‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 6 sur 113 · LES SŒURS DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LES SŒURS DE NAPOLÉON

PAULINE (D’après Pinson). ÉLISA (D’après Prud’hon). CAROLINE (D’après Lebrun).

veuve, appartenant à un autre monde que le sien, en rupture avec sa propre famille, bourrelle d’argent, un peu royaliste, un peu aventurière, décidée à lutter pour sa progéniture unguïbus et rostro. Le duel des Beauhamais contre les Bonaparte fut une passe d’armes prolongée jusqu’au divorce et au delà, Joséphine, elle aussi, ne songeait qu’à la succession et à l’hérédité ; elle crut couronner sa prodigieuse carrière de femme, assurer son avenir et celui des siens en mariant sa fille Hortense avec Louis, frère de Napoléon. L’enfant qui naîtrait de l’union des deux nids serait « l’héritier ». Et cela devait arriver, en effet, mais à travers les étranges péripéties d’un demi-siècle !

Napoléon entra en plein dans la combinaison et pressé, à la fois, par les héréditaires des deux camps, il se rallia in petto aux vues de Joséphine : mais quelle peine ne se donna-t-il pas pour les faire consacrer publiquement ! Le Corse parvenu tremble devant la majesté de la tribu comme il a tremblé, au i8 Brumaire, devant la majesté civile, et c’est à la dérobée qu’il insinue sa solution personnelle, celle qui élèvera sur le trône une d5mastie créée de ses mains, les nouveaux carlovingiens. Les décisions définitives sont prises dans le secret du cabinet du Premier Consul ; le Conseil d’Etat en délibère, puis le Conseil privé, et le Sénat adopte le projet sur un exposé de Cambacérès, le i8 mai (28 floréal) 1804, à runanimité moins trois voix.

C’est donc l’Empire, l’Empire avec l’hérédité pour la stabilité. Les deux mots, descendance et adoption, écartaient les frères : seuls les « descendants » pouvaient

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JÉRÔME BONAPARTE (D’après Ruotte).

JOSEPH BONAPARTE (D’après Lefèvre).

LUCIEN BONAPARTE (D’après Bonneville).

LOUIS BONAPARTE (D’après Lefèvre).

hériter, — que ces descendants fussent « naturels » ou qu’ils fussent adoptifs » : Napoléon ne voulait pas d’autre successeur qu’un enfant. La solution par les « Louis », branche qui unissait les Bonaparte et les Beauharnais, avait l’avantage de laisser la décision définitive à la volonté de l’Empereur. L’avenir dira de quel poids cette solution suspensive et cette désignation éventuelle d’un héritier et d’un « Louis » a pesé sur les destinées de la France au dix-neuvième siècle : elle lui a valu le Second Empire.

Le PLÉBISCITE Quels sont les principes du nouveau droit dynastique?

ET LE SACRE ^ cg^te questiou, Bonaparte avait mûrement réfléchi et il s’était efforcé d’assurer à sa fondation la double sanction publique du consentement populaire et de la consécration divine, tout en étant parfaitement convaincu que, son droit, il ne le tenait de personne et que c’était le gain naturel de son épée et de son génie. D’où les deux mesures destinées à tout achever, le plébiscite et le sacre.

Le plébiscite est une création toute moderne qui ne s’appuie en France sur aucune véritable tradition nationale. Cette forme de délégation est la plus favorable de toutes au pouvoir absolu; la masse s’abandonne entièrement aux mains du mandataire. La confiance étant accordée une fois pour toutes, l’exercice du pouvoir reste sans contrôle. Au début du dix-neuvième siècle, quand le pays entier n’aspirait qu’à se tirer, n’importe comment, de la Révolution, le plébiscite parut

HISTOIRE POLITIQUE. T. III

une issue. L’opinion était encore ignorante de son pouvoir ; plus tard, et surtout à la fin du Second Empire, ce procédé constitutionnel, spécialement bonapartiste, souleva de sérieuses critiques : qui a qualité pour rédiger la question posée au peuple ? pour combien de temps le peuple, votant par voie de plébiscite, délèguet-il son autorité souveraine ? une génération peut-elle s’engager pour les générations futures? Ces questions, qui restèrent sans réponse, découvrent le sophisme du système plébiscitaire. En 1804, le pays ne discuta pas tant. On lui fit dire, ce qu’il était d’ailleurs enclin à dire, qu’il voulait, n’importe de quelle façon, arriver à l’ordre et à la stabilité. L’hérédité lui parut une garantie. La décision soumise au peuple par le Sénat (sénatus-consulte du 28 floréal an XII) était justement rédigée de manière à faire porter le vote uniquement sur la question de succession. « Le peuple veut l’hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte et dans la descendance directe, naturelle et légitime de Joseph Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu’il est réglé par le sénatus-consulte organique... » Cette formule impliquait que le sénatus-consulte était la base unique de la fondation impériale. Par un artifice de rédaction, le peuple n’avait à se prononcer que sur la question de succession.

Le vote eut lieu en juin 1804. Il ne semble pas que le pays ait mis un grand empressement à se porter aux urnes, pas plus que le nouveau souverain un grand empressement à faire proclamer le résultat du scrutin. Portalis remit son rapport seulement le 18 octobre. On releva, en faveur de l’hérédité, 2 959 458 votes, contre 2 567. Bonaparte trouva qu’il était convenable que le chiffre des votes favorables dépassât trois millions : ordre fut donné de compter comme acquises les voix de l’armée et de la marine qui ne votaient pas ; il paraît qu’on additionna aussi, comme consentants, les votes de ceux qui s’étaient abstenus ; et l’on arriva, ainsi, au total de 3 400 000 oui, qui devinrent, chemin faisant, 3 574 898, les non restant au chiffre de 2 567. Le sénatus-consulte ne fut publié que le 6 frimaire an XIII (27 novembre) et le résultat présenté solennellement par le Sénat à l’Empereur le 10 fiimaire (i®’' décembre 1804), veille du sacre.

L’onction divine, contrairement au plébiscite, était de tradition française. C’est Dieu qui donne au peuple les rois. La doctrine du droit divin avait, d’ailleurs, été élaborée par les légistes gallicans pour éliminer toute intervention terrestre, soit impériale, soit pontificale, de la communication directe entre la divinité et la royauté française. Le roi de France est roi par la grâce de Dieu. Dieu le consacre par le miracle de la Sainte-Ampoule, renouvelé à chaque avènement. Napoléon, avec son génie hardi et tranchant, mais aussi avec son haut sens de

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tradition, entend que, selon les précédents, la papauté ne se désintéresse pas de la fondation de sa dynastie : cette adhésion, étant convenable, est nécessaire. Rome ne doit-elle pas au nouveau dynaste, après l’état d’abaissement où l’avaient mise le dix-huitième siècle et la Révolution française, comme une sorte de reconnaissance ? On insista donc pour obtenir la présence du pape. Le pape promit qu’il viendrait à Paris et, après quelque résistance, il se décida à couronner la Révolution par crainte de la Révolution. On se mettrait avec l’homme qui était mis avec Dieu.

L’élévation de Bonaparte à l’Empire n’était-elle pas, d’ailleurs, un événement tel qu’il justifiât la bénédiction pontificale? Le siècle nouveau s’ouvrait sur des perspectives d’où l’Eglise du Christ n’était pas absente. Et, après ce qu’on avait vu, c’était un grand bienfait et presque miraculeux. Dès cette époque, il n’y avait pas, en Europe, un esprit averti qui ne vît grandir, parmi tant de circonstances fastueuses, un règne qui pouvait devenir celui d’un nouveau Charlemagne.

Il serait injuste, sans doute, écrivait l’ambassadeur de Prusse, d’attribuer à Napoléon le projet insensé de la monarchie universelle. Mais, un homme tel que lui, qui paraît avoir pris l’univers pour théâtre de sa gloire et pour but de son ambition, demeure rarement à moitié chemin de la carrière la plus vaste et la moins aisée à parcourir. L’immense espace que l’ambition fait parcourir au général Bonaparte depuis le renversement du gouvernement répubhcain au i8 Brumaire, jusqu’à la cérémonie du sacre à laquelle nous touchons, ne semble-t-il pas abréger infiniment celui qui pourrait le séparer encore de la dignité impériale d’Allemagne?

L’univers tout entier était attentif au spectacle qui lui était offert et il s’inclinait. Cependant, au loin, une voix s’élevait :

« Au sein de la Baltique, en face et sous la protection du ciel, attestant et les royales victimes et celles que la fidélité, l’honneur, la piété, l’innocence, le patriotisme, le dévouement offrirent à la fureur révolutionnaire, invoquant les mânes du jeune héros que des mains impies viennent de ravir à la patrie et à la gloire... ; nous le jurons, jamais on ne nous verra rompre le nœud sacré qui unit nos destinées aux vôtres, qui nous lie à vos familles, à vos cœurs, à vos consciences ; jamais nous ne transigerons sur l’héritage de nos pères ; jamais nous n’abandonnerons nos droits. Français, nous prenons à témoin de ce serment le Dieu de saint Louis, celui qui juge les justices ! »

Dans le tumulte des événements, cette voix lointame fut à peine entendue.

Les cérémonies du sacre furent magnifiques : Napoléon voulait frapper l’imagination des Français. Plus simple d’ordinaire, il conçut le décor du sacre comme im effet de magnificence destiné à dépasser tout ce qu’avait connu l’ancienne France. On avait arrangé les choses pour que le Pape arrivât avant l’Empereur et qu’il l’attendît, entouré des cardinaux, des évêques, du personnel pontifical et du clergé qui emplissaient le chœur. Autour de ces deux majestés, s’était rangé le corps diplomatique ; les princes de l’Empire, les maréchaux, les hauts personnages

avaient chacun un rôle, les uns portant la couronne, le sceptre, l’épée de Charlemagne, les autres soutenant le manteau de l’Empereur. Dans le chœur, la nef et les bas côtés, sur les gradins, la cour, les ministres, le Sénat, le Tribunat, le Corps législatif, le Conseil d’Etat, les Cours de justice, les généraux, les préfets, les maires, tous les représentants de cette France nouvelle, surtout bourgeoise, heureuse de se rencontrer en habits resplendissants et la joie sur le visage, après une crise si affreuse et une Révolution, tout compte fait, « réussie ».

Le Pape avait cédé en plusieurs points, sur le cérémonial, sur le serment, de même sur la communion, à laquelle Napoléon s’était refusé. Et, quand on en viendra à l’acte lui-même, au couronnement, l’Empereur prendra la couronne chargée des aigles et la posera lui-même sur sa tête, et c’est lui qui couronnera l’Impératrice agenouillée devant lui. Le Pape dira les prières du couronnement et, la messe finie, se retirera dans la chapelle du Trésor. Alors, l’Empereur, assis sur son trône, la main sur l’Évangile, prêtera le serment qui traduit toute la conception impériale :

« Je jure de maintenir l’intégrité du territoire de la République ; de respecter et de faire respeaer les lois du Concordat et la liberté des cultes ; de respecter et faire respecter l’égalité des droits, la liberté politique et civile, l’irrévocabilité des ventes des biens nationaux ; de ne lever aucun impôt, de n’établir aucune taxe qu’en vertu de la loi ; de maintenir l’institution de la Légion d’honneur, de gouverner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. »

La relation officielle conclut en ces termes : « Le grand acte religieux et civil qui mettait le sceau à l’alliance étemelle entre le peuple français et Napoléon, était consommé ; il n’y avait plus d’incertitude, plus de crainte ; l’ivresse des citoyens était à son comble. » Le courant, en effet, emportait tout. La foule se pressait aux fêtes que l’on prodiguait à son besoin de joie. La scène incomparable de « la distribution des aigles » exprimait magnifiquement l’essence militaire de la fondation impériale : « Soldats, s’écrie l’Empereur, voilà vos drapeaux ! Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre ? — Nous le jurons ! » La force de la France, s’élançant pour suivre son chef couronné, éclate en ces journées auxquelles, dans le passé, nul « Champ de Mars », nul « Champ de Mai » n’étaient comparables.

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