LE ROI LOUIS-PHILIPPE
(Par G. Jeanniot).
dans sa toile », décidée à ne pas répudier, d’ailleurs, le passage jacobin : le tricolore de Jemmapes comptait bien se relever un jour, et c’est ce qui arriva en effet : « Monsieur, lui dit Godefroy Cavaignac, sur le seuil des Tuileries, mon père était de la Convention. — Le mien aussi, répliqua Louis-Philippe, et je n’ai jamais connu d’homme plus respectable. » Si la conduite du père pesa, tout compte fait, sur la destinée du fils, la leçon et l’exemple de l’institutrice pesèrent bien davantage. Le fils de Phihppe-Égalité fut, surtout, l’élève de Mme de Genlis : sa vraie marque est là. La sentimentalité préten-
rieuse de la dame, son ambition sournoise, son savoir-faire tenace, sa ruse fleurie, son art de ne rien dire dans d’infinis bavardages, en un mot, l’éducation d’Emile soumettant l’aîné d’un prince et de cette lignée à la faconde oratoire d’une « citoyenne », voilà ce qui toucha d’abord, dans la vie, le futur chef de la branche cadette. Laissonsle parler lui-même :
Elle (Mme de Genlis) avait l’ambition de faire de moi un honnête homme : ma conscience me permet de dire qu’elle a réussi... Habituée à tout rapporter à elle-même, elle disait que la meilleiure réponse qu’elle pût faire à ses ennemis et aux calomnies dont ils l’avaient noircie, était de donner à ses élèves ime vertu austère : cette vertu et cette austérité s’accordaient très bien avec la tendance des idées du siècle et la théorie des principes démocratiques et révolutiormaires. Mme de Genlis faisait de nous des républicains honnêtes et vertueux. Et, néanmoins, sa vanité lui faisait désirer que nous continuassions à être princes. Il était difficile de concilier tout cela.
Il était difficile surtout qu’un père réussît à faire enseigner la vertu par sa maîtresse à ses enfants. En 1791, Chartres, jacobin, ne faisait que répéter le caquetage de « la poule de Rousseau » quand, dépouillant le cordon du Saint-Esprit, il écrivait à son frère Beaujolais : « J’ai bondi de joie en ôtant la bandoulière aristocratique. » Son éducation lui avait enlevé à jamais le tact de son rang. Membre du club des Jacobins, puis lieutenant de Dumouriez, sa volonté est de ne pas laisser confondre sa cause avec celle des princes émigrés. Se distinguer et se préparer, telle est son attitude pendant la Révolution. En rupture avec sa race, il veut être et rester patriote. D’ailleurs, brave et humain, ayant l’horreur du sang versé : c’est là sa part, sa noble part, des « vertus républicaines ».
Forcé, malgré tout, de passer à l’étranger, il a la chance de voir se poser devant lui le problème de la vie comme il se pose pour un simple citoyen. En Suisse, parmi des aventures ancillaires, il gagne son pain en donnant des leçons, et c’est un titre d’honneur qu’il revendiquera im peu lourdement au temps des grandeurs futures : « Quand on a été, comme moi, un pauvre diable vivant à quarante sols par jour, on a toujours un couteau dans sa poche », dira-t-il à la reine Victoria, en pelant une pêche dans les jardins du château d’Eu. Ceci dit, de sa Suisse républicaine, il a toujours l’œil tourné vers les pays où l’on règne. Réfugié à la cour de Naples, il épouse cette princesse Marie- Amélie, qui l’aidera tant par sa prudence avisée, sa douceur attentive et son noble parti pris de dignité familiale. Et voilà qu’il se retrouve prince et candidat à diverses couronnes ! Peu s’en fallut que, pour courir sa chance, il ne prît les armes contre la France en Espagne. Sa bonne fortune le sauva de cette aventure qui l’eût abîmé dans la déchéance des Moreau et des Dumouriez, Il passe deux ans en Amérique, revient en Europe, s’installe en Angleterre. Là, il voit naître ou
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
grandir sa nombreuse famille, s’instruit du régime parlementaire, se crée des relations européennes et des vues internationales du haut de cet observatoire qui surveille toujours d’un œil jaloux la grandeur de la France,
Il s’aperçoit aussi, qu’en rupture avec sa propre dynastie, un prince ne compte pas ; il se réconcilie avec la branche aînée et s’installe obliquement sur les marches du trône. Une défiance incurable éloigne de lui Lx)uis XVIII, Sous la Restauration,