‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 40 sur 113 · PLANCHE \T · texte numérisé non relu

PLANCHE \T

rien. Ce ministère fut une trêve où les partis amassèrent et aiguisèrent leurs armes.

On ménage en apparence la majorité libérale. Le roi laisse porter à la présidence de la Chambre Royer-Collard, élu dans sept départements et sur le nom duquel s’était fait, si l’on peut dire, le plébiscite de la « doctrine ». La Chambre se trouve divisée en quatre fractions : Labour donnaye, plus enragé que jamais, est le chef de l’extrême droite. Agier, l’ami de Chateaubriand, groupe autour de lui le centre droit, qui fait payer très cher au ministère un concours sans cesse marchandé. A gauche, le parti modéré soutient le cabinet, mais un parti plus avancé et à la tête duquel se trouve Benjamin Constant, tient à celui-ci la dragée haute. Dans le cabinet, aucune personnalité de premier plan :

La Ferronnais aux Affaires étrangères, Portahs à la Justice, Roy aux Finances, Chabrol à la Marine, Frayssinous aux Affaires ecclésiastiques. C’était un ministère de coalition à gauche sans la gauche et avec tous les défauts des coaUtions : chiens et chats dans le même panier.

Martignac se heurta d’abord au problème qui était le problème du régime : les relations entre le gouvernement et la presse. Comment tenir l’opinion si elle n’est pas encadrée par des institutions qui la satisfassent ? Martignac, après quelques modifications dans le personnel, — laide petite lessive des crises, — s’essaye à un projet de loi sur la presse, adoucissement de la « loi de justice et d’amour ». Mais, soutenu, assez mollement d’ailleurs, par la Chambre, le bon Girondin était combattu nettement à la Chambre des pairs, où Villèle tenait une majorité que lui avait assurée une « fournée » in extremis de soixante pairs ; et puis Martignac était, plus encore que ne Pavait été Villèle, détesté par la Cour. Le roi, qui allait à son but caché, avait dit à ses ministres : « Vous savez que je ne me suis pas séparé volontairement de M. de Villèle. Son système est le mien; et j’espère que vous y conformerez le vôtre. »

L’opinion était sans guide, sans confiance, de plus en plus séparée du monde

LA MODE EN 1830, par Deveria.

HISTOIRE POLITIQUE, T. IIL

politique, en proie à la querelle religieuse, voyant rouge au sujet de la Congrégation et des Jésuites. Dans l’opinion populaire, l’appréhension d’une t5Tannie cléricale avec les « tortures de l’Inquisition » menaçant les pensées libres, la nouvelle propriété, le nouveau travail, la science en plein élan, l’industrie en plein essor, planait. « Hommes noirs, d’où sortez-vous? »

Le ministère est ballotté par un double courant, celui qui vient de la Cour, celui que refoule la puissante tempête d’en bas. Sur le conseil de Guizot et de ses amis, il s’efforce d’habituer le pays au maniement de ses intérêts immédiats en déposant un projet d’organisation départementale et communale. L’idée était neuve, originale et pleine d’avenir. Martignac disait : « Faisons pénétrer jusque dans les villages l’élection et ses conséquences. » La gauche voulait élargir le système. En réalité, les deux oppositions étaient d’accord pour renverser ce paravent fragile jeté entre leurs querelles. On prit position sur une question d’ordre du jour et le cabinet fut mis en minorité.

Martignac était le plus délicieux des ministres, le plus digne de respect et de considération. Polignac devait lui confier un jour sa défense quand les derniers ministres de Charles X furent mis en accusation, et c’était lui rendre le plus éclatant hommage. Mais ce cabinet ne pouvait durer entre Cour et opinion. Le roi n’attendait que l’heure d’appeler Polignac. Le jour du vote sur la loi départementale, Martignac et Portalis vinrent rendre compte au roi : « Eh bien, leur dit-il, voilà comme on reçoit mes bienfaits. Vous voyez où l’on veut m’entraîner... On obtiendra rien que par la vigueur. Retournez annoncer que je retire mes lois. » C’était la rupture avec la Chambre.

Le roi obtint, de la fidélité et de l’illusion optimiste de M. de Martignac, une courte prolongation de la durée du ministère, le temps nécessaire pour faire voter le budget, qui le fut à l’unanimité. La session est close le 31 juillet. Jules de Polignac se trouvait déjà à Paris. Le 6 août, le ministère est congédié et la composition du cabinet des ordonnances paraît au Moniteur le 8 août.

Page 1