LES JOURNÉES DE JUILLET 183O
(d’après un croquis de Lamy).
toujours pas. On parlementa par intermédiaire : « Il s’agit du salut de la France ! » crient les amis, les bras au ciel. On cherche un biais; on le trouve. Quelqu’un esquisse
une proclamation confiant au duc d’Orléans, comme prince de la famille régnante, la lieutenance générale du royaume : mesure d’ordre et de sécurité. Louis-Phihppe ne dit ni oui ni non.
La combinaison ne comportait pas encore une rupture déclarée avec la branche aînée. Cela est si vrai, qu’au même moment, Charles X se décidant à abdiquer et ayant obtenu, en même temps, l’abdication du duc d’Angoulême, se tourne vers le duc d’Orléans, pour lui confier, avec la lieutenance générale, la régence pendant la minorité du jeune héritier de la dynastie légitime, le duc de Bordeaux. Le duc d’Orléans, manœuvrant avec la finesse subtile qui est dans sa manière, n’écarte pas, de prime abord, cette autre perspective et il écrit au duc de Mortemart une lettre d’acceptation qu’il retirera avant qu’elle soit arrivée jusqu’au roi.
Les orléanistes, poussés par le mouvement populaire, ne veulent plus entendre parler de transaction. Le moyen de réussir, maintenant, serait d’obtenir, non plus du roi, mais de la réunion des parlementaires, une déclaration appelant le duc d’Orléans à la « lieutenance générale du royaume ». Soixante ou quatre-vingts députés présents, la déclaration est enlevée : « Jamais, dit Pasquier, tm aussi petit nombre d’hommes, sans pouvoirs réguliers, n’ont assumé, dans un grand pays, une aussi grande responsabilité. » Le duc d’Orléans est prévenu : maintenant, il faut qu’il se prononce à son tour, qu’il accepte ou qu’il refuse. Lui seul peut enlever, de sa personne, sa partie devant le grand Paris furieux et incertain.
Il se décide. A pied, vêtu en simple bourgeois et accompagné de quelques familiers, il traverse la ville, franchissant péniblement les barricades et il arrive, dans la nuit, au Palais-Royal. Le lendemain matin, à huit heures, il reçoit la commission qui lui apporte la déclaration des parlementaires. Une discussion s’engage. Le
prince fait observer qu’il ne peut prendre une résolution de cette importance sans demander l’avis d’ime certaine personne qu’il ne nomme pas. Et il sort. Qui donc était cette personne qui allait à l’heure décisive prononcer la parole décisive?... Talleyrand. Sébastiani, porteur d’un mot du duc d’Orléans, gagne en hâte l’hôtel de la rue Saint-Florentin. Talleyrand lit le billet : « C’est bien, dit-il ; qu’il accepte ! » Quelques instants après, le prince rentrait dans la salle et faisait connaître son acceptation.
Voici donc le maître de l’Intrigue arrivé à ses fins. L’ancien familier de Choiseul, le partisan de Philippe-Égalité, le profiteur et détrousseur de tous les régimes et de toutes les révolutions, après une longue quarantaine, rentrait sur la scène en faiseur de rois. Il avait si bien calculé ses coups et ses chances qu’il avait conseillé au corps diplomatique de ne pas quitter Paris, de façon à marquer comme une volonté de l’Europe de se désintéresser du sort de la légitimité. La crise, par cette action occulte et puissante de l’homme qui avait couvé une même ambition depuis quarante ans, prenait son véritable sens. L’évêque d’Autun se retrouvait le maître de l’heure. La substitution de la branche cadette était son œuvre longuement méditée. Fouché autrefois y avait pensé ; mais Talleyrand avait survécu. Savoir durer est une des grandes parties de la politique. Talleyrand triomphait, non sans avoir stipulé, comme bonne main, l’ambassade de Londres : de là, il comptait exercer, désormais, l’arbitrage des grandes affaires européennes.
Restait à faire un dernier pas : s’assurer de l’Hôtel de ViUe. Le 30 juillet au matin, une affiche avait été préparée pom lancer, dans le grand public, l’opération orléaniste, si adroitement conduite jusque-là dans les coulisses :
« Charles X ne peut plus rentrer à Paris : il a fait couler le sang du peuple. La République nous exposerait à d’affreuses divisions ; elle nous brouillerait avec l’Europe... Le duc d’Orléans a porté au feu les couleurs tricolores ; le duc d’Orléans s’est prononcé ; il accepte la Charte comme nous l’avons toujours voulue... » Une première rédaction concluait, dévoilant le but poursuivi : « O est du peuple français qu'il tiendra sa couronne. » Au dernier mo-
, . , , ..n t 1 , «HONNEUR AUX dames!» (D’après V. Adam).
ment, cette phrase avait ete modifiée et remplacée
par celle-ci : « Le duc ne se prononce pas. Il attend notre vœu. » Pour tous les esprits avertis, la chose ne faisait pas doute : la branche cadette se substituait à l’aînée.
Louis-Philippe entre en scène le 31 juillet. Il adresse, à son tour, une proclamation aux Parisiens :
Les députés de France, en ce moment à Paris, ont exprimé le désir que je me rendisse dans cette capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant-général du royaume... Les Chambres vont se réunir et aviseront aux moyens d’assurer le règne des lois et le maintien des droits de la nation. (Pas question de Constituante, ni d’appel au peuple.) La Charte sera désormais ime vérité.
C’est comme si l’on disait : rien de changé, un homme remplace un homme, les choses continuent.
Mais si le peuple, maître de Paris, refuse, dans son emballement révolutionnaire, de se laisser dépouiller de sa victoire?... Le duc d’Orléans, avec le coup d’œil du joueur, inspiré, sans doute, par ce petit Thiers, qui a tremblé un instant, et a disparu, franchit le pas et se décide à marcher sur l’Hôtel de Ville. Le 31 juillet, vers deux heures, à cheval, en uniforme d’officier général, la cocarde tricolore au chapeau, accompagné d’un cortège de députés, de serviteurs et d’hommes dévoués, il avance péniblement, par une chaleur terrible, vers le lieu où le sphinx populaire détient l’énigme. Le long du parcours, des manifestations diverses se produisent : « Plus de Bourbons ! Vive la République ! Vive La Fayette ! »
Tout allait dépendre de La Fayette : d’instinct, mais non sans inquiétude, il allait vers la République. Un groupe d’orléanistes était venu à l’Hôtel de Ville et l’entourait, le pressait. Charles de Rémusat lui dit à brûle-pourpoint : « Général, si l’on fait la monarchie, le duc d’Orléans sera roi ; si l’on fait la République, vous serez président. Prenez-vous la responsabilité de la République? » La Fayette parlait de « garanties », quand on annonce l’arrivée du duc d’Orléans et de son cortège. Le général descend sur le perron ; toujours poli, il accueille le duc d’Orléans et l’embrasse. Tous deux montent dans la grande salle et, au bout d’un instant, paraissent au balcon, enveloppés d’un même drapeau tricolore. Ce geste symbolique est salué d’en bas par des cris : « Vive Orléans ! Vive La Fayette ! » S’il y a des protestations, elles se perdent dans l’acclamation. La partie est gagnée. Le duc d’Orléans, lieutenant-général du royaume et déjà roi, ne s’attarde guère. Il sent le terrain brûlant. Il regagne le Palais-Royal.
Il y eut, à l’Hôtel de Ville, de vives altercations et des reproches violents adressés à La Fayette. Quelles garanties avait-il obtenues ? Visant les vagues propos échangés avec le prince, il imagine d’en faire « le programme de l’Hôtel de Ville ». C’était l’esprit de l’escalier. Voici son propre récit :
Cette visite d’apparat (à l’Hôtel de Ville) ne suffisait pas au général : il voulait mieux savoir sur quoi compter. Entouré par une jeunesse ardente, par tout le parti républicain qui était celui de ses incli-
nations personnelles et se sentant chargé du sort de la patrie, il ne tarda pas à rendre au duc d’Orléans sa visite ; il eut lieu d’être content des professions du prince : « Vous savez, lui dit La Fayette, que je suis républicain et que je regarde la constitution des États-Unis comme la plus parfaite qui ait existé. — Je pense comme vous, répondit le duc d’Orléans ; il est impossible d’avoir passé deux ans en Amérique et de n’être pas de cet avis ; mais, croyez-vous, dans la situation de la France et d’après l’opinion générale, qu’ü nous convienne de l’adopter ? — Non, répond La Fayette ; ce qu’il faut aujourd’hui au peuple français, c^est un trône populaire entouré d’institutions républicaines, tout à fait républicaines.
— C’est bien ainsi que je l’entends », reprit le prince.
C’est cette version, accréditée par La Fayette, qui se condensa, en tant que légende officielle, dans la fameuse formule : la meilleure des républiques. Le roi a toujours nié la phrase relative aux « institutions républicaines ». Et La Fayette a toujours nié le mot « la meilleure des Républiques ». Il est difficile d’écrire l’histoire !
LE DUC d’ORLÉANS ET LA FAYETTE
a Voilà le roi qu’il nous faut, c’est la meilleure des républiques ! »
(D’après Maurin).
CE QU’IL ADVINT Que devenait, cependant,
DE CHARLES X Je roi Charles X? Réfugié à Rambouillet, disposant des troupes appelées du camp de Saint-Omer, d’ime bonne artillerie, et d’une garde dévouée, il pouvait chercher à s’appuyer sur les provinces de l’Ouest. Le fait que le duc d’Orléans ne l’avait pas accompagné à Saint-Cloud lui avait ouvert les yeux. Mais il avait cru sage de faire appel aux sentiments de son cousin pour lui confier la lieutenance générale du royaume, avec la mission de proclamer le duc de Bordeaux sous le nom d’Henri V. Il créa ainsi le marchepied sur lequel le duc d’Orléans allait s’élever jusqu’au trône. Comme l’observe Odilon Barrot : « il se trouvait ainsi investi du pouvoir à un double titre, il le tenait à la fois et de Charles X et des représentants de la Révolution ». Comble d’habileté, mais qui ne suffit pas. Il fallait maintenant choisir entre la fidélité et la Révolution.
Louis-Philippe choisit la Révolution. Après la scène du balcon, les liens avec la branche aînée étaient rompus. Tout le monde reconnaissait que la feinte de la lieutenance générale était périmée et qu’il s’agissait bien de la substitution d’une famille à l’autre. Le 2 août, le duc d’Orléans fit appeler Odilon Barrot, jeune avocat de talent qui s’était attribué un rôle, et lui dit que le roi Charles X, sur le point de
quitter la France, lui demandait des sauvegardes. Fondant en larmes, et la duchesse d’Orléans se jetant à son cou pour le consoler, il se résignait à suivre sa « fatale destinée » et il chargeait le jeune révolutionnaire d’aller avec le maréchal Maison, offrir à Charles X cette sauvegarde et de l’accompagner au port qu’il désignerait pour son embarquement. Grand fut l’étonnement des commissaires quand, arrivés à Rambouillet, ils apprirent, par le duc de Raguse, que le roi n’avait nullement
CHARLES X QUITTE LA FRANCE APRÈS SON ABDICATION (D’après une lithographie d’Adam).
demandé de sauvegarde et qu’il attendait le résultat des communications qu’il avait faites aux Chambres »... Averti par ses commissaires, Louis-Philippe écarte, tout faux-semblant ; « Vous avez raison, monsieur Barrot, dit-il, il faut faire une démonstration armée sur Rambouillet ; prévenez le général La Fayette, et que le rappel soit battu dans tous les quartiers de Paris... Précédez cette colonne, messieurs les commissaires. Cette fois, peut-être, /e serai compris et vous serez accueillis. » C’était un nouveau 5 octobre, fomenté par la branche cadette ; l’événement eut encore le caractère désordonné et tumultueux de la première manifestation révolutionnaire sur Versailles.
Dirigé plutôt que commandé par le général Pajol, un attroupement qui n’était
qu’une cohue se mit en route et se porta jusqu’à Trappes où les commissaires l’arrêtèrent. Ceux-ci se présentent de nouveau au château : « J’ai abdiqué au profit de mon petit-fils, leur dit le roi, et nous sommes tous résolus ici à défendre ses droits jusqu’à la dernière goutte de notre sang. » Les commissaires étaient très embarrassés. Mais le roi, s’approchant du maréchal Maison, lui dit, parlant de la force venue de Paris : k Combien sont-ils ? — Sire, ils sont bien soixante à quatre-vingt mille (au témoignage de Barrot, ce chiffre, prononcé au hasard, était sensiblement exagéré). Alors le roi : « — Cela suffit ; je vous ferai savoir mes résolutions. » Un quart d’heure après, les commissaires étaient informés qu’il avait décidé de partir.
Les voitures royales s’organisèrent en un long cortège accompagné d’une troupe considérable, d’une artillerie puissante et d’une cour encore nombreuse, mais que, déjà, les événements avaient diminuée. Elles se dirigeaient sur Cherbourg, au milieu d’une population silencieuse, mais qui, partout, avait arboré les trois couleurs. La duchesse de Berry, avec le duc de Bordeaux et sa gouvernante, Mme de Gontaut-Biron, rejoignit le cortège à Dreux. La duchesse d’Angoulême toujours fière, droite dans son nouveau malheur, excitait la compassion générale. La marche était extrêmement lente. De Paris, on s’inquiétait, on envoyait courrier sur courrier, pour presser les commissaires. A Valognes, le cortège s’était diminué encore, il n’y avait plus que soixante à soixante-dix personnes. Les gardes du corps demandèrent cependant d’accompagner le roi jusqu’à son embarquement. Le i6 août 1830, par un temps splendide, le roi Charles X, le duc d’Angoulême, le duc de Bordeaux, la dauphine, duchesse d’Angoulême, la duchesse de Berry s’embarquèrent, en présence des commissaires, à bord du navire américain la Grande- Bretagne ; ils quittèrent la terre de France à trois heures, faisant voile pour la rade de Spithead, en Angleterre.
La restauration et les La Révolution parisienne, qui changeait la des- « TROIS GLORIEUSES » tinée de la France en supprimant la d5mastie légitime, s’était accompHe avec une rapidité inconcevable. Ce brusque mouvement, cette extraordinaire bousculade de tout un monde avait dépensé en trois jours tout ce qui s’était amassé de déception, d’impatience et d’espoir confus dans les quinze années qui s’étaient écoulées depuis Waterloo.
Le roi Louis XVIII n’avait été, en somme, qu’un malin vieillard craintif, bornant son effort à assurer sa fin, les pieds chauds, sur son trône branlant. Charles X, dans un sens, avait été plus roi. Mais ses velléités gouvernementales, soumises aux entourages comme Louis XVIII était soumis aux favoris, se montrèrent, au fait et au
prendre, d’une extraordinaire maladresse. Ne parlons pas de restauration faite par des vieillards : comment sauraient-ils refaire la vie, eux qui ne savent pas la donner? On devait s’en apercevoir dix-huit ans plus tard, quand l’autre Bourbon, le successeur, avec l’illusion d’une nouvelle jeunesse dont se parait la branche cadette, dut prendre, à son tour, le chemin de l’exil. Lui aussi était un homme du passé, un ci-devant : pas plus à celui-ci qu’aux autres, l’émigration, qu’elle eût été blanche ou tricolore, n’avait rien appris. Hommes d’un autre temps, ils ne surent jamais gouverner qu’à la manière du régime disparu.
La France où ils étaient rentrés avait passé par la Révolution et par l’Empire. Elle avait tout renouvelé en elle et tout remué en Europe ; poudrière violemment comprimée en 1815 et toujours prête à exploser. Ce fut ce qui arriva au soleil de juillet. La « Grande nation » ne se déshabituait pas d’avoir été la France des cent trente départements et qu’on laissât les choses aller si mal sous le fouet des Mettemich, gardes-chiourme des peuples asservis; elle sentait sa force refoulée, mais non annulée ; elle était tourmentée par son génie à la fois idéaliste et irrité ; ayant payé, de son épargne refaite, ses ennemis, ces « Alliés » qui étaient venus chez elle se gorger de civihsation, de rapine et de vin, elle était hère de sa prospérité renaissante par ses propres moyens ; inventeurs, hommes de science, industriels, cultivateurs faisaient au gouvernement largesse de cette prospérité, dont il se glorifiait. Et il ne cherchait qu’à rabaisser et humilier ceux qui l’honoraient et l’élevaient. Il n’y avait pas de peuple pour lui.
C’est ce peuple qui se reconnut, se retrouva lui-même, jeune devant ce trône et ces rubriques périmées. Au risque des pires maux, il entendait ressaisir non seulement sur son propre sol, mais au dehors la place large que son premier rêve avait occupée. Intérieure dans sa forme, la Révolution de Juillet fut, au fond, ime révolution de croissance et de rayonnement extérieur. Qu’on ne l’oublie pas ! La suite du siècle ne s’expliquera que si l’on comprend bien cela.
Comment im tel bouleversement eût-il pu être évité? Comment la vieille monarchie eût-elle pu se sauver et rester maîtresse d’une nation qu’elle avait élevée sur ses genoux ? La réponse sort des faits. Il eût fallu que cette royauté apparût jeune comme était jeune le peuple lui-même ; il l’eût fallue à l’heure du siècle et non en retard d’un siècle, non révolutionnaire, certes, mais selon le mot d’un contemporain, révolutionnée. Cette berline du retour, gémissant sous le poids de vieillards et de femmes, ne disait rien à une génération qui n’avait connu de chefs qu’à cheval. Le seul jeune homme de cette carrossée, le duc de Berry, était un brutal sans prestige, ni ressources. Et ces princes, et leur cour, ces aristocrates, ces revenants
d’émigration, si exigeants, faisant sonner si haut leurs aïeux et leur expérience, que firent-ils donc dans ces jours d’efiervescence qui eussent réclamé leur présence réelle, leur intervention directe, le coup d’œil et le coup de main ? Ils chassaient ou jouaient aux cartes quelque part, en leurs châteaux, à Saint-Cloud, à Rambouillet. Ce n’était pas de Domrémy, mais d’Orléans que Jeanne d’Arc était allée à Reims ni de Nérac, mais d’Ivry que Henri IV était entré dans Paris. L’odyssée nocturne du duc d’Orléans sautant de barricade en barricade pour aller, à l’Hôtel de Vüle, ramasser une couronne, ne formait-ü pas un beau pendant à la fuite de Charles X gagnant le port avec sa suite de princes, de chambellans, de prêtres, de femmes et d’enfants? Et, dix-huit ans plus tard, quand l’autre branche cassa, n’en devait-il pas être de même ? Une sénilité prolongée avait gagné ces rois et héritiers jusqu’à la troisième génération.
Restaurés, ils s’étaient attardés sur leurs plaisirs et sur leurs querelles de l’ancien temps et de l’ancien régime, loin de ce peuple plein d’exubérance et de bonne volonté qui eût vécu avec eux s’ils eussent vécu avec lui ; ils ne connaissaient ni son travail, ni ses aspirations, ni ses souflErances, ni sa patience si humaine. Quand le poids de la civilisation moderne eût dû être soulagé, d’avance, par une intelhgente prévision de l’avenir, on trouvait tout naturel que la charge s’accrût, pourvu que les anciennes formes des jouissances et pririlèges ne fussent pas atteintes. Le besoin de vi\Te et de moins souffrir, voilà ce qui était dénoncé chez les masses comme « esprit révolutionnaire ». Deviner ces besoins et ces sentiments secrets des foules, c’est tout l’art du gouvernement. Or, peut-on dire que ceux-ci (et d’autres, plus tard) aient su réellement « gouverner »?
Les princes revenus restèrent séparés de tout cet immense peuple par la croûte censitaire et l’idée ne leur vint pas de la percer et de chercher plus bas un appui. Et c’est ce qui fit que la France ne les connut pas. Ils l’ignorèrent et elle les ignora. Quand, du malentendu prolongé, surgit l’inéritable confiit et qu’il fallut im homme pour ressaisir l’autorité, la royauté trouva, qui? Polignac. La théorie qu’il apportait était, comme tout le bric-à-brac de la Restauration, une théorie d’exil, celle des Joseph de iViaistre et des Bonald. Que savaient du temps présent, ces écrivains, ces gens déshabitués de vie française, qui, ayant emporté Voltaire et Jean- Jacques dans leurs malles, s’attardaient à les réfuter ou simplement à les retourner ? Il est certain que l’on pouvait tenter de refaire, à la place d’un parlementarisme bâtard et exotique, une monarchie à la française; mais ce n’était ni de Saint-Pétersbourg, ni de Coblence, ni même de Londres qu’il fallait la transplanter ; ses racines devaient être en France; elle eût été acclamée si elle se fût présentée, sans classes et sans privilèges.
débarrassé de services antédiluviens et d’avidités millénaires, d’un cléricalisme trop politique, d’une administration trop rigide et, surtout, de l’exigence censitaire et de l’exclusivisme des « plus haut imposés ». Vieille France par son glorieux passé, mais consentant à devenir France nouvelle, France généreuse, raisonnable, égalitaire et populaire, sans morgue, sans prétentions hautaines ; ni classes, ni bancs à l’église ; la « douce France » de la bonhomie, des créations originales, des modes changeantes, des danses et des plaisirs rustiques, la France d’une poésie nouvelle — et qui n’était pas celle de Baour-Lormian. L’union de cette royauté et de cette France eût été chose admirable; mais la première ne sut pas prendre la seconde par la main et la conduire an but qu’elle cherchait d’instinct et qu’elle se fût passé de conquérir à coups de fusil; « les deux Frances » au heu de se marier, s’opposèrent.
Contre les menées obscures dont on avait tant peur, on crut bien faire de tenter un coup d’absolutisme, que dis-je, un geste d’éteignoir (car, ce n’est pas autre chose, ces fameuses Ordonnances) sans ordre, sans programme, sans force, sans autorité, sans habileté ni sang-froid, improvisé par de petits hommes, légers et vaniteux, qui s’enfuirent à la première alerte, insoucieux de protéger de leur corps la royauté avec laquelle ils avaient conclu, la veille, le pacte solennel : « Entre nous, à la vie, à la mort ! » Et tout ce monde, qui n’était rien, s’évanouit.
La France du dix-neuvième siècle, abandonnée de ses guides, eut à se chercher elle-même : elle se sentit vivre, cependant, à partir de ces journées qu’elle nomma, à cause de cela, glorieuses; le malheur fut que la France du futur ne trouva qu’une révolution avortée pour berceau.