CHAPITRE XIV
Le ministère Molé. — La tentative de Strasbourg. — Le marché des fonctiom et des fonctionnaires. La coalition. — Le cabinet Thiers. La crise de 1840. — Le grand ministère Souk- Guizot. L’euphorie du roi. — L opposition grandit. Lamartine. — Polémiques ardentes. — La campagne réformiste. — Les journées de Février 1848.
’iL eût été possible de rapetisser le régime, Molé l’eût fait. Ce n’était qu’une belle tête, magistrat émancipé de la robe, favori plutôt que ministre. Naïvement et par peur de Thiers, il se réjouit de mettre dans son cabinet un requin aux dents acérées, Guizot. Il comptait sur le roi. Le roi comptait sur lui pour gagner du temps, — le temps de Guizot, sans doute. Le levain de bonapartisme, introduit par les poètes et gens de lettres et manié si imprudemment par Thiers et les patriotes, y compris les républicains, agit dès qu’il n’est plus surveillé. Le cabinet Molé est à peine installé que deux manifestations bonapartistes se produisent simultanément (octobre 1836) ; l’une sans importance apparente, le complot miHtaire de Vendôme, l’autre qui fait grand tapage et donne à réfléchir sur les sentiments de l’armée à l’égard du régime, la tentative du prince Louis Bonaparte à Strasbourg. Il est à remarquer que ces deux apparitions du napoléonisme coïncident presque avec la mort de Charles X à Goritz (6 novembre), mort qui, par la renonciation tacite du duc
d’Angoulême, laisse la succession de la branche aînée aux mains d’un enfant, le duc de Bordeaux, « Henri V ».
Le MINISTÈRE MOLE. LA TEN- La mort du duc de Reichstadt, l’équipée de
TATiVE DE STRASBOURG duchesse de Berry, la mort de Charles X,
ouvrent la voie au prétendant bonapartiste, jeune encore, vingt-huit ans, vigoureux, ardent, ambitieux, taciturne, dressé à la poHtique par la plus rusée des femmes, la reine Hortense ; c’est le conspirateur à figure militaire, moustache et barbiche, Louis Bonaparte. Depuis longtemps il travaille dans l’ombre ; il a pris son brevet de patriote dans les « ventes » et les « loges » de carbonari et y a gagné, à côté de son frère, Napoléon-Louis, mort au cours de l’insurrection des Romagnes, ses galons d’insurgé et de prétendant. C’est un audacieux. Son parti est pris : il tentera tout au monde pour s’imposer à la France comme héritier et bénéficiaire de la légende napoléonienne. Les moyens lui importent peu ; il s’abouche avec tous les partis d’opposition, frappe à la porte de La Fayette comme à celle de Chateaubriand. Ses émissaires ont vu Armand Carrel et lui ont arraché ime de ces formules lapidaires par lesquelles le grand journahste met une politique en équation : « Le grand avantage de la cause impériale, avait-il dit, c’est d’être, pour l’Europe, l’emblème d’un pouvoir légitime (la souveraineté populaire) tout en restant en France un principe démocratique. » « Pour l’Europe », « démocratie », ces deux paroles, rapprochées dans une même phrase, visant à la fois les défaillances et les lacunes de la politique philippiste au dedans et au dehors, sont une consécration et un programme.
Le prince Louis Bonaparte a cultivé, dans les relations de sa mère, de vieilles accointances bonapartistes ; il a trouvé là un ancien soldat de l’Empire, le colonel Parquin, qui a épousé la confidente intime de la reine Hortense, Mlle Cochelet, et qui a encore quelque prestance. Fialin de Persigny, vaguement 'cavalier, vaguement journaliste, vaguement diplomate, conspirateur émérite, a ébauché divers plans. Il conseille d’agir, comme voulait le faire jadis le duc d’Enghien, par la frontière de l’Est. Il loue un appartement à Strasbourg. On rêve d’entraîner la garnison et, de là, soulevant l’Alsace et la Lorraine, vieilles provinces patriotes, de renouveler sur Paris, à travers la Champagne, le vol de l’aigle. On s’est assuré, à mots couverts, quelques sympathies parmi les officiers et, par le moyen d’une aventurière, Mme Brault, le plus indispensable de tous, le colonel Vaudrey, commandant le 4® d’artillerie, qui s’était rallié le premier à Napoléon lors du retour de l’île d’Elbe; en plus, on a créé des contacts avec de jeunes
officiers et sous -officiers que l’aventure et l’emballement patriotique excitent.
Louis Bonaparte se présente à la caserne portant l’uniforme de général et, sur la tête, im chapeau qui, par sa forme, rappelle celui de l’Empereur. Il réussit d’abord. Le 4® d’artillerie l’acclame. Persigny, à la tête de quelques hommes d’attaque, s’empare de la préfecture, des postes et du télégraphe. Mais le commandant la place, général Voirol, ne veut rien savoir ; s’appuyant sur les régiments d’infanterie, il tient l’émeute en respect et, bientôt, le prince est isolé, entouré, arrêté. Ses complices, qui n’ont pas partagé son sort, se sauvent comme ils peuvent. Le préfet délivré et le général ont averti le Gouvernement; selon les ordres reçus et sans laisser le temps de la réflexion, ils jettent le prisonnier dans une voiture et le font partir, sous bonne escorte, pour Paris.
A peine arrivé, on le fait repartir et on l’embarque