‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 5 sur 113 · RÉUNION DES POLITIQUES CHEZ M™ GRANT · texte numérisé non relu

RÉUNION DES POLITIQUES CHEZ M™ GRANT

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nationaux qu’il entend, dit-il à Rœderer, « conserver à la cause de la Révolution », — et c’est sur tout ce monde, même sur ces nantis, sur ces compromis, qu’il compte s’appuyer pour liquider et absorber l’autre monde, celui du passé qui ne veut pas mourir. Il fait, de tout cela, sa force unique, par l’art qui est le sien de savoir se faire aimer en se faisant obéir.

Il faut encore autre chose pour obtenir de tous la discipline et la confiance : il faut le prestige. En pleine connaissance de cause, il se sert de l’étrange fascination qu’il exerce sur les Français. « Bonaparte, écrit Rœderer, a une grande idée du pouvoir de l’imagination. Il l’a éprouvé sur ses soldats.

Il dit que a son pouvoir est fondé sur Vimagination des Français ». Rœderer croit sage de combattre auprès de lui cette opinion... Autant lui demander de n’être pas l’homme de son génie et de sa destinée ! « Le danger de cette opinion, fait observer Rœderer, c’est que, si l’attachement des Français dépend surtout de leur imagination, cela ne conduise aux actions extraordinaires. » Aux actions extraordinaires ! En effet, brave Rœderer ! L’homme de l’ordre nouveau ne sera ni un de ces philosophes, ni un de ces économistes, ni un de ces physiocrates, ni un de ces légistes, ni un de ces « constitutionnels » que préparait la Révolution, pas plus un Turgot qu’un Sieyès... ou un Rœderer ! Après ces convulsions atroces, la Révolution ne peut plus s’accrocher qu’à un chef aux actions extraordinaires. Bonaparte n’avait-il pas osé dire, dans la journée de Brumaire, en plein Conseil des Cinq-Cents : « Écartezvous, je suis le Dieu du jour ! »

Bonaparte avait les yeux fixés sur cette masse obscure du passé dont il calculait la force : quinze siècles !... Son idée était de s’introduire entre les deux Frances, et de faire, de toutes deux, l’attelage obéissant de sa fortune. Il tenait ce propos, rapporté par Bignon : « Je ne crains pas de chercher les exemples et les règles dans les temps passés. En conservant tout ce que la Révolution a pu produire de nouveautés utiles, je ne renonce pas aux bonnes institutions qu’eUe a eu le tort de détruire. »

Suivons la gradation des faits qui la poussent à l’Empire : d’abord il y eut

Marengo. Le héros gagne la guerre : à l’homme d’Etat, maintenant, de faire ses preuves en gagnant la paix. Bonaparte réussit encore : paix en Italie, paix avec le Portugal, avec la Russie, avec l’Autriche et, bientôt, paix avec l’Angleterre. La paix sur terre et sur mer, la paix glorieuse ! C’est à la fois la sécurité et les subsistances, ce pour quoi l’on se bat depuis dix ans. La France dans sa frontière élargie, le paysan maître de son lopin, le bourgeois assuré de ses biens et de ses rentes : qui eût rêvé de si rapides et si pleines réalisations ?

Mais la paix et la sécurité posent aussitôt le problème connexe, celui de la stabilité : on a gagné, il faut garder. Or, voici que d’autres miracles précipitent la trouble mixture révolutionnaire en un résidu compact et solide : cette fois, c’est bien la fin de la Révolution, mais par la réfection de la France. Là où les assemblées s’embourbaient dans les discussions et dans le sang, le commandement s’est mis à l’œuvre. Cet homme seul, — précisément parce qu’il est seul, — aboutit. Il enlève le Code civil dans les courtes et fameuses séances du Conseil d’Etat et, par cette loi des XII tables, enfonce jusqu’aux couches profondes du peuple les assises du nouvel édifice. Il résout par l’action le problème insoluble à la déhbération. Il apprend leur leçon à ces vieux jurisconsultes tatillons. Et quels textes fulgurants ! Quelles habiles conclusions ! Comme il enrobe, au besoin, la politique dans le droit ! Et, de quels mots sublimes il bouscule les dernières hésitations ! « Tout votre système, jette-t-il aux jurisconsultes, à propos du mariage, a pris naissance quand on se mariait par procuration : mais, à présent, on se marie corps à corps! »

C’est ainsi que le Consul fonde, à la romaine, la famille, l’héritage, la propriété, le travail moderne, tout ce qui donné" à la génération de la Révolution le sentiment qu’elle a bien fait et que le passé n’a plus qu’à mourir de par le jeu de la loi. Tout,

dans cette nouvelle législation, est fait pour assurer au régime le concours des deux parties de la nation pour lesquelles a travaillé surtout la Révolution, le paysan et le bourgeois. Elle consacre la grande confiscation populaire des latifundia et dresse un obstacle invincible au retour du privilège et de la féodalité. C’est la thèse des physiocrates et des philosophes qui l’emporte : propriété et travail individuel et libre, avec le partage égal entre les enfants.

Rappelons seulement les autres créations : d’abord, la fondation napoléonienne par excellence, celle qui s’appuie directement sur le peuple, le plébiscite; celle qui consacre, dans le régime politique nouveau, les conquêtes que ce vaillant peuple n’eût pas laissées tomber, même au prix de la mort, l’unité et l’indivisibilité ; l’installation des administrations préfectorales, des tribunaux unifiés, des lycées. Voici la constitution de cette armée nouvelle d’où tout dépend : la conscription de terre

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et de mer, les écoles militaires, les cadres et, enfin, la Légion d’honneur, nouvel ordre de chevalerie, accessible au plus humble, et qui, pour la première fois, récompense les services militaires et les services civils sur le même plan.

Le rapprochement, la fusion du passé et du présent qui est « la grande pensée du règne », s’affirme dans la conduite politique et administrative : décisions qui, d’abord, laissent rentrer individuellement les émigrés, bientôt ferment les listes, enfin accordent ce que l’on peut rendre de leurs biens aux rayés ; manières nouvelles qui abolissent les grossières familiarités révolutionnaires, le tutoiement, les promiscuités citoyennes ; initiatives qui rouvrent les salons, inaugurent une nouvelle société, encouragent les arts, les lettres, les grands travaux publics; protocole enfin, qui recrée une cour où se pressent les plus grands noms de France. Bonaparte et sa « petite créole » couchent aux Tuileries.

Les Tuileries rouvertes, voüà pour satisfaire les royalistes raisonnables ; et ouvertes à tous, voilà pour gonfler d’orgueü les « jacobins nantis ».

Marengo a, dès les premières heures, autorisé V homme à une réalisation plus haute encore : ce fils de la philosophie du dix-huitième siècle a décidé en lui-même de mettre fin au trouble qu’elle a jeté dans les âmes.

Avant de quitter l’Italie, il a mandé vers lui le cardinal Martiniano et lui a dit, sur ce ton sans réplique :

Écrivez au pape que je veux lui faire cadeau de trente millions de catholiques français ; il faut la religion à la France ; les évêques intrus et leur clique ne sont que des brigands déshonorés et ceux qui ont émigré des adversaires qui ont agi par intérêt et par vues temporelles. Je veux, pour la France, une ÉgHse vierge. Le pape instituera les évêques et ils seront nommés par le pouvoir civü.

En deux mots, l’heure est venue « de réconcilier la France avec le chef visible de l’Eglise universelle ».

Coup d’audace inouï ; car on savait bien que l’atmosphère s’était comme raréfiée du silence des cloches ; on savait que, privés de la religion, l’enfance était sans guide, la mort sans consolation, la misère sans secours. Mais, que de sentiments

LE COMTE BERTHOLLET (D’après Boilly).

contraires s’étaient aussi développés ! La rupture avec l’Église, n’était-elle pas la libération suprême ? Est-ce que la science des Laplace, des Lagrange, des Lamarck, des Berthollet, n’abordait pas cette terre promise où l’esprit humain embrasserait, sans mystère, la création? Est-ce que la raison humaine avait besoin de la foi?... Ce blâme, ce reproche hautain qui entourait Bonaparte ne l’avait pas arrêté. Il avait senti avec les masses et, comme un autre Henri IV, il avait signé son Édit de Nantes en signant le Concordat. « Les philosophes en riront, disait-il à Chaptal ; mais la France me bénira. » Plus tard, il dit à Fontanes ;

« Il faut me faire des élèves qui sachent être des hommes. Et vous croyez que l’homme peut être homme s’il n’a pas de Dieu ? Sur quel point d’appui posera-t-il son levier pour soulever le monde, le monde de ses passions et de ses fureurs? L’homme sans Dieu, je l’ai vu à l’oeuvre depuis 1793 ! Cet homme-là, on ne le gouverne pas, on le mitraille ; de cet homme-là, j’en ai assez. Ah ! c’est cet homme que vous voudriez faire sortir de mes lycées ? Non, non, pour former l’homme qu’il nous faut, je me mettrai avec Dieu; car il s’agit de créer, et vous n’avez pas encore trouvé le pouvoir créateur, apparemment. »

Je me mettrai avec Dieu! C’est dans cet esprit que Bonaparte avait mené, à la houzarde, la négociation du Concordat. Mais il entendait bien, en échange, que Dieu se mît avec lui.

VERS Les institutions consulaires s’acheminent, dès lors, nettement

L’EMPIRE yei-s l’Empire. Elles sont déjà monarchiques ; mais elles ne peuvent être « royalistes ». Ces institutions qui, sous la main du maître, fonctionnaient admirablement pour le bien public, n’offraient nulle garantie pour la liberté : on s’y était résigné. Mais avait-on gagné, du moins, ce qui était l’aspiration de tous, la stabüité ? Quelle stabilité que celle qui reposait sur la tête d’tm homme, d’un soldat? La dynastie ancienne, ou une quatrième dynastie, tel était le dilemme.

En raison du silence imposé à la presse et à la tribune, la bataille entre les deux systèmes ne se Hvrait pas au grand jour, mais dans la nuit. Des hommes passionnés et résolus, cachés dans Paris, payant une chambre 10 000 francs la journée, le pistolet au poing, la haine au cœur, entretenaient, à tous les rangs de la société, l’hostilité citoyenne : « L’air, dit Fouché, était plein de poignards. » En saisissant Georges et Pichegru, en compromettant Moreau, Fouché débarrassa Bonaparte à la fois des royalistes d’aaion et des militaires d’attente. On l’acheminait, sans rival et sans compéütion, jusqu’aux marches du trône.

Restait, cependant la « concurrence » suprême : la légitimité, les Bourbons ! Mais, comme cela paraissait peu de chose ! Il y avait dix ans à peine, Louis XVI régnait encore ; or, on ne savait même plus qu’il restât, de par le monde, quelques

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princes dispersés et, parmi eux, un prétendant, réclamant la couronne de ses pères et se qualifiant Louis XVTII. Dans cet oubli général du prétendant, lui, ne s’oubliait pas ; et Bonaparte ne l’oubliait pas davantage. Tous deux sentaient se poser, entre eux, le problème de l’hérédité, le problème de la dynastie : le duel devait durer tout le siècle. Ayant vu les La Fayette, les Dumouriez, les Pichegru rompre avec la Révolution, ayant sondé l’âme des Barras, des Talleyrand, des Fouché, Louis XVIII ne se refusait pas à l’espoir,

dont on le flattait, que ce général glorieux, nourri de la « nourriture du roi », se tournerait, un jour, vers la dynastie légitime.

Mais Bonaparte avait les pensées ailleurs.

Je n’étais pas assez sot, confiait plus tard l’Empereur à Caulain court, pour travailler pour d’autres quand je me sentais d’aüleurs seul capable de répondre à l’attente de la nation française... Je pris donc un parti. Je préparai tout pour réorganiser une monarchie. Ce gouvernement est le seul qui convienne à la France, le seul qui pût d’aüleurs tranquilliser les rois de VEurope. Ils avaient besoin de moi.

LAPLACE (D’après Neigeon).

LAGRANGE (D’après Régnault).

Du côté des Bourbons, certains esprits agités cherchèrent tme solution intermédiaire : il fut question de reconnaître Bonaparte en qualité de roi d’Italie; mais, pour cela, il fallait d’abord enlever l’Italie à l’Autriche.

Bonaparte lui-même chercha un moyen quelconque de satisfaire la dynastie des Bourbons : on pensa, pour Louis XVTII, à la couronne de Pologne ; mais il fallait, d’abord, enlever la Pologne aux trois copartageants. Durant tout le Consulat, on s’attarda, de part et d’autre, à ces vagues imaginations où se mêlaient les complots et les explosions de machine infernale. Il semble que Bonaparte, avec son esprit tranchant et résolu, ait eu la volonté d’en finir par une démarche officielle, en janvier 1803 :

Le Premier Consul est prêt à faire à la famille des Bourbons un sort brillant ; la Prusse et la

LE CHEVALIER LAMARCK (D’après Boilly).

Russie garantissent le traité ; on assurera une situation exceptionnelle à cette famille infortunée qui, en entrant dans le système, assurera le repos de la France et de l’Europe.

Le prétendant répondit :

Je ne confonds pas Buonaparte avec quelques-uns de ceux qui l’ont précédé ; j’estime sa valeur, ses talents militaires ; je lui sais gré de quelques actes d’administration, car le bien qu’on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s’ü croit m’engager à transiger sur mes droits. Loin de là, ü les établirait même, s’üs pouvaient être litigieux, par la démarche qu’ü fait en ce moment.

Le tac au tac n’était pas à l’avantage de Bonaparte. Avec son « sens pratique », son manque « d’idéologie », son ambition, il s’était pris au piège de l’histoire, comme il était pris au piège de « l’intrigue » des Talleyrand et des Fouché. Louis XVIII, en publiant cette lettre, en la faisant souscrire par tous les princes de la famiUe royale, reconstituait l’unité de sa race et plantait la stabilité de dix siècles en face du pouvoir précaire de « l’usurpateur ».

A Bonaparte, il ne restait plus que la force. Il dira plus tard à Chaptal : « Je ne puis me maintenir que par la force... Mon empire est détruit si je cesse d’être redoutable. » Dès lors, les ambitions « impériales » sont définitivement fixées dans son esprit. Être roi du royaume de France après Louis XIV et, surtout, après Louis XVI, c’est impossible. La légitimité ne s’usurpe pas. Empereur, voilà ce qui convient. Mais, qui dit Empereur dit Empire. L’imagination de Bonaparte est en travail : elle cherche ce qui peut frapper, enlever l’opinion, anéantir le droit ancien et créer le droit nouveau dans un éclair : « Un gouvernement comme le nôtre, dit-il à Thibaudeau, a besoin d’éblouir et d’étormer. Il faut qu’il soit le premier ou qu’il succombe. » Il s’agit de la maîtrise du monde et la question de l’empire des mers n’est pas tranchée entre la France et l’Angleterre. L’Angleterre sait qu’elle a le temps, tandis que Bonaparte n’a que sa courte vie : mais il a derrière lui la France de la Révolution, pleine d’élan et d’entrain. Le Piémont, la Suisse, la Hollande, l’Allemagne, voilà, pour Bonaparte, tm champ assez vaste pour y employer sa passion de travail et de gloire, de quoi surprendre, en France même, les imaginations et autoriser ce haut titre d’Empereur. Ce « travail du continent », suite de situations déjà engagées, est commencé et développé, dans l’impatience du grand, mais avec une habileté, une modération consommées et un bonheur sans précédent. Des réahsations heureuses et utiles à la fois sont acceptées par les peuples qui ont recouru, d’eux-mêmes, à la sagesse du « médiateur ».

Après une longue polémique diplomatique avec l’Angleterre, où il y a aussi un calcul stratégique, le Premier Consul ayant posé son ultimatum : « tout le traité

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d’Amiens et rien que le traité » ; l’Angleterre riposte : « l’état du continent, tel qu’il était alors, et rien d’autre. » Les deux intérêts, les deux ambitions s’affrontent en ces formules lapidaires, et c’est, le 12 mai 1803, la rupture du traité d’Amiens. Ainsi, le Premier Consul, qui a donné à la France la victoire, ne sait pas lui assurer la paix ; le voilà obligé de recourir à son moyen à lui, la guerre. Mais, pour vaincre, il lui faut un pays discipliné comme ime armée, une France unie et docile comme im camp. L’Empire appelait la guerre ; la guerre appelle l’Empire.

Contre la discipline militaire de l’Empire en perspective, deux partis organisés résistent encore à l’intérieur : les républicains et les royalistes. La conjuration des princes, de l’Angleterre et des puissances hostiles menace la France et, en plus menace direaement Bonaparte. Vivre, à la fois, sous la menace et parmi les soupçons, rien de plus contraire au caractère du Corse. Son entourage le sait et, soit complaisance, soit calcul, l’entretient dans cet état d’irritation qui grandit de jour en jour par le nombre multiplié des assassins qui le visent. Il ne s’agit pas seulement de sa fortune à lui, il s’agit de la fortune de la France. Au retour du désastre de Russie, Caulaincourt a recueilli ces paroles de l’Empereur :

C’est Talleyrand qui m’a décidé à faire arrêter le duc d’Enghien, auquel je ne pensais pas... Talleyrand insista, ainsi que Murat et Fouché... Il est possible que j’eusse fait grâce si Murat m’eût fait connaître le désir du prince de me voir... Je crus qu’on prendrait aussi Dumouriez, ce qui m’importait davantage, son nom donnant à cette conspiration le caractère d’une grande intrigue. J’étais dans mon droit, car le prince conspirait contre moi, comme les Georges et les autres. Toutes ces intrigues se tenaient.

Dans son Testament:, Napoléon, après mûre réflexion, écrit : « J’ai fait arrêter et juger le duc d’Enghien parce que cela était nécessaire à la sûreté^ à Vintérêt et à l’honneur du peuple français, lorsque le comte Dartois entretenait de son aveu soixante assassins à Paris ; dans une semblable circonstance, j’agirais encore de même. » C’était donc bien un acte politique, le dernier acte sanglant de la Révolution, la lutte entre deux systèmes, entre deux dynasties, qui lui était conseillé : il suivit le conseil.

Bonaparte a fait remarquer lui-même qu’après cette mesure, tous les complots cessèrent. L’Empire est fait. L’Empereur, il est vrai, portera la peine, et son entourage avec lui, de cette « faute », de ce « crime », qui retomba finalement sur la France. La mort du duc d’Enghien n’en scella pas moins, du sang versé, les fondements du nouveau régime. Georges Cadoudal dit en montant sur l’échafaud : « Nous avons fait plus que nous vouhons ; nous venions donner un roi à la France ; nous lui avons donné un Empereur. »

Le personnel Le personnel politique qui pousse Bonaparte à l’Empire,

IMPÉRIAL c’est le même groupe qui l’entourait au i8 Brumaire, moins, toutefois, les libéraux qui, déçus tout de suite, s’éloignent : ce sont les vieux chevronnés de « l’intrigue », royalistes sans le roi, républicains dégoûtés de la République. Venant de Choiseul et du duc d’Orléans, ils avaient la chance extraordinaire de rencontrer ce général de génie : ils sauraient se servir de lui en le servant.

Au premier rang, le plus énigmatique de tous, Talleyrand. Grand seigneur, évêque ayant rejeté la mitre, politique dans les moelles, et qui avait élevé de bonne heure son plan d’action jusqu’aux sphères internationales ; de naturel prévoyant, d’intelligence pénétrante, porté aux longues et vastes combinaisons, il trouvait ce général de Vendémiaire extrêmement opportun ; mais cette destinée ne fixait pas nécessairement la sienne :

c’était, à ses yeux, une sorte d’aventurier. On sait le mot du malin renard, impassible, à la fin d’tme scène de colère inouïe que lui faisait l’Empereur : « Quel malheur que ce jeune homme de tant de génie soit si mal élevé ! »

Sainte-Beuve a mal comparé Talleyrand à Retz : Talleyrand est tout autre chose qu’un conspirateur ; son sang-froid, sa perspicacité, son jugement étaient d’un homme d’Etat souverain, s’il eût eu le cœur à la hauteur de l’esprit et les mains nettes. De son pied boiteux, il devait marcher à travers son temps, de Choiseul en Orléans, d’Orléans en Mirabeau, de Mirabeau en Danton, de Danton en Barras, de Barras en Bonaparte, de Bonaparte en Napoléon, de Napoléon en Louis XVIII et Charles X, les laissant tous derrière lui, pour se retrouver finalement « Orléans », ayant tracé ainsi, avec le bien et le mal, le cercle vicieux que fut sa longue carrière. Passant par

TALLEYRAND, ÉVÊQUE D’AUTUN (D’après un dessin au crayon de Labadye).

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tous les défilés du siècle, ne se fixant nulle part, on le trouve toujours prêt à entrer, prêt à sortir. Tenait-il à autre chose qu’à se servir de ses dons, pour s’assurer les larges satisfactions humaines, le pouvoir, l’argent, les plaisirs? Avait-il quelque autre but? On ne sait. Je crois que son génie et sa mission furent l’impudeur et l’insolence : homme de vieille race, seul survivant d’une aristocratie qui s’effondre, frère puîné des Richelieu, des Choiseul, des Ligne, des Biron-Lauzun, des Besenval, il s’exerça à jouer les peuples, les empereurs et les rois, et tenta même de jouer Dieu, qui l’attendait à la partie suprême.

Après le gentilhomme évêque, Talleyrand, voici le bourgeois oratorien, Fouché, l’homme de Nantes et de Lyon, l’homme de Thermidor : voleur, traître, assassin à profusion, bon père de famille, secourable, sans passion, sans haine, sans joie, ses enfants sur les genoux, le cœur sensible, la main ouverte pour recevoir et pour donner, contempteur du siècle, avec une sorte de curiosité amusée et ironique qui perce en son regard voilé d’oiseau de nuit. Génie singulier, fine lame trempée au bain de Mesmer, « défroqué » sans remords, qui ne travaille qu’à brouiller pour se rendre indispensable et qui eût, peut-être, conduit fort bien la chose publique, si on la lui eût confiée à lui uniquement, et à condition qu’il eût pu s’en gaver à mort.

Bonaparte, aveuglé par l’éclat de son propre génie, se croyait le maître de ces deux hommes. Il les traitait comme des valets ; mais il ne put jamais se passer d’eux. Eux, complices muets, se tenaient debout, impassibles et, l’ayant ligoté par des fils invisibles, le laissaient enrager et sacrer : survivants de l’ancien régime, fauteurs et fossoyeurs de la Révolution, puis de l’Empire, ils sauraient, un jour, ce que pesait le crâne de l’homme extraordinaire qu’ils enterreraient comme ils en avaient enterré tant d’autres !

Autour de ces deux figures extraordinaires, il faudrait grouper, d’abord, quelques séides : les Réal, les Régnault de Saint- Jean d’Angely, même les Augereau, les Savary. Mais ce serait donner ime image bien fausse de la France d’alors et de la perspicacité de Napoléon que d’exagérer l’importance de cette troupe. Napoléon voyait très clair, quand son aveuglement personnel ou son tempérament corse ne l’égaraient pas, et il choisissait admirablement : or, il n’avait que l’embarras du choix ; car il y avait, dans cette génération, un tel besoin d’ordre, de raison, de tenue et, disons, tant de bonne volonté morale pour dissiper l’atmosphère empestée du Directoire, que l’on trouvait par masses les hommes disposés à sacrifier tout, même les plus nobles rêves, « l’idéologie », la « métaphysique », les « principes », à cette nécessité reconnue urgente. Pour accomplir l’œuvre nationale, qui va devenir, par eux, une œuvre européenne, l’équipe principale et vraiment française tira à plein collier.

« Place au mérite ! » avait dit l’animateur. Beaucoup d’entre eux sont des survivants des administrations royales et la seule liste de leurs noms prouve à quel point Napoléon sut remplir son programme de « rattacher le passé au présent ». Nombreux aussi sont les révolutionnaires assagis ; et ce ne sont pas les moins bons : ils

ont passé par des heures affreuses ; pour rien au monde, ils ne voudraient y retomber.

Les deux satellites de Bonaparte au Consulat sont Cambacérès et Lebrun, les « deux bras du fauteuil », comme dit Mme de Châtenay, tous les deux hommes de tout repos et qui l’accompagnèrent durant tout l’Empire. Cambacérès, venu du Midi avec l’estampille des évêques gallicans et l’équerre maçonnique, ramenait une fois de plus, à Paris, les conceptions poUtiques et le tour de main de ces légistes de l’école de Toulouse qui avaient tracé, jadis, les cadres de l’établissement capétien. Brave devant les dossiers, poltron devant la vie, il ne devait jamais se remettre de la peur qui l’avait saisi sous la Terreur. A demi rassuré, après Brumaire, il était devenu le conseiller indispensable; quand la politique ou la passion se trouvait à court de raisons, il les fournissait, abondant, solennel et fleuri. Il avait présidé, dans les assemblées révolutionnaires, les grandes Commissions chargées de jeter les bases du droit nouveau et s’y était montré juriste clairvoyant, novateur et plein de ressources ; mais il n’avait pas su aboutir, la décision n’étant pas son fort. De tendance royaliste, ayant gardé quelques relations sournoises dans ce camp, il couvrait un peu Bonaparte de ce côté. Dans l’ensemble, il pouvait se croire indispensable. Mais sa laideur légendaire, sa vanité caduque, sa gourmandise lippue et son faste puéril prêtaient aux épigrammes de son puis-

CAMBACÉRES (D’après Schopin).

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sant collègue qui ne le craignait pas assez pour le diminuer trop. Opposé, au fond, à l’hérédité, c’était pourtant lui, Cambacérès, qui, pour plaire, avait tissé toute la trame de la consécration dynastique et qui avait présenté, le 19 mai 1804, l’avènement d’un homme comme l’heureuse conclusion de la Révolution : « Heureuse la nation qui, après tant de troubles et d’incertitudes, trouve dans son sein un homme digne d’apaiser la tempête des passions, de concilier tous les intérêts et de réunir toutes les voix ! »

Lebrun était Normand, issu « de cette belle et sage Normandie », selon le mot de Bonaparte. Quand Bonaparte, qui le connaissait à peine, lui offrit le troisième consulat, il lui dit : « Vous serez mon mentor ; nous ferons de grandes choses. » Lebrun était, lui aussi, un homme de l’ancien régime, attaché spécialement à la cause du fameux chancelier Maupeou dont il rédigeait les mémoires et les discours. Louis XV disait, quarante ans auparavant : « Que ferait Maupeou sans Lebrun? » Plume élégante, Lebrun fut un excellent rédacteur toute sa vie. Lebrun était l’homme des « mémoires » comme Cambacérès était l’homme des « discours ». Les fonctions qu’il remplit indiquent sa compétence propre, les finances. En ce point, où tout était à faire, il fut l’habile liquidateur de la Révolution et le non moins habile créateur de la finance à base de crédit. Son rôle fut très supérieur à celui qu’on lui attribue d’ordinaire ; son expérience et son savoir firent jaillir des circonstances et de la nécessité telles idées et telles créations admirables, ne serait-ce que la Cour des Comptes. Il dirigea les choix de l’Empereur vers les Gaudin, les Dufrêne, les MoUien, tous incomparables fonctionnaires, tous « ancien régime » comme lui. Plus tard, il soutint l’Empire de sa sagesse et de son savoir-faire, jusque dans les parties nouvelles et difficiles de la France agrandie, à Gênes, en Hollande. De belle prestance, un peu lourd, paterne, Lebrun était un utile auxiliaire, bon à montrer, bon à écouter. Sa tête solide était assez forte pour caler l’Empire, mais non assez adhérente pour le sauver.

Derrière ces hommes de premier plan, il faudrait citer la foule des autres, ou compromis ou assagis, qui allaient former la véritable équipe impériale. Rœderer, Lorrain, publiciste infatigable, bon écrivain, observateur attentif et intelligent des grandes transformations accomplies, enflammé de zèle bonapartiste tant que Bonaparte lui fit confiance, mais qui finit par fatiguer tout le monde, y compris Bonaparte, de ses exigences et de son humeur. Il se tourna vers Joséphine, vers Lucien, vers Joseph, vers d’autres horizons, et quitta le « tronc de l’arbre ». Il ne fut plus désormais qu’un comparse, une de ces girouettes qui grincèrent au-dessus du toit impérial, servant surtout à marquer le vent ; — Régnault de Saint- Jean d’An-

gely, qui avait quelque chose de l’éloquence persuasive de Cambacérès, et aussi de son faste et de ses grands besoins d’argent ; en plus, de mœurs déplorables, et qui, par calcul et pour les beaux discours à prononcer, devait être un des plus ardents conseillers de l’hérédité ; — Portalis, jurisconsulte à la plume élégante, qui écrivit le fameux Discours préliminaire du Code civil. Méridional fin et déhcat, esprit lumineux qu’une cécité précoce ensevelit dans ses ombres ; — Fontanes, le grand maître de l’Université, poète officiel, orateur officiel, harangueur de toutes les grandes circonstances, sigisbée infatigable de la sèche Élisa, élégant factotum, sentant le vent, très flagorneur, un peu traître, dont il ne reste rien que l’honneur d’avoir introduit dans les lettres et dans l’action son dangereux ami. Chateaubriand ; — Reinhardt dont Talle^Tand fit l’éloge ; — Maret, duc de Bassano, voué aux épigrammes du même TaUeyrand, ministre exact et soumis, rédacteur infatigable des imaginations diplomatiques de Napoléon ; — Hauterive, excellent fonctionnaire, embusqué dans les archives et y gardant jalousement les traditions de Choiseul quand TaUeyrand n’était pas là; — Tronchet, jurisconsulte comme Cambacérès, Normand comme Lebrun, qui, né en 1726, apportait à Bonaparte, puis à Napoléon, le concours de tout le dix-huitième siècle ; — Boulay de la Meurthe, qui étudia trente mille dossiers et ne lâcha jamais pied, médiocre conseil d’ailleurs, mais étant, avec Defermon, de ceux dont Napoléon disait à Sainte-Hélène : « Braves et honnêtes gens ! »

Et voici les grands préfets, les Jean Debry, les Lezay-Mamesia, les Doulcet de Pontécoulant, les Jean Bon Saint- André, qui remirent sur pied la France ancienne et la France nouvelle. Ils seront bientôt à l’œuvre, travaillant à fond dans les cadres élargis du grand Empire français. Ce qu’ü faut comprendre pour bien saisir ce qui se produit à la minute où Napoléon élève sur sa tête la couronne impériale, c’est comment les hommes anciens et ces hommes nouveaux, royalistes et révolutionnaires, s’attachèrent fermement à Bonaparte, quelles que fussent leurs conceptions individuelles, leurs ambitions, leurs vues sur l’avenir : car c’est un groupe d’une puissance et d’une signification uniques dans l’histoire de France, ce bataillon carré qui se tint debout dix ans sans rompre au milieu de l’Europe. Et cela montre ce que peut la France, quand elle veut. Hauts en cravate, sanglés dans l’uniforme civil, l’épée au côté, se réveillant et réveillant leurs subordonnés au son du tambour, ces hommes, qui survivent dans les portraits de Ingres, répondent pour leur temps. Comme dans la Distribution des aigles ^ tous s’élancent vers l’ordre, soulevés par l’impatience du devoir, par le zèle au travail, par l’ardeur du bien. Après ces longues et stériles agitations, ils veulent un pouvoir fort et

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fécond, un pouvoir rigide, « à l’ordonnance », apportant, dans les affaires de tout ordre, la discipline, fut-ce la discipline militaire. C’est le trait du temps. Et nous n’avons pas dit les soldats que VHistoire militaire a présentés à leur tâche.

Il y a, enfin, une partie du personnel impérial qu’on ne peut oublier quand il s’agit de la constitution de l’Empire, c’est la famille. Le grand et vigoureux ouvrage de Frédéric Masson a mis en lumière cette queue corse que Bonaparte traîna avec lui et qui contribua tant à sa perte. Dès le Consulat, le poids s’en est extraordinairement aggravé : les Bonaparte, frères, sœurs, Çeaux-frères, belles-sœurs, se sont installés dans la fortune du grand condottière. Chose vraiment prodigieuse ! Napoléon, quoique né sous ce régime de la tribu vorace et qui ne saura jamais rompre avec elle, n’en revenait pas lui-même : « C’est à croire qu’il s’agit d’un trône que nous aurions hérité de notre cher père Charles Bonaparte », disait-il.

Joseph, au nom du droit d’aînesse, se considère comme désigné pour le pouvoir suprême. Napoléon n’étant que son cadet et, en somme, un « parvenu ». Ce même Joseph affiche des vertus civiles, le dégoût du militaire, une capacité supérieure de diplomate et d’homme d’Etat ; désabusé, il ne demande qu’à cultiver son jardin, — ce splendide Mortefontaine, qu’il doit à la munificence du Consul, — d’où il intrigue à force, drapé dans son insatiable désintéressement. Lucien, du moins, avait rendu service aux journées de Brumaire : il avait quelque titre à la gratitude du grand frère, sinon à cette égalité de situation politique qu’il avait l’impudeur de réclamer ; bavard, brelandier, dissolu, il était l’envers de la médaille de Napoléon et, de tous, l’image la plus ressemblante du père. Ses dons incontestables, sa présence d’esprit et son abondance oratoire l’avaient grisé : il eût fait fortune comme démagogue. A ses yeux, son frère, le militaire. Napoléon, était ime manière d’ « usurpateur » (le mot a été employé par Joseph).

Louis, malade imaginaire, trompé imaginaire, honnête homme et le plus malheureux des hommes parce qu’il ne savait pas ce qu’il voulait et qu’il le voulait obstinément. Jérôme, nourri trop tôt dans la grandeur, enfant gâté, ignorant, vaniteux, destiné à devenir « l’Américain » qui se rencontre toujours dans ces familles d’aventure. Et puis, les sœurs, Élisa, sèche et pédante ; Caroline, violente, rapace, ambitieuse pour elle et pour son « chevalier » Murat. Pauline, belle comme le jour et dont la magnifique carnation et les yeux corses splendides illumineront de beauté vicieuse ce nid de rapaces où avait grandi l’aigle.

Ces étranges oiseaux s’irritent d’tm autre nid, rival du leur, les Beauhamais et les Tascher ; ceux-ci n’existant, d’aüleurs, que par la mère qui défend sa couvée, Joséphine. Il ne manquait à Bonaparte, pour encombrer sa vie pohtique, qu’une

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