‹ Histoire de la nation française (volume 2)Chapitre 65 sur 113 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LA PRÉSIDENCE DE LOUIS-NAPOLÉON

Le caractère de Vhéritier de la légende. — Explication du suffrage bonapartiste. — V Assemblée législative. Les deux lois de 1850. — La province et V armée. Changarnier. — Préside?ît contre V Assemblée. La révision de la Constitution. — Le coup d’Etat du 2 décembre 1851. — Le plébiscite pour L Empire.

E président élu, Louis-Napoléon Bonaparte, était, pour la France d’alors, ce qu’il est resté pour la postérité : une énigme. Le pays, les six millions d’électeurs qui venaient de le nommer ne connaissaient guère de lui que son nom, les deux tentatives de Strasbourg et de Boulogne, la prison de Ham, l’évasion et quelques proclamations et lettres publiques qui, sans autre précision, l’avaient posé en antagoniste de l’Assemblée et du gouvernement.

Le caractère de l’héri- L’espèce de hourrah qui venait de l’acclamer TiER DE LA LÉGENDE comme héritier de la légende et de la dynastie impériales était un fait qu’on acceptait sans bien le comprendre.

A ceux qui l’approchaient, il inspirait de la sympathie, mais peu de confiance.

On le sentait persévérant et ambitieux, ni clair ni sûr. On ne savait pas où il allait et il ne le disait à personne. On lui trouvait des connaissances variées, du tact, du savoir-faire, l’art de ne pas insister, ime grande finesse à discerner son chemin parmi les détours de la politique ; aux heures difficiles, un instinct le conduisait « à la manière d’un somnambule », a dit quelqu’un. De parole embarrassée, de regard fuyant, de démarche traînante, il n’avait ni cette allure décidée, ni cette facilité d’élocution ni cette netteté dans les conceptions qui s’imposent ; mais son silence était actif et il avait une sorte de séduction, « la grâce de la gaucherie », dit un autre témoin. Il avait des connaissances poHtiques, mais on ne l’avait jamais vu ni manier un dossier, ni prendre part à une discussion d’affaires ; ses brochures, ses proclamations, ses courtes interventions, révélaient plutôt cette intuition un peu haute et relevée des choses qui suffit, en somme, au commandement. Il avait beaucoup travaillé en Suisse, à Ham, mais d’une manière assez superficielle, abordant les sujets les plus divers dans des vues d’ambition personnelle, les ramenant toujomrs à soi, à sa situation, comme il fit plus tard de l’histoire de César, ne se dépouillant jamais, dans la rédaction, d’une sorte de gravité grandiloquente où il y avait du Napoléon et un peu de Joseph Prudhomme. Le meilleur de son éducation lui venait de sa mère, l’astucieuse Hortense : « Ne rebutez personne, sans vous donner absolument à aucun. Accueillez tout le monde, même les curieux, les hommes à projets, les conseilleurs. Tout cela sert. Soyez un peu partout, toujours prudent, toujours libre, et ne vous montrez ouvertement qu’à l’heure opporttme... » Tout le morceau est le bréviaire du parfait ambitieux.

On savait qu’il avait mené, à Londres, la vie d’un dandy, bien reçu, recherché, plutôt fruste qu’élégant, souvent besogneux. Sa relation était facile, mais peu stable. Comme chef d’entreprise, il savait s’attacher des dévouements, mais ses gratitudes et ses ingratitudes se ressentaient un peu trop de son indulgent mépris pour l’humanité. Il était généreux, prodigue, non regardant sur les origines de l’argent qui venait à lui, ni sur la fuite de celui qui tombait de ses mains ouvertes ; on touchait facilement à sa bourse, plus rarement on atteignait son cœur ; sa bonté tant célébrée ne craignait ni surprise, ni entraînement.

L’ambition était son ressort unique, sa passion exclusive, sa mission, sa destinée. Il allait au pouvoir fatalement, les yeux fermés, sans peur ni scrupule, le voulant plus encore poiu: la possession que pour l’usage. Ce ressort extraordinaire d’une ambition vraiment napoléonienne lui donnait, quand elle était en jeu, un élan, un nerf, une compréhension, une divination vraiment saisissante et faisait im contraste singuher et presque shakespearien avec son état ordinaire enclin à une sorte de

LA PRÉSIDENCE DE LOUIS-NAPOLÉON

nonchalance et d’indifférence. On a des lettres de lui qui laissent entr’apercevoir ce tréfonds obscur de son âme :

Vraiment J écrira- t-il le 9 mars 1859, j’ai bien besoin de trouver quelque part quelqu’un qui me comprenne et qui, en jetant sur mes soucis le baume d’une amitié intelUgente, adoucisse l’irritation naturelle que me causent tous les obstacles qu’on jette sous mes pas... Quoique je dise le contraire, j’ai, profondément gravés dans le cœur, les tortures de Sainte-Hélène et les désastres de Waterloo ; voüà trente ans que ces souvenirs me rongent le cœur ; ils m’ont fait affronter sans regret la mort et la captivité ; ils me feraient affronter (risquer) ce qui est plus encore, l’avenir de mon pays. Quoique ce soit déjà beaucoup que de demander à tm homme qui a le pouvoir en mains de modérer pendant des années une grande et noble passion, elle peut encore se contenir si on ne blesse pas sans cesse tout ce que j’ai de plus sacré, la gloire et la grandeur de la France.

Cet accent se retrouve souvent dans les manifestations et proclamations publiées, soit comme président, soit comme empereur, surtout durant les premières années de son gouvernement, et c’est ce mélange singulier d’expansion hautaine et de secret distant que l’on retrouve toujours en cette singularité de caractère qui frappe tous ceux qui l’approchent. Nulle part, l’impression qu’il produit n’est mieux exprimée que dans ces courtes hgnes de l’intelligent Nigra, le confident de Cavour : « L’Empereur m’écoutait, sombre et tranquille, les yeux ternes et fixes, le visage impassible. Mais il me parut découvrir, sous cette apparence calme et froide, des marques non équivoques d’tme réelle inquiétude... » Et encore : « L’Empereur écoutait, toujours muet et toujours sérieux. » Ce silence voulu, cette ardeur contrainte couvre une énergie cachée, une volonté ferme qui ne se manifestent que dans l’action. Au repos, l’homme retombe dans l’état habituel de demi-rêve ou de demisommeil où se berce sa lente méditation. Il y avait deux hommes en lui.

La nature, alourdie par l’âge et par des excès qu’il est impossible d’ignorer, usa prématurément cette double et mystérieuse nature.

Les Souvenirs d’Arsène Houssaye, qui fut le témoin et le familier de certaines rencontres, les complaisances trop connues des Bacciochi

et des Fleury, les confidences qui se sont fait jour peu à peu, l’aveu d’Emile OUivier à qui échappe un mot si dur, ne laissent aucrm doute : l’Empereur

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