‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 64 sur 113 · BERRYER · texte numérisé non relu

BERRYER

(D’après une gravure de la Bibliothèque Nationale)

Entre une droite sans avenir et une gauche sans autorité, c’est l’anarchie. Toute anarchie aboutit à un chef. Le chef est là ! Bonaparte ! Vers lui les ambitions se sont déjà tournées. Après Strasbourg, après Boulogne, après Ham, la publicité enfonce comme un pas de vis sa candidature dans les têtes les plus réfractaires. Depuis qu’a été prononcée la phrase : « Si le peuple m’impose des devoirs, je saurai les remplir », un double jeu a été joué par le prince, tantôt absent, tantôt présent. Une nouvelle lettre, datée de Londres, le montre plein d’égards pour « la République ». Cette précaution prise, on fait poser par des amis, devant l’Assemblée, la question décisive : faut-il appliquer aux membres de la famille Bonaparte la loi sur le bannissement des prétendants? Le débat passe immédiatement par-dessus les murs de l’Assemblée. Le peuple lui-même est saisi. Partout un même cri plein de tumulte : « Napoléon ! nous l’aurons ! » Après la quintuple élection du Prince à Paris, dans l’Yonne, la Charente-Inférieure, la Corse et la Moselle, comment l’Assemblée résisterait-elle à ce suffrage dont elle est issue ? Elle cède, elle valide l’élection. Dans une déclaration lue à la tribime, le prince s’engage « au respect des lois, au maintien de l’ordre, à l’affermissement de la Répubhque ». On accepte tout, sans conviction, mais sans une observation, sans un sourire, sans un hochement de tête. Le courant porte l’homme. La révolution et la réaction sont conjurées en sa faveur.

Le 25 octobre, alors que la Constitution n’est pas encore votée, à propos d’un incident secondaire, le prince pose sa candidature à la présidence de la République : « Eh bien, oui, je l’accepte, puisque trois élections successives et le décret unanime de l’Assemblée nationale contre la proscription de ma famille m’autorisent à croire que la France regarde le nom que je porte comme pouvant servir à la consolidation de la société ébranlée jusque dans ses fondements. »

Candidature révolutionnaire^ et candidature d’ordre; candidature populaire, et aussi candidature héréditaire. Les amis vont plus loin : Mérimée dira « une légitimité ». Le tout est si adroitement combiné qu’on passe outre à un nouvel amendement Antony Thouret proposant d’exclure de la présidence les membres des familles ayant régné sur la France. Les voies sont libres pour le vote populaire. La date de l’élection à la présidence étant fixée, le masque tombe et la campagne est engagée à fond. Brochures, journaux, conférences, travail des loges, conciliabules de prêtres, de fonctionnaires, promesses, engagements au besoin contradictoires, tout est mis en œuvre. Le prince voit personnellement les hommes considérables des divers partis ; Montalembert, Berryer, Odilon Barrot, Crémieux, Victor Hugo; il fait parler à Lamartine. Pour chacun, il se sert du langage qui flatte, séduit ; à tous, il donne les espérances. Thiers a réuni ses amis de la rue de Poitiers et, mettant en

balance la candidature de Cavaignac et celle de Napoléon, il se prononce pour celle-ci. Son système est toujours le même : gagner du temps contre la République ; or, Thiers considère le prince comme « xm crétin », trop médiocre pour être dangereux. Silencieux et énigmatique, celui-ci joue sous jambe l’auteur du Consulat et de r Empire, conseil de la duchesse d’Orléans, et qui croit bien être le prochain président du Conseil et chef de tutelle du comte de Paris ramené.

Une polémique atroce « démolit » Cavaignac et ses ministres. Émile de Girardin mène la campagne. Un séide de Thiers, Barthélemy-Saint-Hilaire, attaque Cavaignac au sujet des mesures mihtaires prises par lui en Juin. L’Assemblée, il est vrai, soutient le général et confirme son propre décret du 28 juin déclarant que « le général Cavaignac a bien mérité de la patrie » (25 novembre). Ce vote aura pour effet de rendre le vainqueur des Journées de Juin plus impopulaire à la veüle de l’élection. La « Montagne », en se déclarant contre Bonaparte, fait, d’autre part, sur ce nom, le bloc des conservateurs. Le voici consacré « sauveur ». Naturellement ténébreux, son silence laisse tout à l’espoir.

L’élection a lieu le 10 décembre, « par une belle journée d’hiver ». Les résultats, lus le jour même à la tribune de l’Assemblée, sont les suivants :

Napoléon Bonaparte

Cavaignac .

Ledru-RoUin .

Raspail .

Lamartine .

5 334 520 voix, élu.

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