CHAPITRE XIII
Le cabinet Lcçffitte, ministère d'union. — Le ministère de la « Résistance ». Casimir Périer. — Le choléra. Émeutes. La duchesse de Berry. — Les lois d'expropriation et d'enseignement. — Le roi et ses ministres : Soult, Broglie, Guizot:, Thiers. — Insurrections, procès, attentats, répression. — Le cabinet Thiers.
E duc d’Orléans avait été porté au trône, en quelques heures, par le simple vote de la Chambre des députés, à la majorité de 219 voix contre 33, sans Assemblée constituante, sans plébiscite, sans consultation nationale d’aucime sorte, et même en préjugeant la décision de la Chambre des pairs. La nouvelle d)mastie, se glissant entre l’ancien régime et la Révolution, relevait le trône par un acte de tacite reconduction. A un député qui demandait l’élection d’une Assemblée constituante, Périer avait répondu en levant les épaules : « Allons donc ! » En ce qui concernait le régime constitutioimel, on maintint, par le même procédé, la Charte légèrement modifiée, notamment en son article 6 qui proclamait la rehgion cathoHque « rehgion de l’État », article qui fut remplacé par la simple constatation du fait qu’elle était la rehgion de la majorité des Français. L’âge de l’électorat fut fixé à vingt-cinq ans, et la cen-
sure fut abolie. Ce furent à peu près toutes les concessions faites aux idées libérales. Les deux réformes réclamées par la gauche, abaissement de la quotité du cens, suppression de l’hérédité de la pairie, furent renvoyées à un examen ultérieur. Tout le monde avait hâte d’en finir. Devant la Chambre des pairs. Chateaubriand enterra la légitimité sous des phrases magnifiques : « Inutile Cassandre, j’ai assez fatigué le trône et la pairie de mes avertissements dédaignés ; il ne me reste qu’à m’asseoir sur les débris d’un naufrage que j’ai tant de fois prédit. » Il eût pu ajouter qu’il
s. A. LE DUC D’ORLÉANS PROCLAMÉ ROI A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS (9 AOUT 1830)
(D’après une lithographie de V. Adam).
l’avait amené. Le parti légitimiste resta debout, irrité, plein de haine et de mépris.
Louis-Philippe fut proclamé roi dans la salle du Palais-Bourbon, le lundi 9 août. Casimir-Périer lut la déclaration votée sur la proposition du député Bérard. Le nouveau roi prêta serment d’observer la Charte avec les modifications exprimées dans la déclaration ; et le changement de règne fut un fait accompli.
Le cabinet LAFFITTE, Il y eut à la fois surprise et soulagement. Le danger, MINISTÈRE D’UNION pouT le moment, était à droite. On craignait une résistance quelconque de la dynastie qui disparaissait et de ses fidèles, notamment en Vendée. Louis-Philippe, veillant d’abord de ce côté, se porte instinctivement à gauche. Les « trois médecines » qu’il avait à prendre. Dupont, Laffitte et La Fayette, il les avala d’un coup. La Fayette fut nommé commandant général des gardes
nationales ; Laffitte, confident et familier du roi, se chargea de grouper im premier ministère, ministère d’union, dans lequel on empila à peu près tout ce qui devait être le personnel du règne : d’abord Dupont de l’Eure, républicain et futur président du gouvernement provisoire de 1848 à la Justice, puis le général Gérard à la Guerre, Guizot à l’Intérieur, le baron Louis aux Finances, le duc de Broglie à l’Instruction publique avec les Cultes, le général Sébastiani à la Marine, le comte Molé aux Affaires étrangères. Quatre ministres sans portefeuille furent adjoints au cabinet comme une sorte de conseil dynastique : Casimir-Périer, Laffitte, Bignon, Dupin aîné. Thiers manqua de quelques heures son ministère, n’étant rentré à Paris qu’après les événements accomplis : il dut se contenter d’une place au Conseil d’État. Quinze jours après, le roi propose au Conseil des ministres la 'nomination de Talleyrand comme ambassadeur à Londres : c’était confier la pohtique extérieure à l’homme de 1815. Le Conseil des ministres surpris réserva sa décision; mais la nomination parut au Moniteur le lendemain. Le roi commençait à « gouverner ». Par cet acte d’indépendance, il affirmait une volonté d’être par lui-même qui, du premier coup, posait son règne.
Deux autres faits, moins graves peut-être, intéressèrent davantage l’opinion. On apprit, qu’avant d’accepter la couronne, le 7 août, le roi avait fait donation de la nue propriété de ses biens à ses enfants en se réservant l’usufruit, alors que, d’après les anciennes lois du royaume, les biens personnels du roi de France, à son avènement, tombaient dans le domaine de la couronne. Quelques semaines après, le roi acceptait pour son fils, le duc d’Aumale, l’immense fortune léguée à l’enfant par le prince de Condé aux termes d’un testament écrit sous la pression de la célèbre Sophie Dawes, baronne de Feuchères, amie du prince, laquelle fut accusée, sans preuves suffisantes, d’aiUeurs, d’avoir causé volontairement la mort du testateur. Dans ce scandale on trouvait encore la main de Talleyrand. Ces calculs personnels diminuaient, du premier jour, devant le public, la dignité et le prestige qui manquaient un peu, d’aiUeurs, au roi-citoyen.
Les premières semaines du règne furent consacrées à prendre les mesures nécessaires pour faire accepter la dynastie par les puissances européennes. La « cause des peuples », c’est-à-dire des « nationahtés opprimées », avait été soudain mise sur le tapis par les journées de 1830. En Belgique, en Italie, en Pologne, en Espagne, partout les conspirateurs, les révolutionnaires, les hbéraux, les bonapartistes, s’apprêtaient à suivre l’exemple de Paris et à faire craquer les cadres de 1815. Louis- Phüippe crut sage de solliciter la reconnaissance de son accession au trône par la plus timide des circulaires diplomatiques, en l’entourant des assurances pacifiques
les plus formelles et, d’ailleurs, les plus sincères. Au tsar Nicolas, il présentait les journées de Juillet, non plus comme une « glorieuse révolution », mais comme une catastrophe qu’on aurait voulu prévenir. Pour le fondateur de la nouvelle dynastie, s’incliner ainsi devant l’absolutisme, c’était agir formellement contre l’esprit de son propre avènement.
Les désillusions concernant la politique extérieure amenèrent le premier dissentiment déclaré entre la dynastie et le pays patriote et libéral. Le bonapartisme était aux aguets. Les clubs où s’entassaient des étrangers, des risque-tout, des illuminés, et on ne saurait imaginer quel pot-bouille de braves gens et de furieux, poussaient à un mouvement populaire contre la Chambre des 221, coupable, après avoir renversé un trône, d’en avoir érigé un autre. Le ministère Laffitte était divisé. Le parti de la « résistance », Broghe, Guizot, ne cessait de sonner le tocsin et soUicitait des mesures de rigueur. Les partisans du « mouvement », Laffitte lui-même et l’honnête Dupont de l’Eure, appuyés sur La Fayette, persistaient dans leur pohtique de confiance au peuple, les yeux fermés.
LFne question passionnait les esprits, le sort réservé aux ministres de Charles X. L’opinion les poursuivait d’une haine atroce. Le ministère ayant proposé l’aboHtion de la peine de mort en matière pohtique, cette proposition fut interprétée comme une ruse destinée à sauver les ministres poursuivis. Les 17 et 18 octobre, des bandes parcoururent Paris en criant : « Mort aux ministres ! » Après ime scène violente au Conseil, où ü opposa un démenti catégorique au roi. Dupont de l’Eure quitta la salle. Le cabinet disloqué se retira. Broghe, Périer, Molé, Guizot, Dupin, c’est-à-dire les ministres de la « résistance », furent éhminés. Louis-Phihppe confia à Laffitte la présidence avec le portefeuille des Finances ; il se résigna à ramener Dupont de l’Eure à la Justice ; ü imposa à l’Intérieur Montahvet. Thiers se glissa dans un modeste sous-secrétariat d’État. Une combinaison si mince ne pouvait durer. Dès la rentrée de la Chambre des 221, qui s’était complétée par des élections partielles (novembre 1830), un nouveau remaniement du cabinet inclina le gouvernail selon l’orientation que voulait le roi. Le maréchal Gérard, fatigué, laissait la place au maréchal Soult ; Sébastiani passait de la Marine aux Affaires étrangères : la royauté de JuiUet arrachait à l’Empire quelque chose des grandes sonorités patriotiques.
Les événements du dehors se comphquaient et allaient rendre particuhèrement dangereuses les exigences de la gauche. Après la Belgique, la Pologne s’insurgeait. A cette nouvelle, Paris fut pris d’une crise d’enthousiasme. Le ministère crut devoir suivre d’abord le mouvement, ne fût-ce que pour le contenir; un discours de
LaflStte rédigé, dit-on, par Thiers, sonna comme un appel de clairon dans le silence de l’Europe. La crise s’atténua, mais non sans suites. Le procès des ministres pas-» sionnait toujours l’opinion ; la gauche cherchait une occasion, en satisfaisant sa vengeance, de prouver sa force. Quatre des ministres de Charles X avaient été arrêtés, PoHgnac à Granville sur le point de s’embarquer, Chantelauze, Guemon-Ranville et Peyronnet à Tours ; ils étaient emprisonnés au fort de Vincennes. La Chambre avait voté la mise en accusation devant la Cour des pairs ; celle-ci rendit un verdict qui sauvait la vie des accusés en les condamnant à la prison perpétuelle, Polignac, en plus, à la mort civüe. On put craindre un instant qu’un soulèvement populaire n’attentât à leur vie : une énergique manœuvre de Montaüvet les sauva en les réintégrant au fort de Vincennes. On respira, mais on avait senti à quel point la tranquillité de la vüle et la sécurité du trône dépendaient de la garde nationale, c’est-à-dire de son commandant en chef, La Fayette.
Le roi, suivant son système de se détacher peu à peu de ses origines compromettantes, n’eut plus qu’une idée, enlever à La Fayette ce moyen d’action. La Chambre avait justement à son ordre du jour un projet de loi sur la garde nationale. Par un coup de majorité, où l’on crut sentir la main du roi, la fonction de commandant général des gardes nationales du royaume fut supprimée. Sans attendre que le vote fût devenu loi, La Fayette donna sa démission. Dupont de l’Eure quitta aussitôt le ministère. Deux des « médecines » étaient « avalées ».
Restait Laffitte. La politique l’avait ruiné. Le roi, pour le tirer d’embarras, lui acheta la forêt de Breteuil. Le bruit s’en répandit par suite d’une maladresse de procédure et Laffitte vit se dégonfler soudain son crédit et sa réputation. Le roi n’avait pas de chance avec ces questions d’argent. Une polémique des plus vives fut engagée par Cormenin à propos des crédits demandés par le ministère pour la liste civile. Chicane de chiffres qui amusa les plaisants et fournit d’une prose intarissable les petits journaux.
Il y avait de l’électricité dans l’air. Aux obsèques de Benjamin Constant, le 9 décembre 1830, im immense concours de peuple avait entouré les orateurs du « mouvement ». Les polémiques parlementaires et surtout l’irritation causée par le renoncement à la Belgique et par l’abstention de la France dans les affaires de Pologne aggravaient les déceptions. Une bravade du parti légitimiste provoqua un désordre pire que tous les autres : une messe fut annoncée à Saint-Germainl’Auxerrois pour l’anniversaire du duc de Berry, 14 février 1831. La foule, se jugeant provoquée, interrompit l’office et dévasta le sanctuaire. Elle se porta ensuite
à l’archevêché, le saccagea, jeta à la Seine les plus précieux objets, désola le noble quartier de Notre-Dame et blessa profondément le sentiment du pays. Selon sa théorie du « juste milieu », le ministère, par la voix de Montahvet, prétendit, devant la Chambre, tenir la balance égale entre les deux partis. C’était s’incliner devant l’anarchie.
La Chambre se hâta de voter une nouvelle loi électorale — loi du 13 mars 1831 —
PILLAGE DE L’ARCHEVÊCHÉ (1831) (D’après une lithographie de V. Adam).
destinée à consacrer la Révolution de 1830; elle s’en tint, en fait, à abaisser les conditions de l’électorat et de l’éligibüité à 200 francs pour le premier (100 francs pour les officiers retraités), à 500 francs pour la seconde , 80 000 électeurs nouveaux, dans une population de 32 569 000 habitants, furent ajoutés ainsi aux iio 000 du corps électoral précédent, et ce fut tout.
Il y avait encore deux services à attendre de Laffitte, le vote des lois organisant, l’une la garde nationale, l’autre les municipalités. La garde nationale apparaissait comme le grand instrument de règne. N’était-ce pas la bourgeoisie armée? Tous les citoyens, il est vrai, devaient le service; mais seuls étaient appelés à le rendre ceux qui étaient inscrits à la contribution personnelle et qui pouvaient se
procurer armes et uniformes. C’était, en somme, une armée de patentés, mais avec une sorte d’autonomie, puisqu’elle élisait elle-même ses chefs, sauf les colonels que le roi choisissait. Les deux lois étant acquises, le roi ne songea plus qu’à rendre la hberté à son « ami Jacques » : provoquant un incident de médiocre importance, il amena celui-ci à offrir sa démission, le 12 mars 1831. Un coup de bascule à droite fut l’appHcation normale du système du « juste müieu ». Casimir Périer appelé au ministère, c’était la « résistance » au pouvoir. Montalivet, l’homme du roi, s’était chargé de la négociation.
Le ministère de la « résis- Le ministère Casimir Périer dura quatorze TANCE ». CASIMIR PÉRIER j^ois ; avant tout ministère d’ordre et de commandement car c’était de discipline surtout que la France et Paris avaient besoin après le sac de l’archevêché. La pensée maîtresse du nouveau président fut qu’il ne devait ni appartenir au roi, ni se Hvrer au peuple et qu’une majorité parlementaire devait être son point d’appui. Une poHtique réfléchie et ferme assurant la liberté tout en se confiant à l’hérédité, tel était son système de gouvernement. « Le premier devoir du gouvernement, écrit-il aux préfets, est, en respectant la hberté entière, de rétablir l’ordre et, pour y parvenir, de rendre à l’autorité toute sa dignité. » Le ministère avait été constitué avec des éléments de résistance : Casimir Périer à l’Intérieur, Louis aux Finances, Montahvet aux Cultes, Sébastiani aux Affaires étrangères, Barthe à la Justice, d’Argout aux Travaux pubhcs, Soult à la Guerre, l’amiral de Rigny à la Marine.
Casimir Périer, sûr de son personnel, avait mis le doigt sur le plus grand vice du régime parlementaire, la conjuration latente ou déclarée des fonctionnaires et des parlementaires ; il ordonna aux fonctionnaires, fussent-ils attachés à la cour, de sortir immédiatement des associations politiques. En pohtique extérieure, le cabinet prenait une position non moins nette : « Nous ne concédons à aucun peuple le droit de nous forcer à combattre pour sa cause ; le sang français n’appartient qu’à la France. » C’était juguler, sur deux points vitaux, le m5The révolutionnaire. En outre, Casimir Périer se mettait en travers des aspirations de cette partie de la nation qui prétendait faire, à elle seule, office de peuple souverain, le peuple de Paris. Le droit réclamé par celui-ci de peser par des manifestations, des attroupements, des émeutes, sur la marche des affaires pubhques, fut déclaré insupportable. L’éhte bourgeoise et censitaire, surprise d’une telle rigueur chez son chef, se laissait entraîner et l’appuyait énergiquement. Projet de loi contre les attroupements, surveillance des associations, révocation de fonctionnaires affifiés, loi de
bannissement contre les Bourbons, tout ce qui pouvait faire sentir la résolution du pouvoir de « se défendre » fut mis en œuvre.
Cependant, un grand procès, où toutes les associations plus ou moins secrètes, les clubs bonapartistes et républicains furent appelés à la barre, tourna à la confusion du pouvoir. Les accusés furent acquittés en bloc. L’un d’entre eux, Godefroy Cavaignac, en avait profité pour lancer sa profession de foi : « Je le déclare, sans affectation comme sans crainte, de cœur comme de conviction, je sms répuhlicain. » Républicains, bonapartistes, légitimistes, sentant la faiblesse congénitale du régime, étaient décidés à se déclarer et à lutter.
Manifestations bonapartistes sur la place Vendôme, procès du National, troubles en Vendée, visages moroses autour du roi quand il se montre soit à Paris, soit dans les provinces, en Normandie, à Metz, tout indique que le pouvoir a besoin de sa force entière, rien que pour tenir.
Après Paris, la province se jetait dans la lutte. A Lyon, la première grande crise du travail, la première insurrection économique éclate en novembre à propos d’un conflit de salaire entre patrons et ouvriers. Il était difiicile de traiter par le mépris les justes plaintes d’ouvriers sérieux, pondérés, artisans de la prospérité d’ime grande industrie française. Le mal était dans l’ensemble d’un système du travail qui, subissant les conséquences de l’économie moderne, ne savait ni ne voulait s’adapter. La lutte fut désespérée, la répression sans pitié, l’armée qui reprit possession de Lyon, ayant à sa tête, non seulement le maréchal Soult, mais le prince royal en personne. La dynastie se jetait dans l’arène. Quant à la Chambre, elle avait eu peur et réclamait « la puissance des lois ». Casimir Périer s’élevait au rang de sauveur et de grand ministre.
Cependant, le roi, mécontent de n’avoir obtenu qu’une liste civile de 12 millions arrachée péniblement à la Chambre, se demandait si ce grand homme lui était vraiment si nécessaire. Sans doute, la politique extérieure de Casimir Périer, l’affaire de Belgique, l’occupation d’Ancône en imposaient à l’Europe et peut-être