‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 46 sur 113 · COMBAT DE LA RUE DE ROHAN · texte numérisé non relu

COMBAT DE LA RUE DE ROHAN

(D’après une esquisse au lavis de Lecomte, faite probablement sur le lieu même du combat. Musée Carnavalet.)

seule journée. Marmont est obHgé de concentrer toutes ses forces pour la défense du Louvre, des Tuileries, des Champs-Elysées et de la route qui garde les communications avec Saint-Cloud. Un certain nombre de députés se sont réunis. Ils ont beaucoup parlé et finalement ont désigné une commission composée de Casimir Perier, Laffitte, Mauguin, Bérard et chargée de se mettre en relation avec le maré-

chai pour négocier une trêve. Mauguin a prononcé le nom de « Révolution » ; Dupin, Sébastian!, Guizot se voilent la face. A une nouvelle réunion, chez Bérard, on apprend que l’Hôtel de Ville est entre les mains des patriotes et, maintenant, on entend parler de « République ».

« Quelle nuit que celle du 28 au 29 juillet ! Jamais le ciel ne fut si beau ; jamais le peuple ne fut si grand. Tout veüle dans la cité, tout s’agite, tout s’arme, on travaille aux barricades. Le vaste silence qui couvre Paris n’est interrompu que par le bruit sourd du pavé qu’on arrache, les gémissements des blessés, le Qui-vive! du soldat-citoyen, ou ce long Sentinelles, prenez garde à vous! que cent mille hommes debout se renvoient de quart d’heure en quart d’heure... »

Le 29 juillet, dès l’aurore, la lutte recommence partout, acharnée. Il y a comme une fureur joyeuse du peuple, qui se sent maître de la capitale et étouffe de sa foule, de son élan, les maigres effectifs de Marmont. Vers la fin de la matinée, deux régiments de ligne, épuisés, dégoûtés, sans munitions, sans nourriture, se dérobent. Il ne reste plus que la Garde et les Suisses. Le peuple s’empare de l’Hôtel de Ville et, soudain, les trois couleurs flottent sur Notre-Dame. Ce fut une émotion indicible : à ce moment, on sentit que la partie était perdue pour la royauté.

Le duc D’ORLÉANS A Les députés, au nombre d’une quarantaine, se sont L’HÔTEL DE VILLE réunis chez Laffitte, tandis qu’au même moment, à l’Hôtel de Ville, on organisait un gouvernement provisoire. Des aventuriers se désignaient eux-mêmes. Chez Laffitte, on discutait et on tremblait. On s’apercevait soudain qu’il fallait parer au péril révolutionnaire, improviser une discipline, un gouvernement. Laffitte promenait d’oreille en oreille son remède, la solution que lui et le National tenaient en réserve dès le début de la crise, faire appel au duc d’Orléans, lorsque La Fayette survint. Il raconte ce qui se passe à l’Hôtel de Ville et, avec cette assurance heureuse, cette politesse supérieure qui fut toujours la sienne, — poli comme un roi, dit Stendhal, — il s’offre pour prendre le commandement de toutes les forces militaires. La Fayette! Mais, c’est la Révolution, peut-être la République ! Grand embarras ! Le rejeter sur l’Hôtel de Ville, quel risque ! On adhère à sa proposition. Mais, en même temps, on nomme une « commission municipale », qui est une sorte de gouvernement provisoire, où les divers partis parlementaires sont groupés et se surveillent les uns les autres.

Après l’Hôtel de Ville, le Louvre et les Tuileries avaient été enlevés. Marmont battait en retraite sur Versailles et Saint-Cloud. La Fayette, accompagné des députés, fendant la foule, se porte à l’Hôtel de Ville. Une manière de gouvernement s’y était installé. Mais quel gouvernement? Une écume de foule, une sorte de Commune.

Ce nom seul faisait frémir. Le mot de « République » volait sur les lèvres de ces hommes aux yeux brûlants, au visage noir de poudre et qui hurlaient la Marseillaise. D’autres lançaient le nom du duc de Reichstadt, et les vieux soldats criaient au retour de Vautre. L’émotion et la peur se propageaient dans la ville. Quels seront les lendemains? Les familles riches font atteler leurs voitures. On se consulte d’hôtel à hôtel, de quartier à quartier. Des messieurs « bien mis » se ghssent le long des maisons, allant aux nouvelles. Cent cinquante mille personnes s’enfuient, partant pour les châteaux, prêtes à émigrer de nouveau. Il en est qui passèrent la frontière.

Le banquier Laffitte n’avait pas été des derniers à s’émouvoir. Depuis deux jours, il colportait sans trêve le nom du duc d’Orléans ; son insistance tombant sur les apeurés et agissant sur la presse, créait un courant. Quant au duc d’Orléans lui-même, il était resté à Neuilly et surveillait les événements sans s’y mêler en rien.

Des amis, des émissaires arrivaient d’heure en heure pour le renseigner.

A Saint-Cloud, le roi a fini par se rendre compte de l’étendue du désastre. Tandis que ses ministres se sont cachés ou enfuis, il cherche à sauver sinon sa couronne, du moins celle de son petit-fils. Une députation se présente, de sa part, à l’Hôtel de Ville, annonçant que les Ordonnances sont retirées et qu’un nouveau ministère, ayant à sa tête le duc de Mortemart, et dont font partie Casimir Perier et Gérard, remplace le ministère Polignac. La Fayette, jetant à peine les yeux sur le papier que lui apportent les envoyés du roi, dit : « Il est trop tard! » et il leur donne un billet qui est le verdict de mort de la légitimité : « Toute conciliation est impossible ; la famille royale a cessé de régner. »

La place est nette, on peut marcher. Chez Laffitte, la peur, vraie ou feinte, grandissait. Laisserait-on l’Hôtel de Ville gouverner la France? Le duc de Broglie, Dupin faisaient un tableau très sombre de la situation. Laffitte, boiteux, étendu sur une chaise longue, en revenait à son antienne : pas d’autre issue que le duc d’Orléans, et pas une minute à perdre. Il commençait à avoir raison.

La nuit fut pleine d’angoisse, malgré la victoire ou en raison d’une trop complète victoire- Les partisans du duc d’Orléans sentent que l’heure est venue. Thiers, Mignet, les rédacteurs du National se rendent à Neuilly. Le prince ne se montrait

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