LAFFITTE
(D’après un crayon anonyme de l’époque).
HISTOIRE POLITIQUE. T. III
dit, mieux que personne, comment le règne de Louis-Philippe était une « société industrielle », et on comprend ainsi comment ce banquier entreprit de la mener comme un conseil d’administration. Mais, tourmenté par la souple résistance du roi et par les caprices d’ime Chambre acharnée et poltronne, ce grand homme d’affaires resta sans appui. N’ayant nulle connaissance des masses, de leurs besoins, de leurs illusions, de leur enthousiasme, ni des caresses qui sont nécessaires pour séduire ce monstre aux cent visages, il ne sut où puiser la force morale qui, bien conduite et bien ménagée, lui eût peut-être permis d’atteindre à cette unité et à cette grandeur nationales dont il avait rêvé.
Les JOURNALISTES. LES PRO- De tous les hommes du système, celui qui
FESSEURS. LES AVOCATS s’oppose le plus naturellement à Casimir Périer, c’est Adolphe Thiers. Méridional comme Laffitte et, comme Laffitte, parvenu. Mais parvenu autrement : c’était un journahste. Sans méconnaître ni dédaigner la puissance de l’argent, il n’en faisait pas l’objet principal de son ambition; il avait deviné et servi, dès le début, une autre idole : la presse. L’idée que les hommes de cette génération, tous teintés plus ou moins de romantisme, se faisaient de la presse, est exprimée, d’ores et déjà, avec une prodigieuse puissance d’imagination par Balzac dans la Peau de chagrin. La presse, accaparée par quelques financiers, s’adressant à un pubhc restreint, n’était encore, dans ce cercle étroit, qu’une sorte de conférence imprimée, un commérage pour gens du monde. Mais, d’ores et déjà, elle aspirait à accroître sa clientèle, son pubhc et son profit en gagnant les masses auxquelles elle offrait, par contre, les grandes conquêtes pohtiques et sociales, par la formidable surenchère de la pubhcité.
Thiers, qui a connu la presse à l’heure où elle saisissait le sceptre, loin de la détester ou de la craindre comme Pohgnac ou Périer, la flattera, la caressera, sera toujours son famiher et son courtisan. Né d’eUe, par elle il grandira. Hardi et de peu de scrupule, accommodant avec les hommes et facile sur les moyens, il y avait, dans son cas, avec ces dons uniques d’intelligence et de labeur, ime sorte de divination, rare à l’époque, de la place qu’allait prendre la démocratie. Un homme qui a été l’un des instruments de sa « publicité », le directeur du Constitutionnel, Véron, écrit : « Que de curiosités attrayantes dans cet esprit fin, vivace, coureur d’entreprises, dans ce caractère mobile, avide d’émotion, plein de vanité et d’orgueil, colère et bon enfant !» Et il cite le mot qu’il allait répétant : « Moi qui suis un révolutionnaire I » Révolutionnaire, c’est le parti où le poussait son origine populaire; ses instincts patriotes, un peu bonapartistes, venaient de là.
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
Que le vent souffle, et il se sentira consulaire ! Cet habile homme en resta longtemps à l’intrigue : Talleyrand, nous l’avons dit, avait fait de lui, aux journées de Juillet, l’instrument du destin, et c’est Talleyrand encore qui le désignera au roi, en 1834, pour être l’âme du ministère chargé de la difflcile succession du cabinet Casimir Périer. Beaucoup plus tard, la pratique des affaires, l’étude de i’histoire et aussi la réflexion sur ses propres imprudences, sur l’échec de 1840, mûrirent en Adolphe Thiers l’homme « national » qu’il devait être, lorsqu’ime chance prolongée le fit survivre à sa génération.
Plus instruit, plus souple, plus intelügent que Casimir Périer, s’il était moins tenace et moins haut, il avait des vues plus nombreuses et plus vastes. Sa confiance en soi-même et en la vie laissait du temps au temps. Son esprit agile se composait un rôle pour l’avenir.
Thiers, c’est l’avènement des journahstes,
Guizot, c’est l’avènement des professeurs. Méridional grave, porté à la méditation sohtaire, apphqué, sérieux, imbu, l’un des premiers en France, de la philosophie allemande, avec un goût naturel pour la générahsation, l’esprit rephé sur le dedans, non ouvert sur le dehors, peu curieux de cormaître les hommes et passant parmi eux sans les voir. Sa future femme, Mlle de Meulan, lui disait : « Vous ne connaissez pas les gens pour qui vous écrivez. » Et lui-même : « Toutes les fois que je crois avoir raison, l’univers entier n’a aucime influence sur ma manière de penser. » Son historien, M. Ponthas, ajoute : « Guizot est protestant. Il porte, profondément creusée en lui, la marque d’un pessimisme transcendantal. » Et ce pessimisme tombe facilement à une sorte de fatahsme et d’impuissance. Ce qui caractérise Guizot, ce sera un manque absolu d’imagination poHtique. L’histoire lui inspire, dans sa méconnaissance de la vie, des formules qui attestent en lui la hmite professorale, par exemple : « Les peuples ne sont, pour l’historien, que des individus de l’espèce sociale. 0 Quel ministre sera un homme pour qui toute la la nature est dans l’herbier ! N’ayant d’autre entraînement que la pratique scolaire, c’est dans l’abstrait pohtique que travaillera cette génération des Cousin, des Villemain, dont Guizot est le chef et le parangon.
Il n’y a pour changer d’idées comme les marchands d’idées : Guizot avait servi l’Empire de mauvais gré ; il servit, avec un zèle inouï chez un protestant, la Restauration. Il passa à la Révolution avec un entrain non moins extraordinaire et il devint un des protagonistes de la société Aide-toi^ le ciel f aidera. Le voici, soudain, l’homme du duc de Broghe et de Casimir Périer. Il change encore et s’enrôle dans la « coahtion », jusqu’au jour où il devient l’homme-lige de Louis-Phüippe et, finalement, avec une loyauté aveugle, pousse tout le système vers l’abîme. Pourvu qu’ü gouvernât, sa doctrine était satisfaite; elle lui fournissait toujours les raisons de son gouvernement. Odilon Barrot dit : « On peut se croire prédestiné à la domination d’un pays sans avoir fait la conquête des Gaules et l’orgueil du professeur peut égaler celui d’un César. » C’est le sens vrai de cette existence. Mme de Boigne exphque les triomphes, mais aussi la chute de la fin, quand eUe raconte les propos de cette habile reine occulte. Madame Adélaïde :
Madame Adélaïde ne cesse de vouloir éclairer le roi et ne pense plus qu’à lui éviter toute espèce de contradiction... M. Guizot ne produit guère d’idées... Le roi en enfantait de toute nature. M. Guizot se chargeait de les développer dans ce beau langage qui, en lui donnant une supériorité incontestable dans les assemblées, le rendait si agréable au monarque... Je me rappelle que, vers la fin de 1846, causant avec Madame Adélaïde, je m’étonnais de la façon affectueuse dont elle s’exprimait sur M. Guizot ; car j’avais longtemps combattu la répugnance excessive qu’il lui inspirait, et je le lui dis. « C’est vrai, ma chère, me répondit-elle, je suis changée pour lui. Ce n’est pas que sa morgue ne me déplaise souvent, mais il comprend si bien le roi ! Persorme n’y a si bien réussi. »
La gloire de Guizot, c’est son éloquence toujours pareille à elle-même. Il paraît devant l’assemblée, petit, maigre, boutonné dans sa redingote étroite, le dos voûté, la figure jaune et ridée, le regard froid; et, soudain, à la chaleur de la voix qui s’élève, tout change : la gradation puissante du raisonnement, la force de la conviction, ce quelque chose d’austère et de rectihgne qui le saisit et saisit son auditoire les projette ensemble dans son atmosphère propre, l’abstraction. Prenons pour exemple cette fameuse harangue de 1837 où Guizot expose, devant la Chambre, l’idée du gouvernement censitaire, du gouvernement de la classe moyenne. C’est la plus étroite des théories politiques. Mais comme son art sait l’élargir !
Ai-je assigné des limites à cette classe ? M’avez-vous entendu dire où elle commençait, où eUe finissait ? J’ai simplement exprimé ce fait qu’il existe, au sein d’un grand pays comme la France, une classe qui n’est pas vouée au travail manuel, qui ne vit pas de salaires, qui a, dans sa pensée et dans sa vie, de la hberté et du loisir, qui peut consacrer une partie considérable de son temps et de ses facultés aux affaires publiques, qui possède non seulement la fortune nécessaire pour une pareille œuvre, mais aussi des lumières et l’indépendance sans lesquelles cette œuvre ne saurait être accomplie... C’est la perfection de notre gouvernement que les droits politiques, limités à ceux qui sont capables de les exercer, peuvent s’étendre à mesure que la capacité s’étend ; et telle est, en même temps, l’admirable vertu de ce gouvernement qu’il provoque sans cesse l’extension de cette capacité, qu’il va semant de tous côtés les lumières.
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
LE VENTRE LÉGISLATIF (D’après la lithographie de Daumier 1834).
l’intelligence, l’indépendance ; en sorte, qu’au moment où il assigne aux droits politiques tme limite, à ce moment même, il travaille à déplacer cette limite, à la reculer et à élever ainsi la nation entière.
Comment ces admirables paroles ne combleraient-elles pas d’émotion et d’orgueil une majorité de bourgeois moyens soudainement transfigurés. L’ « Enrichissez-vous ! » devient une sentence biblique, et si douce à entendre de la bouche de ce grand huguenot désintéressé ! La majorité, assise autour de la table aux bénéfices, se voit, par lui, consacrée et portée jusqu’au plan divin. C’est pour elle qu’il jettera son cri le plus farouche : « Le suffrage universel, jamais ! »
La bourgeoisie n’eût pas été au complet dans le nouvel ordre gouvernemental si une large place n’eût été faite à l’ordre des avocats. Napoléon ne les aimait pas : leur langue effilée lui paraissait une arme plus redoutable que les machines infernales. Maintenant, ils sont au pouvoir. Il est naturel que l’on confie la mission de faire des lois à ceux qui ont connaissance de la loi. La royauté n’a-t-eUe pas eu ses
légistes? L’Angleterre s’appuie toute sur ses hommes de loi. Mais la mystique parlementaire et oratoire peut devenir, comme toutes les mystiques, une aberration de l’esprit humain ; l’ancien régime disait, des lois votées par les États généraux : « Après huit jours, non valables, » Et un contemporain de la Révolution, à la veille de Brumaire : « Qui nous débarrassera de vos trente mille lois ? » La formule redoutable : « Nul n’est censé ignorer la loi » est devenue l’exigence tyraimique du nouvel ordre social. C’est comme si chaque nouveau-né trouvait, dans son berceau, rm papier sur lequel serait écrit : « Consulte, en tout, un avocat ! » Le régime démocratique s’est soumis à la parole de ces faiseurs de lois, maîtres désormais de la politique et des mœurs. Mais, pour devenir homme de l’État, l’homme du Palais doit se corriger du pli professionnel, l’esprit de chicane. S’il y parvient, son aptitude oratoire, son application à l’étude des dossiers, sa connaissance des réalités de l’existence, son esprit de finesse, son scepticisme ramassé dans la bourbe des intérêts privés, font du légiste un instrument précieux de la grande pohtique. Le barreau de la monarchie de Juillet a donné à la politique des Dufaure et des Marie, s’il lui a donné des Dupin.
Dupin fut, sous Louis-Philippe et pour Louis-Philippe, l’avocat homme d’affaires. Sa vigoureuse et épaisse nature, ses allures rustiques, ses souliers à clous, la crainte qu’il n’usât de son brutal esprit, tout cela fit qu’on l’installa à la présidence de la Chambre. Gavé, il n’était pas encore satisfait : tournant le dos soudain, il lançait une de ces ruades d’autant plus dangereuses qu’elles donnaient à rire. Dupin, tirant à gauche, était dans l’étroite confidence du roi qui menait à droite. Y avait-il, entre eux, connivence entendue et serment juré ? Quoi qu’il en soit, le roi se servait de l’avocat pour ses affaires et, comme les avocats aiment les bons dossiers, et que Louis-Phihppe, grand amateur de procès, était im fameux client, on s’arrangeait dans la coulisse, non sans quelque suite jusque dans le Parlement. Dupin devait fonder le « tiers parti », dont l’un de ses adhérents disait : « Notre position est bien simple : nous trahissons toujours quelqu’un. »
Dupin avait, autour de lui, une colonie du Palais : Dufaure, solide, carré par la base, dur, « un peu sournois », selon le mot de Tocqueville, mais qui, comme Thiers, survivra ; Odilon Barrot, honnête homme, infatué de la parole et la maniant avec largeur et abondance, harangueur dangereux parce qu’il est de bonne foi ; Ledru- Rollin, bouffi, sensuel, facile à prendre le galop, facile à désarçonner, que le premier choc renversa après qu’il eut gâté tout ce qu’il avait touché, le peuple, le gouvernement et l’idéal ; type solennel et redondant des grandes erreurs et des petites passions de son temps.
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
Les classes Le cortège dont s’entoure la monarchie de Juillet et qui MOYENNES recTute, chemin faisant, d’autres hommes et d’autres capacités, Montalivet, Passy, Barthe, Billault, l’amiral de Rigny, représente les titres, les mérites et certains défauts ou lacunes de cette classe moyenne française, qui apporte tout ce qu’elle offrira, dans tous les temps, aux régimes qui lui feront confiance : l’esprit d’ordre, le travail persévérant, l’épargne et une sorte d’humanisme idéahste dont elle a su s’assurer l’héritage. Le grand ressort de tout gouvernement, la confiance du pays, dépend de l’opinion bourgeoise. Si elle manque, le nœud social se défait ; il n’y a plus de politique, et pire, il n’y a plus de finances : car le bourgeois seul paye, et il ne paye qu’aux bourgeois. La capacité légiste, cette aptitude à la parole, cette prudence, cette finesse, cette pondération, cet esprit d’économie et de prévision appliqués à la vie publique, c’est im tour de main, un savoir-faire qui lui appartiennent en propre. Seule capable de délibérer aux assemblées législatives, elle a l’art d’obtenir le consentement, qui est le grand ressort de l’art de gouverner. Le suffrage universel lui-même s’incline devant sa compétence exclusive; il n’envoie pas ime blouse dans les corps élus de toute la
. , ^ (D’après une lithographie de Jacob).
France pour y defendre les interets populaires ; et, par contre, la thèse royale ne peut se passer d’un Berryer. L’épée du soldat et la robe du prêtre, dans leur tendance à l’empiétement, ne s’arrêtent que devant la toge et le bonnet carré de l’homme de loi. L’industrie, l’agriculture, le commerce qui alimentent la nation ont besoin de ces manieurs de registres, de correspondances et de dossiers que sont les bourgeois. Et l’immense et indispensable armée de fonctionnaires, où se recruterait-elle, si ce n’était parmi les bourgeois ?
Un régime qui s’appuie sur ces assises solides et durables peut se croire assuré de l’avenir. Eh bien ! non ! Cette solidité n’est qu’apparente. D’abord, la bourgeoisie est toujours divisée ; elle se déchire de ses propres mains ; ses rangs sont troublés sans cesse par la rumeur des passions et le tumulte des vaines querelles ; de là sortent aussi ces agitateurs, qui jettent les masses aux haines familiales ; les
lanceurs de systèmes, les rêveurs, ces malades du futur qui troublent l’ordre social p>ar l’évocation d’un monde meilleur; enfin la foule de ces spéculateurs, de ces accapareurs du bien public et du tra\’ail populaire dont rien ne satisfait la cupidité. Patron, industriel, ingénieur, le bourgeois crée la richesse ; mais s’il ne se
modère, elle de\ient l’odieux capitalisme sans cœur d’où naissent les grandes corruptions sociales. De ce point de Mie, la classe serait insupportable, si elle n’apportait, par contre, à l’ordre social, l’initiative des grandes entreprises, la largesse des conceptions souveraines et le désintéressement des \'ues profondes avec les magnifiques créations du génie. C’est en raison de ces titres et de ces services que le jugement de l’histoire finalement se prononce pour eUe. Aiais son dévouement n’est jamais stable : elle est trop nerveuse et trop agitée pour être sûre.
Le POÈTE : Le temps est venu où, parmi ce
LAMARTINE peisonnel du milieu du siècle, ce personnel « bourgeois », va se lever un homme d’une autre préparation et d’tme autre envergure. C’est un p>oète, Lamartine. Lamartine compense Dupin. Il paraît; le doigt tendu vers l’horizon, signalant l’orage, il révèle à la fois l’impatience et l’accession prochaine de la démocratie. Telle est la portée d’une brochure inaperçue que le poète des Méditations publie avant même d’appartenir au Parlement ; la Politiqtie rationnelle. Dès qu’il est entré à la Chambre, représentant,
CLASSE MOYEKXE : FTL ET COTOK ^ r ?
(D’aprvs -ne iitbographie de chaiiet). Qon de Paiis, mais d’un département (et cela importe
aussi beaucoup), cette réclamation de la représentation populaire devient son inlassable insistance. « Si vous n’ou\Tez vos rangs, la masse qui se précipite les enfoncera. » A la tribune, droit, svelte, la figure charmante, les manières exquises, la voix modulée, caressante et pénétrante, un tact parfait et, soudain, des trotr.'aiUes de mots, d’expression, de raisons et de mouvements qui changent l’atmosphère. Qu’üs ricanent donc, nos bourgeois, qu’ils plaisantent cette c fatuité innocente », cette prétention d’être le « Bonaparte de la parole » ; que l’on reproche au poète le désordre de ses comptes, sa prodigalité, le gaspülage des
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHIUPPISME
biens et des dons admirables que lui a prodigués la nature, l’homme n’en apparaît pas moins splendide, unique, gracieux et noble devant l’histoire comme devant ses contemporains ; c’est le prophète-poète, le vates moderne ; il a tout vu, tout deviné, tout annoncé, tout éclairé, tout exprimé. Ce règne, qui s’est diminué de ne l’avoir pas mis à sa place, s’honore d’avoir péri de sa main. Ainsi présenté, le drame de 1848 est un des plus émouvants de l’histoire.
Faut-ü répéter les mots éclatants qui résonnent à jamais, tombés de cette bouche : « La France s’ennuie », « la Révolution du mépris -, « L^ne borne y suffirait « Les gouvernements de pri\ilège ne donnent jamais, ils cèdent »; et la fameuse tirade du drapeau tricolore, et ces vues prophétiques sur les chemins de fer, sur les fortifications, sur l’association ? Mais ce qui importe surtout, ce sont les articles de son programme démocratique, — lui, d’éducation et de nourriture légitimistes ! c Lme démocratie obtenant, par le gouvernement, ce que la Révolution a voulu par les cataclysmes, le triomphe des droits, des idées, des intérêts légitimes, et de la souveraineté du plus grand nombre... » « L’élection se trouve restreinte à une véritable ohgarchie électorale » ; elle crée a un pays légal en opposition avec ce pays de trente millions de citoyens hors de la loi élective ; son verdict de décembre 1846 : « Il n’y a rien à faire qu’à attendre. Le roi est fou ; M. Guizot est une valeur enflé, M. Thiers une girouette, l’opposition une fille publique, la nation un Géronte. Le mot de la comédie sera tragique pour beaucoup - ; et, enfin, sa décision soudaine et si sage, aux journées de Février, quand ü s’oppose à la régence de la duchesse d’Orléans, régence impossible, grosse de violences à l’infini. Mieux valait cent fois, et tout de suite, l’épreuve répubHcaine. L’inspiration était contraire à sa nature généreuse, mais ü ne la désavoua jamais.
Ainsi s’accompHt, sous le règne bourgeois, l’ascension unique d’un grand poète. La France eut alors, parmi les peuples, cette haute destinée de mettre à sa tête ce magnifique exemplaire de la race humaine. Le rêve ne dura pas. Il y aura la « Chute de l’Ange ». Mais la fin achève en beauté, l’orbite parcouru. A cette vie incomparable, ü ne rnanquera rien, ni l’abandon, ni l’ingratitude, ni la misère, ni la mendicité d’Homère, ni la besogne de hbrairie par quoi ce vrai grand homme, incomplet comme il est de l’homme, acheva et couronna une vieillesse sans repos et une vie sans tache.
Le romantisme politique. On a peine à comprendre comment l’ère qui TROUBLE DES ESPRITS voj-ait le triomphe de cette vieille et sage bourgeoisie française allait être, en même temps, celle du désordre intellectuel, du trouble
moral et des dissensions sociales. Tandis que la littérature était toute au romantisme, un véritable cyclone d’idées et d’aspirations nouvelles s’abattait sur le pays et déséquilibrait l’esprit national. La France en a gardé, en Europe, une réputation de volonté agressive, bien contraire à son caractère, généralement raisonnable et modéré.
Ce trouble des idées et des choses vient de la mauvaise assiette du régime. Le régime censitaire, qui confiait le pouvoir à une aristocratie de la fortune ou des fonctions publiques, ne comptait guère plus de 150000 bénéficiaires chargés
d’élire les députés. La nation se trouvait ainsi divisée en deux couches superposées : celle qui votait et qui gouvernait, si mince, et les masses profondes, stables encore, mais capables de tout briser par une soudaine éruption. La France comptait 33 millions d’habitants sur les 10 millions de citoyens soumis à l’impôt direct, 7 millions, imposés à moins de 15 francs, étaient privés de tout droit électoral, même pour les conseils municipaux. Dans le sentiment, vague au début, puis de plus en plus net, qui gagne les masses, à savoir que leurs intérêts, leurs revendications pohtiques et économiques ne sont pas pris en considération par le système, l’élargissement du droit de suffrage aux « capacités » d’abord, puis à l’ensemble des nationaux, devient une idée fixe, un mythe. La pohtique des partis y trouve une excellente occasion de surenchère. Bientôt, la revendication sociale se lie et se combine avec la réforme électorale et parlementaire. Les grandes injustices de l’ordre industriel qui naît sont traînées à la lumière ; elles ameutent des foules que la politique laisserait peut-être indifférentes. Ainsi s’exphque que le règne de Louis-Philippe, qui assura pourtant à la nation la paix à l’extérieur, une prospérité croissante à l’intérieur, fut continuellement agité, finalement ébranlé et précipité en une chute soudaine qui surprit ceux même qui la déterminèrent.
INTÉRIEUR BOURGEOIS EN 184O (D’après une lithographie de Raffet).
LOUIS-PHILIPPE ET LE PHILIPPISME
Le roi, qui avait pris naturellement le parti de la « résistance », n’était averti ni par une connaissance personnelle, ni par une surveillance attentive, ni par les avis de ses ministres que sa loquacité réduisait au silence, ni par un mouvement du cœur. Il se tenait à un système de petites ruses, de retraites pied à pied, d’expédients maladroits ou malheureux. Jamais une fois il ne sut ni prévoir ni préagir, alors qu’en politique, comme à la guerre, tout est initiative. Louis- Philippe fut toujours en retard sur les idées et sur les hommes. Ses ministres, en contradiction avec leur situation s’ils appartenaient à l’aristocratie, avec leurs origines s’ils venaient des nouvelles familles, étaient mal assis au pouvoir, les uns chargés d’une impopularité parfois injuste, les autres cherchant à gagner l’opinion par des concessions imprudentes ou des manifestations risquées. En dehors des intéressés, on ne se faisait guère d’illusion sur les chances ni sur la durée du régime. « Planche pour traverser le ruisseau », disait Béranger ; et Sainte-Beuve ; « Dynastie qui n’est ni un principe, ni une gloire, tout au plus une utilité et qu’on prend pour ce qu’elle est ».
Le réveil du bonapartisme La Révolution des Trois Glorieuses avait ET LE PARTI RÉPUBLICAIN été, avant tout, passioimée de l’extérieur, tricolore, patriote et, par là, en son tréfonds, bonapartiste. La bourgeoisie, qui est à la barre, connaît mal cette disposition des esprits ; partageant d’instinct le sentiment général, mais retenue par son poids conservateur, elle se tient en état d’équilibre instable. Ses champions, les hommes de lettres bourgeois, entonnent le péan. Ils sont tous bonapartistes : « Parlez-nous de lui, grand’ mère !» — « Lui, toujours lui ! » Ce bonapartisme du Mémorial dispose d’une force qui le dépasse lui-même : vieux généraux et fonctionnaires recrus, officiers illuminés ou ambitieux, gens de main dont l’ambition, barrée en 1815, explose en revendications intransigeantes. Les paysans répètent le nom légendaire qui avait assuré la terre, l’égalité, la victoire. Même les partis jadis hostiles, jacobins, libéraux, idéologues, se rangent autour de l’aigle. Louis-Phüippe et son gouvernement n’éprouvent nulle inquiétude : la mort du duc de Reichstadt étant survenue en juillet 1832, tout péril était écarté. Le vieux renard mit aussitôt à sa taille la peau du lion : la statue de Napoléon rehissée sur la place Vendôme, les cendres ramenées, les mamfestations des Invalides et de Versailles où les deux grandes gloires françaises se regroupaient autour de la nouvelle dynastie.
Cependant les vrais héritiers de la légende commençaient à se découvrir. Le prince Louis-Napoléon surgissait de l’ombre des sociétés secrètes. Dès 1831, la
reine Hortense était venue à Paris. Le roi, la reine. Madame Adélaïde s’étaient empressés autour d’elle. Mais, après avoir attiré Casimir Périer sur son terrain, elle l’avait laissé pantois en rejetant de très haut la proposition qu’il lui fit de rentrer en France, elle et son fils, et d’y vivre sous le voüe d’une sorte d’anonjmat : « Comment?... Ce beau nom dont la France devrait se parer, il faudrait le cacher, le dissimuler, comme s’il était honteux?... » Le « prétendant », décidé à faire connaître son existence et ses titres, se risquait avec im sang-froid extraordinaire et une obstination décevante dans les aventures les plus inattendues. L’audace était sa nécessité et son fort. Après la participation aux insurrections libératrices en Italie et l’affifiation aux ventes, aux loges de francs-maçons et de carbonari, il affichait, dans des brochures retentissantes — les Rêveries politiques:, les Idées napoléoniennes, V Extinction du paupérisme — toutes les surenchères populaires. Après les tentatives de Strasbourg et de Boulogne et surtout, en 1846, l’évasion de Ham qui toucha la fibre sentimentale du peuple, le prétendant est, sur le devant de la scène, prêt à saisir le rôle auquel il se sent destiné. Il écrivait à M. Vielliard : « En 1833, l’Empereur et son fils étaient morts. Il n’y avait plus d’héritiers de la cause impériale. La France n’en connaissait plus aucun... Pour le peuple, la lignée était rompue. Eh bien ! j’ai rattaché le fil; je me suis ressuscité de moi-même. »
C’est alors que la Révolution, le m5The révolutionnaire servirent le bonapartisme à la fois par les espérances auxquelles il donna l’essor et par la peur qu’il inspira. Aux trois journées, le parti révolutionnaire avait pris conscience de sa force. D’instinct, il recourut à deux tactiques opposées venant à la fois de sa prudence acquise et de ce retour de forces inespéré. D’une part, des personnages au nom illustre, survivants ou héritiers des « grands ancêtres » : La Fayette, Carnot, Cavaignac et les hommes qui se groupaient autour d’eux, Arago, Marrast, Cormenin, Gamier-Pagès se présentèrent comme une éhte républicaine offrant caution bourgeoise. D’autre part, des figures énigmatiques : Raspail, Blanqui, Cabet, Barbés, tapis dans l’ombre des sociétés secrètes et des prisons, firent entrevoir de larges satisfactions prochaines à la cause populaire.
La thèse du parti républicain modéré était la suivante : le peuple a été trompé aux journées de 1830 ; c’est lui qui a fait la Révolution; le pouvoir lui appartenait ; la dynastie le lui a soufflé. Il était avec La Fayette, à l’Hôtel de Ville, quand le général proclamait la vraie République, mais contre lui quand, sur le balcon, il embrassait « la meilleure des répubhques ». Étouffée en brumaire, Hvrée ensuite aux Bourbons et à la Congrégation, la Répubhque n’en est pas moins immortelle. Le droit républicain est immanent, seul opposable au droit divin. Il est la vraie hérédité, la
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vraie stabilité, le seul agent du progrès. Aussi, tandis que Dupin vociférait à la tribune que la République « traînerait la patrie dans le sang », Carnot et ses amis proposaient aux libéraux royalistes que Ton s’en tînt, pour gouverner ensemble, aux articles de la Charte. En 1837, cette habile modération fondait, avec l’appui de la gauche dynastique, le « parti radical », qui comptait, parmi ses membres, deux anciens ministres : Laffitte et Dupont de l’Eure. En tête du programme commun était inscrite cette fameuse « réforme », l’extension des droits électoraux, baptisée solennellement « l’organisation de la volonté nationale. » Sur ce pont devaient passer, dans le cours du siècle, pour rejoindre la Répubhque, les Dufaure, les Duvergier de Hauranne, les Passy, même Thiers et les ambitieux qu’il menait en troupe. On commençait à voir se dessiner une évolution à longue échéance. Le « compte rendu », réquisitoire contre la pohtique du gouvernement, groupait les plus impatients parmi les dynastiques et les plus patients parmi les répubhcains; Gamier-Pagès, Voyer d’Argenson, Cabet avaient signé. Tous ensemble, ces hommes venus de partis opposés s’élançaient, la Charte à la main, à l’assaut du pouvoir. Ainsi va la pohtique !
Cependant, les vrais « révolutionnaires » rejetant toute solution transactionnelle, se donnaient pour but le coup d’État avec dictature révolutionnaire ; pour programme, non plus seulement la réforme électorale et parlementaire, mais la réforme sociale. Le suffrage universel n’était qu’un instrument : il apporterait à tous et à chacun le bien-être et la juste part des fruits de la terre par l’organisation du travail et une répartition nouvelle des bénéfices, en attendant une nouvelle répartition des propriétés. Faisant ses affaires lui-même, le peuple veillerait directement à la satisfaction de ses intérêts immédiats et futurs. Ainsi, le mot révolution prenait son sens plein. Le règne de Louis-Phihppe, grand patron des bourgeois, travaillait à l’avènement du peuple par sa persistance à l’ignorer.
COLES SOCIALES ET La formule décisive avait été lancée par SaintsociÉTÉs SECRÈTES Simon : « Améhoration du sort de la classe la plus
nombreuse et la plus pauvre » ; elle exphque, à elle seule, le rayonnement sur le siècle de cette doctrine saint-simonienne, si audacieuse à la fois et si trouble. Saint-Simon avait proclamé l’avènement de l’âge industriel, du néo-christianisme, la religion du travail substituant les biens terrestres aux récompenses célestes. Il avait entrevu la mainmise de l’État sur toutes les fonctions sociales, la substitution d’une nouvelle « organisation sociale » à la propriété individuelle et héréditaire ; il avait réclamé un nouveau code « fait pour les travailleurs ». Cependant Saint-Simon n’est
pas démocrate ; il pense que les masses sont incapables de faire d’elles-mêmes leur bonheur (et c’est déjà presque la devise du bonapartisme : « Tout pour le peuple, non par le peuple ») ; s’il menace la société, il compose avec le capital, nécessaire au développement de la grande industrie. Finalement, sa panacée sera l’association. Industrie, capitalisme, associationnisme et même étatisme trouveront leur sanction suprême dans la mise en œuvre du crédit qui répandra et réglera l’activité laborieuse par le mécanisme des banques et, particulièrement, d’une « banque centrale représentant le gouvernement dans l’ordre matériel, dépositaire de toutes les richesses du fonds entier de la production, de tous les instruments de travail ». Étrange chaos, d’où viendront à la fois les grandes réalisations des ingénieurs et les folies du père Enfantin, d’où s’élanceront Fourier et Lesseps, et d’où surgiront les œuvres et les systèmes les plus divers en une époque si étrangement fertile et désordonnée.
Cherchant à s’appuyer sur les masses prolétaires, les partis d’opposition visaient les 7 millions de citoyens écartés de tout droit politique. Ils songeaient à cimenter, de promesses à échéance indéfinie, le bloc populaire. Mathieu d’Épinal lançait sa brochure de V Association des ouvriers de tous les corps d'Etat. On entrevoit déjà de loin la dictature du prolétariat. « La vraie république, s’écrie Pierre Leroux, c’est le sociahsme. Vouloir faire triompher la RépubUque, en France, sans le sociahsme, est absurde. » Proudhon, lui, tend à l’anarchie : « Point d’autorité, point de gouvernement, même populaire, la vraie Révolution est là ». Il a compris que production et gouvernement sont deux fonctions incompatibles, que la dictature corporative est une « contradiction économique ». Mais, érigeant au rang d’axiome son paradoxe, empnmté à Brissot de Warville, « la propriété c’est le vol », se demandant sur quoi repose l’obhgation pour la minorité de se soumettre à la volonté de la majorité, il aboutit à une sorte d’individualisme fier et insensible (« Je me méfie de la fraternité à l’égal de la volupté »), à un mutuahsme découpé en petites ruches, en familles laborieuses et égalitaires, à une sorte de communisme locahsé et
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sans horizon. Il tend ainsi d’avance la main à la « Commune » de 1871.
Ces imaginations politiques et sociales témoignaient à la fois d’un grand désordre intellectuel et d’un mouvement nouveau et émouvant de solidarité et d’humanité. La misère que l’avènement de l’industrie avait accrue chez les classes ouvrières, les lois difficiles de la concurrence à peine entrevues, la mesquine parcimonie du capitalisme naissant, peu habitué au crédit, au calcul à longue échéance et, enfin, les erreurs inhérentes à la faiblesse humaine et à la complexité sociale avaient précipité cette génération romantique vers toutes les crédulités : saint-simonisme, fouriérisme, icarisme, commvmisme, collectivisme, anarchisme, mutualisme, associationnisme. Raspail, Bûchez,
Barbés, Blanqui, étaient des maîtres pleins d’illusion et de rigueur : il n’est pas un de ces rêveurs qui ne professe une religion dont il sera le pape. Le plus puissant, le plus influent de tous, c’est Auguste Comte. Bourgeois, poljTechnicien, professeur, son action s’exerce principalement sur la classe bourgeoise, liseuse, enseignable. Plus que nul autre, il délite la « résistance ». Il ébranle les institutions établies, les « académies », les formules toutes faites, les catéchismes ; il bouche le ciel, livre l’humanité à elle-même comme étant son propre but ; par sa puissante invention de la « série » et de a révolution », par sa frappante restauration de la tradition et de l’autorité ancestrale, il se saisit, pour la science et pour l’histoire, d’adhésions qui, jusque-là, n’avaient été accordées qu’à la religion. Après Auguste Comte, l’incroyance ne rit plus, ne plaisante plus, elle argumente et prêche. L’ignorance se prend d’un bel amour pour la science, et l’inconscience pour les problèmes de la conscience, On philosophe du haut en bas de l’échelle. Ce creusement en soi, cette solennité du moi, cette auto-vénération qui, faisant de chaque individu non plus seulement un apôtre, mais un Dieu, aboutit, chez Auguste Comte, à son propre « pontificat »3 il se couronne de ses mains de la tiare positiviste. Tout compte fait, il a la puissance d’ébranler, non la capacité de construire. Quand la génération
qui a subi son génie sort de ses mains, elle n’a pas trouvé im guide, mais elle a perdu les siens.
Ces philosophies nébuleuses n’ont pas pénétré jusqu’au peuple ; mais les bourgeois qui ameutent le peuple y puisent une nourriture qu’ils croient substantielle. La chapelle, devenue « société secrète », club, syndicat, organise une désorganisation cryptique de la société. Le champ de la demi-culture se creuse d’une fourmihère d’illuminés, de croyants, d’apôtres et de martyrs. La société « Aide-toi le ciel t’aidera », 1’ « Association pour la liberté de la presse », la « Société des Droits de l’homme » étaient encore des organismes politiques : Guizot, Thiers et leurs amis avaient figuré parmi leurs membres. Mais bientôt les révolutionnaires, les républicains y prennent la haute main et ramènent la doctrine à la pratique. Barbés, Raspail, Blanqui préparent dans l’ombre de plus décisives « glorieuses ». Quand les lois de 1834 et de 1835 auront barricadé les barricades, toutes les sociétés seront secrètes de fait : « Légions révolutionnaires », « Familles », « Phalanges », « Saisons », « Société communiste », « Travailleurs égalitaires », etc., elles agitent mêmç la province et rayonnent sur Lyon, Marseille, Strasbourg. C’est dans leur sein que se préparent les entreprises des régicides, la stratégie des rues, les coups de main : la fureur des journées de Juin et la violence du 2 Décembre mijotent dans les mêmes cratères souterrains.
Le « PAYS LÉGAL » ISOLÉ A Au bruit et à la rumeur de ce qui se disait et PERDU L’APPUI RURAL s’imprimait dans ce bouillonnant Paris, il n’est que juste d’opposer l’aspect tranquille des choses provinciales, d’où venait la sécurité du roi, du gouvernement, des hommes ayant la responsabilité des alfaires, notamment de l’élite, particulièrement menacée en cas de crise, « le pays légal ».
Nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, déclare Guizot, lors de la discussion de l’adresse de 1847, dans l’union des grands pouvoirs de l’État, les moyens assurés de surmonter tous ces obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. Maintenons fermement, selon la Charte, l’ordre social et toutes ses conditions ; garantissons fidèlement, selon la Charte, les libertés pubhques et tous leurs développements. Nous transmettrons intact aux générations qui viendront après nous le dépôt qui nous est confié, et elles nous béniront d’avoir fondé et défendu l’édifice à l’abri duquel elles vivront heureuses et libres.
Est-ce simplement optimisme officiel? Dans quelle mesure aveuglement? Depuis le début du règne, on vivait dans la lutte entre le « mouvement » et la « résistance ». Le « mouvement » entraînait bien Paris et, parfois, quelques grandes villes, mais la « résistance » s’appuyait sur l’ensemble du pays. Pour le succès final de la « résistance », espoir qui leur paraît autorisé par des années de stabilité.
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les hommes du régime mettaient au premier rang l’autorité personnelle et l’expérience du roi. Il ne laissait aucune prise au désordre ni à ime sérieuse critique. Pas de maîtresses, pas de favoris, respect scrupuleux de la loi, bravoure, bienveillance, humanité, bonhomie; on pouvait le plaisanter, le caricaturer, non le condamner ni le flétrir. Sa longue vie dominant l’époque nmintenait au pouvoir ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux, l’unité : unité de doctrines, unité de vues, unité de commandement. Même s’il « gouvernait » un peu trop, du moins il « régnait ».
« L’union des grands pouvoirs de l’Etat », selon la formule chère à Guizot, était un autre fait incontestable. Le personnel électoral et administratif, recruté dans les mêmes familles, vivait sur des axiomes en partie hérités de l’Empire et formant des liens si puissants, qu’après un siècle, même à l’heure où ces lignes sont écrites, il en reste encore quelque chose. Et cette discipline était volontaire. L’étroit monde gouvernemental n’aspirait qu’à l’argent et il n’avait, comme il arrive à qui possède, qu’im seul et même frisson, la peur de le perdre. Consolidée par tous les appareils et les artifices de la politique, cette armature pouvait passer pour forte. On ne voyait pas par où la ruine pouvait pénétrer.
La pensée elle-même avait repris une tenue, une allure, une sorte d’équüibre compact qui n’était pas sans quelque rappel du grand siècle. Le clergé s’était soumis ; Rome ne pouvait décidément se passer de la France; après la tempête où avait retenti le grand cri de Lamennais, tout était rentré dans l’ordre et, oublieuse du sac de l’archevêché, la monarchie de Juillet souriait à un clergé « libéral », tout prêt à planter les arbres de la liberté. L’armée, en raison du long service et du remplacement, pesait à peine sur le monde bien votant et bien pensant. Nemours désigné pour la régence, Aumale en Algérie, Joinville à la marine, toute l’autorité mihtaire était, le cas échéant, concentrée en des mains viriles, capables de l’exercer. Cependant, ce qui, au-dessus de cet ordre, donnait une sécurité vraiment reposante, c’était l’aspect calme et prospère de la masse de la nation. Guizot constate, sans nulle exagération, l’importance des résultats acquis par cette administration de bon père de famille. A l’extérieur, « la France, ainsi que le reconnaît Nesselrode, a plus gagné à la paix que ne lui aurait donné la guerre ». A l’intérieur, « l’ordre politique, l’ordre civil, l’ordre moral et l’ordre matériel, les droits de la liberté et de la sécurité pubhques, les progrès de la prospérité et du bien-être dans toutes les classes de la nation ont été pour le gouvernement de 1830 l’objet d’une constante préoccupation et d’une honnête action, »
Tout cela est exact, et l’éloge mérité. L’ordre pubhc était maintenu par la « résistance » et la « résistance » se sentait confirmée par l’ordre. Les « classes
HISTOIRE POLITIQUE. T. III
moyennes » s’enrichissaient et elles étaient en droit de penser (on le leur avait assez répété) que c’était l’idéal même de la politique. Si Paris était agité, la masse du pays penchée sur la glèbe nourricière ne levait pas les yeux et n’entendait pas l’orage. La masse paysanne, la phalange laborieuse et propriétaire, y compris la petite propriété, eussent été conservatrices, et par conséquent phihppistes, si on leur eût permis d’être quelque chose. En 1835, sur 32 569000 habitants, on comptait 10 896 000 propriétaires sur un sol divisé en 123 360 000 parcelles. Avec une industrie à peine née, c’était la base solide de la nation qui devait être celle du régime.
Comment le régime bourgeois ne s’est-il pas assm'é le concours direct de cet allié naturel? Voici qu’à peine au pouvoir, le Tiers État renouvelait la faute de Louis XTV et tournait le dos à l’homme de la terre. Tout au Parlement, aux députés, aux fonctionnaires, aux industriels, aux commerçants, aux ouvriers des villes, à Paris, à ce Paris inquiet et instable si exigeant, il néghge sa véritable force, fondamentale et nationale. Le paysan ne vote pas. Or, le suffrage de la province, s’il eût été accepté et organisé, soit à deux degrés, soit même universel, le suffrage des masses rurales eût été royahste et, en tous cas, conservateur. Les imprudences, les improvisations, les impatiences d’une certaine politique parisienne eussent été freinées par la masse des « ruraux », — on l’a bien vu, quelques années plus tard, sous l’Empire. Ces maîtres ès constitutions n’ont pas compris que ce qui causait la crise dans un organisme, d’ailleurs sain et vigoureux, c’était la respiration comprimée par les bandages trop étroits du « pays légal ». Ils n’ont pas compris qu’on anémiait le pays en le séparant de lui-même et de sa force. Ils n’ont pas compris qu’ils délitaient eux-mêmes l’organisme. Pour vivre, il faut avoir des poumons, — et du cœur.
La « RÉSISTANCE » EMPORTÉE Finalement, « le mouvement » avait pénétré PAR LE « MOUVEMENT » pour ainsi dire, sans qu’on s’en aperçût, « la résistance » et l’avait affaiblie au sein même de ces « grands pouvoirs de l’État » dont on célébrait l’accord. Parmi ces royahstes, dans cette majorité parlementaire que l’on croyait si sûre, se recrutaient ces « saxons » qui préparaient la lutte à propos de deux ou trois épithètes, « aveugles et ennemies », échappées à la plume ministérielle ; moyennant quoi ils allaient organisant, sur toute la surface du pays, la campagne des banquets. La majorité tombe brusquement de iio voix à 33 voix.
A la cour, dans la famüle royale, Punion apparente cache aussi des fissures graves. Il y a deux politiques aux Tuileries, celle du roi qui étouffe l’avenir et
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celle de l’avenir qui voudrait pouvoir se faire jour. De parti pris^ le roi a écarté ses propres enfants de l’autorité et des responsabilités. Comme résultat, le roi a perdu son prestige, même auprès des siens. Joinville écrit à Nemours, le 7 novembre 1847 : « Le roi est inflexible ; il n’écoute plus aucun avis, il faut que sa volonté l’emporte sur tout. » Et encore : « Tout cela rapporté au roi, au roi seul, qui a faussé nos institutions constitutionnelles. »
L’armée restait fidèle ; était-elle sûre ? Étaitelle satisfaite? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’était pas fière. Les officiers s’abstenaient de porter runiforme, et jusque dans la caserne. On vit, aux journées de Février, que ses cadres étaient exsangues. On n’avait pas pu intervenir en Italie, faute de ressources militaires et faute de préparation. Pour porter les contingents au chiffre de 500 000 hommes, indispensables pour une politique toute pacifique, le gouvernement provisoire de 1848 dut unproviser.
L’administration était en proie à la plus terrible plaie, la contamination réciproque de son personnel et du personnel parlementaire.
Le danger de tout système électoral, ç’est la coalition, par promesse tacite de mutuel concours, entre le fonctionnaire et le candidat. Le fonctionnaire fait élire le député pour que le député fasse avancer le fonctionnaire. On pense ^ . .
où l’accaparement des ressources pubhques peut
aller quand les fonctionnaires en sont venus, ^ d’orléans
avec l’assentiment du pouvoir, non seulement à être les maîtres de l’élection, mais à occuper la majorité des sièges dans les Chambres et à cumuler les avantages de l’administration et ceux de la loi. Car tel était l’effet de « l’union des grands pouvoirs de l’État ».
La vérité est que la moralité et l’idéalisme publics, sauvés dans les formes, étaient atteints au fond. Grâce au romantisme, l’irréligion était moins à la mode ; on n’en faisait plus parade. Mais Auguste Comte avait semé la négation dans les
(D’après un crayon original de Heim.
Collection Alexis Rouart).
générations nouvelles. Le Traité de la vie élégante de Balzac ne fait que constater un état de choses accepté, quand il divise la France en deux classes, celle « qui sait sTiabiller » et celle « qui ne sait que travailler ». Le dîner de la Peau de chagrin, pas plus que les romans de George Sand, n’étaient une école de respect. Les Débats et le Constitutionnel, journaux éminemment « classes moyennes », publiaient les romans d’Eugène Sue qui sapaient l’ordre social tout entier. A 1’ « enrichissez-vous » de Guizot, la presse et la critique répondaient : « corruption ». Des procès retentissants ouvraient des dossiers scandaleux et l’honnêteté de la nation s’étoimait des lamentables défaillances de l’élite.
Dans Paris, enfin, pour revenir au point où les choses devaient se décider, la garde nationale, par définition la force même du régime, boudait le pouvoir, qui affectait de lui retirer sa confiance. La garde nationale !... mais c’était la bourgeoisie elle-même ; c’étaient ses chefs privilégiés ; et c’étaient précisément <( les capacités ». Or, on écartait « les capacités ». Le régime allait périr de cette extraordinaire méconnaissance des réahtés, de ce mépris où il laissait les deux forces dont il dépendait : les masses rurales et les classes intellectuelles.
Avoir laissé les choses en venir à ce point, c’était un état d’euphorie tellement grave qu’il ne peut s’expliquer que par une négligence sénile entretenue par la complaisance des entourages. Il faut faire aussi la part du vice originaire : le régime était atteint, dans son essence, par cette disporportion qu’il avait acceptée, qu’il avait recherchée entre le petit nombre dont le suffrage lui avait suffi et le pays entier dont il avait fui le consentement.