‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 54 sur 113 · ODILON BARROT · texte numérisé non relu

ODILON BARROT

(D’après une lithographie de Bomemann).

les choses se seraient-elles organisées dans le sens d’une certaine stabilité quand une vilaine affaire de commission dans un achat de fusils en Angleterre atteignit un groupe en rapport avec la banque Périer. On fit beaucoup de ta'uit autour de l’affaire du « fusil Gisquet ». Il est souvent malaisé aux hommes de finances de ventiler clairement leurs intérêts particuliers et les intérêts de l’Ëtat. Une polémique pénible s’engagea. Casimir Périer tint tête. Par une sorte de bravade, il nomma même son agent Gisquet préfet de police. Cependant la tension nerveuse usait ce long corps maigre et voûté. Sa propre politique le dépassait, en quelque sorte, et tournait au profit du bonapartisme, qualifié pour tenir le rôle quand il s’agit d’autorité. La survenue de la reine Hortense à Paris mit soudain en scène le duel tricolore, Philippe contre Bonaparte. Périer n’était pas l’homme de ces jeux. Il négocia sans succès avec la reine. Le bonapartisme n’ayant rien obtenu que des égards rompit avec la dynastie de Juillet.

Une question de doctrine, où le principe même du gouvernement était en cause, se trouvait posée devant l’opinion depuis les journées de Juillet : il s’agissait^ de l’hérédité de la pairie. Dans cette volonté de gouverner par les élites qui était le système lui-même, le recrutement héréditaire de la Chambre des pairs était la dernière attache de la France moderne avec la vieille France. Rompre ce lien subsistant, c’était achever la Révolution, mais c’était en même temps porter atteinte à l’hérédité dont se réclamait la royauté elle-même et tout le régime censitaire. Et, comment méconnaître les solidarités profondes existant entre l’hérédité et la propriété? Casimir Périer hésitait. Il finit par déposer un projet de loi emportant la suppression de la pairie héréditaire. Le débat fut pénible; Thiers, sous-secrétaire d’État aux Finances, les yeux fixés sur le roi, défendit le statu quo. Le président du Conseil crut se tirer d’embarras, finalement, en laissant aux Chambres le soin de trancher la difficulté sous leur propre responsabilité. Cette attitude ne le grandit pas. Le ministère s’affaiblissait à droite sans se fortifier à gauche. Casimir Périer sentit le besoin d’affirmer la vitahté de la dynastie par une mesure décisive. Il transporta le séjour de Louis-Philippe du Palais-Royal aux Tuileries. Le « roi-citoyen » devenait ainsi « roi-royal ».

On croyait avoir franchi le cap... Quelques semaines, et le choléra s’abattait sur Paris (26 mars 1832) ; il devait emporter bientôt, parmi des milliers de victimes, le ministre énergique qui, une fois mort, fut qualifié grand ministre. Pendant plusieurs mois, une désolation immense régna sur le pays ; les ravages du choléra étaient affreux : les malades succombaient par milliers, les hôpitaux ne suffisaient pas à recueillir les pauvres, les cercueils manquaient. Malgré l’exemple doimé par

la famille royale, par les ministres, par le clergé, par les médecins et les sœurs des hôpitaux, la panique s’était emparée des masses populaires. Les partis s’accusaient réciproquement de méfaits vagues et indéfinissables. Des malheureux parcouraient les rues en criant « A la lanterne ! » et se jetaient sur le premier venu. Le bruit se répandit qu’on empoisonnait les fontaines ; on dénonçait un inconnu, on lui sautait à la gorge en criant : « choléra ! » Sur un cri, sur un signe, c’était la mort. « La maladie morale de la nation, écrit un contemporain, paraissait plus digne de pitié que son état physique. » Les mois d’été s’achevèrent ; le mal s’affaiblit peu à peu. Il disparut en septembre.

Le « GOUVERNEMENT PERSONNEL ». ÉMEUTES. A la moit de Casimir Périer

LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDÉE (i6 mai 1832), le roi se risqua à

réaliser son idée de derrière la tête, gouverner sans président du Conseil. Son homme, Montalivet, était au ministère de l’Intérieur. Mais, mauvais son de cloche, le parti libéral monarchiste et le parti républicain s’étaient réunis pour signer le « compte rendu », aux termes duquel le roi était sommé d’en revenir aux principes de cette Révolution qui l’avait élevé au trône. Par contre, la duchesse de Berry, trompée par des avis erronés, venait de débarquer en France, décidée à se mettre à la tête d’une insurrection légitimiste, soit dans le Midi, soit en Vendée. A Paris, la mort et les funérailles du général Lamarque étaient l’occasion d’une soudaine et violente insurrection. Pour la première fois, le drapeau rouge était déployé ; la révolution sociale, qui s’était entraînée aux journées de Lyon, tentait de prendre la direction du mouvement. La lutte, après s’être étendue jusque dans le faubourg Saint- Antoine, se concentre, peu à peu, autour du cloître Saint-Merri. Le maréchal Lobau, réunissant sous ses ordres l’armée et la garde nationale, dirige la répression. Louis- Philippe lui-même se montre partout à cheval, intrépide devant le feu, s’efforçant d’apaiser et de séparer les combattants. Il n’en était que plus évident que le gouvernement personnel du roi était à la fois un risque et un mal pour la royauté elle-même et pour le pays. On sentait bien que Casimir Périer n’était plus là.

Logiquement, le roi dut, de nouveau, faire sa place au Parlement. Non sans regret, il se tourna vers un personnage qui n’était pas seulement l’homme de l’ordre, mais un champion déclaré de la « résistance », le duc de Broglie. Sous la direction de cet aristocrate libéral, un grand ministère se forma qui parut la monnaie de Casimir Périer. Le duc de Broglie prit les Affaires étrangères ; ü exigea l’entrée dans le ministère de Guizot que le roi n’aimait pas, que Madame Adélaïde détestait, mais qu’une certaine réputation de force rendait, déjà, peu populaire ; on le mit à

rinstruction publique. La présidence du Conseil fut confiée à la grande « utilité » militaire, le maréchal Soult. On appela Thiers au ministère de l’Intérieur. Le roi prétendait continuer à gouverner ; mais il avait compté sans ses ministres. Quand les fortes têtes du Conseil s’entendaient et que ce Broglie, cinglant comme tous les Broglie, exprimait ses volontés de sa voix coupante, il fallait plier. Dès le début, ce petit Thiers aussi donna sa mesure. Il frappa le parti légitimiste en plein visage, non sans se blesser lui-

LA BARBARIE ET LE CHOLÉRA MORBUS ENTRANT EN EUROPE LES POLONAIS SE BATTENT, LES PUISSANCES FONT DES PROTOCOLES, ET LA FRANCE?

(D’après une lithographie de Raffet).

nistre de l’Intérieur résolut d’en finir : un Juif converti, Deutz, se présenta qui, par le canal de Rome, s’était introduit jusque dans la confidence de la princesse. Il vendit le secret, et le préfet, introduit avec ses hommes dans la maison où la princesse s’était réfugiée à Nantes, la découvrit avec quelques fidèles dans une cachette ménagée derrière une plaque de cheminée. On les arrêta tous et on les envoya pêle-mêle à la citadelle de Blaye. Elle y accouchait bientôt d’une fille, qu’elle déclara le fruit d’un mariage secret contracté à Rome avec le comte Hector de Lucchesi Palli. Le vieux roi Charles X ne pardonna jamais à la duchesse de Berry cette série d’équipées qui compromettaient l’honneur de la dynastie. Une haine au couteau s’aiguisa entre les deux branches

de la famille des Bourbons. Bonapartistes et républicains comptaient les coups en se frottant les mains.

Mais il devenait de plus en plus évident qu'entre les deux principes opposés.

Légitimité et Révolution, la d5mastie nouvelle reposait uniquement sur la tête du roi. Celui-ci abattu, tout s’écroulait. Quand cette conviction eut pénétré les esprits, on vit s’ouvrir, soudain, l’ère des attentats et la série douloureuse des procès retentissants, la plupart, d’ailleurs, suivis d’acquittements.

Les deux instruments de la défense sociale, l’organisme politique et l’organisme judiciaire, se renvoyèrent la balle dans le désarroi de l’opinion. En novembre 1832, premier attentat : coup de pistolet sur le roi qui se rend à la Chambre. Bergeron et Benoît sont poursuivis : acquittement. En décembre, poursuite contre la « Société des Amis du peuple » : acquittement. En avril 1833, poursuite contre Cabet pour son pamphlet Histoire de la Révolution de 1830 : acquittement. La Chambre des députés est obligée d’évoquer devant elle le gérant de la Tribune : elle donne ainsi la publicité de ses débats aux terribles attaques du journal, reproduites par l’avocat Marrast : « Bénéficiant des primes à l’exportation des sucres, la maison Périer a touché 900000 francs, la maison Delessert 600000, la maison Fould 600000, la maison Santerre 800 000, la maison Durand, de Marseille, un million, etc. ». Ces chiffres faisaient balle contre le régime, contre les entourages, contre la bourgeoisie ancienne ou parvenue, Balzac peut tailler sa plume.

Les lois d’expropriation Cependant, sur ce sol tourmenté où la boue ET D’ENSEIGNEMENT manque pas, on s’installe vaille que vaille.

Le ministère s’est mis au travail. Cette bourgeoisie sait « gaigner », mais aussi elle sait agir, organiser, améliorer. Une loi départementale est élaborée qui met sur pied les conseils généraux et les conseils d’arrondissement, détendant la rigi-

dité des préfectorats impériaux. Une loi d’expropriation pour cause d’utilité publique donne à la collectivité un droit de préemption, moyennant indemnité, sur la propriété privée. Thiers qui, à la suite de l’alfaire de la duchesse de Berry, avait dû quitter l’Intérieur pour les Travaux publics, a obtenu cette loi d’autorité sans laquelle les grands travaux intéressant la nation entière eussent été, pour ainsi dire, impossibles. On était en retard sur l’Angleterre pour la construction du réseau des voies ferrées et ce retard dépendait précisément du vote de la loi d’expropriation.

Enfin Guizot fait voter la loi la plus importante et la plus honorable peut-être de tout le règne, celle qui établit, dans sa forme moderne, l’enseignement primaire. Pour la première fois, le problème de l’instruction populaire comme devoir de la collectivité était abordé résolument. Rien que pour ce geste, le régime bourgeois, non dédaigneux en cela de ses origines populaires, a bien mérité de l’histoire. La fondation d’une école par commune est rendue obligatoire. (En 1835, sur les 37 187 communes de France, ii 339 étaient encore privées d’écoles et 1 935 000 personnes seulement jouissaient du bienfait de l’instruction primaire, soit une sur 17.) L’enseignement est gratuit, du moins pour les classes indigentes. La surveillance de l’école appartient à un conseil de pères de famille et aux autorités locales, parmi lesquelles le curé figure de droit. L’instruction primaire élémentaire comprend « nécessairement » l’instruction morale et refigieuse. Les matières de l’enseignement primaire sont déterminées par im choix judicieux et qui convient à la formation du citoyen utile : lecture, écriture, éléments de la langue française, arithmétique, principes de religion et de morale, notions d’histoire, de géographie, de géométrie, de science physique, dessin linéaire, arpentage, etc. On a souligné le côté un peu livresque de ce programme ; on a critiqué l’absence d’enseignement professionnel. Mais, peut-être, la conception qui consiste à présenter à l’enfant, en une seule fois et dans la fraîcheur de ses premières impressions, le fruit traditionnel et indispensable des choses acquises par la civilisation, le résumé des expériences et des leçons transmises par les ancêtres, étant la plus simple, se trouvet-elle aussi la meilleure. Est-il prudent de surcharger la jeimesse d’un apprentissage professionnel qui, trop tôt adopté, ne lui laissera plus la liberté du choix dans l’emploi de ses aptitudes viriles ? L’instituteur et le prêtre, c’est-à-dire la connaissance et le sentiment, étant admis près de l’enfant, il sera prêt pour les luttes de la vie.

Guizot, qualifié par sa formation personnelle, fut un bon ministre de l’Instruction pubhque. Le ministre devait déposer plus tard, en 1836, un projet de loi sur l’enseignement secondaire qui, tout en maintenant l’Université « comme un fait

HISTOIRE POLITIQUE. T. III

accompli et bon en soi », — c’est sa propre expression, — eût consacré la liberté de l’enseignement avec un bon programme d’humanités. Ce projet, voté par la Chambre, resta en suspens par suite de la chute du ministère. Guizot s’est préoccupé surtout de sanctionner le principe de la hberté dans l’enseignement supérieur : il fortifia l’autorité du Collège de France par des choix excellents, Eugène Bumouf, Jouffroy, Rossi; il rétabht, dans le corps de l’Institut, l’Académie des sciences morales et pohtiques, réforma la Bibhothèque nationale, agrandit le Muséum d’histoire naturelle. Enfin son attention se portait sur les études historiques et rattachait, pour la première fois, la formation du peuple à la connaissance du passé (i).

Le roi et ses MINISTRES : souLT, Cependant, il fallait vivre dans le pré- BROGLiE, GUIZOT, THiERS Lg cabinet aux trois têtes, Broghe,

Guizot, Thiers, acceptant, non sans difficulté, la discipHne du maréchal Soult et du roi lui-même, comptait bien ne pas laisser tomber l’héritage de Casimir Périer : on se sentait assez fort pour tenir bon sur la « résistance ». Guizot, dans ses Mémoires^ définit la « résistance » : « la lutte contre l’esprit révolutionnaire ». Si l’on baptise révolutionnaire tout ce qui ébranle l’ordre public, la « résistance » est justifiée. Mais l’ordre n’est pas tout ; le « mouvement » c’est la vie. Si l’objet que doit se proposer un système gouvernemental, quel qu’il soit, est d’employer les forces sociales à l’améhoration du sort et de la destinée du plus grand nombre, l’art de la poHtique consiste à tirer de la loi de l’ordre le progrès. Cette juste discrimination, ce tact supérieur qui fait la part de l’ordre et du progrès, voilà ce qui manqua toujours à Guizot et à Louis -Philippe lui-même : la fragihté du système vint de là.

Le roi, plus fin que ses ministres, détourne le plus possible l’impopularité qui le traque, travaillant à diviser sans cesse non seulement ses adversaires mais ses amis et les jetant les ims sur les autres, satisfait de les diminuer dans le secret au moment où il les hausse en pubhc. Tout cela est de l’humanité, mais d’une humanité très spéciale, très bourgeoise et qui relève trop, parfois, des romans de Balzac

(i) C’est à cette époque et à l’impulsion de Guizot que remonte la connaissance plus étendue des archives de la France, divulguées par les publications de la Société de l’Histoire de France et par la Collection des Documents inédits. Nous sommes au temps des Augustin Thierry, des Michelet, des Villemain, des Quicherat, des Henri Martin, sans parler de Thiers, de Guizot lui-même. Coumot, qui eut sa place dans les grands conseüs de l’enseignement à cette époque, fait, aux dernières pages de ses Souvenirs, la part très large à la diffusion de l’histoire dans l’évolution des sociétés modernes : « Plus de justice rendue au passé, dit-il, le goût des études historiques, une plus exacte et plus complète intelligence de l’histoire, voilà un des grands mérites de notre siècle comparé à celui qui l’a précédé. » La plus grande part de ce mérite revient à Guizot.

et des comédies de Scribe ou de Labiche. Au cours d’un de ces remaniements qui sont le travail quotidien de la vie ministérielle, le roi eut avec Guizot ce dialogue impayable :

...Le roi, dit Guizot lui-même, s’interrompit im moment et me regardant avec un mélange d’humeur et de bienveillance, il me dit : « Le maréchal Soult arrive demain pour dîner, nous essayerons de nous entendre et de prendre un parti ; mais je ne veux pas recommencer l’aventure du mois de novembre dernier ; je ne veux pas d’un replâtrage, d’un fantôme de cabinet, je veux un arrangement solide, sérieux, comme vous dites, messieurs les doctrinaires, un cabinet qui inspire de la confiance par sa seule composition et ses talents connus. J’essayerai avec le maréchal Soult ; si j’échoue, il faudra bien subir votre joug. — « Ah ! sire, que le roi me permette de protester contre ce mot ; nous disons franchement au roi ce qui paraît bon pour son service ; nous ne pouvons le bien servir que selon notre avis. — Allons, reprit le roi en riant, quand nous ne sommes pas du même avis, et qu’il faut que j’adopte le vôtre, cela ressemble bien à ce que je vous dis là... »

Le roi donc acceptait. Il acceptait en maugréant la politique que le duc de Broglie lui imposait en ricanant.

Celui-ci se croit indispensable. L’un après l’autre, tous les vieux maréchaux de l’Empire, Soult, Gérard,

Mortier, Sébastiani, Maison, et même parmi les civils, le vieux duc de Bassano, se relayent jusqu’à ce que le roi ait usé les équipes — ou que les équipes aient usé le roi. Cependant, il en est, parmi ces hommes de Juillet, comme Thiers et Dufaure, par exemple, qui gagneront d’autres temps. Tout cela, en somme, petit, mesquin, rabaissé à l’intrigue du jour le jour qui sera, en France, la plaie du régime parlementaire. Sur ces entrefaites, le duc de Broghe, en sa qualité de ministre des Affaires étrangères, demande à la Chambre le règlement de la dette réclamée par l’Amérique, depuis la chute de l’Empire, en raison des mesures prises lors du blocus continental, et il est renversé par un de ces coups de Jamac parlementaires dont sa hauteur ne se méfiait pas (i®^ avril 1834). disparaît, mais le cabinet lui survit. La crise ministérielle à jet continu est, à partir de ce moment, une sorte de permanence du régime.

INSURRECTIONS, PROCÈS, La comprcssion fait son œuvre; une nouvelle

ATTENTATS, RÉPRESSION gj teiiible insurrectiou éclate à Lyon. On y trouve la main de Aiazzini ; une endosmose révolutionnaire contamine toute une région de la France, depuis la frontière de l’Est jusqu’au Plateau Central. Paris ne se laissera pas distancer. L’émeute de Lyon est à peine réprimée, et durement, que, travaillé par la Société des droits de l’homme, Paris se soulève. Ce sont les journées tristement célèbres par le massacre de la rue Transnonain (14 avril 1834). La « résistance » ne suffit donc pas : il faut trouver autre chose. La première partie du règne touche à sa fin. L’homme de l’Hôtel de Ville, La Fayette, meurt. Paris s’apprête à lui faire des funérailles triomphales et prétend le conduire, drapeaux et principes déployés, au petit cimetière de Picpus. Mais, par la volonté gouvernementale, la cérémonie est toute mihtaire. Le compromis dynastique scellé par la fameuse embrassade n’en est pas moins rompu par cette mort et le passé d’une heure repose dans la tombe étroite.

Thiers, redevenu ministre de l’Intérieur, se fait fort de trouver, dans le pays, une majorité décidée à soutenir le principe d’autorité. Le suffrage censitaire a peur et ne demande qu’à être sauvé. Les élections ont lieu en juillet 1834. La majorité escomptée est obtenue ; mais, trop forte, elle se divise d’elle-même et voici que, signe des temps, elle voit bourgeonner sur son propre tronc une branche inattendue, un « tiers-parti ». C’est le parti de l’intrigue. Dupin en serait le chef marquant, s’il osait se compromettre. Cependant Thiers recourt à la manière forte, mais, en fait, c’est la manière faible. Poursuites contre la presse provoquant acquittements et campagnes de l’amnistie, clameurs stériles, manœuvres de coulisses et de bourse, bousculades ministérielles, on ne peut vivre à ce régime. Une sorte d’interrègne par apparition et disparition de cabinets lunaires se prolonge de mois en mois et rend impossible toute administration suivie. Les budgets sont votés par douzièmes provisoires et, depuis plusieurs années, en déficit. Il n’y a pas de bonnes finances quand il n’y a pas de bonne politique. On en est à se demander si on ne va pas faire de ce sénile TaUeyrand, chassé d’Angleterre à coups de pied par Palmerston, un premier ministre. Enfin on trouve une solution : Broglie est rappelé. Le roi consent. C’est le ministère, illustre en son temps, du 14 octobre.

Nouveaux procès et combien retentissants, combien désastreux pour le pouvoir, pour l’ordre pubhc, pour la stabüité sociale ; procès des « accusés d’avrü » devant la Chambre haute : toute la France libérale et républicaine se donne rendez-vous pour plaider devant la Haute Cour devenue forum. Étienne Arago, Barbés, Audry de Puyraveau, Jules Favre, Michel de Bourges, Odilon Barrot, Raspail, Jean Reynaud

et vingt autres, telle est la liste des principaux défenseurs. Cent soixante-quatre accusés, deux cents avocats ; et, en face, cent dix-huit membres de la Chambre haute qui consentent à siéger comme juges, les autres s’étant dérobés. Une vingtaine d’insurgés lyonnais ont été empilés dans la procédure. Les incidents d’audience, les plaidoiries des avocats, l’évasion d’une partie des accusés, mille détails font traîner

l’affaire de la rue transnonain

(D’après une lithographie de Daumier).

les choses en longueur jusqu’à ce que cette grande émotion eUé-même tombe et se perde dans la satiété (juillet 1835).

Anniversaire des Trois Glorieuses. Le roi, à cheval, accompagné de ses fils, Orléans, Nemours et Joinville, passe la revue de la garde nationale sur le boulevard, de la Madeleine à la Bastüle. Soudain, boulevard du Temple, un étrange feu roulant, des cris, le silence, une stupeur ; autour du roi, ce sont cavaliers et piétons écroulés. Le roi ni ses fils ne sont atteints. Mais Mortier, duc de Trévise, qui est près de lui, est frappé à mort ; en plus, une vingtaine de tués et de blessés. Une fumée s’échappe d’une fenêtre au 50, faubourg du Temple. On se précipite, on trouve, la gueule braquée au dehors, une sorte d’engin fait de vingt-quatre canons

de fusils. Un homme a été blessé par un éclatement ; il est arrêté : c’est Fieschi. On ne sait trop ce qu’était ni ce que voulait ce Corse. Il appartenait à cette tourbe des exaspérés qui encombraient la politique du temps. Il fut exécuté avec deux complices qu’il dénonça et qui, semble-t-il, valaient mieux que lui.

Il était impossible de laisser durer cette politique de l’intrigue, du laissez-faire, du laissez-passer et du sang. Le pays voulait l’ordre. Le « mouvement » a toujours trouvé dans ses propres excès sa borne. La société est indifférente et tolérante aux passions jusqu’à ce que les passions la blessent. La Haute Cour condamna les insurgés de Lyon, ajourna la fin du procès d’avril, et on procéda, sans perdre une minute, au vote de ces lois de répression, fameuses sous le nom de lois de septembre (1835); plutôt mesures d’intimidation que lois de force, car elles n’allaient guère qu’à réglementer plus sévèrement la législation relative aux cours d’assises, au jury et surtout la législation de la presse. Mais Thiers, habile metteur en scène de ce qui pouvait le grandir, eut l’art de s’assurer par eUes la réputation d’homme fort et même ce qu’il fallait d’impopularité pour s’imposer au roi. Et les poursuites reprennent de plus belle. La vie pubhque n’est plus qu’un long procès.

Une nouvelle session des Chambres commence avec l’année 1836. Le duc de Broghe se croit sûr de l’avenir. Il le prend de haut avec le roi, avec la Chambre, avec ce Thiers qui croit son heure venue et travaille le roi. Celui-ci commence à rêver d’un Montahvet supérieur. Broghe est mis en minorité à la Chambre sur une question secondaire, la conversion de la rente. Il a glissé sur ime pelure d’orange : on devine qui l’a déposée là. Le 22 février 1836, le cabinet Thiers était constitué, avec celui-ci aux Affaires étrangères et quelques sous-ordres, dont Montahvet, apportant l’estampihe royale. Guizot est exclu. Le duel d’où doit dépendre l’avenir du règne est engagé.

T E CABINET Thiers, encore jeune, prend possession du pouvoir ; il s’est THIERS prononcé pour une politique d’énergie dans une nuance légèrement jacobine et napoléonienne. Chausser les bottes de Napoléon lui paraît un jeu à sa taihe. De l’héritage des journées de 1830, où il avait travaihé avec Guizot, le Marseillais a recueüli un panache, tandis que l’autre méridional, Guizot, en était resté à la triste figure. Au début, Louis-Phihppe jouait avec Thiers comme le chat avec la souris. Il ne sentait pas, en lui, « l’héritier de l’avenir ». Mais, plus tard, l’assurance du petit homme l’inquiétera, surtout quand ehe aura trop sérieusement alarmé l’Europe et il finira par lui préférer la roideur de Guizot, moins fuyant, moins insaisissable; Guizot ne pardonnera pas à Thiers de lui avoir soufflé la

présidence en 1836 et il s’arrangera pour être toujours là quand le roi aura besoin d’un ministre éloquent, dévoué, fier de tirer à soi l’impopularité. Ainsi Guizot obtiendra le pouvoir de la main du roi, tandis que Thiers, gardant ses contacts avec l’opinion, le conquerra, plus tard, par le peuple.

Ce premier et court ministère de Thiers donne à la Chambre et à l’opinion la mesure de cette faconde subtile, de cette compétence universelle, de cette ingéniosité inépuisable. Il y avait bien quelque clownerie dans ses tours, mais l’habile sauteur retombait sur ses pieds. Il avait de ces tours de pohticien, comme la loi des chemins vicinaux, qui lui attachaient, pour de longues années, le « pays légal ». Si la hâte avec laquelle le futur vainqueur de la Commune poursuivait la construction des fortifications de Paris étonnait ses vieux amis révolutionnaires, il gagnait leur suffrage par l’entrain avec lequel, au dehors, il savait se détacher de l’aUiance anglaise et ouvrir des voies nouvelles, du côté de l’Autriche, contre la Russie. Cependant, le voyage à Vienne, où il engagea assez témérairement le duc d’Orléans, prétendant à la main d’ime archiduchesse, et où l’on n’obtint qu’un refus plein de bonne grâce, le mit en assez mauvaise posture auprès de la famille royale.

D’autre part, les affaires d’Algérie, un moment inquiétantes, se consohdent, il est vrai à grands renforts d’hommes et d’argent. L’orientation nouvelle de la pohtique est décidément « patriote » ; elle s’affirme un peu brusquement par la cérémonie d’inauguration de l’Arc de Triomphe (29 juillet 1836). Drapeaux aux vents, mais avec un fort souffle de bonapartisme : le ministre ne serait-ü qu’un risqueur ?

Un nouvel événement sinistre vient encore assombrir des impressions redevenues pessimistes. Le 25 juin, un jeune homme qui se réclamait bruyamment de l’idée républicaine, Aiibaud, tire, presque à bout portant, sur le roi sortant en voiture du Palais-Royal. La balle, sans toucher Louis-Phihppe, était restée dans les panneaux de la voiture. L’émoi fut universel. Quoi ? Les fameuses lois de septembre, ces mesures tant vantées, cet étalage de rigueur, n’empêchent rien ? Ahbaud

luiiiiiiiiiiiiimiuHnmuiiiHHifumnifiu'i:

LA TÊTE DE FIESCHI (D’après Bracassat).

est exécuté le ii juillet; du pied de l’échafaud, en se retournant, il s’adresse à la foule : « Je meurs pour la liberté, pour le peuple, et pour la fin de la monarchie, » Quelques jours après, Armand Carrel, le joumahste âpre et mordant, le collaborateur de Thiers quand le National fabriquait des rois, le lutteur indomptable que ni crainte ni séduction n’avaient fait fléchir, est tué en duel par Émüe de Girardin. Toujours du sang !

Le pubhc était à bout de nerfs. Il n’est question que de guerre, d’émeute, de révolution. Le 28 juillet, veille de l’inauguration de l’Arc de Triomphe, on avait cru devoir décommander la revue. Le contraste de ces grands souvenirs et de ces médiocres réaütés était vraiment trop pénible. Ce Thiers, qui s’était annoncé grand, gouvernait petit. Il voulut se relever par un coup d’éclat : soudainement libéral, et, se rapprochant de l’Angleterre, il massa sur la frontière espagnole des troupes prêtes à réprimer l’insurrection carhste. Louis-Phihppe déteste qu’on joue avec le feu. Il met la main sur le bras de son ministre et l’arrête. C’est qu’il avait son ministère tout prêt : Molé le lui avait fabriqué sous le manteau. On entre dans une nouvelle phase du gouvernement personnel; Molé prend les Affaires étrangères et, contre Thiers, il appelle Guizot à l’Instruction pubhque. Le reste ne vaut pas d’être nommé (6 septembre 1836). Derrière le beau visage impassible du fils des grands parlementaires, confident de Napoléon, le roi entend reprendre les rênes.

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