CHAPITRE XII
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
Les malentendus du règne. — Le roi Louis-Philippe. — Le personnel du règne. La noblesse libérale. — Les soldats de V empereur. — U avènement des banquiers. — Les journalistes. — Les professeurs. — Les avocats. — Les classes moyennes. — Le romantisme politique. Trouble des esprits. — Le réveil du bonapartisme et le paru républicains. — Ecoles sociales et sociétés secrètes. — Le « pays légal » isolé a perdu Vappui rural. — La « Résistance » emportée par le « Mouvement ». — La poésie, le poète.
PARTIR de 183O5 l’histoire de France devient, pendant de longues années, une histoire d’idées ; il faut la chercher dans les doctrines, les théories, ou mieux dans ce qui les cause, les aspirations sourdes, les frémissements de l’instinct, les oppositions d’intérêts, les déplacements d’impondérables. Cette psychologie des foules, ce mouvement des âmes importent plus que les événements eux-mêmes. Désormais, la France se met à la recherche d’une forme de vie publique qui donne satisfaction à des besoins nouveaux, améliorations matérielles, vanités exigeantes, besoin de justice, d’équité, de charité. L’œuvre politique et l’œuvre sociale sont à la fois sur le métier, mêlant leurs fils et constituant la trame et le dessin de la nouvelle histoire. Le règne de la
raison est compromis ; c’est l’âge de l’imagination. La jeunesse du siècle, dans l’exaltation de sa force, secoue les vieilles disciplines. Les forces intimes sont déchaînées.
Drame passionnant, dont on ne peut dire que nous connaissions le sens profond, puisque nous ne savons pas encore quel sera son dénouement, mais dont les péripéties obscures rejettent à l’arrière-plan la parade qui se joue sur le devant de la scène et qui ne paraît, dès maintenant, qu’une suite de luttes médiocres, de tentatives avortées, et de rapides déchéances.
Les malentendus Une année ne s’était pas écoulée que le régime se sentait
DU RÈGNE lui-même engagé dans une impasse. En raison d’un faux départ et d’une étrange pusillanimité chez le prince, de graves malentendus se produisirent dès l’origine et l’on peut dire qu’ils s’imposèrent au règne tout entier.
Premier malentendu : comment allait-on répondre à la question adressée au nouveau souverain : « Qui t’a fait roi ?» — Indubitablement, c’était la population parisienne, c’était l’Hôtel de Ville, c’était la fameuse embrassade de La Fayette; la royauté substituée était fille d’un mouvement populaire. Mais consentira-t-elle jamais à le reconnaître et à accepter les conséquences ? Non ! Tout son art consistera à tourner autour du problème, à louvoyer, en se refusant aux suites logiques du fait patent accompli sous le soleil de juillet. Entre le principe héréditaire, ce que Louis XVIII appelait « la loi salique, « et la délégation populaire, les théoriciens du système glissaient deux conceptions gouvernementales imprévues : la « quasi-légitimité » et la « nécessité ».
La formule quasi-légitimité, attribuée à Guizot et qu’il a, d’ailleius, désavouée, traduisait exactement le sentiment ancré dans l’esprit du roi : ne pas laisser tomber son titre héréditaire et décliner la souveraineté populaire comme principe de son avènement. Combien de fois n’a-t-il pas répété avec colère : « Je ne suis pas un usurpateur! » Il distinguait, en elfet, et ne reconnaissait, dans cet avènement, rien autre chose qu’une substitution de personne, un « remplacement »
LES SUISSES EN 183O 0 Ah ! quel plaisir d’être soldat ! » (D’après une lithographie de V. Adam).
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
imposé par Tintérêt national. Quelque chose d’analogue n’avait-il pas existé (l’historien Guizot l’avait établi) aux temps des d5masties mérovingienne et carlovingienne ? Et, plus récemment, le même procédé ne s’était-il pas appliqué lors de la Révolution de 1688 en Angleterre, et n’avait-il pas fondé le régime dont elle était si justement fière? La presse orléaniste répétait à satiété cet argument historique d’ime si grande prise sur l’opinion : « La nation française a trouvé son Guillaume III. » Mais il était bon, il était conforme au précédent historique et au dessein providentiel que, dans le drok de la branche cadette, il y eût une parcelle d’hérédité ; voilà, précisément, ce qu’on appelait quasi-légitimité.
L’autre thèse, celle de la « nécessité », s’opposait surtout à la polémique légitimiste : elle s’était affirmée dans la proposition soumise aux députés et qui, adoptée par eux, avait apporté une consécration plus ou moins autorisée au nouveau pouvoir. Le premier texte de cette proposition, rédigé par Bérard, avait lancé l’idée de nécessité, mais en la rattachant encore à la volonté populaire : « Une loi suprême, celle de la nécessité^ a mis au peuple de Paris les armes à la main afin de repousser l’oppression, etc. » Mais la rédaction définitive avait soigneusement écarté toute allusion à la volonté populaire :
Considérant, en outre, que par suite de cette violation et de la résistance héroïque des citoyens de Paris, le roi Charles X et tous les membres de la branche aînée de la maison royale sortent en ce moment du territoire français, déclare que le trône est vacant en fait et en droit et qu’il est indispensable d’y pourvoir, appelle au trône S. A. R. Louis-Philippe d’Orléans.
Le fait ; c’est tout ! Ni hérédité, ni délégation populaire, rien qu’une circonstance urgente et l’intérêt immédiat du pays. A la question : « Qui t’a fait roi ? », le prince entendait répondre, non sans retourner la tête vers le droit familial : « Le Destin I... » Par ce biais, il échappait à la fois au droit divin et au programme de l’Hôtel de Ville.
Dans le même esprit se produisit la fausse manœuvre initiale qui se tint satisfaite de la déclaration d’une quarantaine de députés pour autoriser l’avènement d’ime nouvelle dynastie. Reproche dont la branche cadette ne se lavera jamais ni devant le droit légitimiste, ni devant le droit populaire. Aux journées de Juillet, les gens de l’Hôtel de Ville avaient réclamé, d’abord, la réunion des Assemblées primaires pour nommer une Constituante. Mais Louis-Philippe se refusa à courir le risque. Ce fut une faute. Au moment où la couronne se présentait à lui, les comices, dans quelque forme qu’on les eût consultés, eussent été favorables. Or, quelle force, quelle stabihté, se fussent assurées ainsi les nouvelles institutions ! Louis-Philippe n’osa pas ou plutôt, comme Charles X, il s’attarda aux conceptions
HISTOIRE POLITIQUE. T. 111
du passé. Il ne renonçait pas à l’idée d’être un peu roi par lui-même. « Nécessité » et « quasi-légitimité »? Qu’était-il besoin d’une consécration nationale?
Un second malentendu, non moins grave, provint de l’éclatante disparate entre les sentiments du roi et ceux de la plus grande partie de la nation en ce qui concernait les affaires du dehors. La Révolution de Juillet avait, pour objet, nous l’avons dit, les affaires de l’extérieur au moins autant que les affaires intérieures. La France n’avait pas accepté la déchéance que lui avaient imposée les traités de 1815. Ni Navarin, ni le Trocadéro, ni Alger, n’avaient effacé, aux yeux des foules, la honte de Waterloo : elles ne se réconcilièrent jamais avec l’Europe de la Sainte- Alliance. Leur conviction était, qu’au premier geste de Paris, les peuples « asservis » se soulèveraient et secoueraient leurs entraves. Après le cri strident venu de Sainte- Hélène et réveillant dans leur tombe ou dans leurs fers les nationalités, des appels émouvants s’élevaient partout vers la France, de Grèce, d’Italie, de Pologne, de Belgique. A peine les trois couleurs étaient-elles arborées à Paris, qu’à Bruxelles, on criait, à la fameuse représentation de la Muette : « Imitons les Parisiens ! » Armand Carrel définissait en ces termes, dans le National:, le vrai sens des trois journées : « Entre messieurs les Prussiens et la Monarchie de Juillet, il ne sera signé de paix que quand il n’y aura plus un soldat sur la rive gauche du Rhin. » L’écho de l’entretien que le duc d’Orléans avait eu, le 31 juillet, avec Cavaignac et ses amis retentissait à jamais dans les cœurs ;
En supposant que vous deveniez roi, avait dit celui-ci au prince, quelle est votre opinion sur les traités de 1815? Ce n’est pas une révolution libérale, prenez-y garde, que celle qui s’est faite dans la rue, c’est une révolution nationale. La vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé ce peuple, et il serait certainement plus facile de pousser Paris vers le Rhin que sur Saint-Cloud.
Personne ne s’y trompait en Europe, ni Palmerston, ni Mettemich. On assure même que le roi de Prusse aurait dit : « Si les Français ne vont que jusqu’au Rhin, je ne bouge pas. » La Révolution de 1830 fut de volonté expansionniste et, en cela, bonapartisteo On ne dira jamais à quel point les peuples en crise vivent de souvenirs et de légendes ; les « trois glorieuses » s’illuminent de la flamme napoléonienne. Louis-Philippe, entendant accaparer au profit de sa dynastie le sens mystique de la cocarde tricolore, se trompe ; elle est, comme la Marseillaise, révolutionnaire et mihtaire : « Guerre aux tyrans I»
Ce roi tricolore est un pacifique, voilà le suprême malentendu. Il n’a qu’un désir, se ghsser dans la famille des souverains légitimes : loin de lui, par conséquent, la pensée de les braver ou seulement de les inquiéter. Dans sa communi-
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
cation aux ambassadeurs, le comte Molé, ministre des Affaires étrangères, n’osait même pas parler de paix : c’eût été évoquer la pensée de la guerre. Le roi, en personne, prenait la peine d’apaiser les inquiétudes internationales par le canal des banquiers, — cautions bourgeoises. Il faisait venir M. de Rothschild et lui disait :
J’ai fait un immense sacrifice au salut de ma patrie; j’ai cédé aux vœux de tous les gens de bien qui désiraient sauver encore le principe monarchique en France, et qui voyaient dans ma personne la seule garantie propre à en assurer le maintien. La France allait droit à la République ; elle se perdait, et peutêtre l’Europe entière. J’ai pu la retenir encore sur l’abîme; le principe monarchique a triomphé de l’anarchie... Je respecterai l’indépendance pohtique de tous les États, j’empêcherai de tout mon pouvoir que le trouble n’y soit porté d’aucune manière de la part de la France.
SI j’avais signé les traités de 1815, JE ME COUPERAIS LE POING ! — ET MOI DONC !... »
Pouvait-on se montrer plus « Sainte- Alhance »?
Le prince qui s’exprimait ainsi eût signé le « chiffon » de Carlsbad. Ce n’est pas
ici le lieu de suivre, dans (D’après une lithographie par CharletJ.
le développement de la
politique extérieure, les graves et multiples conséquences de cette opposition radicale entre la pohtique du roi et les sentiments d’une grande partie de la nation. Il suffit de la constater. Elle devait fausser le sens du règne.
Le troisième malentendu, le plus décisif peut-être pour l’avenir de la dynastie et du pays, vient du conflit qui va s’affirmer entre la bourgeoisie et le peuple. Le peuple, après 1830, considère que la Révolution lui a été soufflée par les bourgeois.
La bourgeoisie et le peuple avaient été, nous l’avons dit, les bénéficiaires communs et solidaires de la grande Révolution ; ces deux classes sociales, nécessaires l’une à l’autre, pour rien au monde, n’auraient dû se séparer. L’Empire avait, tant bien que mal, maintenu leur accord : l’armée avait été une grande école à la fois de discipline et de fraternité ; cette union ne s’était trouvée menacée que le jour où Napoléon avait été tenté de créer une aristocratie militaire et administrative comme
colonne d’appui de son système d5mastiqueo Mais, l’Empereur tombé, sa création était tombée avec lui. La Restauration fut logique avec elle-même en s’appuyant sur l’aristocratie héréditaire et censitaire ; mais cette politique l’avait conduite à sa chute. Le nouveau gouvernement, né de la Révolution de 1830, aurait-il la hardiesse de se tourner franchement vers la démocratie? Il ne crut pas devoir le faire et, pour s’épargner ce rude contact, ü eut pour système de s’abriter derrière une autre aristocratie, spécialement sienne, la bourgeoisie parvenue et riche : le régime évoluait ainsi vers la ploutocratie. Est-ce pour ce résultat que la nouvelle révolution avait été accompHe et que le sang du peuple avait coulé ? Entre la bourgeoisie au pinacle et le peuple se croyant frustré, la séparation se fit d’un coup sec, et il est impossible de dire si ces deux parties de la nation, qui sortent pourtant l’une de l’autre, se ressoudront jamais.
Que la monarchie légitime se soit effrayée de l’intervention des masses dans les afiaires pubhques, qu’elle ait vécu dans la crainte d’une révolution sanglante, rien de plus naturel : les souvenirs de la Terreur ne se sont pas dissipés en terre d’exü. Mais, comment la nouvelle d5mastie, portée sur le pavois par le peuple, n’at-elle pas compris qu’un système politique et social ne peut pas planer indéfiniment