‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 58 sur 113 · ARAGO · texte numérisé non relu

ARAGO

(Lithographie de Maurin. Estampes).

N’avait-on pas la garde nationale, la force du régime ? Et ce fut la garde nationale qui manqua. La partie la plus avancée de la gauche, les Ledru-Rollin, les Étienne Arago, les Caussidière, après une longue délibération, avaient décidé de renoncer au banquet du XII® arrondissement. Une note faisant connaître cette résolution et conseillant l’abstention au peuple avait paru dans la Réforme:, qui cessait en même temps sa publication. Cependant, le rendez-vous indiqué devant la Madeleine était connu de tous : Marrast avait lancé un manifeste réformiste précisant le lieu et l’ordre du cortège.

Le 22 février au matin, Paris descendait vers les quartiers du centre et se massait peu à peu criant : Vive la réforme ! A bas Guizot ! Dans les quartiers populaires, quelques échauffourées vite réprimées... Des régiments de ligne barrent les rues, les accès. Les troupes sont fidèles et bien en main. La journée se passe, en somme, assez tranquillement. La générale est battue vers le soir et les bataillons de la garde nationale, sous les ordres du général Jacqueminot, se groupent lentement dans les mairies. Peu d’empressement, une sorte d’hésitation.

Cependant les bataillons peu à peu se sont formés. Mais tous et, en particulier, ceux des quartiers du centre qu’on croit les plus sûrs, montrent dans la journée du 23 février, commencée d’abord dans le calme, des dispositions inquiétantes. La garde nationale est composée, surtout dans les « bons » quartiers, des « capacités », et c’est justement le vote des « capacités » qui est en cause. On crie dans les rangs : « Vive la réforme ! » Les chefs prévenus envoient dire au château, que la garde nationale « ne se battra pas ». Non seulement elle ne se bat pas, mais la voilà qui pactise avec le peuple... Compromise, elle s’échauffe : « A bas les ministres ! » Les Tuileries, averties, tombent subitement de l’illusion à l’abattement. Plutôt que d’abandonner son ministère, le roi dit, à mi-voix, qu’il abdiquera : « Ne prononce pas ce mot ! » coupe la reine. Mais le mot est prononcé et la pensée hante le cerveau épuisé. Aucune âme ferme dans ce milieu royal habitué à la docilité. On attend tout du roi désemparé. Guizot, décontenancé comme tout le monde, est remercié. Il part. On appelle successivement Molé, Thiers, Odilon Barrot, Tous se sentent débordés. La défense de la cause royale est confiée à l’homme que désigne sa grande énergie, mais que son impopularité devrait écarter, le maréchal Bugeaud.

Place des Capucines, devant le ministère des Affaires étrangères, la foule s’était portée pour manifester contre Guizot. Entre la ligne et la masse populaire, la garde nationale formait un rideau, un tampon; par suite d’un ordre malheureux, elle s’éloigne ; le contact se produit : rien ne sépare la troupe de la foule. Un coup de fusil part on ne sait d’où ; décharge du régiment ; seize morts, de nombreux blessés.

les corps parsèment la rue ; silence d’abord ; puis fuite, débandade, panique, fureur... Les cadavres portés sur un camion, éclairés par des torches, accompagnés de blessés aux linges sanglants, allument dans la ville entière la colère du peuple.

Le 24 février au matin, tout Paris est en armes. On a pillé les magasins d’armuriers, les dépôts de cartouches ; c’est la guerre des rues, à laquelle, depuis 1830, le peuple est entraîné. Les mesures prises par le vainqueur des Arabes, le maréchal Bugeaud, sont sans effet : l’humanité même les affaibht. On voudrait réprimer et conciher à la fois. Sans direction, sans pouvoir, on se heurte dans la nuit. La défense attend les ordres du château, qui sait à peine ce qui se passe et pas du

ATTAQUE DU POSTE DU CHATEAU-D’EAU (D’après une lithographie de Maurin).

tout ce qu’il veut. Les régiments se découragent et se replient lentement vers les Tuileries et la place de la Concorde. Bientôt, ils seront cernés, le palais entouré. Au Château-d’Eau (il s’agit d’un corps de garde qui existait alors en face du Palais-Royal), les soldats du 14® de ligne se font tuer plutôt que de céder leurs armes. Ce n’est qu’un cri : « Trahison ! »

A la Chambre, depuis deux jours, les députés venus aux nouvelles s’interrogeaient, parlaient, s’agitaient dans le vide. Le 23, vers 2 heures et demie, Guizot était apparu. A la tribune, il annonce que le roi fait appeler le comte Molé. On entendait pour la dernière fois le grand orateur. La majorité criait : « Nous sommes

trahis ! » Qui n’était pas trahi à cette heure? Qui ne s’était trompé? Le 24, Thiers avait obtenu du roi la dissolution de la Chambre et, fier de son succès, s’était mis à la besogne. Or, son ministère, avant de naître, s’était évanoui. Odilon Barrot est désigné, maintenant ; non moins assuré de sa force, il se porte bravement devant l’émeute et, au bras d’Horace Vernet, adresse des discours aux barricades.

Dans le salon des Tuileries, la famille royale divisée tiraillait en sens opposé la volonté chancelante du vieux roi. Montpensier lui criait : « Abdiquez ! » La duchesse d’Orléans se taisait. La reine Marie-Amélie criait désespérément : « N’abdiquez pas ! » Le roi s’écoutait à peine lui-même, la plume levée. Le coup de pouce fatal devait venir d’un homme résolu, comme il arrive dans ces heures d’incohérence. Émile de Girardin pénètre, on ne sait comment, dans le château ; il s’approche du roi. Il tient à la main un papier sur lequel sont écrits ces quatre points : « Abdication du roi. — Régence de la duchesse d’Orléans. — Dissolution de la Chambre. — Amnistie générale. » Un autre homme, Crémieux, qui lui aussi bien inattendu, se trouve là, est penché sur le roi et guette. Le roi regarde autour de lui ; est-il seulement en puissance de réfléchir ? Il laisse tomber ces mots : « abdique. » La dynastie de Juillet est à bas. Bugeaud est accouru pour empêcher l’acte définitif de s’accomplir. Trop tard. Le roi a écrit de sa main : « J'abdique cette couronne que la volonté nationale né avait appelé à porter ^ en faveur de mon petit-fils, le comte de Paris. Puisse-t-il réussir dans la grande tâche qui lui échoit aujourd'hui ! »

Louis-Philippe

24 février 1848.

De la France, pas un mot ! Crémieux enlève le papier et le porte à la Révolution.

Page 1