L AFFAIRE DE STRASBOURG
pour les Etats-Unis . on (D’après un dessin de Philippoteaux).
l’avait mieux traité que
la duchesse de Berry. Avec une police si promptement faite, et que la fameuse séparation des pouvoirs n’embarrasse pas, ni la discussion, ni l’opposition n’ont le temps de se produire. Une presse bien stylée couvre de ridicule « l’homme au chapeau ». L’affaire est enterrée. Elle laisse des traces cependant. De toute évidence, l’armée et l’opinion sont faciles à ébranler. L’un des jeunes officiers qui s’étaient montrés des plus ardents, le lieutenant Armand Laity, dit aux juges du procès, où il ne manquait que le principal accusé : « Je suis républicain et je n’ai suivi le prince Louis Bonaparte que parce que je lui ai trouvé des opinions démocratiques. » Toujours les mêmes mots république, démocratie.
Le programme néo-bonapartiste se précise ; il est à la fois patriote et populaire. Le jury acquitte les conjurés de Strasbourg.
Le marché des fonctions et des Un nouvel attentat, celui d’un gamin FONCTIONNAIRES. LA COALITION sinistrc nouimé Meunier, clôt l’année 1836. Le roi échappe encore. On cherche à consoHder la dynastie en la rapprochant sinon du peuple, du moins de l’opinion : érection sur la place de la Bastille de la colonne consacrée aux victimes de la révolution de 1830, loi d’amnistie, loi d’apanage, loi de disjonction, celle-ci tendant à isoler, dans la procédure, les accusés militaires des accusés civils. On travaille aussi à renforcer l’autorité. Mais l’autorité ne se décrète pas. Thiers se jette dans l’opposition et somme le ministère de s’expliquer au sujet de l’abandon des libéraux espagnols. Guizot boude Molé qui lui refuse le ministère de l’Intérieur. Le roi passe d’tme idée à l’autre, d’un homme à l’autre. Nouvelle crise ministérielle en avril 1837. Mais le cabinet est retapé pour les cérémonies du mariage du duc d’Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg- Schwerin ; fille d’une de ces familles allemandes alliées à toutes les grandes races européennes, elle se tiendra toujours, par sa manière détachée, un peu en dehors de la famille où elle entre. Les difficultés reprennent à la Chambre pour la dotation du duc d’Orléans et de sa sœur la reine des Belges, pour l’amnistie, pour les fonds secrets. Guizot, que la crise d’avril avait expulsé du ministère, entre, à son tour, dans l’opposition. Tandis que Thiers se rallie aux patriotes, Guizot bat le rappel des classes moyennes et c’est alors qu’il prononce le fameux discotirs qui les définit et les exalte. Que reste-t-il comme appui au ministère ? Que reste-t-il au roi lui-même ? On gagne péniblement la fin de la session. Déjà les grands travaux et les grands mouvements d’argent relatifs à la construction du réseau des voies ferrées sont soumis aux Chambres et excitent les convoitises. Les intérêts coalisés s’organisent pour arracher à l’Etat cette magnifique prébende.
La Chambre est dissoute. Le « pays légal » consulté va avoir à se prononcer entre le statu quo et une certaine évolution à tendance démocratique. Son choix est fait d’avance ; il tient à ce qu’il a. La pratique du système rencontre, d’ailleurs, deux difficultés : le choix du personnel de gouvernement et les conditions du partage entre les participants. Le règne repose désormais sur les fonctionnaires : or, les fonctionnaires sont exigeants. Louis-Philippe pense qu’il suffit de tenir bien en main les cadres administratifs pour tenir la France. Quant aux à-coups et aux risques du métier, il en a pris son parti. Le trantran journalier du pouvoir avec de la patience et un tranquille mépris des hommes, plus il avance en âge, plus cela
lui paraît suffisant. « Napoléon de la paix », la paix est une largesse que son expérience fait aux bonnes gens qui entendent « garder leurs économies ». D’ailleurs^ les grands souvenirs ne manquent pas. Le roi, héritier de Louis XIV, hérite aussi de Napoléon. On ouvre à Versailles le château restauré par son initiative personnelle et on le consacre à « toutes les gloires de la France ». A bientôt, le retour des cendres.
Les élections ont lieu en décembre 1837. Satisfaisantes à première vue, elles projettent cependant quelque ombre sur les lendemains. En effet, elles envoient à Paris ime assemblée de fonctionnaires, — près de deux cents, — faisant la moitié de la Chambre. De plus, le ministère ayant, la veille des élections, truffé la Chambre des pairs d’ime fournée de soixante nouveaux membres, pris, pour la plupart, parmi les fonctionnaires, soit ceux qui sont précieux par leur docilité, soit ceux qui sont dangereux par leur hostilité, l’ensemble de la machine parlementaire est aux mains de ceux qui tiennent déjà la machine administrative. Un instant, le pouvoir songe à mettre les fonctionnaires-députés en mesure d’opter entre leur fonction et leur députation. Mais, maîtres de la place, ce sont eux qui somment le ministère d’avoir à opter entre leur avancement ou leur opposition. Le calcul des fonctionnaires a toujours les yeux fixés sur un futur ministère qui, pour arriver, aura besoin d’eux. Ainsi ils usent chaque gouvernement par les deux bouts, par ce qu’ils exigent de lui et par ce qu’ils escomptent de ses successeurs. Le « pays légal » devient de plus en plus le « parti casé », le parti des prébendes et des héritiers. Le roi, si habile soit-il, ne discerne pas le péril ; il disait assez naïvement à Morny : « Je tiens la France par mes fonctionnaires. » Quelques bons scandales administratifs comme l’affaire des commissions Gisquet (le Gisquet de Casimir Périer) jettent un rayon de triste lumière sur les chambres noires du système. Le gouvernement flotte au gré des flots, le roi toujours confiant puisqu’il tient la barre. Beau semblant, c’est le cabinet Molé. Deux vents d’opposition soufflent en même temps, l’un qui agite spécialement les régions parlementaires et qui ramasse tous les opposants : Thiers, Guizot, Berryer, Odilon Barrot ; c’est la fameuse « coalition » déjà en perspective ; l’autre qui rallie l’opinion générale, l’opinion de ceux qui ne votent pas et qui les porte à la fois vers la République et vers le bonapartisme. Personne ne sait où l’on va.
Quelques faits heureux retrempent la confiance : en octobre 1837, une expédition, à laquelle prend part le duc de Nemours, s’empare de haute lutte de Constantine dont le sort de l’Algérie paraissait dépendre. A Londres, au couronnement de la reine Victoria, le maréchal Soult est acclamé et cet accueil donne
l’impression que la nouvelle dynastie est décidément acceptée. Sur la demande impérative de la France, le gouvernement suisse se décide à faire passer en Angleterre le prétendant Louis Bonaparte, revenu en Europe à la nouvelle de la maladie qui emportait sa mère, la reine Hortense (octobre 1838). Il naît au duc d’Orléans un fils, le comte de Paris, et ainsi le sort de la dynastie est assuré (24 août 1838). Au Mexique, le marin de la famille, le prince de Joinville, se distingue à la prise de Vera-Cruz (ii novembre 1838). Cependant le vieux Tallejrand meurt, « réconcilié avec l’EgHse, et il emporte, en mourant, ce long passé d’intrigues venu des Choiseul et des Philippe-Egalité pour aboutir à cette royauté héréditaire et parlementaire dont il est le créateur, édifice fragile, comme toute sa politique, en présence de la Révolution qui se poursuit et de la démocratie qui monte.
Tandis que, dans le pays, l’idée est en marche, les luttes parlementaires piétinent sur place. Une sorte d’ataxie de la volonté politique ne permet guère à la Chambre que de se consacrer à quelques lois d’affaires, loi sur les tribunaux de commerce, loi sur les aliénés, débat sur les chemins de fer (mai 1838) qui consacre, sur le rapport d’Arago, le principe de la concession aux grandes compagnies. A la rentrée de 1839, fonctionnaires-députés, députés ministrables montent en troupe serrée à l’assaut du pouvoir. Le roi est prêt à capituler ; pour vivre, ü trahit Molé qu’ü caresse encore. Alors s’organise définitivement, sous la conduite de Guizot qui s’en vante, cette fameuse « coalition », célèbre dans les annales parlementaires, \ilaine ancêtre de tant d’autres amalgames de partis hostiles, ayant pour but d’arracher, à tout prix, un pouvoir précaire à ceux qui le détiennent. Etrange abus de l’éloquence : à propos de l’adresse, cent vingt-huit discours sont prononcés. Un député jette à la face du rigide Guizot : « C’est la lutte assidue, incessante, de ceux qui veulent être ou qui regrettent d’avoir été contre ceux qui sont. » Guizot crie à Molé : Otmna sei'viîher pro dominatione! Et Molé de répondre : « Ce sont les ambitieux que Tacite \fise, et non les courtisans. » Deux thèses sont en présence ; celle exposée par un publiciste qui eut une heure de notoriété, Fonfrède : « la couronne seule gouverne ; les élus ne peuvent le faire parce qu’ils représentent non la nation, mais des fragments de la nation, des intérêts particuliers ou locaux. » Et l’autre thèse, celle de la « coalition » : « Le roi règne et ne gouverne pas. » Le ministère l’emporte ; il préside encore aux élections. Mais les fonctionnaires, la face tournée vers l’avenir, l’abandonnent. Il est battu devant les électeurs et s’en va (8 mars 1839).
Le cabinet thiers. La curée est difficile; chacun des copartageants LA CRISE DE 1840 réclame la plus grosse part. Entente impossible. Des ministères provisoires se succèdent : Montebello, Passy, Soult. Le roi a probablement, dès lors, une idée de derrière la tête, mais il ne se découvre pas. Lequel doit-il user maintenant, Thiers ou Guizot? Une insurrection éclate à Paris. Le roi recourt à sa grande ressource, Soult (12 mai). En voilà pour huit mois ; long bail parmi tant de versatilités et d’incohérences. Le roi est toujours hypnotisé par ce Thiers qui l’amuse à la fois et l’inquiète. Il plairait assez par son savoir-faire, son coup d’œil, son tapage patriote. Il s’est fait une situation au dedans et il commence même à en imposer au dehors. Or, tout est à la politique extérieure. L’opinion réclame un homme fort. Le mieux ne serait-il pas de céder au temps et de prendre Thiers en surveillance, non sans garder sous roche Guizot à tout événement. On met celui-ci en jauge à l’ambassade de Londres (février 1840). L’heure paraît donc sonnée pour Thiers. La question d’Orient, ce piège à diplomates, s’est rouverte par les victoires et les ambitions de Méhémet-Ah. Pourquoi celui-ci ne deviendrait-il pas, entre les mains d’un ministre résolu, l’instrument oriental qui avait manqué à Napoléon? Entre la Russie et l’Angleterre, il y a, pour la France, un rôle à jouer. L’importance de l’Egypte dans les choses méditerranéennes se dessine. C’est là que peut se faire l’union de l’Occident et de l’Orient. Thiers voit tout cela. Il est de ceux qui ont de « l’avenir dans l’esprit ». L’Égypte, réalisation d’un vieux rêve national, serait la récompense. Au moment de la discussion de l’Adresse, l’historien du Consulat donne un coup de clairon ; il vante l’enthousiasme dont le pays est plein et qui ne demande qu’à déborder en actes. Le roi hésite encore. Mais Thiers entend jouer sa partie lui-même; il use d’un dernier stratagème. La Chambre refuse la dotation du duc de Nemours. Louis-PhUippe s’incline sans fierté, mais non sans raname : « Je signe demain mon humiliation, » dit-ü à Duchâtel, et il garde cela sur le cœur.
Le mars, le cabinet Thiers était constitué. Le petit grand homme rempht à lui seul tout le cadre de ses compétences variées et de ses universelles prétentions. Dès la première discussion, Lamartine, qui s’était planté carrément dans l’opposition, avait défini l’espèce de risque que la présidence de Thiers faisait courir au pays : « Vous secouerez devant le peuple ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l’animer et l’appeler à vous... » Mais que valent ces démonstrations? Où est le point d’appui? La France, encombrée déjà de la rude conquête de l’Algérie, n’a pas les ressources nécessaires pour soutenir une vigoureuse campagne diplomatique et müitaire ailleurs. L’ambition ne fait pas l’homme d’Etat. Cependant,
Thiers, jouant de la corde patriote, travaille à obtenir de l’opinion les appuis qui lui manquent à la cour et dans le Parlement. Ce jeu, il l’étale en demandant aux Chambres la translation à Paris des cendres de Napoléon. Autre coup de clairon. Entraînés par la littérature et par la presse, les Chambres, l’opinion emboîtent le pas. L’émotion est indescriptible. La France se réveille, la Marseillaise plein la bouche, drapeaux déployés, prête à la guerre. Lamartine seul jette sa douche d’eau froide : « Je ne crois pas qu’il soit bon de déifier sans cesse la guerre... » Mieux eût valu se taire en effet, car les affaires s’embrouillaient. « Lord Palmerston, écrit Guizot à son gouvernement, insiste sur les vues d’agrandissement et de domination de la France dans la Méditerranée. » Thiers ne veut pas céder. On trouve l’exposé de l’affaire dans le volume de M. R. Pinon, consacré à VHistoire diplomatique. Rappelons seulement que ce dont il s’agit, c’est bien moins du sort de l’Empire ottoman que de la rivalité coloniale et méditerranéenne entre la France et l’Angleterre. L’Angleterre se sert de l’alarme universelle pour ameuter l’Europe contre la France. La Russie saisit, d’autre part, l’occasion qui se présente de rompre l’union des puissances occidentales.
Thiers et Guizot discutaient encore à Paris et à Londres sur les apparences que la réalité était devant eux. Le fameux accord à quatre était signé entre les puissances pour en finir avec Méhémet-Ali. A la nouvelle de cette résurrection de la coalition de 1815, un sursaut de sentiment national met la France entière debout. Il n’est bruit que d’une Convention, d’une assemblée révolutionnaire dont Thiers serait le Danton. Les fils du roi, soldats avant tout, sont emportés eux-mêmes par le courant et se prononcent pour la guerre. Les classes disponibles de 1836 à 1839 sont appelées sous les drapeaux. Paris et la France brûlaient de cet enthousiasme auquel Thiers avait fait appel. Ce ne fut qu’un feu de paille. Bientôt le différend anglo-turc se réglait sur place par la reculade de Méhémet-Ah. A Londres, les esprits pondérés, la reine Victoria elle-même, conseillaient à Palmerston plus d’aménité dans les formes ; il lui eût fallu aussi des vues plus hautes : moins de grosse malice eût évité à l’Europe l’inutile et sanglante guerre de Crimée. De son côté, Louis-Philippe, après avoir excité son fougueux ministre, le lâchait; il rédigeait derrière son épaule une note diplomatique qui, tant bien que mal, sauvait la face. Guizot était appelé de Londres un peu comme un sauveur. A la rentrée d’octobre, le roi substituait un discours écrit par lui à celui que lui proposaient ses ministres. Thiers se retira. C’était lui qui, maintenant, signait son « humiliation ».
Le roi avait gagné la partie, mais sans gloire. Une sorte d’abaissement dou-