‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 57 sur 113 · PLANCHE VII · texte numérisé non relu

PLANCHE VII

ic^

rv';

loureux suivit cette période d’exaltation où le ministère et l’opinion avaient rivalisé d’emballement. Le roi se réjouissait d’avoir su lâcher la main d’abord et d’avoir su serrer la bride à temps. Guizot rappelé définitivement allait représenter la « résistance » inflexible, voilée de déclarations brillantes. Sous la présidence de l’éternel maréchal Soult, un ministère de tout repos fut constitué. Guizot aux Affaires étrangères était le vrai chef du cabinet, l’homme du roi. Et encore, celui-ci ne

LE RETOUR DES CENDRES (D’après Provost).

renonçait pas à jouer au plus fin. Pour im peu, il eût laissé croire qu’il regrettait Thiers. Au fond, il jubilait : la couronne « gouvernait ».

Le grand ministère soult- On tenait donc le pays ; les idéologues, GUIZOT. L’EUPHORIE DU ROI qu’üs fusseut patriotes ou révolutionnaires, étaient matés. On en avait assez des poètes et des imaginatifs. Le romantisme va finir sur l’échec des Burgraves. Ce rêveur et orgueilleux Lamennais qui joue les Jean-Jacques est condamné à un an de prison. Il n’est que temps d’affirmer l’autorité du régime. Car, si l’on eût continué, le parti libéral était aux pieds du Bonaparte. Déjà les deux partis se distinguaient mal l’un de l’autre, buvant aux mêmes coupes, s’asseyant aux mêmes banquets.

L’homme qui avait échoué à Strasbourg avait cru, après l’humiliation de 1840, l’heure propice. Il était venu, cette fois, d’Angleterre, débarquer à Wimereux pour

tenter de pénétrer sur le territoire par Boulogne j chaque fois qu’il y avait un conflit entre France et Angleterre, les agitations révolutionnaires renaissaient en France. Louis Bonaparte avait donc tenté l’aventure le 4 août, alors que Thiers était encore au pouvoir. Il avait échoué plus piteusement peut-être que la première fois : mais rien ne le découragerait; l’indulgence n’était plus de raison. Le prince est poursuivi devant la Cour des pairs et, malgré la belle défense de Berryer, il est condamné, le 6 octobre, à la prison perpétuelle, peine qu’il subira dans la citadelle de Ham. Juste au même moment, le prince de Joinville abordait à l’île de Sainte-Hélène pour y recevoir, de l’Angleterre, les cendres exhumées de l’Empereur destinées au dôme des Invalides. La cérémonie funèbre, qui eut lieu le 15 décembre, laissa dans la mémoire de la population parisienne un de ces grands souvenirs qui constituent sa vision de l’histoire. Le prince Louis écrivit, le même jour, de sa prison de Ham, une lettre adressée « à l’Empereur « : « Un vaisseau français conduit par un noble jeune homme est allé réclamer vos cendres ; mais, c’est en vain que vous cherchiez sur le pont quelqu’un des vôtres : votre famille n’y était pas... » L’épée d’Austerhtz fut posée sur le sarcophage de porphyre et la porte fut refermée sur la gloire. Le roi, héritier des deux grandes traditions françaises, régnait avec l’ordre et la paix.

C’est vraiment l’apogée du règne ; Louis-Phihppe est septuagénaire ; vigoureux et sobre, il reste sohde et d’aplomb et ne paraît pas vieillir. Seule son intarissable faconde peut passer pour un signe d’affaiblissement : mais la faculté de la parole est la dernière qui abandonne la vieillesse. Sa philosophie, qui lui vient de sa race, de son expérience, de son courage, est toute pratique; patient, méfiant, tenace plus encore que persévérant, sachant rompre pour prendre du champ, il ne compte sur personne, ne tient à personne, mais se sert de ceux qui attendent quelque chose de lui sans s’apercevoir assez, qu’intéressés ils peuvent espérer ailleurs. Sa plus grande force est dans la douce confiance qui lui vient de sa famille, de son entourage intime, de la reine, de sa sœur, de ces beaux enfants qui font sa gloire et qui sont un gage d’avenir pour la France. Quand le duc d’Aumale revient d’Algérie où il a fait ses premières armes et qu’ü défile dans Paris à la tête du 17® léger, il est accueilli avec enthousiasme et, si im malheureux tire un coup de pistolet qui tue, près de lui, le heutenant-colonel Levaillant (13 septembre 1841), c’est, dans tout le pays, une telle indignation qu’on dirait d’un attachement populaire décidément acquis.

Le roi a cette autre chance que l’homme qui a mis en péril à l’extérieur sa politique de paix, Palmerston, quitte en ce moment la scène. La tranquiUité qui s’ensuit

en Europe est un nouveau succès pour le roi pacifique. Il ne reste des émotions par lesquelles on a passé qu’une inquiétude propre à hâter l’exécution d’un projet où il reste quelque souvenir de Louis XIV et de la Fronde, l’achèvement des fortifications de Paris, enceinte continue et couronnée de forts détachés. La question fut une de celles qui souleva, dans l’opinion, les polémiques les plus vives et à la Chambre les débats les plus passionnés. La crise de 1840, évoquant les souvenirs de 1814 et de 1815, avait fait sentir le danger d’ime capitale sans défense, sise à cinquante heues de la frontière. En cas d’invasion, convient-il d’enfermer, dans Paris, la fortune de la France et, d’autre part, est-il permis d’abandonner à l’ennemi le cœur et le cerveau de la nation? L’inquiétude ambiante, l’espèce d’atonie générale de l’opinion, tout portait au vote des crédits nécessaires pour faire de Paris une véritable place fortifiée, un refuge de grandes armées, im camp retranché de salut, et c’est ce qui fut décidé et exécuté (i).

Un autre grand plan d’organisation générale accompagne ces larges conceptions d’organisation müitaire, c’est le programme de construction des voies ferrées. On pensa que Paris s’imposait comme centre des grandes hgnes qui, pareilles à une toile d’araignée, étendraient leurs fils jusqu’aux diverses frontières. Il n’est pas absurde de penser qu’une prévision plus haute, une connaissance plus pénétrante de la vie complexe de la France et de ses provinces ne se fût pas astreinte à un plan aussi simphste et que plusieurs centres de rayonnement communiquant entre eux et réunis à Paris par des réseaux moins exclusivement centripètes eussent offert à la fois plus de souplesse nationale et plus de commodité. Quoi qu’il en soit, le programme fut étabh sur des données qui ajoutèrent encore à l’extrême centrahsation de la France. On adopta aussi la combinaison financière remaniée à diverses reprises, qui consacra un système de collaboration entre l’État, les grandes com-

(i) Les événements qui, deux fois depuis, ont posé à nouveau et dans les conditions les plus tragiques l’angoissant problème, l’ont résolu en sens différent de l’opinion de Thiers. Une place de refuge, un camp retranché entourant une ville capitale ne sauvent pas un pays ; ni Paris, ni Metz en 1871, ni Anvers en 1914 n’ont offert une sécurité décisive. Une ville de plusieurs millions d’habitants est soumise à trop de nécessités pour pouvoir abriter la fortime d’un peuple dans une guerre de durée. Tout au plus peut-elle servir de point d’appui pour des armées puissantes, mais sous la condition expresse que celles-ci manœuvrent en pleine liberté. Pour se battre, pour traiter, il faut qu’im gouvernement soit libre. Tant qu’il reste im pouce de territoire national, — fût-ce Ypres, — ce coin de terre est l’abri suprême de l’indépendance. Le roi de Bourges, même quand l’Anglais règne à Paris, reste roi ; Henri IV à Nérac est l’héritier légitime, même si l’Espagnol occupe la capitale et, la France aidant, ils sont redevenus, l’un et l’autre, rois de tout le pays. La vérité paraît être qu’une capitale doit être mise à l’abri d’un coup de main ; mais que la nation ne doit pas attacher son sort uniquement aux murailles qui l’entourent.

pagnies, les intérêts locaux ; et, malgré l’opposition si extraordinaire de Thiers, les premiers crédits furent votés en mars-avril 1842, non sans entraîner, avec les dépenses nécessitées par la crise de 1840 et l’achèvement des fortifications, un déficit budgétaire qui dévoila la précarité des ressources d’un gouvernement attardé dans la considération d’intérêts étroits et particuliers. Dans le calme général, restait toujours, du fait de cette politique étriquée, une gêne latente ; et autant l’au jour le jour des affaires évoluait avec simplicité et tranquillité, autant la conception supérieure de l’avenir et du rôle de la France était négligée. L’euphorie du roi contrastait avec l’activité nerveuse du pays.

L’OPPOSITION GRANDIT. L’oppositiou, matée dans les sphères parlemen-

LAMARTiNE taûes, se rejetait sur l’opinion. Le National, à propos

de l’attentat contre le duc d’Aumale, n’avait pas craint de viser le roi lui-même : « Le principal coupable, nous savons bien qui il est, où il est la France le sait bien aussi ; la postérité le dira. » Les plus prudents parmi les hommes de l’opposition et les sages du tiers-parti inclinaient vers des mesures qui eussent pu assurer une certaine détente : la réforme parlementaire, canalisant le flot du fonctionnarisme, et la réforme électorale, accordant graduellement l’adjonction des capacités (proposition Ducos-Dufaure, février 1842). Lamartine, attaché jusque-là à la politique royale, poussait le gouvernement à se départir de son attitude négative : « LFn tel système d’immobilité, s’écriait-il, n’a pas besoin d’un homme d’État : une borne y sufiirait. » Guizot ne voulait rien entendre. Quant au roi, toujours souriant et satisfait : « Dieu nous garde des gouvernements inventeurs », faisait-il répondre par le Journal des Débats. Ce parti pris obstiné portait à l’extrême la violence des passions contraires. Ledru-RoUin, briguant un siège dans la Sarthe, se pose en tribun contre le pouvoir royal et fait en termes virulents le procès du régime : aux maux dont il donne le tableau dans les traits les plus noirs, il ne voit qu’un remède, le suffrage universel.

Au même moment, l’issue d’une longue crise extérieure, que le gouvernement anglais, revendiquant sur nos vaisseaux marchands le droit de visite, avait ouverte avec succès contre la France, produit une sorte de flottement dans la majorité. De même les questions budgétaires. Le cabinet sent le besoin de se raffermir par un recours au pays légal. Les élections sont fixées au 12 juillet 1842. Elles ne sont qu’à demi satisfaisantes. Paris est perdu, avec dix opposants sur douze députés, et la majorité de 260 sièges sur 459 représentants est un peu courte. Cependant Guizot se dit, qu’avec une adroite fermeté, il disciphnera le bataillon.

quand une catastrophe frappe la famille royale : le duc d’Orléans, l’héritier du trône, l’espoir de la dynastie, le vaillant soldat, l’homme jeune, élégant, patriote, auquel on attribuait des tendances libérales et qui avait su se conciher l’amitié de la génération qui arrivait avec lui, périt dans un accident de voiture, à Neuilly. Ce fut à la fois une immense douleur et une grave difficulté. Il fallut pourvoir à la plus imprévue et. à la plus complexe des questions, celle de la régence, et le roi.

ACCIDENT ET MORT DU DUC d’oRLÉANS A NEUILLY (D’après une lithographie de 1842. Musée Carnavalet).

en écartant la duchesse d’Orléans et en désignant le duc de Nemours, choisit un prince peu populaire et introduisit la zizanie dans une famille unie jusqu’alors. Guizot fit, au cours du débat, une profession de foi tellement « royale » qu’elle créa ime nouvelle division au sein même du parti dynastique. Le ministre affirma que seuls les trois pouvoirs constitutionnels, c’est-à-dire le roi et les deux Chambres, étaient les organes légitimes et réguliers de la souveraineté nationale. La souveraineté du peuple se trouvait ainsi non seulement écartée, mais confisquée. Odüon Barrot et ses amis s’élevèrent violemment contre une doctrine si tranchante et la coupure se fit entre Thiers, qui appuya Guizot, et Odüon Barrot qui se rapprocha du parti répubhcain. La base du régime se rétrécissait et se durcissait à l’heure

OÙ l’accession de nouvelles générations eût demandé plus de souplesse et de largeur.

Il ne fait pas doute que c’est la question « royale » qui devient le grand débat, le débat exclusif de cette partie du règne et qui amènera la catastrophe. Le roi se concentre, si l’on peut dire, de plus en plus sur soi-même et sur les siens. Non seulement une sorte de vanité sénile, une croyance obstinée en sa propre infaillibilité l’ont saisi; mais il étend ce sacrement, cette onction à tous les siens. Leur bonheur, leur mariage, leurs besoins journaliers et leurs comptes de cuisine sont des affaires d’État; les débats parlementaires en sont encombrés. La dynastie elle-même, reste toujours anxieuse d’être « admise » par l’Europe et cela devient aussi un véritable embarras pour la politique nationale. On cachait la France derrière la dynastie.

L’Europe se prêtait à ce jeu qui lui donnait barre sur le roi. C’est ainsi que les voyages de la reine Victoria à Eu, du duc de Nemours à Londres, du comte de Chambord à Belgrave-Square, avec le pèlerinage des légitimistes dont le roi exige, à Paris, la « flétrissure », c’est ainsi enfiin que le voyage du roi lui-même à Londres paraissent les grands événements de la politique française. Des intérêts majeurs, l’affaire du droit de visite, l’affaire Pritchard, l’affaire espagnole avec la lutte contre Espartero, lutte qui évolue peu à peu vers la difficultueuse compHcation des mariages espagnols, tout cela est dirigé dans le sens des convenances personnelles du vieux roi. Ce persévérant « égotisme » — le mot est, dès lors, employé par Stendhal — laisse s’invétérer une sorte de dissentiment latent entre la famille et la nation, et ce dissentiment enlèvera l’autorité à la jeune éhte princière, désarmera, en quelque sorte, ces vaillants jeunes gens à l’heure où s’engagera la partie décisive. Quant à la nation, elle se replie sur elle-même ; elle se désintéresse d’une conduite si peu désintéressée. Elle se réfugie aux rêveries des patriotes et des révolutionnaires.

Un fait d’une importance capitale pour l’avenir de la dynastie et du pays affirme ces divergences : c’est la résolution avec laquelle Lamartine se jette dans l’opposition démocratique. (( C’est un poète, » ricane la bourgeoisie satisfaite ! Il est dans les nuages ! » — « Le tonnerre aussi », répond Victor Hugo. Le parti que prend Lamartine est, en effet, l’orage précurseur :

« Non, il ne sera pas donné de prévaloir longtemps contre l’organisation et le développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le pays pièce à pièce de ce qu’il devait conserver des conquêtes de dix ans et de cinquante ans »... « Vous voulez bâtir avec des matériaux décomposés, avec des éléments morts et non avec des idées qui ont vie et qui auront l’avenir... »

La bataille pour l’avenir, pour l’intelligence, pour l’idéal est la seule qui retienne alors l’attention publique et qui mérite de retenir l’attention de l’histoire.

D’abord, les grandes luttes au sujet de l’enseignement secondaire, à qui tiendra l’âme de la nation. Le gouvernement est hésitant, sans doctrine, ni cathoHque ni philosophique, cherchant une solution telle quelle dans le plus médiocre des éclectismes scolaires. Guizot, protestant et professeur, apporte une bonne volonté incontestable et de hautes lumières à la recherche de solutions que ses engagements politiques et ministériels obscurcissent. Lamennais, Lacordaire, Veuillot, Montalembert réclament avec violence, avec passion, avec hauteur, une hberté qui serait, si l’on s’abandonnait à eux, le plus intolérant des monopoles. L’équilibre se cherche, mais ne se trouve pas, dans le rapport de Thiers (13 juillet 1844) qui défend TUniversité plutôt à titre d’instrument politique que comme élévatrice de l’âme nationale :

« L’esprit de notre Révolution, disait-il, veut que la jeimesse soit élevée par nos pareils, par des laïques animés de nos sentiments, animés de l’amour de nos lois... Si le clergé, comme tous les citoyens, sous les mêmes lois, veut concourir à l’éducation, rien de plus juste, mais comme « individus », à égalité de conditions et pas autrement... »

Le prêtre « comme individu », quel sophisme ! Le rapport est acclamé, mais le problème n’est pas résolu. Des humanités sans humanisme, un hbérahsme sans Hberté, ce ne sont pas les principes répondant aux justes exigences de la société moderne.

POLÉMIQUES Cette partie assez calme, mais toute traînante du règne,

ARDENTES s’achève dans une de ces situations contrastées dont l’opinion pourrait se réjouir, mais dont elle s’étonne et s’inquiète. Au moment où le roi Louis-Phüippe rend à Londres la visite que la reine Victoria lui a faite à Eu, l’Angleterre fait un effort désespéré pour entraver les premières tentatives d’expansion coloniale de la France. L’insignifiante affaire Pritchard donne Heu à un règlement pénible et la briUante victoire d’Isly remportée par le maréchal Bugeaud amène de nouveaux froissements entre les deux pays (août 1844).

Le voyage de Londres en octobre et les acclamations du peuple anglais, les égards de la cour furent les dernières joies du vieux roi ; et encore joies mêlées, car les dessous tristes ne manquaient pas. Au retour, il se trouva que ce « succès » dynastique aUait être payé, et très cher. C’est sur les affaires du dehors, sur la misérable affaire Pritchard, sur les mariages espagnols, sur les relations avec l’Angleterre qu’aUait s’engager, assez injustement d’aiUeurs, la bataiUe parlementaire qui, pour la première fois, devait faire toucher des épaules à Guizot. Les hommes

sur lesquels la dynastie et même la « résistance » croient pouvoir compter, les fidèles du premier jour, ce qu’il reste des « glorieuses », Molé, Thiers, Dupin, Malleville donnent la main aux « saxons » et aux vieux opposants. On poussa la bataille à fond contre la politique royale à propos du crédit pour l’indemnité de Pritchard et, au scrutin secret, le ministère n’obtint que huit voix de majorité. Dans ces circonstances critiques, on voit apparaître deux hommes nouveaux : Morny qui, d’un air froid, détaché, vient apporter son appui au cabinet ; or, Morny, fils naturel de la reine Hortense, demi-frère du prince Louis Bonaparte, c’est déjà la revendication impériale. Et l’avocat Crémieux qui prend à son compte la vieille proposition de l’adjonction des capacités ; or, Crémieux, c’est 1848.

Des polémiques ardentes s’en prennent de toutes parts à un corps social où l’on sent des germes de décomposition. Fait singulier, les « honnêtes gens », « les conservateurs progressistes », c’est-à-dire la partie la moins compromise de la droite, se séparent ostensiblement de la « résistance ». Des hommes comme Duvergier de Hauranne, Malleville, Tocqueville, Dufaure, Billaut se refusent à un régime que l’intrigue, la corruption, la concussion compromettent ; après le bâillement du poète, « la France s’ennuie », c’est « la révolution du mépris ». Tel prêche la décentralisation, tel autre la liberté de la presse, un autre la restauration des mœurs, tous réclament l’élargissement et l’assainissement de l’édifice gouvernemental, les fenêtres ouvertes. Le cabinet s’affaisse. Soult, chevronné de services et de gloire, laisse le ministère de la Guerre ; il va bientôt passer la présidence du Conseil à Guizot. Autre polémique, plus dangereuse et moins prévue : alors que l’on croit avoir affaire à un clergé docile, un duel s’engage avec l’Église sur la question de la liberté de l’enseignement. Des hommes qui furent les disciples de Lamennais, Montalembert en tête, réveillent l’épiscopat de son engourdissement et réclament pour le cathohcisme, la hberté ; des abbés prêchent une croisade contre r « école de pestilence ». En sens contraire, une campagne, plus violente encore et vite populaire, est engagée contre le vieux spectre, les Jésuites ; c’est par centaines de mille que les lecteurs d’Eugène Sue, les disciples de Quinet et de Michelet emboîtent le pas à l’anticléricalisme. Les projectiles des deux camps, sans viser précisément le pouvoir, l’atteignent. Ses meilleurs amis, les Villemain, les Cousin, les Salvandy sont divisés non seulement entre eux, mais parfois contre eux-mêmes. C’est une bagarre qui se termine par le retrait du projet de loi sur l’enseignement secondaire, mais qui laisse des victimes sur le champ de bataille.

Une grande douleur frappe au cœur la nation quand, en mars 1846, l’insurrection polonaise succombe. Ce n’était pas seulement le triste finis Polonice; c’était.

pour ropinion patriote, la fin d’un idéal, la plus noble des causes succombant, un soufflet pour la France. Et voilà que, d’avril à juin, les coups se précipitent : c’est l’attentat de Lecomte, c’est l’évasion du prince Louis Bonaparte, c’est la chute de sir Robert Peel et de lord Aberdeen, la rentrée aux affaires des whigs et de Palmerston. A la Chambre, l’opposition paraît décidée à en finir, quels que soient les

MASSACRE DES INSURGÉS POLONAIS A WISCHAU (D’après une lithographie de Raffet).

moyens. Thiers, Abel de Rémusat mettent le siège devant la citadelle où le roi a déposé ses ressources les plus chères, sa confiance ultime : la fidéhté des fonctionnaires. Après une dure bataille, le cabinet l’emporte encore ; et il se tourne vers le corps électoral, « le pays légal » : les élections sont fixées au août 1846.

Le roi profite de l’absence des Chambres pour enlever le succès familial qu’il a poursuivi avec la plus ardente passion et même la ruse la plus tenace, les mariages espagnols. Il triomphe : le duc de Montpensier, son plus jeune fils, épouse la fille cadette de Ferdinand VTI ; mais le roi perd le seul appui extérieur de son règne.

l’alliance anglaise. Or, pour tout gouvernement fragile en France, le commencement de la sagesse, c’est la crainte de l’Angleterre. La nouvelle Chambre n’a tenu, en août, qu’une courte session de vérification des pouvoirs. Elle se réunit en session ordinaire, le ii janvier 1847. Guizot a obtenu, devant le corps électoral, un succès inespéré : sur iio députés nouveaux, 82 sont conservateurs et ministériels. Il est vrai, l’opposition a enlevé tous les sièges à Paris. Mais, il reste la France : la France est phüippiste. Devant le pays légal, l’opposition n’a pas obtenu l’audience.

La campagne II ne lui reste qu’une ressource : l’appel au pays démo- RÉFORMiSTE cratique, à ces masses profondes que le régime censitaire

prétend exclure à jamais, au nom de « l’élite », au nom de la « raison », au nom d’une nouvelle aristocratie de la fortune, grand objet poursuivi par Guizot qui, s’il n’a pas prononcé le fameux « Enrichissez-vous ! », l’a proclamé par toute sa conduite. Il répète, avec un dédain croissant pour la plèbe : « Toutes les politiques vous promettent le progrès, la pohtique conservatrice seule vous le donnera. » Mais le spectacle de la corruption électorale et du marchandage entre gouvernement et fonctionnaires avait fait, de la campagne électorale, un scandale et du triomphe ministériel une razzia. Thiers, qui avait brûlé ses vaisseaux, traduisait en langage pohtique les nobles phrases de Lamartine quand, dès le début de la session de 1847, il s’écriait : « Les esprits se sont-ils, à aucune époque, attachés à des sujets moins dignes de la France ? » Durant cette année 1847, qui fut l’année des passions déchaînées et de l’éloquence acharnée, visant les foules, visant cet intelligent et violent Paris dont on avait tant vanté, depuis 1830, la maîtrise politique, le gouvernement va, au dedans et au dehors, de déboire en déboire, de déception en déception. Les mariages espagnols n’ont pas seulement rompu l’entente cordiale, ils ont créé, en Angleterre, un esprit d’hostilité que les Anglais, avec leur art de la pubhcité, rendent si cruellement blessant. Palmerston qualifie Guizot d’ « imposteur convaincu d’imposture ». La reine Victoria, la tendre amie du château d’Eu, accuse de « monstrueuse dupHcité et d’immoralité » la conduite du gouvernement français. Donc, pas plus de dignité extérieure que de progrès intérieur. Un conservateur, un ami de la veille. Desmousseaux de Givré, lance la fameuse invective qui prétend résumer tout le règne : « Rien, rien, rien! » (27 avril 1847). Et voilà que, de partout, les nuages s’amoncellent. L’ardente polémique dont Émile de Girardin, qui en déboulonnera bien d’autres ! prend la tête, a le choix des armes : c’est le procès scandaleux de deux ministres : un général, Cubières, un haut magistrat. Teste, convaincus de concussion ; à bref délai, ce sera la triste affaire Choiseul-Prashn.

Le maréchal Soult, fatigué, dégoûté peut-être, quitte la présidence du Conseil et Guizot, qui le remplace, est mis au pinacle par la volonté tenace du roi; en vain la famille royale, la reine elle-même le supplient d’ouvrir les yeux et de se séparer de ce dangereux favori. Le plus redoutable des adversaires, le grand poète que la presse officielle et « bourgeoise » a abreuvé d’amères ironies et de sottes railleries, Lamartine, dans un livre immédiatement populaire, V Histoire des Girondins, rend une sorte de beauté humaine et imprévue aux hommes de la Révolution et fait, du drame sanglant, le plus poignant des romans, le plus impressionnant des pamphlets. L’ouvrage se termine par cette phrase où retentit le tocsin : « L’histoire de la Révolution est glorieuse et triste comme le lendemain d’ime victoire et comme la veille d’un autre combat. » Pourquoi pas, en effet, un « autre combat », pourquoi pas une nouvelle « glorieuse » ?

Dans les dernières semaines de l’année, un grand succès, la reddition d’Abd-el- Kader, paraît interrompre cette série à la noire. Mais il est bien tard. Les prophètes de malheur observent que Charles X est tombé au lendemain de la prise d’Alger. Et puis, le vainqueur est un de ces fils si bien nantis, le duc d’Aumale et, près de lui, ce maréchal Bugeaud qui, depuis la mort d’Armand Carrel et le traité de la Tafna, passe pour le type de la violence implacable et cupide.

L’opinion poHtique est sans justice, toute lancée sur une piste de malcontentement avec soif d’en finir. Les amis les plus fidèles, Sébastian!, Montaüvet, Gérard viennent conseiller avec émotion, avec douleur, au vieux roi de céder quelque chose, de renoncer à une poHtique absurdement irréconcihable et de se séparer de Guizot. « Voulez-vous donc m’arracher la langue ? » répond le roi.

Du côté de l’opinion, les fers sont au feu. La hantise nouvelle, c’est la réforme électorale, la réforme parlementaire, l’incompatibilité des fonctionnaires ; ce qu’on vise, c’est ce régime censitaire exclusif de toute souveraineté populaire. L’orage n’a jamais, même aux heures les plus heureuses, quitté l’horizon : les apologistes du règne et du roi avaient présenté comme im piège méprisable cette réforme électorale réclamée, pourtant, depuis le malentendu de l’Hôtel de Ville. Et voilà maintenant, dans toute son ampleur redoutable, l’appel suprême à l’opinion, l’appel à la démocratie, c’est-à-dire à Paris. Comment « le roi des barricades » et son ministre, l’ancien membre de la société « Aide-toi le ciel t’aidera », n’ont-ils pas senti le danger de cette revendication, rien que dans la vibration de leurs souvenirs?...

La campagne réformiste aboutit logiquement à la campagne des banquets. N’est-ce pas dans un banquet que Guizot lui-même a réuni ses électeurs de Lisieux,

et n’est-ce pas dans ces réunions en lieu clos qu’il donnait, hier encore, l’élan aux forces conservatrices? L’opposition, à son tour, rassemble ses adhérents à Saint-

Quentin, à Lille, leur parle par la voix d’Odilon Barrot, de Ledru-Rollin et, par-dessus leurs têtes, s’adresse à l’opinion, à la France qui ne vote pas, au pays. Mais nulle parole n’a plus de retentissement que celle de Lamartine à Mâcon : « Elle tombera, cette royauté, soyez-en sûrs, non dans son sang comme celle de 1789, mais dans son piège. Et après avoir eu des révolutions de la liberté, les contre-révolutions de la gloire, vous aurez la révolution de la conscience publique et la révolution du mépris. »

Les journées de Après une FÉVRIER 1848 série de banquets en province, l’opposition projette un banquet monstre qui, dès l’ouverture de la session de 1848, mettra le ministère en présence de l’opposition, face à face avec Paris, ce Paris qui n’a plus un député orléaniste et que l’irritation de ses mille fibres nerveuses prépare à un coup de main, par un coup de tête.

Savait-on où on allait? Pas très nettement. Les paroles révolutionnaires étaient lancées comme des paquets inflammables sans qu’on se préoccupât des points où elles tomberaient et où pouvait éclater l’incendie. Le ministère ne sait pas lui-même où il va ; il résiste, puisqu’il est la « résistance ». Dans le discours du trône, se glisse une phrase de dédain qui refuse toute concession :

« Au milieu de l’agitation que fomentent les passions ennemies ou aveugles, une conviction m’anime et me soutient, c’est que nous possédons, dans la monarchie constitutionnelle, dans l’union des grands pouvoirs de l’État, les moyens les plus assurés de surmonter tous les obstacles et de satisfaire tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie. »

Une discussion parlementaire serrée s’engage sur ces paroles : « passions ennemies ou aveugles ». Au fond, l’opposition, inquiète, préférerait un arrangement, im amendement édulcoré. Guizot ne cède rien. On en revient à la campagne

(D’après une lithographie anonyme).

des banquets. — « Eh bien, si on sort du terrain légal, nous les interdirons ». Voilà les chefs de la campagne, déjà lancée, au pied du mur : agir ou se déconsidérer. Thiers, Odilon Barrot, Ledru-Rollin lui-même conseillent l’abstention. Lamartine, Duvergier de Hauranne, Arago la combattent. Cependant la prudence paraît l’emporter. Thiers répand une nouvelle proclamation : « En ne se rendant pas au banquet, l’opposition accomplit un grand acte de modération et d’humanité ». Ce dernier mot indique qu’on a senti passer un souffle de guerre civile... Les prudents, les partisans de la dynastie s’arrêtent; mais, pour les hommes de décision, pour ceux qui n’ont plus rien à attendre du régime, l’occasion est bonne ; le peuple de Paris suivra : il faut en finir ! Au château, on est persuadé que la partie est gagnée :

« Je savais bien, disait le roi avec une tranquille assurance, qu’avec un peu de fermeté, je les ferais reculer. »

Que fera le peuple de Paris? Toute la question est là; mais, pour le château, elle ne se posait pas : on ignorait le peuple. Or, il avait suivi avec un intérêt passionné les nouvelles que lui apportaient les journaux; des conciliabules se tenaient partout, des dits se colportaient à l’oreille, des bruits, des légendes, des propos murmurés révélant l’incertitude et la panique dans les classes riches. On voyait des berhnes chargées de lourdes malles prêtes à partir. Lord Normandy, qui est mêlé à beaucoup de choses, conseille à ses compatriotes de ne pas rester et délivre des passeports. Il écrit, le 19 février, à son gouvernement :

Il est certain que, dans l’état actuel de l’opinion publique, une démonstration imposante et parfaitement pacifique où se rencontreraient des pairs et des députés, presque tous les représentants et les maires de Paris, le conseil municipal et des milliers de gardes nationaux en uniforme, serait le coup de mort du système actuel...

« Pacifique », au dire du diplomate. L’ambassadeur sait que les choses sont mûres, tout au moins pour un combat de rues, avec nécessité pour le gouvernement de répression violente. Trente mille hommes sont groupés dans les casernes de Paris ou proches de la capitale. Mais on espère bien ne pas avoir à y recourir.

Page 1