M"“ DE BEAUJOLAIS
M"“ ADÉLAÏDE. DUC D’ORLÉANS. LE ROI. LA REINE MARIE-AMÉLIE. LE DUC DE NEMOURS.
il se maintient par le silence, — « philosophe », libéral et « tricolore » pour ceux qui gardent les yeux tournés vers lui. Si son père a mal fini, si sa mère a été la pensionnée de Bonaparte par le bienfaisant intermédiaire de Joséphine et d’Hortense, cela ne le dessert pas et lui donne plutôt pied dans tous les camps : c’est quelque chose d’être l’obhgé de quelqu’un. Le moment est propice pour s’assurer une des grandes sécurités de l’existence, l’argent. Le prince consacre à cette activité famihale ime application « d’homme d’affaires consommé » (le mot est de lui, parlant à la reine Hortense), Il reconstitue, à coups de revendications, de procès (et il en est de bien pénibles, avec sa mère, par exemple), l’énorme fortune des d’Orléans ; on lui rend le Palais-Royal ; il s’y installe et y vit, cette fois, en prince ; s’il est intéressé, il n’est
pas avare et sait dépenser utilement. Sa sœur Adélaïde, ambitieuse comme pas une, fine comme l’ambre, digne correspondante de Talleyrand, est la fourmi active qui apporte les moindres brindilles au logis. Louis XVin est mort. Charles X, plus confiant, a donné à son cousin « l’Altesse royale », et celui-ci, jaugeant les fautes qui s’accumulent, commence à se sentir attiré par un but qu’il ose à peine fixer du regard. « Il laisse le moment conspirer », dit Chateaubriand. Un parti orléaniste existait certainement sous la Restauration. Mais les espérances du parti et du prince prirent corps surtout à partir de la fondation du National où de jeunes ambitieux mènent la partie commune. Autour de Talleyrand se forme un groupe actif, qui pousse Thiers et ses amis, non sans un coup d’épaule de l’Angleterre.
Louis-Philippe arrive au trône avec ce passé complexe : une attitude de tout temps suspecte aux royalistes, un travail poursuivi dans l’ombre, mais qui a laissé se ruiner ses adversaires tout en encourageant ses amis. Il lui fallait un art consommé pour pousser ainsi sa mine d’un âge dans l’autre. « — Vous êtes trop jeune, monsieur Odilon Barrot, vous n’avez pas vu la Révolution. — Moi, Sire, je commence à craindre que vous ne soyez trop vieux et que vous ne l’ayez trop vue, cette Révolution ! » Voilà le dialogue qui va s’engager sur toute la surface du royaume et que la nation elle-même eût tenu avec le roi. Barrot ajoute, en commentaire : « C’est le fantôme de la Terreur qui a offusqué les lumières naturelles de cet esprit, d’aiUeurs si vif et si ouvert. »
Vif et ouvert, il l’était, comme il était brave et bon. Raisonnable, sage, appliqué, expérimenté, dévoué aux siens et à son peuple, il avait, comme on l’a dit cent fois, toutes les quahtés d’un roi constitutioimel, sauf qu’il voulait être à lui seul roi. Constitutionnel par moyen d’opposition, il n’était pas d’un temps où les rois s’accommodassent d’une constitution. Il tenait à son action personnelle, comme il tenait à son hérédité. Pour qu’il se soumît au régime fondé pour lui et un peu contre lui, il lui eût fallu une abnégation de sa propre personnalité dont il était, de naissance, incapable. On a cité mille traits de son ingérence soupçonneuse. A son fils le duc d’Orléans, alors que ses ministres se sont réunis en Conseil hors de sa présence : « Quoi 1 sans moi ! C’est d’un détestable exemple. Cours-y bien vite ! ; » son mot à la mort de Casimir Perier : « Est-ce un bien, est-ce un mal ? », comme si cet excellent défenseur de sa cause lui était devenu, rien qu’en se manifestant, insupportable ; et cet autre mot, dont va dépendre le sort de son règne et de sa dynastie : « Vous ne savez pas, ils me jettent dans l’inconnu !... Oui, mes ministres me proposent d’abaisser le cens électoral à 200 francs ! »
Il croyait et ne voulait croire qu’à la riche bourgeoisie, assuré que le peuple
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ne pouvait être heureux que par le patronat : conception toute familiale du gouvernement. Si la France n’eût été composée que d’un agrégat de pères de famille aisés, paisibles, travaillant, épargnant, maîtres à leur foyer, de toute moralité, de tout repos, sans fantaisie, effrayés du risque, rassis dans un égoïsme grave et timide, notaires, banquiers, industriels, elle eût filé, sous ce roi, les années les plus heureuses de son histoire. Mais ce genre de société ne se rencontre nulle part, même dans la « morale en action ».
Il y avait, dans ce successeur du grand roi, quelque chose qui rappelait Louis XIV, on l’a observé avec raison : le sens de l’ordre, un noble souci de son métier de roi, une sorte de fermeté qui dominait les instruments du règne. Mais il lui manquait, et à quel point ! le sens de la grandeur. Il sauva Versailles, mais pour en faire un Versailles « Louis-Philippe ». C’est ainsi qu’il ne fut jamais tout à fait à la mesure ni de ses ancêtres ni de la France, étant de ces mètres, si nombreux en histoire, qui n’ont que quatre-vingt-dix-huit centimètres.
D’un jugement droit et sûr, intelligent, il manquait, d’une façon extraordinaire, de prévoyance large et d’imagination généralisatrice. La pohtique, pour lui, se suffisait d’un travail appHqué au jour le jour et d’un petit succès quotidien. Son règne fut ainsi, comme on l’a dit, « un provisoire perpétuel ». Longue expérience, — un peu courte ; solide sagesse, — un peu lourde ; dignité et bienveillance, — un peu plates ; cet ensemble, mêlé d’une dose excessive de vanité et de parcimonie, finit par donner à ce prince, qui avait dépassé la maturité à l’heure de son avènement, une confiance en soi qui se prodiguait en un flux de paroles intarissable ; il devint tôt un assez encombrant vieillard : « Je suis un homme de conscience et de conviction, allait-il répétant : on me hacherait comme chair à pâté dans un mortier plutôt que de m’entraîner dans une voie où je ne veux pas entrer. » Parlant toujours, écoutant à peine, il étalait des défauts qu’on ne lui connaissait que trop : « Je vous le dis avec franchise, proclamait-il, un entourage, je n’en connais pas. » C’était vrai, il ne voulait plus de conseillers : rien que des auditeurs. Ses vertus même finirent par lui nuire : son héroïsme, calme sous le coup des attentats, l’empêchait de comprendre les avertissements contenus dans ces explosions de fureur. Son inestimable volonté pacifique l’écarta de certaines attitudes fières qui eussent satisfait l’âme généreuse du pays ; son bon sens timoré l’éloigna de certaines évolutions nécessaires, que plus d’imagination eût acceptées et dirigées. Tocqueville qui l’a peint, dans sa dernière phase, en traits tm peu appuyés, a transmis à la postérité le mot impayable dont il quahfiait, lui-même, sa méthode : « Après tout, ces criailleries ne n’empêcheront pas de mener mon fiacre. » Salvandy écrivait à la duchesse de Dino, après un dis-
cours de Thiers qui n’était qu’un prodigieux encens s’élevant vers le roi : « L’un des résultats de cette immense flatterie, c’est de rendre le roi ingouvernable» » Et le roi lui-même, à Claremont, quelques jours avant de mourir : « Je me suis cru infaillible. Que voulez-vous, je me suis trompé. »
Il s’était trompé, en effet, mais pouvait-il réussir dans la position où il s’était placé ? L’erreur n’était-elle pas plus encore dans le caractère que dans le jugement ?
Une ambition plus haute eût éclairé cette nature par tant de côtés supérieure. En 1830, le tuteur, désigné par le grand-père défaillant, eût sauvé peut-être la couronne de l’enfant-roi et la transition de l’âge révolutionnaire à l’âge moderne se fût mieux faite. Les deux Frances eussent été mises bout à bout. L’éducation de l’enfant de l’avenir eût été mieux adaptée et ses sentiments plus souples.
La dynastie eût été sauvée peut-être et le pays eût été à l’abri des révolutions et des discordes qui ont si cruellement affaibli la cause royale.
Une fois de plus, la sagesse se fût rencontrée avec la loyauté. Louis- Philippe d’Orléans, excellent « citoyen », honnête homme, prince courageux, humain, modèle des vertus domestiques, fut malheureusement, comme il était de tradition dans sa branche, im mauvais cousin. Roi « usurpateur », il parut ambitieux, tourmenté, gaigneur, sans tact souverain ni haute allure. Populaire dans l’opposition, on le trouva, sur le trône, une manière « d’homme aux quarante écus ». La caricature de la « poire » fit rire son temps et fait réfléchir l’histoire. Le peuple de Voltaire discerne admirablement ces nuances. Tant de calculs lui déplaisent. Il lui faut plus d’allant, avec je ne sais quel panache et quel ton plus relevé. Il veut, à ses rois, Vâme royale.
LE DUC DE BROGLIE (D’après une lithographie de Viard).
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Le personnel du règne, la noblesse Le personnel qui entoure le roi LIBÉRALE. LES SOLDATS DE L’EMPEREUR Louis-PhiHppe a quelque chose de
mêlé et d’ambigu comme la figure et la carrière du roi lui-même. Peut-être n’est-il pas de meilleur moyen de faire connaître le caractère du nouveau régime que de présenter en groupe les principaux de ces hommes qui sont, autour du roi-citoyen, la délégation de la France censitaire. Au premier plan, quelques survivants de cette noblesse libérale, soit d’épée, soit de robe, qui a tant contribué à la chute de Louis XVI : La Fayette, le duc de Broglie, Pasquier, Molé, sans parler de l’inclassable Talleyrand ; puis de grands soldats de l’Empereur, Soult, Sébastiani, Trévise, Bugeaud ; puis, voisinage imprévu, des banquiers : Laffitte, Casimir Périer ; des professeurs : Guizot, Villemain; des joumahstes : Thiers, les Bertin; des avocats : Dupin, Odilon Barrot; et même des poètes, depuis Viennet jusqu’à Lamartine, et il ne faut pas oublier Béranger. Tout cela est étonnamment nouveau et prend, une fois pour toutes, l’allure « dix-neuvième siècle ».
Nous avons dit le rôle de La Fayette aux journées de Juillet; son ineffable satisfaction de lui-même le portait à réclamer une république dont il eût été le président, sous condition d’une prompte évasion, avec les lauriers de Cincinnatus, dans son beau domaine de La Grange : le plus désintéressé de tous les hommes, si l’on fait la part de quelque gloriole dans le désintéressement. Champion et mainteneur des libertés américaines, en somme, il suscita l’avenir : peut-être que, dans mille ans, ce beau Dunois, ce page du roi devenu l’ami de Washington, passera pour un précurseur.
Le duc de Broglie nous a décrit lui-même son enfance austère nourrie du lait hbéral qui venait de Mme de Staël. A Coppet, il avait pu méditer devant le bocal de Necker sur ce que valent les grandeurs humaines ; cependant, passionné à froid, ambitieux et péremptoire, ce duc authentique en imposait au roi. Premier ministre né, distant et distrait, sa présence dans les conseils gardait les traditions héréditaires et préservait le roi de certaines familiarités un peu fâcheuses pour la dignité d’im Bourbon. Ses idées n’étaient ni originales ni fortes : mais il les imposait et les empesait de sa loyauté, de son honnêteté et de sa roideur. Le roi disait : « Quand Broghe, Guizot et Thiers sont d’accord, je me trouve neutralisé, je ne puis faire prévaloir mon avis. C’est Casimir Périer en trois personnes. » Si le joug devenait par trop lourd, le roi, appliquant la vieille formule : diviser pour régner, se débarrassait de ces tuteurs maussades ; il appelait, pour un temps, des « utilités » de repos et de tout repos : Molé, Soult, Sébastiani, Montalivet.
Le plus précieux de tous, le « ministre selon le cœur du roi », dit Odilon Barrot,
c’était Molé. Des manières charmantes, une physionomie faite pour le pinceau de Gainsborough, un esprit fin et adroit avaient séduit Napoléon lui-même ; le grand homme avait pris le joli homme pour confident. L’aristocratie de la Restauration l’admit, mais en second, dans les ministères. Il fallait les temps de Louis-Philippe pour que ce courtisan de tous les régimes devînt l’homme indispensable. Guizot dit de Molé qu’il « savait mieux vivre avec ses supérieurs qu’avec ses égaux » ; il le trouve, à l’attelage, « méfiant, ombrageux, susceptible ». Louis Blanc lui reconnait de la tenue, du sang-froid, de l’habileté, l’expérience des affaires, avec « un amourpropre inquiet et facilement irritable. » En un mot, Molé était un admirable ministre de cour, attentif aux sautes de vent de l’opinion et du roi. Mais que sont ces pilotes côtiers pour les grands voyages?
Un homme de même origine, mais d’un mérite plus complet et d’un caractère plus agréable, s’installe du premier jour dans l’inamovibilité, c’est Pasquier : le « lieutenant général » avait compris qu’il ne pouvait se passer du plus quahfié des parlementaires. Pasquier, nommé président de la Chambre des pairs, accepta la difficile mission de faire franchir les mauvais pas au jeune régime. Tout cela fut fait avec art, dignité, finesse et sans avoir l’air d’y toucher, sauf peut-être dans ces pénibles procès déférés à la Chambre des pairs où l’ardeur du dévouement dépassa les bornes. Sainte-Beuve, qui se laissa gagner par certaines attentions du grand personnage, prononce sur lui un jugement que confirme, en somme, la lecture de ses Mémoires : « M. Pasquier, de tout temps et en sachant très bien se passer de théorie absolue, vit toujours plus clair (que les doctrinaires) et nul régime, de tous ceux qu’il a servis, n’eût péri si vite si on l’eût écouté. »
L’Empire fournit au roi un appui précieux : le maréchal Soult, haute figure mihtaire qui n’avait guère été atteinte que par ime ambition démesurée au cours de la guerre d’Espagne et de Portugal. Comme sa bataille de Toulouse, la vie politique de Soult passe pour gagnée ou perdue selon qu’il est au pouvoir ou dans l’opposition. La petite presse avait fait, de l’illustre épée, « l’illustre fourreau ». La vérité est que Soult fut une grande utilité du régime : il représentait, auprès de lui, les parvenus de la Révolution et les survivants de la gloire. Au pouvoir, il soutint cette qualité d’esprit qui lui avait mérité de l’Empereur le titre de « premier manœuvrier de l’Europe » ; non pas tant par son adroite adaptation à la vie politique que par ses sages réformes dans l’administration mihtaire, par la belle préparation de l’expédition d’Anvers et, en général, par la bonhomie simple et la belle humeur tranquille qui le tenait au-dessus des partis en un temps où les partis abaissaient tout.
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Heureuse fortune, en somme, pour le nouveau gouvernement d’avoir trouvé dans une sorte de disponibilité de si nombreux personnages façonnés de la main de l’Empereur. Hommes d’épée et de discipline, ils avaient pris leur parti de servir la France pour ellemême. Louis-Philippe se laissait appeler le « Napoléon de la paix ». A la place Vendôme, à l’hôtel des Invahdes, il se mettait à l’ombre de la redingote grise ; le « retour des cendres » ne l’effraya pas. Sa dynastie, fille à la fois de l’hérédité et de la Révolution, cumulait, sans en être gênée, les deux héritages. Mais, si fin, ne s’apercevait-il pas qu’il travaillait pour les vrais héritiers?
Non moins utile, parmi ces hommes de guerre devenus hommes politiques, fut le maréchal Sébastian!.
Esprit froid, sensé, posé, il sut apaiser les inquiétudes de l’Europe quand l’explosion révolutionnaire de 1830 la faisait trembler. Mais ces héroïques soldats n’étaient pas des hommes de tribune : Sébastian! eut quelques mots malheureux : « L’ordre règne à Varsovie ». « La France sera sage. » Une fois rendu le service qu’on attendait d’eux, ces bons serviteurs disparaissaient, meilleurs à se taire qu’à parler.
A regret, il faut s’en tenir à nommer les autres : le maréchal Gérard qui fut l’homme de l’expédition d’Anvers, Maison, Guilleminot, Mortier duc de Trévise qui se fit tuer auprès du roi lors de l’attentat de Fieschi, Bugeaud, rustique et finaud, qui transporta dans la vie civile et parlementaire certaines formes, non les meilleures, de la campagne et des camps ; il parut en Algérie un bon soldat, un sage administrateur, un médiocre négociateur mêlé à des choses un peu trop arabes ; l’histoire le considère comme le héros du règne que, d’ailleurs, il ne sut pas défendre.
LE MARECHAL SOULT (D’après une lithographie de Hennon-Dubois).
L’avènement des Dans l’ensemble, l’époque n’est pas müitaire ; pacifique BANQUIERS avant tout, elle assiste logiquement à l’avènement des banquiers. Les chefs des deux partis, celui du mouvement et celui de la résis-
tance, sont Laffitte et Casimir Périer ; ils présentent les deux faces de la politique de l’argentj la face souriante et la face morose ; tous deux hommes d’affaires, avec les qualités inverses de la bourgeoisie : d’une part, le savoir-faire affable et l’heureuse spéculation optimiste escomptant l’avènement des foules et l’irrésistible vague montante de la démocratie, d’autre part la vigueur conservatrice qui fait barrage et ne laisse rien passer : d’un côté le parvenu, de l’autre le grand patron ;
celui-là peuple et la main large; celui-ci grand bourgeois héréditaire et le poing fermé.
Jacques Laffitte, fils d’un charpentier basque, commis de Perregaux auquel il succéda, s’était jeté dans la pohtique, soit par générosité ou par condescendance, soit par vanité ou par le besoin d’exercer une force éphémère. Il n’avait, en fait, nulle aptitude pohtique, pas même celle des finances pubhques ; il ne savait ni voir de haut, ni administrer de près; il n’était pas orateur, apportant tout au plus à la tribune la faconde des hommes du Midi. Pourtant, c’est en s’appuyant au bras du banquier Jacques Laffitte que Louis -Phüippe est arrivé. Le roi, bonhomme, allait répétant : « Tant que Phihppe sera roi, Jacques sera son ministre. » Mais il disait aussi : « J’ai trois médecines à prendre : Dupont, Laffitte et La Fayette ». Il trouvait en Laffitte l’esprit hostile à la légitimité qu’avait fait pénétrer dans la bourgeoisie et jusque dans le peuple le grand ami du banquier basque, Béranger. Laffitte et Béranger, c’était toute la révolution des Trois Glorieuses. Louis-Phihppe, au début surtout, avait tout intérêt à empiler tout ce monde-là dans « son fiacre ». Quand on se souvient que le chantre de Lisette eut à ses pieds Chateaubriand, Lamennais et même Sainte-Beuve, on comprend quel fut son empire ; il régna parce que, seul alors, il pouvait dispenser ce faux semblant de la gloire, la popularité. Mais, tandis que Laffitte avait voulu récolter la moisson du pouvoir, Béranger avait eu la sagesse de se dérober. Il disait : « Après les trois journées de 1830, mon rôle de guerre était
(D’après un crayon original de Couture).
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fini ; Charles X et la chanson étaient détrônés du même coup. » Quoi qu’il en soit, tout le monde, en ce temps-là, voulait avoir Béranger et son ami Laffitte. Mais quand Laffitte eut, après sept mois de ministère, calfaté de sa popularité et de son argent la barque royale, son rôle était achevé : « La médecine était avalée. » Casimir Périer était aussi un banquier, mais il était éminemment « héréditaire ». Peu s’en était fallu qu’il n’eût été le ministre de la royauté légitime. Casimir Périer, c’est l’autorité : dans le pays comme dans sa maison de banque, il veut l’ordre. Or, après le ministère Laffitte et le sac de l’Archevêché, l’ordre était ébranlé. On recourut au banquier de la manière forte. « Brutal et ignorant », du moins selon l’avis de Royer-Collard, il avait le cœur noble, la volonté rude, la pensée prompte; il était tout action.
A la mécanique pohtique, il apporta ce qui lui manque si souvent, la discipline des rouages. Et il commença par le roi.
Louis-Phihppe dut se résigner à ne plus assister aux séances du Conseil, à ne connaître du travail de ses ministres que par la voix de leur président, à ne plus faire sentir sa volonté que par l’intrigue.
C’est de ce moment, qu’à titre de protestation, s’inscrit dans l’expérience pohtique du pays, encore si courte, la formule qui devait renverser le régime : « Le roi règne et ne gouverne pas. » Casimir Périer eut le sentiment très clair qu’on ne gouverne, en régime parlementaire, qu’au moyen d’une majorité, que la majorité n’a pas à discuter, qu’elle doit avoir confiance, confiance en soi-même, confiance au gouvernement qui émane d’elle, qu’elle doit inspirer confiance au pays et que le pays doit rendre, en échange, au gouvernement et au Parlement, la confiance durable qui devient la seule force gouvernementale. Le système, c’est la confiance par échelons. Le service rendu ainsi par Casimir Périer donnait au régime Hbéral toutes les chances qu’il pouvait avoir de durer. Tous les grands parlementaires français procèdent de lui. Long, maigre, nerveux, malade, il disait : « Voyez ma taille, je ne puis pas fléchir. » Tocqueville a