TYPES D’INSURGÉS DE JUIN
(Dessinés d’après nature par le comte de Beaumont).
projet fait de petits articles collés les uns auprès des autres et dont il parlait lui-même avec détachement : « Il sera bien curieux de voir tout ce que cela va produire », disait-il. Le rapporteur fut Marrast, l’homme du National, léger, vantard, paresseux, qui rédigea son rapport comme un article de journal. Ni les principes, ni les règles, ni les applications ne furent l’objet de débats sérieux. La plupart de ces étranges « constituants de la République » étaient des monarchistes déclarés. Ils apportèrent à leur œuvre leurs préjugés, leur méfiance, leur ironie^ leur dédain. Surtout, ils truffèrent de leurs ambitions et de leurs passions le produit anonyme qu’ils offraient au peuple*. En politique, les questions de personnes l’emportent, comme on sait, sur toutes les autres. Chaque député, à propos de chaque article, ne fit guère qu’une réflexion, dit encore Tocqueville : « Quel bénéfice en tirerai-je, moi, les miens, mon groupe, mon parti? » Aucune discussion générale ne s’établit sur l’ensemble de la Constitution.
Le régime républicain n’étant pas contesté, il allait de soi que le gouvernement serait représentatif. Sans autre discussion également, il fut décidé que l’Assemblée serait élue au suffrage universel. Le principe était entré dans les mœurs. Ceci posé : Assemblée unique ou deux Chambres? Convention ou système anglais? Et quels seront les rapports de l’Assemblée avec le pouvoir exécutif? Et quel pouvoir exécutif? On veut un pouvoir fort. Mais, on ne veut pas qu’il échappe à la surveillance de l’Assemblée. Antinomie, dualisme gouvernemental, opposition radicale entre ce « pouvoir fort » et une Chambre qui veut être « forte », elle aussi ; entre les deux, nul tampon, et nul contrepoids. Une assemblée, un homme, face à face. Qui les départagera ? Inévitablement, une révolution ou un coup d’État.
On avait tout de même besoin de s’appuyer sur quelque chose, de trouver un précédent à cette chose hybride. Le système anglais écarté, les Etats-Unis étaient à la mode. Thiers avait dit : « Nous saurons, s’il le faut, passer l’Atlantique. » Il se voyait déjà président absolu, un Washington de Marseille. Tocqueville, l’homme de la « démocratie en Amérique », fit bien observer qu’aux Etats-Unis le président élu par le peuple était le magistrat presque indispensable à un pays sans tradition, sans dynastie, sans aristocratie, et pour ainsi dire en état de perpétuelle conquête de son territoire et de soi-même; mais il n’insista pas. Odilon Barrot réclama l’organisation préalable des libertés municipales : proposition on ne peut plus raisonnable. Il s’agissait bien de cela ! L’Assemblée voulait garder l’autorité au parlement, sans ignorer l’insuffisance gouvernementale des collectivités. Donc, une assemblée avec mi président « fort », telle était la nécessité du jour, telle était l’inspiration américaine. Mais c’était, en France, dans les
circonstances données, la quadrature du cercle ; le président, à la fois « fort » et subordonné, par qui sera-t-il élu, par le peuple ou par l’Assemblée? Nouvelle pierre d’achoppement. Tocqueville expose, à demi-mot, dans ses Souvenirs, la raison déterminante de la décision qui fut prise : « Je l’avoue, écrit-il, j’étais plus préoccupé du désir d’arriver rapidement à placer un chef puissant à la tête de la République qu’à organiser ime constitution républicaine parfaite. » Et c’est ici que se perçoit, nettement, la collaboration muette des journées de Juin, avec on ne sait quelle vague inspiration monarchique ou autocratique menant droit à l’Empire : « Après ces journées, ajoute-t-il, je soutins avec vivacité devant l’Assemblée le système de l’élection par le peuple... La principale raison que je donnais, c’est, qu’ après avoir annoncé à la nation qu’on lui accorderait ce droit, il n’était plus possible de lui dénier ». Qui donc l’avait « annoncé »? Et où ce pacte tragique avait-il été conclu? Les conseillers de cette politique furent la peur et l’imprudence, et chez les « habiles » le souci de gagner du temps pour permettre à la fameuse « fusion » de se faire. Seul, un esprit judicieux, un grand bourgeois discerna le danger. Ce fut Jules Grévy. Il demanda que « le chef du pouvoir exécutif fût élu par l’Assemblée, au scrutin secret, pour une durée illimitée, toujours révocable et prenant le titre de Président du Conseil des ministres » : « Jusqu’ici, dit-il, toutes les Républiques sont allées se perdre dans le despotisme : c’est de ce côté qu’est le danger ; c’est contre le despotisme qu’il faut les fortifier... Tout pouvoir réside dans le peuple, par conséquent dans les élus de la nation, dans les Assemblées ».
Il ne restait plus qu’une faute à commettre. Tocqueville et son ami Beaumont, excellentes gens, non passionnés, mais sans expérience et sans flair, des « livresques » s’en chargèrent. Ils proposèrent que le président ne fût pas rééligible. Ils pensaient, qu’ainsi, toute précaution était prise contre la dictature. En réalité, leur système était une invite au coup d’Etat. Et Tocqueville d’accumuler les remords : «Nous tombâmes l’im et l’autre, dans cette occasion, dans une grande erreur... Ce vote et la grande influence que j ’y eus est le souvenir le plus fâcheux qui me soit resté de ce temps-là. » La Commission a élaboré vaille que vaille son projet. Il est voté à une énorme majorité, 739 voix contre 30, le 4 novembre 1848 ; Montalembert, Victor Hugo et Berryer sont parmi les opposants. La date de l’élection du président de la République est fixée au 10 décembre. Les pouvoirs du premier président élu prendront fin le 10 mai 1852. On a fait coïncider, ou à peu près, cette date avec celle de l’élection de la future Assemblée nationale, le 28 mai 1852. Autres complications inextricables. Pour opposer l’un à l’autre deux pouvoirs « forts », on finit par instituer constitutionnellement et à terme la carence simultanée de tous
les pouvoirs ! Qu’importe ! Qui tient donc à ce qu’elle dure, cette République ? La Constitution n’est qu’un report, une combinaison dilatoire pour permettre à la fusion de s’accomplir et à l’intrigue de préparer ses voies. Sur le rejet de l’amendement Jules Grévy, la Presse écrit : La République n’en a pas pour longtemps ! »
Election de napoléon L’œuvre gouvernementale et administrative de
BONAPARTE l’Assemblée Constituante fut, comme la Constitution
elle-même, toute de circonstance, par conséquent frappée de précarité. Dans les questions sociales, en finances, en économique, en politique extérieure, on courut
au plus pressé. Des mesures restrictives de la liberté des clubs, l’interdiction des journaux à programmes socialistes, l’enquête sur les journées de Juin, les débats relatifs aux propositions de réorganisation de l’enseignement primaire déposées par Carnot et qui aboutissent à la démission de ce ministre, l’ensemble de ces improvisations témoigne seulement des tendances réactionnaires de l’Assemblée. Cavaignac ne dure que par la tolérance de la droite ; de son côté, il la subit péniblement. Quand Proudhon prétend exposer devant l’Assemblée son système de liquidation de l’ancienne société, — système qui n’aboutit, en somme, qu’à tme vaste opération de crédit réciproque et gratuit, car tous les systèmes socialistes ont pour caractère de recourir tôt ou tard à la collaboration du capital, — il est conspué et flétri par un ordre du jour voté à l’unanimité moins deux voix. Comme conclusion à l’enquête sur les journées de Juin, si Ledru-Rollin est mis hors de cause, des poursuites sont engagées contre Louis Blanc et Caussidière. Dans les finances, c’est la vie au jour le jour : consolidation de la dette flottante, impôt hypothécaire, emprunts^ on fait flèche de tout bois.