LOUIS BLANC
(D’après une estampe de Desmaison)
Alors, Lamartine qui, déjà à plusieurs reprises, avait paru aux fenêtres de l’Hôtel de Ville pour tenter de œnjurer la tempête, résolut, au pérü de ses jours, de descendre en fendant la foule compacte et toute hérissée d’armes, jusqu’à l’entrée de la voûte principale, d’où sa voix sonore retentirait peut-être avec assez de force pour être entendue de la place... Il sut captiver, attendrir le peuple au récit des prodiges opérés pendant ces trois jours ; il l’exalta au tableau de sa propre grandeur ; et quand, par un heureux tour oratoire, il opposa le drapeau rouge faisant le tour du Champ-de-Mars trempé dans le sang, au drapeau tricolore faisant le tour du monde et portant partout le nom et la gloire de la patrie, une immense acclama-
tion de ce peuple artiste lui apprit qu’il demeurait vainqueur. Un prolétaire en haülons, la poitrine nue, saignante encore d’une récente blessure, se jeta dans ses bras et l’étreignit en pleurant. Tout fut dit. La tempête s’apaisa. Le drapeau rouge qui flottait aux mains de la statue de Henri IV fut enlevé aux cris de : « Vive la République ! »
Un tel résultat, obtenu sans violence et sans une goutte de sang, prouve que
LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE GARNIER-PAGÈS. ALBERT. MARRAST. CRÉMIEUX. FLOCON. LOUIS BLANC DE LAMARTINE. AIARIE. DUPONT DE L’EURE. LEDRU-ROLLIN. F. ARAGO
les hommes qui sont au gouvernement n’ont qu’à s’accorder et se tenir entre eux, ils seront obéis, ils mèneront la barque en péril jusqu’aux élections. Les harangues au balcon, où s’épuisent les Gamier-Pagès, les Ledru-Rollin et ce poète incomparable qu’on ne peut se lasser d’entendre, amusent et, jusqu’à un certain point, distraient de ses maux le peuple de Paris, toujours spectaculeux ; l’apparition du « cygne », de la « lyre », sa voix harmonieuse le magnétisent. C’est de tout cela qu’est fait non seulement le décor, mais aussi l’âme de ces journées. « Drame romantique », dit Tocquevüle, qui ajoute, puisqu’il n’y jouait pas encore ; « mal joué. »
La nuit, Lamartine, au souvenir évoqué de la Terreur, a une de ces idées simples qui sauvent une situation et qui illuminent l’avenir.
Le sixième jour, vme pensée me saisit et la même inspiration descend à la fois du ciel dans l’âme de mes collègues : « Donnons, leur dis- je, un démenti éclatant d’avance, à ceux qui voudraient jamais souiller de sang le principe républicain ; confondons la colère des ims, la terreur des autres, brisons l’arme des réactions, abolissons l’échafaud, supprimons la peine de mort ! » Je n’oublierai jamais le moment où, cette proposition, sortie du cœur de tous et votée par tous, nous tombâmes dans les bras les uns des autres, en nous donnant le baiser de vie.
Qu’une telle résolution ainsi produite, sans nulle préparation, fût comprise, reçue, acclamée, consacrée, et que l’échafaud n’ait plus été relevé, depuis, pour cause politique, c’est la preuve la plus forte peut-être de la douceur foncière d’un peuple que, seuls, de graves malentendus et une abominable propagande peuvent égarer.
Le gouvernement se met, de plein cœur, à la tâche de tout gouvernement en France : il écrit, il paperasse. J’ai sous les yeux le Recueil des actes du gouvernement provisoire. Cela forme, pour trois mois, un volume de sept cents pages imprimé en petits caractères. Poussière d’histoire où surgissent quelques pièces maîtresses : la mesure abolissant l’esclavage aux colonies, l’abohtion du serment poHtique, l’entière hberté de la presse, les premières prescriptions pour accorder le droit de réunion, régler l’ordre industriel laissé jusqu’alors au hasard de l’improvisation ou des caprices du patronat, les décisions quotidiennes, souvent contradictoires, pour assurer la nourriture du peuple et maintenir l’ordre alors qu’il n’y a plus ni stocks, ni finances, ni armée, ni administration. La plupart des préfets et des souspréfets ont quitté leurs postes ; un déficit budgétaire énorme a été laissé par l’administration royale ; la crise monétaire est intense ; l’argent se cache ; le luxe a fui ; les grandes entreprises, comme celle de la construction des chemins de fer, sont arrêtées ; des banques importantes ont fait faillite ; les boutiques ouvrent à peine un volet. Or, malgré tout, une certaine vie pubhque s’organise. Lamartine pourra, plus tard, répondre à ses accusateurs : « Nous avons passé quarante-cinq jours sans autre force que la force morale ; et le peuple a consenti à se laisser gouverner par la parole, par nos conseils... »
Le gouvernement avait en vue trois choses principales : atteindre l’époque de l’élection d’ime Assemblée constituante ; sauver la sécurité et la dignité de la France en face de l’Europe surprise et alarmée; assurer la stabÜité pohtique et sociale par l’étabhssement définitif de la Répubhque. Ce dernier point était, de tous, le
plus difficile à obtenir. Les vrais partisans de la République, les « républicains de la veille », formaient un parti peu nombreux, concentré à Paris et dans les grandes villes ; tout de suite, ils eurent la claire vue politique que, sur le terrain électoral, Paris se heurterait à la province et que rien n’était moins sûr que le résultat de la consultation populaire, fût-ce au moyen du suffrage universel. Leurs chefs avaient donc le sentiment que, pour défendre la Répubhque, un coup d’autorité et peut-être même une dictature provisoire seraient nécessaires. Il y eut des consignes obscures, parmi lesquelles il en émanait des nombreux étrangers réfugiés à Paris : le mouvement de février ne s’achèverait-il pas en une révolution européenne? Jusque dans les conseils du gouvernement, quelque chose de ces idées filtrait, introduites par Ledru-RoUin, Louis Blanc, Albert l’Ouvrier, Flocon, Marrast, Caussidière. Le groupe le plus bruyant entourait le ministre de l’Intérieur, Ledru-RoUin : il y avait là Jules Favre, éloquent et soupçonneux, et George S and qui répandait, dans le Bulletin de la République, en éjaculations dangereuses, le trop-plein sentimental de ses belles années défleuries. C’est de ce groupe que partirent les fameuses Instructions aux .commissaires de la République, qui leur enjoignaient d’avoir à écarter, autant que possible, de l’élection, tout ce qui n’était pas « répubhcain de la veille. »
La province accueillit avec inquiétude les premières nouvelles de Paris, puis ces instructions officielles. Elle y sentit une pression que le Français, muni du bulletin de vote, n’a jamais aimé à subir. On prétendait la « faire marcher » ; elle se mit à reculer. Certains commissaires de la République, comme Lichtenberger en Alsace, Grévy en Franche-Comté, Émüe OUivier à Marseille, Guépin à Nantes, Bordülon à Angers, surent ralHer les esprits autour d’eux, sinon autour du gouvernement provisoire ; ils furent élus à l’Assemblée constituante. Mais l’accueil, froid en général, tourna, en certains départements, à l’hostilité : à Rouen, Deschamps se heurta à l’influence modérée du procureur général; à Lille, Anthony Thouret engagea la lutte avec un autre commissaire, Delécluze, et, après la tentative absurde de révolutionner la Belgique, l’échec des deux commissaires fut décisif ; plus tard, après l’élection de Lamartine, le département se rallia enthousiasmé à la propagande bonapartiste. C’est à Lyon que la situation fut le plus difficile. Le commissaire Emmanuel Arago sut, dès les premiers contacts, écarter le drapeau rouge qui avait été arboré. Mais le travail était arrêté, la misère était grande, les méfiances réciproques ; l’autorité du commissaire se trouva combattue, des deux côtés à la fois, par les ordres religieux, jésuites et capucins, très mihtants, et par les clubs ouvriers. On ne put qu’à grandpeine éviter l’effusion du sang.
L’attitude adoptée par une partie des catholiques de Lyon était exceptionnelle ; en général, le clergé et les fidèles firent crédit au nouveau gouvernement. L’archevêque de Paris ordonna qu’à la messe on chantât le Domine Salviim foc populum. Les curés bénissaient partout les arbres de la hberté. Un remarquable courant de sympathie s’établit entre l’Éghse et les masses populaires. On verra des membres éminents du clergé prendre place à l’Assemblée constituante. Traduisant, à Rome même, les premiers sentiments de l’Église à l’égard de la jeune démocratie, le Père Ventura avait dit : « Il faut baptiser l’héroïne sauvage. » Les grands chefs mifitaires, comme Soult, Bugeaud, Sébastian!, ministres et conseillers de Louis-Phifippe, mirent « leur épée au service de la République ». Changarnier offrit « son habitude de vaincre ». De même l’Université, la magistrature, les grands organes de la presse. On tenait compte de la surprise, de l’inexpérience du nouveau gouvernement, et on lui accordait une première confiance.
Les ateliers nationaux. Cependant, des difficultés surgissantes dépas- LE SUFFRAGE UNIVERSEL saient de beaucoup le cadre des préoccupations politiques et administratives : il s’agissait de ce qu’on appelait, par un euphémisme accepté, « l’organisation du travail », en réalité, du problème du chômage et des subsistances. Les manifestants de la place de Grève réclamèrent, d’abord, un ministère du Travail, proposition bénigne, mais qui fit peur, comme première amorce d’ime dictature prolétaire. Finalement, on se mit d’accord sur la constitution d’une « Commission de gouvernement pour les travailleurs », installée au Luxembourg et présidée par Louis Blanc, flanqué d’Albert l’Ouvrier. Dans les salons tendus de Gobelins, l’éloquence socialiste déborda : Louis Blanc devait s’y perdre. En fait, la crise du chômage et du pain existait et ne tolérait pas ces délais oratoires : un décret du 26 février 1848 avait créé les « Ateliers nationaux ». Chaque ouvrier sans travail pouvait se faire inscrire en vue de participer à certains travaux d’État à exécuter dans Paris, dans la banlieue, en province, et même en Algérie. Plan raisonnable, mais exigeant des délais et, à la fin, l’éloignement de Paris de masses ouvrières dévouées et républicaines. Marie avait délégué à la direction de ce service l’ingénieur Émile Thomas, dévoué et compétent et l’on enregistra pendant quelque temps des réalisations pratiques. Mais il eût fallu, pour réussir complètement, à la fois du tact, de la patience et une grande bonne volonté de tous. Peu à peu les choses se gâtèrent. Les chômeurs n’étaient pas tous aptes aux terrassements. Nombre d’entre eux étaient des faibles ou des paresseux. Défenseurs de la République, on leur avait distribué des fusils, des cartouches, des sabres, des
baïonnettes. Ils prenaient conscience de leur force. Le travail manquant, les vivres se raréfiant, il y eut, bientôt, plus de cent mille inscrits et ce chiffre parut catastrophique. Les caisses publiques suffisaient à peine au paiement des salaires. De part et d’autre, on appréhendait des lendemains sinistres. Les chantiers étaient devenus clubs politiques, parlotes communistes. On chercha à bloquer le recrutement. Mais, trop tard. L’Assemblée constituante se réimit à l’heure précise où la crise du chômage était à son comble et réclamait des mesures immédiates...
Le mal venait surtout de la situation économique et financière. On en trouve les causes et le développement dans V Histoire économique. Garnier-Pagès ayant dû majorer l’impôt, les propriétaires et les paysans virent, dans cette mesure, une atteinte à leurs droits. Une polémique violente, où il y avait de l’entêtement, de l’illusion et surtout de la mauvaise foi, invoqua, contre l’impôt, l’article de la Constitution de 1793 portant que « nul ne peut être privé de la moindre portion de sa propriété sans son consentement ; la Convention nationale garantit à tous les Français leur propriété ». Voilà nos répubficains au pied du mur. Les récalcitrants alléguaient bruyamment l’insécurité sociale; par une peur factice, on augmentait la panique. L’argent trouve toujours de bons prétextes pour se dérober, et la spéculation pour s’enrichir. On répétait, avec des tremblements dans la voix, le mot de Proudhon : « la propriété, c’est le vol », et sa lourde ironie obtenait ce qu’elle avait cherché : faire peur aux bourgeois. Le gouvernement provisoire était à bout de ressources, à bout
LE GÉNÉRAL CAVAIGNAC (D’après un portrait d’Horace Vernet).
d’expédients. Il n’y avait plus d’espoir que dans la réunion prochaine de l’Assemblée constituante.
Le gouvernement provisoire s’était, à ce sujet, déterminé à une mesure de la plus haute gravité, l’étabHssement du suffrage universel. Cette décision, qui consacrait le triomphe de la démocratie, fut arrêtée, sans tant de réflexion et, en quelque sorte, en un tournemain. Cormenin s’était fait, sous la monarchie de Juillet, ime spécialité de réclamer le suffrage direct, universel, sans aucune condition de cens. Certains légitimistes, suivant M. de Genoude, dans le dessein et un peu l’illusion de s’appuyer sur le peuple des campagnes, avaient réclamé avec acharnement la même « réforme ». On consulta M. Isambert, député de l’opposition dynastique dans la dernière Chambre de Louis-Philippe et légiste distingué ; Armand Marrast, membre du gouvernement provisoire et rédacteur en chef du National, prit la plume et le décret du 5 mars 1848, rédigé dans le sens le plus radical, établit le nouveau système électoral basé sur le suffrage de l’universalité des citoyens âgés de vingt et un ans, comme devant être appliqué aux élections de la prochaine Constituante. Les conditions de charges de famille, de résidence, de responsabilité morale ou sociale furent à peine envisagées. Il ne s’agissait, d’ailleurs, que de la première opération électorale. L’Assemblée constituante aurait à statuer définitivement sur la question. Le plus simple parut le plus commode et le meilleur. Comme on le sait, le provisoire était appelé à devenir définitif. Cette première décision prise, on fixa les élections à l’Assemblée constituante à la date du 23 avril. L’ordre pohtique était réglé ; la question sociale restait en suspens.
Les manifestations Les éléments conservateurs de la garde nationale,
POPULAIRES — de la garde nationale bourgeoise, — n’étaient pas
satisfaits. En réclamant, aux journées de Février, « l’adjonction des capacités », la garde nationale parisienne s’était appuyée sur le peuple. Mais la révolution avait eu pour effet de la noyer dans le flot populaire, de même que sous Louis XVI la classe parlementaire s’était perdue en exigeant la réunion des Etats généraux. Avant de disparaître, les anciennes compagnies d’élite, les « bonnets à poil » voulurent avoir, comme tout le monde, leur « journée ». Le 16 mars, elles se portèrent sur l’Hôtel de Ville aux cris de : « A bas Ledru-Rollin ! » Dès le lendemain, 17 mars, les corporations ouvrières décidèrent de contre-manifester. Il fallut recourir aux bons ofiices de Ledru-Rollin et de Louis Blanc, pour que la foule se dispersât. Lamartine, interpellé directement, se tira d’affaire
par une de ces belles formules dont il avait le secret : « Les i8 Brumaire du peuple, dit-il, pourraient amener, contre son gré, les i8 Brumaire du despotisme. » On assure que, ce jour-là, cent mille hommes défilèrent devant l’Hôtel de Vüle; les meneurs prirent la mesure de leur force. Ils ne tardèrent pas à vouloir en tirer parti. Ledru-Rollin lui-même se refusait à s’incliner devant ces mises en demeure démagogiques : il appela dans Paris toutes les troupes dont le gouvernement pouvait disposer. Lamartine, désireux de ne pas s’aliéner l’esprit des masses, se rapprocha de lui : il eut même un entretien avec Blanqui. Marrast songeait à tirer parti de la garde mobile, corps composé de jeimes gens sans travail qu’on avait enrégimentés à toutes fins utiles. En un mot, de part et d’autre, on se préparait.
Les chefs des sociétés secrètes fixèrent le grand jour au 17 avril : deux cent mille ouvriers, convoqués au Champ-de-Mars, devaient se porter sur l’Hôtel de Ville et réclamer du gouvernement l’éloignement des troupes, l’ajournement des élections de la garde nationale et de la Constituante. Le plan était de renverser le gouvernement provisoire et de confier la dictature populaire à un Comité de Salut pubhc. Ce serait, alors, la vraie Révolution ! Les chefs avérés du mouvement étaient le sombre et frénétique Blanqui et ses partisans; Barbés, adversaire déclaré de Blanqui, s’était juré de lui casser les reins. Ledru-Rollin, Louis Blanc, secondèrent loyalement Lamartine et Arago. Une manœuvre consistant à « découper » les manifestations par tronçons en débouchant des rues transversales fut mise au point par le général Changarnier, à qui Lamartine s’était confié. D’autre part, le maire de Paris, Marrast, avait appelé deux bataillons de la garde nationale à l’Hôtel de Ville. A midi, le torrent populaire s’avançait par les quais sur l’Hôtel de Ville quand, soudain. Barbés, à la tête de sa propre légion, prend position sur la place aux cris de : « Vive le gouvernement provisoire ! » Le mouvement était décisif et le gouvernement provisoire était sauvé ! Cela veut dire qu’il prolongeait de quelques semaines son agonie, car, à la suite de ces événements qui ne faisaient que refléter l’état d’indécision et d’inquiétude où était le pays, la division s’était mise entre ses membres.
La période électorale fut une ère de lutte sourde et de morne acharnement. Un élément nouveau entrait en scène, l’élément international. C’est à cette époque que Henri Heine, affilié au saint-simonisme, introduit Karl Marx dans les milieux dirigeants révolutionnaires de Paris. Les révolutionnaires étrangers, polonais, italiens, irlandais, allemands, de connivence avec les partis de violence, avaient sommé le gouvernement provisoire de déclarer la guerre aux puissances « pour
assurer la liberté de l’Europe. » On connaît la ferme réponse de Lamartine aux délégations de « patriotes et amis de la Pologne » :
Si la France souffrait que son gouvernement fût renversé par une sédition d’étrangers auxquels elle donne l’hospitalité, mais non l’empire, il faudrait que la France fût descendue au-dessous des nations sans patrie.
Le gouvernement provisoire était à bout de souffle et aspirait, comme tout le monde, à la réunion de l’Assemblée constituante. Il avait rempli sa tâche, on peut même dire qu’il avait fait son devoir : la paix avait été maintenue au dedans et au dehors ; le sang n’avait pas coulé ; aucun bouleversement grave ne s’était produit ; la banqueroute avait été évitée et même la misère extrême des classes pauvres avait été secourue ; Paris n’avait subi nulle atteinte, ni dans sa population, ni dans ses monuments, ni dans son rayonnement; la province avait conservé la liberté de ses opinions et de son vote. Ces résultats étaient dus à celui que l’opinion unanime avait acclamé comme le maître de l’heure, Lamartine. Le grand homme eut ses faiblesses ; il a pu se tromper. Mais en quelles circonstances décisives a-t-il vraiment laissé fléchir en lui l’autorité gouvernementale? Il sauve l’ordre, l’honneur et la paix : qui l’eût fait sans lui? La journée du drapeau tricolore, le manifeste aux puissances, ses contacts sauveurs avec les foules, ses larges gestes d’humanité, ses égards envers ses collègues, sa fidélité à la cause nationale, cette ardeur pacifique qui rayonne de son regard tout autant que de sa parole, ce courage, cette spontanéité, cette intelligence avertie, ce don de soi-même, cette éloquence toujours prête, toujours convaincante, où, chez qui retrouvera-t-on, dans l’histoire de ce temps, un pareil ensemble de qualités gouvernementales? Est-ce chez Odilon Barrot? chez Morny? chez Baroche? chez Paul Foucher? chez Falloux? Les trouvera-t-on chez Napoléon III ? Thiers lui-même est-il taillé sur ce patron ? Le grand reproche fait à Lamartine par la polémique atroce qui, après avoir brisé comme verre son immense popularité, détruisit la République, c’est d’avoir pactisé avec la gauche, d’avoir rêvé de l’union des forces républicaines. L’homme qui a parlé à Blanqui et à Sobrier, l’homme qui ne s’est pas séparé de Ledru-Rollin périt de ce crime impardonnable. La basse politique des partis ne toléra pas qu’il eût été conciliant, fidèle et désintéressé. Plus tard, acculé par im odieux système de violence et de calomnies, il désespéra de la République et prononça le terrible Aléa jacta est! Que de plus fermes lui jettent la pierre ! Sa grande âme sensible et douloureuse ne poussa pas l’abnégation jusqu’à avoir pitié de la France et ne se résigna que lentement à l’ostracisme, rançon fatale des mérites et des services inégalables.
Caractères de l’assem- L’Assemblée constituante prit la place du gou- BLÉE CONSTITUANTE vememeut provisoire. Ce fut le gouvernement d’une assemblée unique, sans contrôle et sans contrepoids. Réunie le 4 mai 1848, elle devait prolonger son existence jusqu’au 28 mai 1849, exerçant ainsi le pouvoir absolu pendant une année. L’Assemblée avait pour mission principale de donner au pays une Constitution, et c’est ce qu’elle fit. Mais elle avait aussi pour mission de gouverner ; or, elle donna au frêle esquif un coup de barre si fâcheux qu’elle le précipita au naufrage.
Les 9 395 035 électeurs inscrits avaient voté au scrutin de liste. Il n’y eut qu’un seizième environ d’abstentions. Nombre des électeurs nouveaux, tout à fait illettrés, étaient mal préparés à leur tâche. Cependant, ce fut une véritable éUte nationale de 900 députés qui reçut la mission de fonder les institutions nouvelles. Cette volonté de désigner des hommes qualifiés par leurs titres ou leurs services, depuis des prélats ou d’anciens chefs de gouvernement jusqu’aux plus humbles cultivateurs ou prolétaires, eut pour effet de multipher dans l’Assemblée des hommes de mérite certes, mais la plupart engagés par leur passé et ayant des attaches avec les dynasties disparues. Ces hommes, cependant, avaient manifesté devant les électeurs des opinions nettement républicaines. Presque tous eussent souscrit à la profession de foi de Baroche, la veille orléaniste notoire et bientôt bonapartiste déclaré : « Je suis républicain par raison, par sentiment, par conviction... )) et qui eût dû ajouter, s’il eût été tout à fait franc : par peur, par intérêt, par ambition.
Je me souviens, écrit Tocqueville, qu’à la première séance de l’Assemblée, nous criâmes quinze fois : « Vive la République ! » Je crois que le cri fut de part et d’autre sincère ; il répondait sademenî à des pensées diverses ou même contraires. Tous voulaient alors conserver la République ; les uns voulaient s’en servir pour attaquer, les autres pour se défendre...
Attaquer, se défendre, c’était déjà la lutte. Dans la confusion des premières illusions et des lointaines ambitions cachées, on cherchait un délai plus qu’une décision. Déjà commençaient à circuler les formules dont Thiers devait, vingt ans plus tard, se servir si habüement : « La trêve des partis » ; « la Répubhque sans répubhcains » ; « le gouvernement qui nous divise le moins ». On se trouvait dans cette situation extraordinaire de rencontrer chez tous des partis-pris énergiques dans une incertitude immense. En fait, on ne tarda pas à s’apercevoir que, sous les apparences d’une trop désirable unanimité, il y avait un dissentiment profond entre les élus de province apeurés, et « les Montagnards » (car l’opposition reprit ce nom redoutable) réduits à n’être qu’une minorité dans cette République qu’ils consi-
déraient comme leur chose. Ce conflit, latent encore, allait décider du sort de la République.
Tout allait dépendre, cependant, du premier contact entre le gouvernement provisoire et l’Assemblée qui allait recevoir de ses mains le pouvoir. Les résultats de l’élection lui avaient paru des plus favorables. A Paris, Lamartine était passé en tête de liste avec 260 000 voix, alors que Lamennais, élu le dernier, n’en avait que 105 000. Lamartine avait été nommé, en même temps, dans dix départements.
Le poète nageait dans l’empyrée. Avec lui, tout le gouvernement provisoire passait sur la liste de Paris, battant à plate couture celle des « candidats du peuple ».
Ledru-Rollin élu par 131 000 voix, Louis Blanc par 120000 bénéficiaient de leur modération relative au 17 avril. Il était de toute évidence que l’ensemble des forces conservatrices avait fait bloc partout contre la Révolution. Dans la plupart des bourgs et des villages, les électeurs avaient marché au scrutin sous la conduite du curé ou du « seigneur ». Les élections, ayant eu lieu le jour de Pâques, avaient pris, en maints endroits, le caractère d’une sorte de cérémonie religieuse; le tout dans un ordre parfait.
L’Assemblée une fois en séance, les partis s’étaient mesurés de l’œil. La minorité avancée se sentant maîtrisée n’eut d’autre idée que de rompre avec cette Chambre néfaste ; quant à la majorité, ayant à peine conscience d’elle-même, elle se préoccupa surtout de prendre ses précautions contre la menace qu’elle voyait se dessiner sur les bancs de gauche et dans la ville. Inexpérimentée, entassée dans une salle provisoire et inconfortable, eUe n’écoutait que ses préjugés et ses craintes. Lamartine, porté par son succès électoral, était convaincu que cette cohue mal dégrossie l’accepterait pour guide. Il reçut un choc inattendu quand, avec une grande méconnaissance de ce nouveau milieu, ayant déclaré qu’il ne se séparerait pas de Ledru-
« LES MONTAGNARDS » DE SOBRIER (D’après un. croquis pris sur nature par Foussereau).
Rolliiij il sentit un froid soudain entre lui et la majorité. Ce seul nom prononcé l’avait compromis à jamais : la jalousie parlementaire comprit qu’il entendait imposer le gouvernement provisoire disparu à la nouvelle Assemblée. Or, c’était juste le contre-pied du sentiment qui s’était manifesté par les élections des départements. « Des elforts inouïs » furent tentés auprès de Lamartine pour le dissuader de persister dans cette voie ; mais « il ne voulut rien entendre » (Stern). Pour les nouveaux venus et pour les « revenus », le nom de Ledru-Rollin était synonyme de Terreur. En le défendant et en demandant qu’il fût maintenu au pouvoir, Lamartine, selon le mot de Tocqueville, « gagna sa cause, mais manqua sa fortune. » Il obtint de l’Assemblée l’approbation des actes du gouvernement provisoire, avec la formule consacrée « qu’il avait bien mérité de la patrie ». Il repoussa la tentation d’une sorte de dictature personnelle qui lui était assurée s’il prenait la tête de la majorité et s’il se faisait l’instrument des peurs de ceUe-ci et de ses secrets desseins. Tout ce qu’il obtint, en fait, fut la désignation d’une sorte de « directoire » qui, avec le nom modeste de « Commission exécutive », exercerait, sous la surveillance de l’Assemblée, les attributions du pouvoir exécutif.
A l’apparence, une base d’accord était obtenue : mais il n’en fut rien quand on en arriva aux questions de personnes. Furent élus, le lo mai, François Arago par 725 voix, Gamier-Pagès par 715 voix, Marie par 702 voix, Lamartine par 643 voix et Ledru-RoUin par 458 voix. La fortune de Lamartine, si haute la veille, s’écroulait ; Ledru-RoUin l’avait entraîné dans sa chute. Arago, doyen et premier élu, fut désigné comme président de la Commission exécutive qui s’installa au Luxembourg. Mais en perdant sinon la présence, du moins le souffle de Lamartine, le nouveau régime perdait la force et la vie.
Un ministère fut formé par l’Assemblée dans le même esprit. On maintint à la Justice l’inévitable Crémieux, à l’Instruction publique Carnot, à l’Agriculture Flocon, à la mairie de Paris Marrast ; on n’osa pas rompre tout de suite avec Caussidière qui garda la préfecture de police. On garnit les autres emplois avec des hommes du National], Bastide aux Affaires étrangères, avec Jules Favre comme sous-secrétaire d’Etat ; à la Guerre, le général Cavaignac alors en Algérie, avec, comme intérimaire, le colonel Charras. Le fait le plus significatif fut l’éhmination de Louis Blanc qui avait demandé, — bien lourdement, — la création d’un ministère du Travail et du Progrès. « Nous sommes tous pour le progrès ! » lui cria-t-on.
L’élection des comités, celle de la commission de constitution, le vote de quelques mesures urgentes et, en premier lieu, de celle qui, pour assurer la
sécurité et l’indépendance de l’Assemblée, remettait à son président. Bûchez, le droit de requérir directement les troupes, occupent les premières journées. Mais on sent déjà que, dans Paris, une vague monte et s’amasse en houle contre l’Assemblée. Et, cela va devenir évident bientôt, c’est contre le régime des assemblées, contre le régime parlementaire, contre le régime des « bavards », que la Révolution s’accomplit : ou on accordera au peuple de Paris une dictature jacobine, ou bien le bonapartisme gagnera L’Assemblée voudrait bien entrer en contact avec le peuple
LA GARDE MOBILE EXPULSE LES BANDES RÉVOLUTIONNAIRES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
(D’après une estampe de l’époque).
de Paris : on décide que, le dimanche 14 mai, sera célébrée la fête de la Concorde ; mais au dernier moment, on est obligé de la remettre, le cœur n’y était pas.
Le 15 devait s’engager, devant l’Assemblée, un débat sur la question de la Pologne. Dès les premières heures de la journée, un puissant mouvement populaire porte 35 000 manifestants sur la place de la Concorde. Le général Courrais laisse passer une délégation et, par cette imprudence, ouvre la voie à la foule elle-même ; les tribunes s’empHssent à craquer et égrènent sur les fauteuils des grappes d’envahisseurs; ils défilent tambours battant, drapeaux rouges déployés; c’est un tumulte indescriptible ; la majorité, surprise, reste impassible, d’abord. Mais, voici que des orateurs assiègent la tribune, Villain, Dumoulin, Flotte ; puis des agitateurs connus : Raspail, Barbés; enfin, le vrai maître de l’émeute : Blanqui. « Il semblait, dit Tocque-
HISTOIRE POLITIQUE. T. III
ville, avoir vécu dans un égout et en sortir. » L’intervention de Blanqui amène immédiatement celle de Barbes. Tous deux font assaut de propositions violentes. La Pologne est loin ; il n’est plus question que de la misère du peuple. « Guerre aux riches ! » Ledru-RoUin, qui veut parler, est hué. Louis Blanc est porté en triomphe vers la tribune :
Ils le tenaient par ses petites jambes au-dessus de leurs têtes... et lui se repliait et se tordait de tous côtés sans pouvoir glisser d’entre leurs mains, tout en parlant d’une voix étranglée et stridente... Dix fois, dit-ü lui-même, je tombais dans la foule qui m’entraînait, dix fois des bras robustes me soulevèrent, un ouvrier aux formes athlétiques me dit en me montrant le poing avec un sourire et un air affectueux : « Ah ! petit gredin, si tu voulais ! » {Histoire de la Révolution de 1848, t. II, p. 88.)
La foule exigeait des votes immédiats. Mais comment voter dans une tempête? Lasse de son impuissance, l’Assemblée commence de se disperser; soudain, on crie : « A l’Hôtel de Vüle ! » Selon la tradition établie, c’était là que devait être institué un gouvernement provisoire. La foule répond à cet appel; la salle se vide. L’orage se dissipa, d’ailleurs, aussi vite qu’il s’était levé. L’Assemblée, sous la présidence de Duclerc, s’est ressaisie ; elle reprend possession de la salle ; elle donne à la Commission exécutive les pouvoirs et les ordres nécessaires pour que « les lois reprennent à l’instant leur cours régulier ». Courtais est remplacé, à la tête de la garde nationale, par Clément Thomas ; Caussidière sera, dès le lendemain, remplacé à la préfecture de police ; Barbés, Albert sont arrêtés ; Blanqui, Flotte, Raspail, Sobrier, Pierre Leroux, qui ont disparu, sont décrétés d’arrestation.
Les journées L’Assemblée a refoulé l’offensive des masses populaires.
DE JUIN Mais, quoique victorieuse, elle reste toute chancelante de cette pénible journée. Se méfiant d’elle-même, elle va chercher désormais une autorité qui lui vienne du dehors. Tandis qu’elle s’épuise en débats stériles, le peuple vaincu se détourne d’elle, et lui aussi cherche un homme. Voici que des hommes se présentent. Cavaignac arrive d’Algérie et prend possession du ministère de la Guerre. C’est un homme énergique et loyal. Soldat avant tout, d’aspect triste, parfois en doute de lui-même et la tête penchée, il couve un feu qui fiise soudain en superbes éclats. Une grande tradition républicaine le soutient, le grandit et l’exalte. Lamartine une fois rejeté, Cavaignac eût pu être l’homme de l’heure. En même temps que cet Africain probe et rude prend le timon, on sent d’autres courants se former.
Il se répand dans le pays et dans l’Assemblée une vague idée de restauration monarchique. Pour y parer, l’Assemblée bon gré mal gré apphque aux princes
d’Orléans la loi de bannissement prise par le gouvernement de Juillet contre les Bourbons de la branche aînée. Il n’est pas douteux, cependant, que la famille royale, guidée par les conseils hésitants des Thiers, des Molé, des Barrot, cherche dans les voies de la « fusion » une procédure de restauration à la faveur du désir universel d’un pouvoir fort. Mais la fusion toujours imminente, toujours annoncée ne se fait pas. Les bons serviteurs de l’idée monarchique s’y épuisent ; leur habileté, lems espoirs vont s’user à ce vain travail d’union que 1830 a, d’avance, condamné à la stérilité ; le pays, qui attend, bientôt se détournera, et cherchera ailleurs. Voici qu’un autre nom commence à attirer l’attention des foules : le prince Louis-Napoléon Bonaparte croit l’heure venue d’encourager les démarches secrètes de ses amis ; on entend déjà les coups sourds par lesquels se creusent les galeries souterraines dirigées vers le pouvoir. Et on le sent tout d’im coup si fort que déjà on n’ose plus, crainte de se compromettre, le combattre en face.
L’Assemblée, avec une bonne foi, un zèle et une inexpérience également indiscutables, essaye de se ghsser entre les trois périls révolutionnaire, royahste, bonapartiste. Journaux et brochures se multiphent : Louis-Phihppe, à Qaremont, en distribue de ses propres mains. La bourgeoisie veut im sauveur, l’Assemblée a besoin d’un chef, le peuple réclame un homme. L’Assemblée vote de nouvelles lois sur les attroupements, sur les clubs ; on multipHe les mesures pour tâcher de porter secours à la misère populaire. Mais, dès lors, le but principal que l’Assemblée se propose est d’arriver à dissoudre les atehers nationaux que le peuple de Paris considère, d’autre part, comme le symbole de sa force, la preuve de son dénuement. Aura-t-on le temps et l’autorité nécessaires pour mener à bien une pareille liquidation? Les 4 et 5 juin, des élections complémentaires ont heu par toute la France. Or, le résultat de ces élections, dans son incohérence apparente, signale des courants surprenants : tandis que Caussidière est le premier élu à Paris et, après lui, Goudchaux, Thiers, Pierre Leroux, Victor Hugo, Proudhon, révolution et réaction, ordre et désordre, le tout pêle-mêle et confondu., un nom sort des urnes qui obscurcit l’éclat de tous les autres, celui de Louis-Napoléon : il est nommé, non seulement à Paris, mais dans trois départements, l’Yonne, la Charente- Inférieure et la Corse. Napoléon ! Et le pays derrière lui ! Il y eut, dès lors, dans les différentes parties de la nation, une conviction passionnée qu’on ne pouvait plus en finir, de part et d’autre, que par un coup de violence : le parti révolutionnaire, qui a embrigadé la misère du peuple, ne songe qu’à la précipiter en catapulte sur l’ordre social ; les partisans de la royauté travaillent par l’intrigue et recourront au besoin à un coup d’Etat parlementaire ; le bonapartisme prépare un 18 Brumaire
en fomentant le discrédit de l’Assemblée et la désaffection des masses. Ses émissaires jettent au peuple l’appel grossièrement fascinateur : « Poléon ! Poléon ! Nous l’aurons ! Nous l’aurons ! »
L’Assemblée, qui eût dû donner l’exemple du sang-froid, de la prudence et de la tolérance et agir dans un esprit de gouvernement, c’est-à-dire de pondération et d’avenir, versa tout de suite dans l’extrême et dans la précipitation : « Il faut en finir ! » tel fut le cri de cette majorité affolée, de ces hommes frais émoulus de leur province, mus par la terreur de ce Paris qu’ils ignorent. L’homme de cette péripétie fut Falloux, petit seigneur angevin, dévoué sèchement à l’Eglise, habile et maladroit politicien, destiné, en son apparition éphémère, à devenir le naufrageur des causes qu’il servit. Il tomba, avec une remarquable sûreté d’erreur, sur la seule difficulté qu’il eût fallu éviter à tout prix, étant, d’ailleurs, par son ignorance de Paris et du peuple, l’homme le moins fait pour la résoudre, la question des atefiers nationaux. En vain quelques esprits prudents, quelques âmes généreuses, Waldeck-Rousseau, Latrade, Stourm proposent des systèmes transactionnels. Il pousse sans hésiter l’Assemblée vers le conflit.
Les coïncidences prennent un aspect fatidique : c’est le 13 juin que l’Assemblée doit vérifier les pouvoirs du prince Louis ; et c’est le même jour qu’elle renforce sa propre sécurité par des mesures militaires en ramenant des troupes dans Paris. Le prince, resté à Londres, relève le gant et, au moment où l’on discute, dans l’Assemblée, sur le sens et la portée de son élection, il suggère, en ime phrase obscure et trop claire, selon sa manière ordinaire, la procédure qui va devenir son système : l’appel au peuple. « Si le peuple m’impose des devoirs, je saurai les remplir. » Par dessus la cohue parlementaire, le peuple est pris comme arbitre.
Autre coincidence : la grande affaire du jour, la dissolution des atefiers nationaux se décide : les travailleurs ayant l’âge du service militaire devront s’engager ; quant aux autres, ils seront évacués en province, soit en Sologne, soit sur les chantiers des voies ferrées, soit même en Algérie. L’arrêté est signé le 21 juin. Mais voici que paraît à la tribune le rapporteur du projet, Falloux ; gourmé, les lèvres pincées, il met, d’un ton sec, ses conditions au vote du crédit demandé : il réclame un « frein », pose des « limites ». Les ouvriers, affolés par la plus maladroite des polémiques, ne veulent rien entendre. Le 21, un député, Lagrange, demande à l’Assemblée quelles mesures elle entend prendre pour surveiller les menées que couvre le nom de Louis-Napoléon. Dans les rues, dans les quartiers populaires en proie à une fièvre croissante, on hurle : « Napoléon, Napoléon, nous l’aurons ! »
Le 22 juin au matin, de grandes bandes parcourent Paris : « On ne partira pas !
On ne partira pas ! » Une députation ayant à sa tête un aventurier, Pujol, vient sommer la Commission exécutive de rapporter l’arrêté. Marie oppose un refus cassant. La délégation se retire « en annonçant le recours aux armes pour le lendemain ».
La bataille s’engage, des deux côtés, délibérément. Le peuple de Paris se confie à son expérience de la guerre des rues, acquise dans ses nombreuses « journées » depuis 1830; par contre, le ministre de la Guerre, Cavaignac, s’inspire des plans de résistance de Bugeaud et il apportera à leur exécution la rude énergie d’un soldat d’Afrique. Il attaquera le camp retranché populaire, non par petits paquets, mais par masse. Ses forces d’assaut, dans l’après-midi du 23 juin, forment comme un croissant, la pointe de droite (colonne Damesme) se portant sur le Panthéon, la pointe de gauche (colonne Lamoricière) visant la porte Saint-Denis et le centre (colonne Bedeau) poussant vers l’Hôtel de Ville. Le Paris de cette époque ne contenait aucune de ces grandes voies que le Second Empire a percées; le centre était un fouillis de rues étroites, flanquées de maisons misérables occupées par des familles ouvrières. Il s’agit donc d’une bataille de rues, pied à pied, comme au siège de Saragosse. Les troupes de la garnison de Paris s’accroissent successivement des régiments appelés de la banheue, puis des départements plus éloignés. La garde mobile est bien dans la main de ses chefs. La garde nationale est aussi sous les armes ; cependant certaines légions s’abstiennent ou renforcent individuellement l’émeute. Bientôt arriveront de la province des hommes encadrés et armés, tous résolus à prêter main-forte à l’ordre et mus par un sentiment d’hostilité à l’égard de Paris. Il est difficile d’évaluer le nombre des combattants; des femmes, des enfants, des vieillards participent à la lutte. Les faubourgs s’ébranlent l’im après l’autre. Les lignes de barricades seront successivement prises, reprises, abandonnées, va-et-vient sanglant d’une furem anonyme. Les chefs sont des inconnus, car les parlementaires ne sont pas là et les agitateurs Blanqui, Barbés sont sous les verrous. Donc, ni direction, ni unité. Aussi la lutte a des intermittences, des suspens ; parfois on s’interpelle d’un camp à l’autre ; des négociateurs lèvent un drapeau, s’abordent, puis rompent, reprennent le fusil. C’est une trame discontinue, avec des à-coupes de violence et des instants de tragique silence.
Le 23j Lamoricière s’est heurté à la barricade de la rue Lafayette ; Cavaignac, à cheval, entouré de Jules Favre, de Lamartine, est arrêté par une autre barricade, rue Saint-Maur ; Bedeau se heurte, rue Saint-Jacques, à des fortifications en gradins dont le feu plonge sur les assaillants : il est grièvement blessé; les victimes sont nombreuses. Damesme, accompagné d’Arago, a pu entourer le Panthéon,
mais ne peut s’en rendre maître. La journée s’achève sur un spasme d’indécision et d’inquiétude. L’Assemblée s’est déclarée en permanence : les plus affolés circulent réclamant un pouvoir unique, la dictature, l’état de siège. L’état de siège sera proclamé k lendemain; Cavaignac recevra les pleins pouvoirs. Le 24, les forces, de part et d’autre, se sont accrues. Lamoricière et Lebreton débarrassent le terrain jusqu’à la Bastille et rejettent les insurgés sur la Villette et Montmartre. A l’Hôtel de Ville, Duvivier, qui remplace Bedeau, a de la peine à se maintenir. Cependant il a donné la main à Lamoricière par la rue Saint-Denis; mais il ne peut pas faire aboutir la tentative de la veille en direction du Panthéon. C’est le soir seulement que Damesme dégage la montagne Sainte- Geneviève ; blessé, ü est remplacé par le général de Bréa. Les pertes sont lourdes. Les troupes, la garde mobile, la garde nationale ont combattu avec courage et avec une disciphne parfaite. L’issue ne paraît plus douteuse. Cependant l’Assemblée n’a pas encore confiance et reste nerveuse. Thiers, se souvenant du siège de Vienne par Radetzki, conseille à l’Assemblée de quitter Paris. Cavaignac s’y oppose : « Si Thiers ne se tait pas, je le fais fusiller ! » On se tait, mais on n’oubliera pas.
Il faut recommencer le 25, dimanche, jour de la Fête-Dieu. Attaques simultanées
de toutes les troupes : objectif commun, la Bastille. Lamoricière a pénétré dans le quartier du Temple où il engage, tête baissée, une lutte atroce de rue à rue, de maison à maison. Vers le soir, il atteint la Bastille ; Duvivier est blessé ; le général de Négrier est tué boulevard Contrescarpe ; descendu vers la barrière d’Italie le