la Chambre, un acte d’accusation est lancé « contre M. Decazes, ministre de l’Intérieur, comme complice de l’assassinat du duc de Berry ». C’est la formidable exploitation du ciime, accréditée par Chateaubriand dans la phrase célèbre : « Les pieds lui ont glissé dans le sang. » Le 14 février, le roi écrivait à Decazes :
Je lis ordinairement un peu en diagonale les œuvres de M. de Chateaubriand. Mais aujourd’hui, je me suis imposé la pénitence de le hre en entier. J’en suis indigné. Je voudrais aller trouver l’auteur qui est sûrement un J... F... — tous les calomniateurs le sont — et, le bâton haut, 1 obliger a signer le désaveu de son infamie..
Chateaubriand faisait balle de la fureur des ultras. Dans la réalité, le duc de Berry était un pauvre homme, sanguin, vulgaire, exalté, de valeur nulle. Après sa mort, les racines de Farbre royal vont reprendre leur sève par l’éloquence du plus éloquent des polémistes qui ravive d’un mot, l’espoir de la dynastie, « V enfant du miracle. » Decazes s’accroche au pouvoir. Cherchant des appuis, il se tourne, une fois encore, du côté du duc de Richeheu. Mais celui-ci a la rancune des doux : il refuse net. Decazes interroge le roi et celui-ci de répondre : « Je ne céderai pas. Est-ce toi qui me conseilles cette lâcheté ? Autant vaudrait abdiquer ! » La duchesse d’Angoulême se jette aux pieds du roi : « Sire, empêchez qu’il y ait une victime de plus. » On commence à parler, en effet, d’un mouvement royaliste contre Decazes. Les concours qu’il cherche, de partout, se dérobent. Richelieu reste la seule branche de salut. Le roi, sur la demande de Decazes lui-même, arrange les choses : il provoque un entretien entre Monsieur et le duc. Monsieur met cartes sur table : tout ce qu’on veut, pourvu que Decazes s’en aille : « Un homme de plus, un homme de moins, dit-il à Richelieu. L’homme de plus, c’est vous, l’homme de moins, c’est lui. » Moyennant quoi, il promet, parole d’honneur et foi de gentilhomme, « de soutenir, lui et ses amis, le gouvernement de salut public que le duc a pour devoir de constituer ».
Richelieu prend comme argent comptant ces paroles légères. Il retourne aux Tuileries. Le roi a compris et s’est décidé. Il confie à Decazes, lui-même, son émotion, son hésitation : « Espérons, mon fils, que le duc cédera... Sans lui, la nécessité nous jetterait dans ce Talleyrand. » Decazes a compris : cette peur l’expulse du pouvoir. Le dimanche 20 février, le roi lui écrit : « Je souffre l’impossible. Nous nous reverrons, n’est-il pas vrai, fils adoré ? » Decazes est nommé duc et ambassadeur en Angleterre. Sa faveur s’achevait sur ce comble de faveurs. Et la passion du roi, soudain disparue, s’exhale en cet ultime billet : « A mon cousin, le duc Decazes : Adieu, cher fils ! c’est du fond d’un cœur brisé que je te bénis ; je t’embrasse mille fois. »