ROYER-COLLARD
ID’ après un portrait de Maurin).
rompt avec la Couronne. Contre le roi qui se croit populaire, la Chambre censitaire invoque les sentiments du peuple. Les deux systèmes opposés cherchent leur appui dans ces masses obscures, sans action et sans responsabilité. Or, à leur appel, le peuple dont ils se réclament les uns et les autres sans le connaître, va soudain entrer en scène ; et, on verra à quel point, ils l’ont ignoré ! Aveuglement des oppositions et des représentants !... 221 députés contre 181 ont signé l’adresse lue par Royer-Collard. Charles X, dans une brève allocution, confirme sa volonté antérieurement exprimée.
Ce qui résulte, non pas seulement des déclarations publiques, mais de la psychologie intime de l’époque, c’est que la bourgeoisie, la bourgeoisie propriétaire, banquière et industrielle, déjà gonflée de sa prospérité croissante, avait senti grandir en elle un sentiment de présomption et d’orgueil qui n’allait pas sans envie à l’égard des anciennes classes aristocratiques. Contre le privilège renaissant ou cherchant à renaître, cette bourgeoisie discuteuse, pointilleuse, voltairienne, qui avait déjà fait la première Révolution, forte maintenant de l’aigreur de l’armée restée bonapartiste, du concours des petits propriétaires inquiets pour les biens nationaux, de l’assentiment supposé du peuple dépossédé de toute action politique et accablé déjà du poids des charges sociales, la haute bourgeoisie pensait que l’heure était venue de confisquer à son profit ces oppositions diverses et de s’attribuer, à elle seule, le pouvoir. Les Royer-Collard, les Guizot, les Dupin, les Bertin de Vaux ne voyaient que cela, rien au delà.
La vieille bourgeoisie des « commîmes », celle dont Augustin Thierry écrivait précisément l’histoire, entendait chambrer la légitimité et, si celle-ci ne se laissait pas faire, se débarrasser d’elle. Et cela paraissait, en ce temps, le véritable aboutissant de toute l’histoire de France. La Royauté et le Tiers-Etat s’unissant contre le privilège d’en haut et l’anarchie d’en bas : conception politique connue sous le nom juste-milieu. Si la royauté se dérobe, c’est qu’elle a renoncé à sa tâche séculaire, ou plutôt c’est qu’un vieillard couronné se laisse tromper par une camarilla de prêtres et de femmes ; un accident sénile ne peut arrêter le cours séculaire des choses. Il faut en France un gouvernement qui sauve à la fois l’ordre et la hberté. La bourgeoisie a pour titre d’être une élite. Elle se propose : Si on prétend l’écarter, un simple changement de dynastie, selon l’exemple de l’Angleterre, assurera au peuple français le bonheur d’une juste pondération.
Voilà ce qui commençait à sourdre dans les esprits, voilà la thèse que le National:, plus ardent et plus politique que les vieux doctrinaires, commençait à répandre.
Les quatre or- Les ministres n’y comprenaient plus rien. Ayant parlé et, DONNANCES s’étant découverts, ils n’agissaient pas : hommes à poigne qui hésitaient à empoigner, fauteurs de coup d’État qui attendaient le coup au heu de le donner. Leur molle tactique en était toujours à gagner du temps. Les Chambres sont prorogées jusqu’au septembre et le corps électoral est convoqué pour le 23 juin et le 3 juillet. Six mois de répit. Un remaniement du cabinet fait disparaître les éléments les plus modérés, Courvoisier, Chabrol. Ils sont remplacés par des hommes réputés d’énergie et de savoir-faire, Peyronnet à l’Intérieur, Chantelauze aux Sceaux, et on adjoint au cabinet un préfet, familier de la Cour, qui passait pour homme de main, Capelle.
Les auspices étaient favorables. L’expédition d’Alger avait donné au monde le spectacle de la force et de la grandeur de la France. Ses navires, ses armées avaient couvert la Méditerranée d’une magnifique armada. Le débarquement avait eu lieu à Sidi Ferruch, et Alger capitulait le 5 juillet. Ce grand événement semblait devoir travailler pour la cause royale. On est justement à l’heure où le corps électoral doit se prononcer. Mais le corps électoral, en France, est généralement indifférent aux entreprises coloniales. Il était alors en pleine ardeur combative, excité par la presse, par les questions de personnes et de partis. Des faits et des rumeurs étranges se répandaient et rappelaient l’époque de la « grand’peur ». A Paris, en plein milieu d’une fête que le duc d’Orléans avait donnée au Palais Royal et à laquelle le roi assistait, une sorte d’émeute inexplicable s’était produite; en Normandie, des incendies s’allumaient, comme d’eux-mêmes, dans les fermes, dans les bourgs, semant une angoisse mystérieuse sur trois départements.
Les oppositions, faisant bloc, se regroupent autour des sociétés secrètes, en particuher la société Aide-toi, le ciel f aidera où Guizot, lui-même, fait alliance avec les répubhcains. Car voilà qu’on retrouve, sur les lèvres d’im parti nombreux et hardi, ce vocable oublié -.République! Et des survivants, toujours énergiques, surgissent soudain autour de chefs aux noms populaires : La Fayette, Carnot, Cavaignac, Thomas, Bastide, Mauguin. Le roi n’ignore pas la marche des révolutions ; comprend-il qu’un nouveau duel s’est engagé? En tous cas, il ne reculera pas, lui. Il se découvre, se montre en personne à son peuple, offre sa vieille poitrine pour cible à ses adversaires :
Maintenir la Charte constitutionnelle et les institutions qu’elle a fondées a été et sera toujours le but de mes efforts. Mais, pour atteindre ce but, je dois exercer librement et faire respecter les droits sacrés qui sont l’apanage de ma couronne... Rassurez-vous donc sur vos droits. Je les confonds avec les miens... Repoussez d’indignes soupçons et de funestes craintes... »
Ces nobles paroles sont à peine entendues. Il s’agit du sort du roi, non de ses raisons. Les partis d’opposition poursuivent leur feinte : tout en criant encore « Vive la Charte ! », ce n’est plus la forme des institutions qu’ils visent, mais le régime.
Les 221 s’étaient représentés unis. Le corps électoral a élu 274 députés se réclamant du même programme. Majorité accrue contre le ministère et, par son poids même, contre la Couronne. Paris avait donné 7 395 voix aux opposants contre i 523
aux ministériels. Dès le 29 juin, le roi surpris, mais confiant, comme le duc d’Angoulême lui-même, dans le dévouement de l’armée, met en délibération devant le Conseil les mesures à prendre à l’égard d’une représentation et d’un suffrage décidément hostiles : les ministres sont appelés à délibérer sur un plan médité de lorgne main (Pasquier) et qui s’appuyait nettement, cette fois, sur l’article 14 de la Charte pour défendre les droits de la couronne. Non sans quelque tâtonnement et hésitation, on met au point, sur un canevas apporté au Conseil, assure-t-on, par M. de Peyronnet, l’ensemble des mesures destinées à appliquer ce programme. Chacim des ministres a rédigé de sa main celles qui incombaient à son département. On les lit, une dernière fois, en Conseil, le 25 juillet. Le prince de Polignac les avait fait précéder d’un long
rapport, qui était surtout un réquisitoire contre la presse et qui, se contentant d’une simple allusion à l’article 14 et à la Charte, exposait, enfin, la théorie du système royal :
La constitution de l’État est ébranlée, disait le ministre. Votre Majesté seule conserve la force de la rasseoir et de la raffermir sur ses bases. Le droit comme le devoir d’en assurer le maintien est V attribut inséparable de la souveraineté... D’impérieuses nécessités ne permettent plus de différer Vexercice de ce pouvoir suprême. Le moment est venu de recourir à des mesures qui rentrent dans l’esprit de la Charte, mais qui sont en dehors de V ordre légal, dont toutes les ressources ont été inutilement épuisées. Ces mesures, vos ministres en assureront le succès.
Ce n’était pas précisément un coup d’Etat, ni même un « coup de Charte », comme il a été dit : c’était un coup d’autorité. Le roi entendait « gouverner ». C’est ce que rend évident le texte des ordonnances elles-mêmes. On affirme qu’après la lecture du rapport et du dispositif, le roi, la plume levée pour signer, aurait dit à ses ministres : «Plus j’y pense et plus je demeure convaincu qu’il est impossible de faire autrement. » Et quand il eut signé : « Je compte sur vous, messieurs, comme vous pouvez compter sur moi. Notre cause est commune ; entre nous, c’est à la vie et à la mort. »
Les quatre ordonnances parurent au Moniteur le 26 juillet à dix heures du matin ; elles suspendaient la liberté de la presse et la soumettaient pour l’avenir à des mesures rigoureuses ; elles prononçaient la dissolution de la Chambre des députés ; elles remaniaient une fois de plus la loi électorale en modifiant la base censitaire (25 000 grands propriétaires) et en assurant une grande prépondérance aux plus haut imposés. La future Chambre était convoquée pour le 28 septembre; des mesures portant sur le personnel administratif complétaient cet ensemble.
Le ministère s’attendait-il à des troubles sérieux, à un profond bouleversement? Il ne semble pas. Le prince dePolignac, qui avait assumé la charge du ministère de la Guerre en l’absence de Bourmont, commandant l’expédition d’Alger, s’était à peine préoccupé du nombre des troupes dont il pouvait disposer dans Paris. Interrogé par son collègue d’Haussez, il affirmait que la garnison de Paris était de 30 000 hommes : en réalité, elle en comptait 8 000. Le secret des Ordonnances avait été si bien gardé que Champagny, sous-secrétaire d’Etat au ministère de la Guerre, ne savait rien et, par conséquent, n’avait rien préparé. Le premier ministre ne montrait nul souci. Il disait à Guemon-Ranville : « Tout ira bien. Seuls les bourgeois seront taquins. Le peuple ne bougera pas. » Il laissait Charles X partir pour la chasse à Rambouillet. Mettemich, aux premières nouvelles, disait à M. de Rayneval, ambassadeur de France : « Je serais beaucoup moins inquiet si M. de Polignac l’était davantage. »
Les journées de II y eut, dans les journées de Juillet, c’est-à-dire dans le
JUILLET 1830 mouvement révolutionnaire qui a emporté la dynastie légitime, trois temps : une première phase, de violente irritation, bourgeoise plutôt que populaire, qui se précipite sur le pouvoir et le tient en échec presque sans coup férir ; une seconde phase, d’émotion profonde et d’alarme universelle, entraînant un mouvement populaire qui amène la chute du roi ; mais, presque simulta-