THIERS
(D'après un portrait de Mme de Mirbel).
L’alliance anglaise dont Talleyrand a toujours été le fervent défenseur se sent menacée : le ministère royal se rapproche du tsar et la nouvelle politique coloniale française s’inaugure à Alger. Talleyrand, Thiers, le National^ l’Angleterre, tout cela travaille contre Polignac. Or, ce conspirateur ne se méfie pas ; il n’a pas de fiair. Selon le mot de Broglie, « Mangin, son préfet, fermait la porte cochère pour empêcher les oiseaux de s’envoler. » En fait, la presse l’hypnotise : lui qui devait savoir de quoi la presse est faite !
L’OPPOSITION BIGARRÉE. « L’ADRESSE » Les Chambres sont convoquées.
LUE PAR ROYER-COLLARD ^ mars, la séauce d’ouverture a lieu
dans la salle du trône, au Louvre. Tout le monde savait que le roi avait pris personnellement les affaires en main. Pasquier écrit, traduisant l’impression générale : « Le roi agissait sur son ministre plus encore peut-être que celui-ci agissait sur lui. Il le dirigeait plus qu’il n’en était dirigé. » Le vieux roi avait mûrement pesé les termes de son discours et notamment le passage qui allait faire connaître ses intentions : « La Charte, dit-il, a placé les libertés publiques sous la sauvegarde des droits de ma couronne. Ces droits sont sacrés ; mon devoir envers mon peuple est de les transmettre intacts à mes successeurs. » Qu’entendait-il par ces mots : les droits de la couronne? Le discours du trône ne le précise pas. Faisant appel aux deux Chambres pour l’aider à surmonter des « obstacles » qu’il ne définit pas davantage, il ajoute, d’une parole qui est comme un appel à la lutte, « qu’il trouvera la force nécessaire pour les surmonter ». Ce sont ces deux phrases qui provoquent le toile.
La Chambre des pairs essaye de se jeter entre les combattants; elle glisse une formule de conciliation dans son Adresse en réponse au discours du roi : « Les droits de la couronne. Sire, ne sont pas moins chers à votre peuple que ses libertés. » Ce n’est plus l’heure de ces phrases balancées. La Chambre des députés, cette Chambre qui, élue depuis des mois, ronge son frein, a reçu un mandat; elle est élue contre... Contre quoi? Voilà la question. Il ne faut pas oublier que l’opposition, qui formait la majorité, était composée de deux partis aux sentiments absolument contraires, d’une part, la gauche, et, d’autre part, la droite indépendante, celle que Chateaubriand conduisait on ne savait où. Quel est le programme de cette opposition bigarrée} Elle ne le sait pas elle-même. Extraordinaire illogisme des coalitions parlementaires : ce seront les royalistes, ces royahstes du centre droit, ces royalistes raisonnables, ces doctrinaires, que tout devrait maintenir auprès du trône et dans le camp hostile à la révolution qui
vont trouver le terrain d’attaque et mener le combat. Les Souvenirs du duc de Broglie^ les Mémoires de Guizot, témoignent de la fureur soudaine qui s’empare de ce troupeau pacifique.
Sûrement ils eussent été au désespoir s’ils avaient connu d’avance les conséquences de ce qu’ils allaient faire et s’ils avaient deviné que leur parti pris renverserait cette légitimité qu’ils avaient eu tant de peine à restaurer. Or, c’est Royer-Collard, la « doctrine » en personne, « le patriote » de 1789, le royaliste de 1792, l’homme « aux cloches » de l’an V,le confident de la royauté en exil, le plébéien de 1814 répondant :
« Nohle vous-même! » à l’offre d’un titre de noblesse (Broglie), c’est Royer-Collard, enfin, qui rédige l’Adresse de rupture et qui, à la tête de la députation de la Chambre, la porte au roi. Face à face avec le descendant de Louis XTV, ce gros bourgeois si sûr de lui, sur tm ton tranchant, discute, non pas les droits de la couronne, mais, par une feinte de polémiste extraordinairement dangereuse, transporte le débat sur le terrain de la Charte : « Sire, la Charte que nous devons à votre auguste prédécesseur et dont Votre Majesté a la ferme volonté de consolider le bienfait (le roi l’avait dit en effet) consacre comme un droit l’intervention du pays dans la délibération des intérêts publics... Elle fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple, la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. » Le roi n’avait pas dit le contraire : ne s’adressait-il pas aux Chambres ; ne sollicitait-il pas leur concours ? Mais voici, maintenant, la mise en demeure et l’épée dégainée : « Sire, notre loyauté, notre dévouement nous condamnent à vous dire que ce concours n’existe pas. »
Le vrai grief de l’opposition se dévoilait dans le passage de l’adresse qui abordait la question de personnes et la constitution du cabinet : « Une défiance injuste des sentiments et de la raison de la France est aujourd’hui la pensée fondamentale de l’administration. Votre peuple s’en afflige parce qu’elle est injurieuse pour lui ; il s’en inquiète parce qu’elle est menaçante pour ses libertés. » C’est donc sur cette inquiétude, sur cette menace que le parti le plus sage, le plus pondéré du Parlement