CHAPITRE XV
Lamartine et le gouvernement provisoire. — Les premières tâches du gouvernement provisoire. — L£s ateliers nationaux. Le suffrage universel. — Les manifestations populaires. — Caractères de V Assemblée constituante. — ü Assemblée envahie. — Les journées de Juin. — La Constitution républicaine de 1848. — Election de Napoléon Bonaparte.
U 24 février 1848 au 2 décembre 1851, c’est un dégorgement subit de tout ce qui s’est amassé dans l’imagination de l’une des époques les plus désordonnées de l’histoire. Les secousses se succèdent avec une rapidité extraordinaire : on subit tout dans l’attente de ce qui doit venir : « Trois mois de misères au service de la République... » Tempête non inféconde cependant et qui, peu à peu, arrachera au corps social un lourd faix d’erreurs et le délivrera, après un sursaut tragique, de ses plus dangereuses chimères. A la fin, la suprême illusion, la légende impériale se ruinera elle-même dans un nouveau Waterloo, gros de nouvelles misères.. Il faudra ensuite de longues années d’incertitude et de souffrance, pour que la crise politique du dix-neuvième siècle obtienne une solution, tandis que la crise sociale cherche encore la loi des rapports
HISTOIRE POLITIQUE T. III
du travail et du capital. La simultanéité et l’imbrication de ces deux crises, la crise politique et la crise sociale, devient le grand problème de la fin du siècle. Deux fois, il aboutira à des luttes terribles. Finalement, une longue paix intérieure et des victoires magnifiques consacreront le régime républicain et démocratique sur une France reconstituée.
LAMARTINE ET LE GouvER- La chute du gouvernement de Juillet fut si NEMENT PROVISOIRE brusque, que, dans le désarroi, on chercha un homme avant de songer aux institutions. Lamartine se trouva là. Le poète fut, d’abord, l’ouvrier du destin, quand, en ce 24 février, face à Dupin qui présentait à l’Assemblée la duchesse d’Orléans et le fils de celle-ci, le comte de Paris, roi déclaré, il se prononça contre la régence et demanda la désignation d’un gouvernement provisoire chargé d’en appeler au pays. Sa décision, si opposée à celle que l’on attendait de sa nature chevaleresque, eut pour effet d’abolir la royauté en France, Et ce coup fut frappé de la main d’un poète légitimiste ! Lamartine a donné, luimême, la raison nationale de cette solution ; à savoir que, le principe héréditaire ayant été violé, personne n’avait qualité pour se substituer au pays et à la souveraineté populaire. On l’avait vu réfléchir longuement, la tête dans les mains, jetant un regard furtif sur la mère et sur l’enfant ; il avait entendu, auprès de lui, la voix de La Roche) aquelein réclamant des droits de légitimité; il avait appris que Jérôme Bonaparte vantait la panacée bonapartiste ; il avait reçu dans un bureau une délégation républicaine ; les trois causes rivales avaient comparu devant son tribunal. Il resta longtemps sur les marches de la tribune, attendant la fin d’un interminable discours de Ledru-Rollin et roulant en son esprit la leçon des révolutions : « Je vois encore, dit Tocqueville, sa longue taille droite et mince, son regard fixe et vacant, absorbé dans une contemplation intérieure. » Il se disait que la régence d’une étrangère, dans le silence « passif et stérile » (Victor Hugo), « ferme et taciturne » (Tocqueville), du duc de Nemours, seul désigné par la loi, serait une source de conflits, une provocation aux Frondes et aux guerres civiles, une cause de faiblesse pour la France en cette heure angoissante de mue politique et sociale, où tout allait se transformer et où, du dehors, ses adversaires la guettaient ; et il conclut, en lui-même, que le mieux était d’ouvrir les portes toutes grandes à la nation. Il parla, sa parole décida.
L’Assemblée était envahie. Les députés se dispersaient. La duchesse d’Orléans et ses enfants sont emportés par le courant. Le président Sauzet se couvre et disparaît. Il ne restait plus que quelques membres silencieux et impuissants. Donc,
pas une minute à perdre si Ton voulait prendre quelque autorité sur les événements. Lamartine le sentit. On criait : « Un gouvernement provisoire ! » Toute la question était là, en effet. On pousse le vieux et populaire Dupont (de l’Eure) au fauteuil de la présidence. On crie des noms, une première liste : Dupont (de l’Eure), Lamartine, Arago, Ledru-RoUin. Une voix : « Nous voulons un gouvernement modéré, mais la République. » La clameur de la foule se porte d’un homme à l’autre, d’un sentiment à l’autre. Nouveaux cris : « A l’Hôtel de ViUe ! » La pensée de tous s’oriente soudain de ce côté. Là sera la décision, comme en 1830. Une dictature parisienne et, sans doute, révolutionnaire, s’y prépare; les improvisateurs du désordre y resteront-ils les maîtres ? L’acteur Bocage prend Lamartine par le bras : « A l’Hôtel de Ville ! » Ledru-Rollin était remonté à la tribune pour y lire une liste avec de nouveaux noms ; lui, bien entendu, puis Crémieux, Marie, etc. Mais sa voix se perd dans le bruit. Il parle à vide. Dès qu’il s’en aperçoit, il quitte la saUe et court sur les traces de Lamartine. Tous, à l’Hôtel de Ville !
L’Hôtel de Ville, assailli d’un peuple immense, était inabordable. Sébastiani, dernier défenseur de la dynastie, venait de le quitter, s’enveloppant dans son manteau. La foule avait envahi l’édifice. Un certain Flottard crie le nom de Gamier- Pagès pour remplacer le comte de Rambuteau à la mairie de Paris. Le ministre d’une heure, Odüon Barrot, avait essayé d’organiser une administration, telle quelle, de Paris. Cette double désignation fut un pont pour le nouveau régime; Gamier-Pagès, bloqué par la foule, se réfugie dans un étroit cabinet resté inoccupé. Une sorte de déhbération s’engageait là avec quelques amis présents quand soudain, Ledru-Rollin paraît, essoufflée, ruisselant de sueur ; avec lui Arago. Mais voici, derrière eux, Lamartine, l’allure dégagée, qui s’est attardé à parler au peuple. Dupont (de l’Eure), à peine assis, se trouve mal. On comptait sur ses cheveux blancs pour en imposer à la foule. Dans le retard, d’autres visages surgissent sur les rangs pressés ; Crémieux qui est partout, Louis Blanc, nain qui s’est ghssé entre les jambes des assistants. De sa voix perçante, il crie : « Eh bien, messieurs, déhbérons ! » Et il s’assied. On s’assoit. On eût bien préféré ne pas s’embarrasser de ces personnages. Mais ils sont là. Et il fallait un gouvernement tout de suite. Les meneurs révolutionnaires hurlaient dans les escaliers. Autour de la table, dans le tumulte des cris, le fracas des coups de fusil, on cherchait une formule, une rédaction. Louis Blanc prend ime plume, du papier, et il écrit ;
Proclamation du gouvernement provisoire au nom du peuple français.
Bien que le gouvernement provisoire agisse uniquement au nom du peuple français et quHl soit de cœur et de conviction pour le gouvernement républicain, ni le peuple de
Paris^ ni le gouvernement provisoire ne prétendent substituer leur opinion à celle des citoyens qui seront consultés sur la forme définitive du gouvernement qui proclamera la souveraineté du peuple.
On avait discuté longuement sur la phrase relative à la forme définitive du gouvernement. Lamartine et les modérés (car on était déjà divisé en deux camps) refusaient d’imposer la République à la France et n’entendaient qu’indiquer leurs préférences. Louis Blanc était plus exigeant. En somme, la rédaction laissait le succès aux modérés, puisqu’une consultation nationale était prévue.
Résultat analogue pour la liste des membres du gouvernement provisoire. Là encore, il fallut transiger. Membres du gouvernement : Dupont (de l’Eure), Lamartine, Crémieux, Arago, Ledru-Rollin, Gamier-Pagès, Marie. Secrétaires : Armand Marrast, Louis Blanc, Ferdinand Flocon. Bientôt, sur l’insistance de Louis Blanc, on adjoindra Albert l’Ouvrier, et les secrétaires s’érigeront peu à peu en membres titulaires. La foule accorde, parmi les protestations et les applaudissements, une sorte de consentement.
Un ministère est constitué avec Dupont (de l’Eure) président, Lamartine aux Affaires étrangères, Ledru-Rollin à l’Intérieur, Crémieux à la Justice, le banquier Goudchaux aux Finances, un général inconnu, Subervie, à la Guerre, Arago à la Marine, Hippolyte Carnot à l’Instruction publique, Marie aux Travaux publics. Dans le trouble, le dangereux Caussidière s’était emparé de la préfecture de police. Tout compte fait, on avait im gouvernement à majorité modérée, où l’influence prépondérante était celle de Lamartine. Minuit était sonné. On trouva, pour les membres du gouvernement, quelques victuailles et, dans le silence rétabli, le Conseil se mit au travail. Un décret dissout la Chambre des députés. La Chambre des pairs reçoit l’ordre de ne plus se réunir.
Les premières tâches du gou- Le vendredi 25 février, Paris et la France VERNEMENT PROVISOIRE apprennent que le roi Louis-Phihppe est en fuite et s’embarque pour l’Angleterre et qu’un gouvernement provisoire est constitué à l’Hôtel de Ville. En province, l’impression est favorable quand on apprend le départ du roi ; mais le premier réflexe du paysan est de penser à sa terre, à ce bien patrimonial que la Révolution lui avait attribué et que les gouvernements successifs avaient confirmé entre ses mains. Une sorte d’union remarquable de tous les propriétaires, riches ou pauvres, se fait comme d’instinct (Tocquevüle), et ce mouvement décidera de la suite des prochains événements.
A Paris, le monde officiel, les familles aisées, le monde des affaires sont pris d’une
Stupeur qui tourne bientôt à la panique muette. On entend des menaces, on suit du coin de l’œil des gestes violents, de mauvais visages. Il y avait, dans tout cela, quelque jeu et beaucoup de romantisme. Le peuple de Paris, mécontent et gouailleur, s’exerçait à faire « peur aux bourgeois ». On n’en sentait pas moins sourdre une querelle nouvelle entre le patron et l’ouvrier, entre la redingote et la blouse, entre la fortune et la misère. La crise sociale s’accrochait à la crise politique.
Sans retard, elles opposèrent leurs deux s5nnQiboles, le drapeau tricolore et le drapeau rouge.
L’émotion fut profonde; car on était bien obligé de reconnaître, sur les visages hâves venus des faubourgs, la grande détresse du peuple. Lamartine a dépeint « la Répubhque terroriste veillant pendant soixante-douze heures aux portes de l’Hôtel de Ville pour imposer ses couleurs (couleur de sang) ». A vrai dire, ce fut un tumulte plutôt qu’une
tragédie. Le cri qui s’élève le premier, « le droit au travail », a, en soi, quelque chose d’honorable et même de raisonnable. Laissons parler encore le héros de cette journée célèbre :