‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 39 sur 113 · LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE · texte numérisé non relu

LES QUATRE SERGENTS DE LA ROCHELLE

(D’après une estampe populaire. Bibliothèque Nationale).

reparaît dans les poches, sinon sur le chapeau. Talleyrand surveille tout cela. L’Intrigue n’a pas dit son dernier mot. Villèle opposera à ces « indépendants » la seule force à laquelle ils ne soient pas insensibles, la corruption. Au besoin, on noiera ces libéraux vieillis sous une fournée de César Birotteau. Le salut de la dynastie vaut bien une certaine dilapidation d’argent, de titres, de broderies et de décorations.

L’ASCENSION DE LA BOURGEOISIE LIBÉRALE. Voüà pouT les Chambres et le

LA CAUSE DES PEUPLES corps électoral. Reste le pays.

Villèle entend gouverner. Royaliste de province, il a éprouvé la force de l’ancienne administration impériale, devenue royale. On peut dire que son ministère est un long recours aux fonctionnaires. Faut-il rappeler la fameuse circulaire de Peyronnet, modèle, stéréotypé à jamais, de toutes les circulaires ministérielles? « Quiconque accepte un emploi contracte en même temps l’obligation de consacrer au service du gouvernement ses efforts, ses talents, son influence ; c’est un contrat dont la réciprocité forme le lien ». Fonctionnaires et « pays légal », c’est toute la conception gouvernementale pratique : elle assure au ministère Villèle six ans d’existence et lui permettra de franchir le passage d’un règne à un autre. Elle permettra à la France de respirer, de faire ses comptes et de mettre de l’ordre dans la maison : grands mérites de cette époque bourgeoise prudente et parcimonieuse, nécessaire peutêtre pour la transition entre l’ancien régime qui recule en maugréant et le régime moderne qui se promet d’embrasser l’univers.

Au cours de cette trêve, les deux principes opposés continuent la lutte sans qu’on sache qui l’emportera : la droite tend à réorganiser une France dynastique qui ne serait plus cette France parlementaire que la défaite a apportée dans les fourgons de l’étranger ; la gauche, après avoir pris pied dans la tranchée de la « Charte », se sentant traquée et tournée, se prépare à un coup de force : elle ira, s’il le faut, jusqu’à la révolution. De cette résolution désespérée du parti libéral, qui s’est fortifié à la fois de l’appoint bonapartiste et de l’appoint répubhcain, vient son ascendant. Le pays, privé de toute activité politique, inquiet sur les « conquêtes de la Révolution », menacé jusque dans les intérêts particuliers, tourne les yeux vers lui : on accepte de se compromettre sous sa bannière, ce qui est le maximum du dévouement pour un bourgeois français. Le sabre de M. Prudhomme, tout en soutenant le gouvernement, est prêt à le combattre.

Dans le parti royaliste, au contraire, une grave division s’affirme : les absolutistes ramassent autour d’eux un contingent de troupes intransigeantes, peu nombreuses, mais inquiétantes par leur violence, leur ton de certitude et la polémique

atroce menée contre Villèle et son timide troupeau. C’est l’époque où Joseph de Maistre publie son livre du Pape et où Bonald, fonctionnaire de M. de Villèle, lance ses fameuses diatribes contre la démocratie, cherchant l’unique point d’appui pour la résistance dans la grande propriété. De quel mépris on accable ce gouvernement constitutionnel, ce gouvernement selon la Charte, dont Joseph de Maistre disait de haut : « Formes nouvelles où l’ordre de la nature est altéré, où le gouvernement est aussi peu gouvernant et le gouverné aussi peu gouverné que possible. »

Toute modération, tout essai de conciliation est entreprise de Satan. Lamennais a déjà poussé son grand cri de désespoir : « Je cherche vainement, écrivait-il à Joseph de Maistre, à concevoir par quel moyen le genre humain pourrait guérir de la maladie dont il est atteint. Puissé-je me tromper, mais je la crois mortelle... Il me semble que tout se prépare pour la grande catastrophe. » Quelle sera donc l’issue?... Le langage magnifique et sibyllin de Lamennais ralliait une élite fervente, les Gerbert, les Salinis et toute la vieille France si éprouvée qui, dans les manoirs délabrés, attendait, depuis quarante ans, l’heure de la justice et de la réparation.

Comment Villèle, si adroit fût-il, eût-il pu amalgamer « ces ordres de l’Etemel », avec l’exigence du petit monde des électeurs qui encombrait sa vie quotidienne? Comment concilier Joseph de Maistre et Ouvrard, Chateaubriand et les rentiers du 3 pour 100 menacés de conversion? Le ministre n’ignorait pas que les mœurs se transformaient en dépit des doctrines. Tout était à la bourgeoisie. Et quelle bourgeoisie? Celle des pamphlets de Paul-Louis Courier, des chansons de Béranger, celle qui récitait encore la Pucelïe de Voltaire et la Guerre des dieux de Parny, petit monde un peu grotesque, coiffé, cravaté à la Joseph Prudhomme, mais qui bientôt devait être assez puissant, dans sa médiocrité tant raillée, pour attirer à lui ces grands apôtres et poètes de la doctrine royale, qui ont tant aimé les « seigneurs des fleurs de lys ». Chateaubriand fera la cour à Béranger ; Victor Hugo oubliera son ode sur la mort du duc de Berry ;

LE BOURGEOIS (1830), par Bellangé.

Lamartine oubliera les éloges que lui prodiguait le Conservateur sous la plume de M. de Genoude ; et Lamennais, enfin, par une vire-volte extraordinaire, écrira, dès Pâques 1827 : « C’en est fait à jamais des Bourbons et je voudrais que c’en fut fait demain. »

L’Europe est à peu près dans le même embarras que la France : elle hésite entre deux politiques, une politique de conservation, celle de Metternich et une politique de libéralisme. La compression exercée sur les peuples sacrifiés aux grandes puissances politiques, Piémont, Irlande, Pologne, et sur les partis libéraux partout en Europe, finit par émouvoir l’opinion générale ; les Prisons de Silvio Pellico toucheront bientôt toutes les âmes sensibles. Les propos recueillis à Sainte-Hélène autorisant la thèse des nationalités et les revendications populaires, orientent les foules vers une sorte d’internationalisme révolutionnaire où se propage l’esprit de « secte », de « ventes », de franc-maçonnerie. Cependant deux pays desserrent leurs liens avec la Sainte-Alliance qui s’épuise : c’est l’Angleterre et c’est la France. L’Angleterre, après la mort de Castlereagh, met sur pied sa politique d’intervention en faveur de la cause libérale et elle l’attelle au calcul de ses intérêts. Avec Canning, le libreéchange l’emporte pour longtemps. La France a plus d’idéalisme. La littérature romantique a pris position pour la cause des peuples révoltés. Augustin Thierry écrit la Conquête de V Angleterre par les Normands qui n’est qu’un long appel à la pitié de l’histoire. Le soulèvement de la Grèce contre la domination turque a trouvé d’abord son chantre et son martyr dans lord Byron. Bientôt, en France, Messéniennes et Orientales enrôlent les cœurs. Mais voici que, d’autre part, en Espagne, la politique absurde du roi Ferdinand VII ayant provoqué une révolte libérale, le prestige des Bourbons, déjà foulé aux pieds dans le royaume de Naples, est traîné dans la fange de Madrid jusqu’à Cadix. A la suite de la guerre de l’Indépendance américaine et de la grande secousse révolutionnaire en Europe, les colonies espagnoles d’Amérique se sont soulevées. Quel triomphe pour la cause « libérale » si, dans toute cette partie du monde civilisé qu’éclairent et réchauffent les rayons du soleil, depuis Athènes jusqu’à Buenos-Ayres et Mexico en passant par Naples et Madrid, elle vient à triompher !

Répercussions de la guerre Les chefs de la Sainte-Alliance se D’ESPAGNE. MORT DE LOUIS xviii sont réunis,en 1822, à Vérone pour aviser.

Le roi d’Espagne est prisonnier de la Junte libérale. Mathieu de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, poussé par Chateaubriand, esquisse un projet d’action commune. Villèle, prudent et économe, se déroberait volontiers à une

entreprise de magnificence dont il devine les dangers. Cependant, sous la pression de sa propre majorité, il est contraint de renoncer à ses scrupules et confie le ministère des Affaires étrangères à Chateaubriand. C’est la guerre, et cette campagne du Trocadéro dont on connaît le rapide succès et les résultats diplomatiques décevants. Les approvisionnements ont manqué par suite de marchés irréguhers et le duc d’Angoulême a dû faire appel au concours suspect et onéreux du fameux Ouvrard, d’où le mot de Talleyrand : « Dans toute cette affaire, il n’y a eu qu’un innocent. » Il fallut toute l’ingéniosité financière de Villèle pour faire face aux frais de cette « promenade militaire ». Malgré tout, le duc d’Angoulême revint avec un assez joli panache. Quant à la politique espagnole, elle tira de ce grand effort im profit médiocre : ce peuple susceptible n’aime pas qu’on s’occupe de ses affaires, fut-ce à bonne intention. Dans la pohtique intérieure française, la campagne du Trocadéro eut quelque répercussion. La demande d’ouverture de crédit suscita l’opposition énergique de la gauche. Au cours du débat. Manuel, orateur énergique, Vendéen, royaliste inclinant vers la branche cadette et qui eût été jusqu’à la République, provoqua la première grande tourmente parlementaire par une allusion à Louis XVI. On l’expulsa de la Chambre manu militari. La liquidation de l’affaire fut des plus pénibles. Villèle ne put en venir à bout, pas plus que Necker, des suites financières de la guerre de l’Indépendance américaine. L’heure était passée des expéditions cc mystiques ». La créance de la France ne fut payée qu’en 1862, après avoir été réduite de 80 à 25 millions. Chateaubriand, drapé dans sa gloire verbale, était mort depuis longtemps. Les sacrifices des peuples sont légers à la tombe de leurs maîtres.

Cependant le « pays légal » triomphait ; le Trocadéro devenait un nom historique et presque populaire. Le gouvernement saisissait l’occasion de dissoudre la Chambre et de procéder à des élections générales. Elles eurent lieu en février 1824 et furent un triomphe pour le ministère Villèle. La Chambre, élue pour sept ans, avait une majorité « introuvable » ; il ne restait plus qu’ime vingtaine de députés libéraux.

Louis XVIII se mourait. Il avait de fréquentes attaques de goutte et de jaunisse. Souvent assoupi, il prêtait cependant encore l’oreille à ce qui se faisait et se disait autour de lui. Parfois, il se réveillait comme pour rappeler qu’il vivait toujours. Les rancunes ne s’affaiblissaient pas. Il y avait deux points sur lesquels le roi et son prestigieux ministre. Chateaubriand, pouvaient s’entendre, la haine commune de Talleyrand et le maintien des bonnes relations avec l’Angleterre. Mais Chateaubriand cherchait son avenir politique à la droite de son groupe; les Agier, les Labourdonnaye formaient une de ces minorités enragées qui ne songent qu’à démolir les ministères au risque d’amener au pouvoir d’autres

adversaires. Villèle se défendait, défendait la cause de la modération et du bon sens, avec une adresse consommée. Un jour, le grand écrivain ne se présenta pas au Conseil pour la décision à prendre au sujet de la conversion des rentes indispensable à l’équilibre du budget : cette absence voulue, c’était la coupure avec Villèle. Louis XVTII sentit le coup, se réveilla. Il donna à Villèle l’ordre, facilement accepté et promptement exécuté, de « chasser » Chateaubriand. « Il nous a traités comme un gueux », s’écriait, en tendant le poing, le moribond. Chateaubriand n’avait pas prévu ce soubresaut d’agonie. Planant dans son rêve de grandeur et de gloire, il tomba de très haut. A terre, il saisit son arme et se jetant, du jour au lendemain, dans l’opposition déclarée, il entra au Journal des Débats, où le « gros Bertin » lui avait offert un asile. Il apparut, soudain, « libéral ». La majorité de droite était divisée.

Louis XVIII mourut le i6 septembre 1824. En somme, il avait échappé à Talleyrand et, s’il avait subi Chateaubriand, il l’avait usé. Les rois, comme les assemblées, n’aiment pas les génies ; ils entendent être servis à leur façon.

CHARLES X. — LE ROYALISME DATER- Charles X, le comte d’Artois, succède MOEEMENT AVEC VILLÈLE ^ SOU frère, le comte de Provence. En

plein dix-neuvième siècle ce sont toujours les frères de Louis XVI ! Un océan les séparait de leurs origines.

L’homme qui approcha au plus près des deux rois, Villèle, a porté, sur l’im et sur l’autre, un jugement qui pourrait bien être celui de l’Histoire. Il vante la supériorité d’esprit, la facilité de conception et les connaissances de Louis XVIII ; il insiste sur la sûreté, même la fermeté de son caractère, surtout quand la dignité royale était en jeu ; mais, roi indolent, il n’aimait pas les affaires ; il avait ime répugnance extrême à en parler avec ses ministres et à y apporter même tme attention soutenue ;

DUC d’angoulême

(D’après un tableau de Cornet).

et le ministre ne cache pas les « inexplicables faiblesses de cet empire que le favoritisme exerçait sur lui ». Le portrait qu’il fait de Mme du Cayla, à qui le roi écrivait plusieurs fois par jour, est peint de couleurs complaisantes : car elle avait, en somme, soutenu son ministère.

Charles X était un tout autre homme. Non sans application, ni sans dispositions, ni sans compréhension, il avait plus de boime volonté que de volonté et il aimait le bruit du pouvoir plutôt que le pouvoir lui-même. Ardent, il n’est pas sûr ; aimable, il n’est pas fidèle ; accueillant, mais mobile, il se cherche et ne se trouve pas ; il n’a jamais oublié l’engagement pris au chevet de Mme de Polastron mourante, d’échapper à l’influence des maîtresses et des favoris ; mais faute d’un conseil ou d’un ministre royal, il se confie à sa famille, s’emprisonne dans la chapelle des entourages. Sa piété est sincère : on dit même qu’il eut un jour la pensée de recevoir les ordres, mais son scrupule religieux le livre à des courtisans qui, toute doctrine à part, ne sont pas des saints. Se fier à eux, c’est trop souvent se donner aux suppôts politiques du diable. Selon Villèle, la véritable faiblesse de Charles X et qui le ruinera, c’est la facilité.

La bienveillance naturelle, la douceur du caractère du nouveau monarque se faisaient trop sentir, et surtout ce désir et ce besoin de plaire dont les succès de sa jeunesse en ce genre lui avaient fait contracter l’habitude. Ces penchants aimables peuvent être sans inconvénients graves pour un roi appelé au trône dans des temps ordinaires, avec de fortes et sages institutions. Ils deviennent bien dangereux dans un pays sortant à peine de la Révolution et en butte à toutes les factions. Nous ne devions en voir que trop les tristes résultats.

L’histoire a toujours constaté les suites funestes du manque de résistance chez les princes et les hommes d’Etat. La facilité qui aveulit les démocraties ruine les monarchies. Un prince n’a d’autorité dans l’exercice des pouvoirs que la fermeté et la suite dans le commandement.

Le roi Louis XVIII, tout en laissant le royaume dans une condition prospère, avait exposé le gouvernement parlementaire à une grave difficulté en « chassant » Chateaubriand. Le puissant polémiste entraînait avec lui un certain clan qui allait se servir, comme arme, d’un libéralisme spécieux apportant un renfort inattendu à la cause anti-dynastique. Le cabinet Villèle était pris à revers dans cette Chambre qui était son œuvre, son chef-d’œuvre.

Charles X tolère le ministère Villèle, mais sans confiance. Il admet qu’on parle, autour de lui, d’un ministère Talleyrand, d’un ministère Chateaubriand, surtout d’un ministère Jules de Polignac, cette combinaison étant finalement la pensée de derrière la tête des « princesses ».

Il s’en tient provisoirement au statu quo. Villèle se sentait entouré de pièges. Le roi lui faisait bon visage mais, une fois rentré dans les chambres secrètes, il retombait aux mains de ses confidents. Rivière, les « princesses », cette rigide « Dauphine », cette impétueuse Berry. Il écoutait le duc d’Angoulême, brave homme un peu borné, qui n’avait pas digéré tout de l’affaire d’Espagne; il recevait, par chaque courrier, les confidences et les appréciations de son ambassadeur à Londres, Jules de Polignac, qui harcelait en même temps le président du Conseil d’une correspondance fastidieuse avec énumération accablante des exigences de la droite. Villèle avançait, la sonde à la main, entre les récifs . En mai 1826, las de cette comédie des fausses confiances, il écrivait sur son carnet :

On retrouve partout, depuis la Cour jusqu’au dernier village, des intrigants de toute espèce agitant les esprits par des déclamations sans sujet et vides de sens... Jusqu’à l’héritier présomptif du trône qui semble atteint du mécontentement général. Le roi est tourmenté de ces fâcheuses dispositions, mais il y donne lieu en permettant à sa Cour, à ceux qu’il affectionne le plus et qui lui sont le plus dévoués, de faire chorus avec les criailleries contre son gouvernement.

Autant qu’il est possible de démêler le programme de la droite, celle-ci espérait donner satisfaction à la fois au monde censitaire et aux principes monarchiques et aristocratiques par une série de mesures ostentatoires : sacre de Charles X à Reims par la Sainte-Ampoule, sorte de restauration du droit divin, rétablissement de la puissance du clergé reprenant sa place dans le gouvernement comme au temps des grands cardinaux-ministres, subordination de l’enseignement à l’autorité rehgieuse qui ressaisissait ainsi la direction morale du pays. On songeait aussi à

reconstituer la société politique et économique par une réaction directe contre le Code civil avec, pour résultats, le retour au droit d’aînesse et une large indemnisation des familles aristocratiques dépouillées par la Révolution. Jules de Polignac écrivait à Villèle : « Croyez-moi, la monarchie ne sera consolidée et le ministère fermement établi que lorsque l’intérêt de la propriété sera fortement constitué et pourra prêter ainsi un appui utile et constant à la monarchie et au ministère. »

Ces idées afl&chées et répandues avec une légèreté audacieuse donnaient prise à la critique passionné de l’opposition libérale qui, chassée du cadre poHtique, se déchaînait dans une polémique sans frein contre la « Congrégation », les Jésuites, le « cléricalisme »; cette polémique flattait les caprices d’une bourgeoisie restée voltairienne et la fantaisie d’un peuple que la satire rabelaisienne contre les moines avait, de tous temps, amusé.

Villèle essaya de diluer la réalisation progressive du programme de la droite. L’idée d’une indemnité aux familles émigrées, émise jadis par le maréchal Macdonald, est reprise sous la forme d’im projet de loi « qui éviterait de faire rentrer les émigrés dans leurs biens ». La lutte est vive : la majorité entend établir qu’il s’agit non d’une hbéralité, mais d’une dette. Discussion de principe qui écarte le bienfait d’apaisement recherché par le ministère. Celui-ci cède et accepte l’idée d’une « dette de l’État » : moyennant quoi, le milliard des émigrés est voté sous forme de l’inscription d’une rente représentant im milliard 29 millions sur le Grand Livre de la Dette publique. Un projet de loi sur les successions accordant au père de famille un certain droit de substitution au profit d’un de ses enfants donne lieu à une discussion où révolution et contre-révolution s’affrontent. Nouveau débat passionné. Des hommes comme Molé, comme le duc de Broglie, se prononcent contre cette mesure qui rompt avec les mœurs et même (on ne le sait pas assez) avec l’antique usage de la Coutume de Paris. La Chambre des députés vote le projet, mais la Chambre des Pairs le repousse. Un projet de loi sur les communautés de femmes n’aboutit qu’à une transaction entre les deux Chambres : l’autorisation royale n’aura force de reconnaissance légale que pour les congrégations de femmes existant antérieurement à 1825 ; les nouvelles congrégations ne pourront être reconnues que par une loi. La fameuse loi dite « du sacrilège » se réduit à une simple manifestation sans portée : pas une fois, elle ne fut apphquée.

Enfin, on rouvre l’étemel débat sur la presse : un projet Peyronnet tient toute publication d’une certaine étendue en suspens pendant plusieurs jours ; les feuilles périodiques sont frappées de taxes excessives ; des amendes, des peines corporelles

seront établies pour les délits visant l’ordre social, l’ordre politique, etc... C’est la fameuse loi de « justice et d’amour » qui provoqua la levée de toutes les plumes, depuis celle de Chateaubriand jusqu’à celle de Viennet. L’Académie française elle-même, s’émeut. Le projet, voté par la Chambre à une majorité diminuée, est retiré par le gouvernement devant l’hostilité déclarée de la Chambre des pairs. Le soir même, les quartiers centraux de Paris sont illuminés, des bandes d’émeutiers brisent les vitres des maisons qui n’illuminent pas. D’autres groupes se portent au ministère des Finances et devant le pavillon de Marsan, demeure de la duchesse de Berry, aux cris de : « Vive le roi, vivent les pairs, à bas les Jésuites ! »

D’échec en échec, d’embarras en embarras, le ministère en arrive à une parfaite impopularité. La conjonction des deux oppositions, celle de droite et celle de gauche, le ruine dans les Chambres, dans le « pays légal » et dans la nation. Il remue à peine, mais chacun de ses pas est un faux pas. Il décide, en faveur de l’abbé de Frayssinous, grand-maître de l’Université, la création d’un ministère des Affaires ecclésiastiques ; il révoque des maîtres de l’enseignement, Guizot, Cousin, Villemain. En avril 1827, le duc de Reggio (Oudinot), par une méconnaissance toute militaire de l’esprit public, a insisté pour que le roi passe la revue de la garde nationale de Paris. Des cris de a A bas les ministres ! » se déchaînent et suivent le roi avec une persistance qui, observe Villèle, « n’avait rien de spontané » ; les voitures des princesses sont insultées. Le ministre croit devoir conseiller au roi de dissoudre la garde nationale : c’est blesser la bourgeoisie à la prunelle de l’œil. Au nom de celle-ci, Laffitte relève le gant; il déclare que s’il connaissait le nom du ministre qui a donné ce conseil, il réclamerait sa mise en accusation. Le dauphin, après avoir approuvé la mesure, la blâme. La droite dissidente reproche au ministère de « découvrir » le roi. Celui-ci n’oubliera pas.

La position devenait intenable. Il fallait sortir de l’impasse : un ministère vidé de toute autorité est la plus hideuse des survivances politiques. Villèle, un peu trop glorieux de son savoir-faire financier et d’une prospérité

générale qui tenait surtout au labeur de la nation, fort des lois qui le rendaient maître, croyait-il, de la presse, de l’administration, du suffrage, brusqua les événements et, au début de novembre 1827, demanda au roi la dissolution de la Chambre.

Les oppositions étaient prêtes : une puissante et double organisation s’était créée. Chateaubriand avait fondé la Société des Amis de la presse qui groupait toute l’opposition royaliste. Guizot et la jeunesse doctrinaire avaient fondé la société Aide-toi^ le ciel f aidera, qui comptait par parties à peu près égales les futurs orléanistes, les futurs républicains et même quelques bonapartistes : le duc d’Orléans avait envoyé sa souscription. Il y avait longtemps que celui-ci attendait son heure : dès 1822, il avait dit à Sébastiani, rapporte le duc de Broglie, qu’il ne se mêlerait de rien, mais qu’il croyait que la catastrophe ne pouvait manquer d’arriver. Cette position d’attente déjà ancienne se manifestait par ce geste public : c’est donc qu’on sentait l’heure venue. Des listes qui réunissaient la droite dissidente et la gauche et où se trouvaient inscrits à la fois les noms de Labourdonnaye et de Laffitte, de Hyde de Neuville et de La Fayette, de Delaborde et de Benjamin Constant, furent dressées en quelques heures. La bataille fut sans merci. L’opposition eut, — avec 180 sièges pour les libéraux et 70 pour les ultras, — 250 sièges sur 420 députés. Le 20 novembre, Charles X, en présence des résultats, écrivait à Villèle : « Les élections sont atroces. » C’était la chute du ministère.

Le MINISTÈRE MARTiGNAC. ÉCHEC La chute du ministère Villèle, c’était

DU « LIBÉRALISME ROYAL » fin du royalismc d’atermoiement. Ancien

Régime ou Révolution, il fallait que la royauté choisît. Polignac acccourut de Londres, la main tendue pour saisir le pouvoir. Le roi hésite encore ; non sur le parti à prendre, certes, mais sur l’heure. Avant d’engager la bataille, il fallait quelques préparatifs : un budget voté, le temps d’établir un programme. On voit, dans les Mémoires de Villèle, à quelles basses intrigues fut livrée la politique française pendant le temps que dura la crise ministérielle. On tenta de grouper (janvier 1828) les deux oppositions qui avaient renversé le ministère; mais l’amalgame parut enfin impossible et on chercha des hommes de second plan à la tête desquels on mit un esprit modéré, M. de Martignac, sans lui confier, d’ailleurs, la présidence du cabinet. Martignac prit l’Intérieur : c’était un girondin, éloquent, mais un peu superficiel, un Decazes avec moins d’âpreté persoimelle, un homme aimable que le roi n’aimait pas, im homme au beau langage que la Cour n’écoutait pas, abondant en propos nuancés faits pour tout arranger et qui n’arrangeaient

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