LA FAYETTE
(D’après un portrait de Dupré).
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
au-dessus d’une masse de sept à huit millions d’ilotes politiques (le mot est de Thiers) sans qu’une articulation d’aucune sorte soit établie entre l’élite et les masses? La royauté de droit divin se suj05t à elle-même : elle reçoit l’inspiration d’en haut et de ses traditions héréditaires. Mais, que le gouvernement né des Trois Glorieuses n’ait pas consenti à élargir les cadres de la classe dominante, à offrir l’accession aux jeunes ambitions dignes de confiance et dignes d’estime, et à se tenir lui-même en contact avec la force qui l’avait port6 jusqu’au trône, voilà ce qui serait inconcevable si l’on ne connaissait le tempérament et le passé du roi. Ici, nous sommes en présence du système phihppiste dans son essence. Deux idées sont à la base de la nouvelle conception royale : l’autorité de la descendance et celle de la situation acquise. Hérédité, propriété, ce sont les deux grandes forces sociales, qu’il s’agit à la fois de ménager et de sauver. N’est-ce pas sur elles, en effet, que repose la société moderne?
La Révolution française avait écarté le principe héréditaire du mécanisme pohtique en abolissant la noblesse et en substituant la répubhque à la royauté; mais elle n’en avait que plus fortement maintenu l’hérédité et la propriété dans l’ordre économique et social. Le Code civil est éminemment « héréditaire » et « propriétaire ». Or, voici qu’une nouvelle génération paraît, grisée d’idées nouvelles : le peuple, secoué par l’exigence de la vie moderne, excité par d’étranges prophètes, commence à s’interroger sur la valeur de la tradition et des forces qu’elle représente. Il menace la propriété et l’hérédité ; or, si ces deux colonnes étaient abattues, la société s’écroulerait. A tout prix, il faut les défendre et les fortifier : tel est le devoir présent. En proclamant avec tant d’insistance sa quasi-légitimité, la dynastie de Juillet défendait d’instinct l’im des deux principes, l’hérédité. Et c’est dans le même esprit, comme nous allons le voir, qu’elle rompait avec La Fayette pour maintenir, à la Chambre des pairs, le recrutement par la descendance à savoir l’hérédité. Et c’est pourquoi, encore, nous la voyons se lier, à la vie, à la mort, avec cette aristocratie de la fortune, la haute bourgeoisie. Ainsi s’explique la parole si cruellement reprochée à Guizot : « Enrichissez-vous ! » ; cela ne veut pas dire : « Entassez des écus et jouissez ! » mais bien : Accumulez de la permanence sociale ; rendez-vous dignes par votre travail, votre tenue familiale, votre épargne, de prendre place dans l’éhte nationale, contrepoids de la révolution, garde suprême de l’hérédité et de la propriété.
La véritable souveraineté, expliquait Guizot lui-même, est celle de la justice, de la raison, du droit. C’est le principe qu’il faut opposer à la souveraineté du peuple... Comment naît le pouvoir dans ce milieu ? Il est à celui qui se fait croire le plus capable de l’exercer, c’est-à-dire de satisfaire à l’intérêt commun. Parmi les hommes livrés aux lois de la nature, le pouvoir accompagne et révèle la supériorité.
Voilà le système. C’est la théorie des « élites » appliquée par Royer-Collard aux destinées des peuples. Une telle conception du pouvoir politique dérivant de la puissance économique eût été acceptable à la rigueur, si elle se fût inquiétée davantage du sort des foules fraternelles ici-bas. Jamais ce grand peuple tourmenté, atteint du mal du siècle, n’avait eu besoin davantage d’être aimé et soutenu, instruit et dirigé. Et voilà qu’on le rejetait, non seulement dans la misère, mais dans l’incompétence fondamentale. On supposait toutes les sagesses, chez ceux qui étaient sortis de lui et toutes les ignorances, toutes les foHes, chez ceux qui étaient restés sur la glèbe. A peine le soleil de juillet avait-il achevé sa course qu’ime sorte de dédain obscur tombait comme un brouillard sur la masse de la nation qui avait cru entrevoir la lumière. La nouvelle Charte, élargissant à peine le cens électoral, toute la « capacité » politique était réservée aux deux cent mille. Les misères, les désespérances, les ambitions les plus légitimes, les aspirations les plus modestes étaient refoulées dans ces masses profondes qui n’avaient plus qu’à contenir leur colère et ramasser leurs forces jusqu’à l’heure où, à nouveau, elles exploseraient. Plus d’art et plus de cœur eussent mis plus d’adresse dans plus de sympathie, — ne fût-ce que pour durer !
Le ROI LOUIS- La trame de l’histoire est faite de l’entre-croisement des PHILIPPE générations : celles-là n’ont pas disparu que celles-ci exigent leur place.. La lutte est perpétuellement engagée entre ceux qui ne veulent pas partir et ceux qui voudraient bien arriver. De ces rencontres, peu furent aussi dramatiques, que celle qui mit en présence les survivants attardés de la Révolution et de l’Empire et les prochains constructeurs de la société moderne. Les premiers étaient sur la scène depuis un demi-siècle ; pleins de Jours, de gloire et d’autorité, ils ne se sentaient nullement sur leur déclin. Ils pubhaient leurs Mémoires d’avanttombe, ne tarissaient pas sur les grandes constructions qu’ils avaient élevées (déjà écroulées) et sur les principes immortels qu’ils avaient proclamés (déjà contestés) ; ils soignaient leurs rhumatismes et leur renommée, faisant friser leur perruque avec le soin que Molé nous raconte de Talleyrand ; emmitouflés d’honneurs et de richesses, ils gagnaient doucement la décrépitude, nourris et logés dans des palais, tandis qu’une jeunesse aux dents longues, ardente, impatiente, rongeait son frein et cherchait dans les idées et dans l’action quelque ressort qui la projetât en catapulte contre cette vieillesse attardée et ces sépulcres blanchis. Un Adolphe Thiers, qui écoutait, les yeux ailleurs, la leçon d’un Talle5Tand, mûrissait déjà en soi-même quelque vague projet de fondation d’ime nouvelle république dont il serait le chef.
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
car il disait dès lors : « Nous passerons l’Atlantique. » Cependant, il construisait, pour ses ambitions immédiates, le pont d’une dynastie de passage et il asseyait de force un prince ambitieux sur un trône provisoire.
Quoique le nouveau roi n’eût que cinquante-sept ans, il comptait parmi les vieux : n’était-il pas, en effet, d’un autre âge? Trente années d’exil et de disgrâce l’avaient tenu écarté de la vie publique et il arrivait au pouvoir chargé de l’impatience et des réserves de ces trente années d’inaction.
Ce n’était pas chose indifférente, pour relever sous un nouveau signe l’héritage des Bourbons, d’être im Orléans et le fils de Philippe-Egalité.
Un constant travail de réhabilitation tendant à laver le père de la responsabilité régicide, en plaidant une note d’irresponsabilité dissolue, ne fut pas la moindre entrave d’ime politique d’attente et « d’araignée