‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 42 sur 113 · LE PRINCE JULES DE POLIGNAC · texte numérisé non relu

LE PRINCE JULES DE POLIGNAC

taient l’oreille à ses souvenirs, à ses confidences, à ses projets. Les succès militaires récents, en Espagne, en Grèce, bientôt à Alger, mettaient une auréole autour de ses cheveux blancs et lui garantissaient le dévouement de ces belles troupes du drapeau blanc et de la fleur de lys. Quinze ans écoulés depuis 1814, Napoléon mort depuis huit ans, la légende impériale reléguée dans l’irréel, comment ne pas admettre que l’armée nouvelle était toute au sentiment du devoir et conquise à la cause royale?

Quant au pays, il était entré dans une phase de prospérité matérielle et de stabilité morale telle qu’il n’en avait pas connu de pareille depuis cinquante ans. A qui la devait-il sinon à la dynastie restaurée ? Après la mort traînante de Louis XVIII, la nation ne s’était-elle pas attachée au successeur, à ce roi « galant homme », et puis à cet enfant né d’un miracle? Charles X se sentait populaire. Dès les premières heures du règne, quelques mesures où la bienveillance naturelle de son caractère s’était manifestée avaient créé une atmosphère de bonne volonté réciproque. Au cours d’un récent voyage en Alsace, l’acclamation de ces sages populations avait confirmé l’optimisme officiel et la joie de se sentir aimé, le tout entretenu et exalté par les rapports des préfets et les flatteries des entourages.

Cette popularité, cette autorité reconquises, l’heure était arrivée d’en user avec mesure, mais avec fermeté. Tout le monde n’était-il pas d’accord pour déplorer l’erreur commise par Louis XVIII, sur le conseil des Talleyrand et des Fouché, d’accepter la Charte, hbellée à Saint-Denis, dictée par la Révolution ? Il fallait, enfin, tenir en respect Vambitus démocratique que ces hommes astucieux avaient introduit comme un ver rongeur dans cette restauration, fruit de tant de peines. Comme on avait gâté ce beau retour du comte d’Artois dans Paris ! Le fils des rois qui ont fait la France saura toujours, mieux qu’un parlement divisé, ce qu’il faut à la nation. Quatorze ans de paix et de prospérité ont mis hors de conteste le bienfait monarchique ; il s’agit, maintenant, pour guérir le mal satanique, de nettoyer le pays des faux principes qui l’égarent. Car il s’agit toujours de la lutte des deux principes : le principe héréditaire et le principe révolutionnaire ; c’est la querelle des deux Frances, des deux drapeaux qui s’éternise et réduira à l’impuissance tout système gouvernemental si l’on n’y met fin une bonne fois. (Et c’est cette querelle, en effet, qui devait se ranimer devant le comte de Chambord, quarante ans plus tard, et qui devait l’écarter du trône.) N’était-il pas plus sage, plus fort, plus royal d’obvier à cette dégradation fatale de l’avenir en agissant, maintenant qu’on disposait de la force et de l’autorité nécessaires, pour mener à bien cette inéluctable entreprise ? Le principe royal, telle était l’oriflamme qu’il fallait lever au-dessus des misérables et aveugles passions qui ébranlaient le régime et ravalaient la France.

PolignaCj longtemps après les événements, a éprouvé quelque fierté à justifier le programme que s’étaient tracé le roi et la volonté souveraine :

Quelque grandes que soient les clameurs qui s’élèvent contre moi, écrivait-il en 1845, Je ne craindrai pas d’indiquer avec franchise quels sont, à mon avis, les éléments qui manquent à la France d’aujourd’hui pour qu’elle puisse se reconstruire à l’état de société durable et reprendre son rang pohtique en Europe ; il lui manque, en premier lieu, im clergé influent et respecté de tous ; il lui manque une aristocratie forte et puissante qui, dans les moments de danger imprévu, puisse lui donner l’exemple d’utiles et nobles sacrifices ; il lui manque une bourgeoisie solidement constituée et prenant place à côté des premiers pouvoirs organisés de la société... ; il lui manque encore des corps de métiers, obtenant, non des droits, mais des franchises, afin de mieux relever leur existence, de mieux protéger leurs intérêts... Méfions-nous de ces appels continuels aux lumières, au progrès. Déjà, sous l’invocation de thèses semblables, la Convention a couvert la société française d’im crêpe funèbre... Le peuple, après tout, a-t-il gagné à tous les gouvernements qui se sont faits en son nom?... Le principe de la souveraineté du peuple brisera sans doute, tôt ou tard, les entraves qui gênent aujourd’hui son action ; mais ce ne sera qu’au prix de nouvelles convulsions et pour faire choix de nouveaux maîtres qui, bientôt après, seront aussi renversés ; car il est de l’essence de ce principe d’abattre le lendemain ce qu’il a construit la veüle...

Cette thèse a sa grandeur. C’est celle des publicistes et des philosophes qui se sont élevés contre l’œuvre révolutionnaire; c’est la thèse des Bonald, des Joseph de Maistre, des Lamennais, des duc de Lévis et des apologistes sans nombre du conservatisme social et de la monarchie. Encore est-elle atténuée dans l’exposé de Polignac, que les rudesses de la réalité ont averti. « Prophètes du passé », ces maîtres avaient cherché dans la grandeur antique de la France la loi de son avenir. On s’en souvient, le conseil d’organiser une monarchie à la Bodin et à la Montesquieu, une monarchie contrôlée, soumise aux lois, mais échappant au système parlementaire, d’importation britannique, avait été donné à Napoléon par les fortes têtes du Sénat, au moment où il assumait l’Empire. Après quinze ans, ce régime parlementaire imposé au pays et à la royauté, n’avait pas présenté de tels avantages qu’on ne pût rompre avec lui et recourir à ime autre forme de gouvernement, plus large, plus familiale, plus française. Il n’était encore question ni de démocratie, ni de république, ni de suffrage universel. Les 90 000 censitaires entourant la dynastie formaient, autour du trône et au-dessus de la nation, une sorte de plan de sagesse qui pouvait se développer, s’élargir, s’ouvrir aux aspirations populaires pour les porter graduellement jusqu’à l’impartialité du trône. Avec im peu de prudence et de doigté, on trouverait l’équilibre entre les droits de la couronne et l’organisme social mieux dirigé, élevant ses aptitudes, ses talents, son dévouement, son esprit de sacrifice jusqu’au sommet où planait la monarchie.

La presse hostile, thiers Telle était la thèse. C’était une thèse. Les ET LE « NATIONAL » hommes choisis par le roi étaient-ils capables

de la faire pénétrer dans la réahté ? De quoi s’agissait-il, en fait ? De ramener au devoir une majorité inquiète, la fraction royahste ultra et qui, pas plus que le gouvernement, n’avait la moindre idée de ce qui allait se passer, ni la moindre envie d’ouvrir la porte à la Révolution. Mais, se saisir de cette circonstance pour diriger les esprits vers un système non prévu, non annoncé, non préparé, c’était une entreprise extrêmement hardie ; or, les ministres délégués par la volonté royale à tenter l’aventure n’étaient guère au-dessus de la plus médiocre humanité.

Le prince de Polignac, appelé de Londres à Paris, y arrivait le 28 juillet 1829. Sans être désigné, d’abord, comme président du Conseil, il constituait, en qualité de ministre des Affaires étrangères, un cabinet dont la liste paraissait au Moniteur, le 8 août. La Bourdonnaye mettait la main sur l’Intérieur ; au bout de trois mois, il devait se brouiller avec Polignac au moment où celui-ci prenait la présidence, et la bouche close par une pension et une pairie, il devait disparaître. La Bourdonnaye amenait au ministère de la Guerre Bourmont, trop fameux par son rôle dans la chouannerie et par sa conduite à la veille de Waterloo, « joueur effréné », dit Pasquier, et qui donnait au ministère ime tournure de bravade et de risque-tout. Venaient ensuite quelques hommes de second plan : aux Finances, un ami de Villèle, Chabrol, fidèle serviteur du roi ; aux Affaires ecclésiastiques, plus tard à l’Intérieur en remplacement de La Bourdonnaye, un honnête homme, Montbel ; aux Sceaux, Courvoisier, magistrat réputé ; à la Marine, on eût voulu avoir Rigny, le vainqueur de Navarin, mais il se récusa et l’on mit un préfet, d’Haussez.

(D’après une lithographie de Mourrin).

Polignac songea d’abord à tâter l’opinion et il resta sur l’expectative durant les derniers mois de l’année 1829. Quand La Bourdormaye quitta le ministère, le Moniteur publia une note dont le ton eût paru assez rassurant, n’eût été une phrase révélant rme sorte d’arrière-pensée : « La Charte, disait la note, est, pour la France, un gage de paix et, pour la maison de Bourbon, un monument de gloire. Les ministres affermiront les libertés qu’elle consacre... Ils sauront faire respecter les droits

de la Couronne. » A l’origine de la crise, ce n’est donc pas la Charte qui est en cause. L’article 14 n’était pas invoqué par le ministère. Aussi, l’opposition de la presse hostile, dès que la liste des ministres avait paru, s’en prenait aux personnes et aux idées qui leur étaient attribuées plutôt qu’à leurs déclarations et à leurs actes.

La fin de l’année 1829 livrée à ces polémiques, s’écoula dans un calme relatif. Le nouveau ministère, à peine arrivé au pouvoir, était saisi par l’urgence de deux questions capitales, concernant toutes deux les affaires exté- N. 1 ^ f rieures : d’abord, l’évolution de la

I \ I politique générale dans le sens d’un

^ \ ' rapprochement avec la Russie : et ce

» ne dut pas etre une petite affaire pour

Polignac, la veille ambassadeur à Londres et favori de la politique anglaise, de prendre, séance tenante, cette nouvelle orientation ; et la seconde difficulté plus grave encore et plus délicate à l’égard de l’Angleterre, la préparation de l’expédition d’Alger, sur le chantier depuis juillet 1829 et décidée le 31 janvier 1830.

Il convient d’avoir ces faits présents à l’esprit pour suivre utilement le graphique du mouvement qui va se produire dans la politique française. Le ministère, sûr de lui et de la faveur du roi, fier de la tournure générale qu’ont prise les événements, ne se montre pas trop préoccupé de ce qu’il fait et surtout de ce qu’il médite : si la polémique de presse, aussi imprudente à droite qu’elle est déchaînée à gauche, ne

ARMAND CARREL {D’après une lithographie de Viardot.)

rirritait et ne le poussait à des mesures malencontreuses, rien ne ferait prévoir des événements graves jusqu’au jour où, le 3 janvier 1830, paraît un nouveau journal, le National, fondé par Thicrs, Mignet, Armand Carrel, et qui, prenant à la remorque le vieux Globe transformé, donne soudain à l’opposition une allure où l’on sent comme une résolution secrète. C’est alors, en effet, que le tocsin sonne à sons prolongés, ameutant les foules et rassemblant sur la place publique bourgeois et peuple. Et ces coups, retentissant lugubrement, répandent une clameur nouvelle, sans cesse répétée : la Charte ! la Charte !

La royauté, assure-t-on, est décidée à rompre le contrat qui la lie à la nation. Le compromis signé en 1814 est dénoncé : c’est le retour à l’Ancien régime, c’est le gouvernement de la Congrégation, c’est la confiscation des « biens nationaux », le rétablissement des corporations, du servage... etc. Subitement la grande angoisse qui couvait au fond des cœurs, monte ; la colère gronde ; le lion populaire est réveillé. La polémique s’est transportée sur le terrain le plus dangereux pour la légitimité : « Vive la Charte ! » veut dire : « A bas Charles X ! A bas le Régime ! » Le National évoque avec insistance deux moyens empruntés à l’histoire d’Angleterre : le refus de l’impôt et le changement de dynastie. Polignac s’irritait de ces polémiques sans en apercevoir encore le danger. Absorbé par les grandes affaires extérieures, il cherchait ses voies à l’intérieur. Son rêve étoilé n’en était pas moins, dès lors, aux prises avec la politique et ses réalités.

Le coup de barre qui allait décider du sort de la dynastie avait été donné par le triumvirat fondateur du National, hommes jeunes, hommes nouveaux qui, s’élançant soudain de la coulisse, se saisissaient des premiers rôles et de la maîtrise des événements. Des trois, le plus bruyant, le plus entreprenant, et du plus d’avenir était Adolphe Thiers. Né en 1797, Marseillais, fils d’un commerçant à demi ruiné, enfant admirablement doué, brillant étudiant à Aix, il est arrivé, avec son inséparable Mignet, à Paris, en 1821, muni d’im léger bagage httéraire provincial et d’une immense ambition : Rastignac ! Le régime caduc n’a pas su faire la place à ces bourgeois de la jeune génération, et ce n’est pas la moindre faute du système. Muni d’ime lettre de recommandation pour Manuel, Thiers s’est glissé dans la presse et, de là, a su gagner les salons, le monde. On le voit partout, chez Laffitte, chez Sophie Gay ; il devient la coqueluche de cet indulgent Paris ; mais sa conquête décisive, et dont il est difficile de discerner les origines, c’est celle de Talleyrand.

Le vieux renard, écarté par Louis XVIII, n’a pas pardonné à la dynastie qui l’a banni de sa seule joie, les grandes affaires : elle paiera. Louis XVIII a vécu dans

la terreur de ce « retour de Valençay ». Il est mort, trop heureux de ne l’avoir pas subi. Charles X ne se méfie pas. Tallejrand n’a cessé de travailler dans la coulisse : par Mme de Feuchères, il lie partie avec le duc d’Orléans dans la misérable affaire du testament du prince de Condé; il a des relations suivies avec la sœur ambitieuse, Mme Adélaïde ; il est très au fait de l’intrigue parlementaire et a tendu partout ses filets. Or, il a flairé de bonne heure, dans le jeune Marseillais, un animal

de chasse. Celui-ci écrit précisément ime Histoire de la Révolution où il sait présenter les choses de façon à faire passer ce qui a paru jusque-là inacceptable. Sa lucidité éclaire tout. Il introduit, dans l’histoire, ime notion pleine d’avenir, comme nous allons le voir, celle de la nécessité. Avec une sorte de compréhension indulgente, il met l’intérêt national au-dessus des crises accidentelles et du truisme de la morale et de la justice. Quelle habile justification des hommes qui ont passé de régime en régime et fait cent fois le saut périlleux ! En 1829, historien acclamé et journahste réputé, il occupe la vedette. Une lumière briUe en lui. Brillant, bruyant, présent partout, avec sa taiUe d’enfant, ses lunettes, sa verve intarissable, et son sans-façon, il passe, dans ce monde un peu terne de la Restauration, pour un phénomène. On rit. Mais son aplomb, sa hardiesse et sa supériorité éclatante contiennent les rieurs. Talleyrand pouvait lancer dès lors, à son sujet, la réponse qu’il fait à quelqu’un qui traitait son jeune ami de parvenu : « Dites qu’il est arrivé ! » Il ne le quitte plus du regard. Bientôt la duchesse de Dino, grande dame et si dédaigneuse, poussera la condescendance jusqu’à inviter dans l’intimité et sur le ton de l’amitié, à Valençay, M. Thiers et Mme Dosne, Ce n’est pas tout. Nous savons depuis peu, par la publication de certaines lettres émanant de Montrond, que cet étrange confident de Talleyrand fait, avec une activité fébrile, la navette de Paris à Londres, précisément dans les mois qui précèdent la révolution de Juillet : quelque chose se trame entre Londres et Valençay,

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